Anatomie du vandalisme martiniquais

Joséphine intacte

Mordre la main qui vous nourrit

Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter et du déboulonnage des statues des anciens esclavagistes aux Etats-Unis, de jeunes Martiniquais se sont manifestés par un coup d’éclat. Le 22 mai 2020, jour férié en Martinique en commémoration de l’abolition de l’esclavage, ces jeunes (qualifiés, à l’américaine, d’« activistes ») n’ont trouvé rien de mieux que détruire deux statues de Victor Schœlcher (1804-1893) pourtant unanimement considéré comme le père de l’abolition de 1848. Cet acte a provoqué une certaine stupeur dans l’île. Car Schœlcher n’est pas une invention de la République destinée à humilier les Martiniquais qui se seraient tout seuls délivrés de leurs chaînes. Puisque telle est la fable avancée par ces militants « décoloniaux ». La réalité est pourtant différente, comme nous l’avons déjà brièvement rappelé[i] : on le sait, le gouverneur de la Martinique n’a pas attendu que lui parvienne la copie du décret signé le 27 avril à Paris pour proclamer l’abolition, le 23 mai, évitant ainsi que se poursuivent inutilement les violences déclenchées la veille, le 22 mai donc, dans la ville de Saint-Pierre. De ces faits avérés il ne peut être déduit que les Martiniquais ont arraché, à eux seuls, l’abolition, puisqu’en réalité la lenteur des liaisons maritimes n’avait pas empêché qu’il fût connu de tous, sur l’ile, que le gouvernement provisoire de la IIe République avait inscrit l’abolition, dès son install3ation le 25 février, parmi ses priorités. Les esclaves révoltés l’ont simplement précipitée. Le 24 mars, soit un mois exactement après le renversement de la monarchie et la proclamation de la République par Lamartine et Ledru-Rollin sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris, le Journal officiel de la Martinique avait d’ailleurs publié une dépêche de François Arago, ministre de la Marine et des Colonies, confirmant la prochaine émancipation des esclaves. Le général Claude Rostoland, gouverneur de mars à juin 1848 n’a donc fait qu’anticiper une mesure qu’il savait déjà légale. En témoigne le préambule de son arrêté :

« Considérant que l’esclavage est aboli en droit, qu’il importe à la sécurité du pays de mettre immédiatement à exécution les décisions du gouvernement de la Métropole pour l’émancipation générale dans les colonies françaises, arrête en son article 1er que l’esclavage est aboli, à partir de ce jour, à la Martinique. »

Et Schœlcher(1804-1893) dans tout ça ? Il découvre l’esclavage à la fin des années 1820 lors d’un séjour à Cuba pour le compte de l’entreprise paternelle. De retour en France, devenu publiciste, il publie dans la Revue de Paris un article intitulé « Des Noirs », suivi trois ans plus tard par un premier ouvrage, De l’esclavage des Noirs et de la législation coloniale. Ce n’est cependant qu’à la suite d’un voyage aux Antilles, en 1840, suivi par d’autres voyages en Egypte, au Sénégal, qu’il se met à militer pour une abolition complète et immédiate. Nommé sous-secrétaire d’Etat en février 1848, il obtient que l’abolition soit décidée par décret, sans attendre donc une loi de la future Assemblée constituante. Il sera par la suite, et entre autres, député de la Guadeloupe puis de la Martinique.

On conçoit donc la stupeur des Martiniquais d’aujourd’hui lorsqu’ils découvrent les images montrant les « activistes » en train de faire tomber puis de détruire la statue de Victor Schœlcher par Marquet de Vasselot (1904), face à l’ancien palais de justice de Fort-de-France et, un peu plus tard, celle par Marie-Thérèse Julien Lung-Fou (1964) installée près de la mairie de la ville de Schœlcher (dont la face avait déjà été martelée). Les auteurs de ces actes se devaient de fournir quelques explications. Ils considèrent que Schœlcher n’est pour rien dans l’émancipation des esclaves martiniquais, qui se seraient libérés grâce à leurs seuls efforts ; ils lui reprochent d’avoir voulu indemniser les colons plutôt que les anciens esclaves. Il y aurait donc selon eux deux bonnes raisons de mettre fin au mythe Schœlcher et de casser les statues à son effigie.

Qu’y a-t-il derrière cette indemnisation des planteurs ? L’histoire est bien plus complexe que celle qu’ils présentent. Tout d’abord ils font bon marché de la conviction intime de Schœlcher : « Si la France doit une indemnité pour cet état social qu’elle a toléré et qu’elle supprime, elle la doit bien sans doute à ceux qui en ont souffert autant qu’à ceux qui en ont profité ». Ce n’est pourtant pas ce qui s’est produit : seuls les anciens maîtres ont reçu une indemnité, même si celle-ci s’est souvent révélée pour nombre d’entre eux comme une simple « monnaie de sable » puisque l’indemnité qui n’atteignait pas la moitié de la valeur vénale moyenne d’un esclave (430,40 francs contre 910,90 francs en Martinique) les a laissés encore endettés[ii]. Quant à Schœlcher, il est vrai qu’il a fini par adopter le point de vue des planteurs : « Sans indemnité, point de salaire, point de travail » aurait dit l’un des porte-paroles de la Martinique, le colon Pécoul ; or les « habitants » étaient à court d’argent. Au sein de la Commission pour l’abolition de l’esclavage, qu’il préside, Schœlcher s’est rangé à la solution d’une indemnisation partielle des colons qui sans être trop onéreuse pour la jeune République permettait de concilier l’affranchissement de tous les esclaves et la viabilité des colonies sucrières dont nul ne songeait à se débarrasser.

Les militants martiniquais ne se soucient guère de ces nuances. Ils proclament que « Schœlcher n’est pas [leur] sauveur » et souhaitent remplacer sa statue par celle de l’esclave Romain qui fut emprisonné le 22 mai 1848 pour avoir joué du tambour (tam-tam), un instrument qui était alors perçu comme un moyen d’appel à la révolte. En l’occurrence, c’est en voulant faire taire le tambour que l’on a déclenché la révolte, précipitant, comme on l’a dit plus haut, la signature de l’arrêté d’abolition. On s’étonne, au passage, de ce que les militants anticolonialistes ne s’en prennent pas à Aimé Césaire, lui qui a rendu à plusieurs reprises hommage à Schœlcher. Par exemple en 1958 dans un article de son journal, Le Progressiste : « Les peuples sont schoelchéristes d’instinct ». Ou plus tard encore, en 1982, à la tribune de l’Assemblée nationale : « Victor Schœlcher c’est, pour le résumer en trois mots, un humaniste, un militant des droits de l’homme, un socialiste ». Mais l’on ne touche pas à Césaire en Martinique et les activistes se gardent bien de mettre en cause son rôle dans la départementalisation de la Martinique (1946), laquelle permit l’alignement progressif des droits sociaux sur ceux de la Métropole, rendant de ce fait à terme toute indépendance impossible.

Certes, les quelques militants anticolonialistes martiniquais qui réclament la disparition « des symboles qui les insultent » – quitte à les faire eux-mêmes disparaître s’ils ne sont pas entendus assez vite – sont dans une quête identitaire a priori tout à fait respectable. L’indignation de la jeune fille qui les conduit est certainement sincère. L’appel à décoloniser la Martinique, pour irréaliste qu’il soit, n’est pas plus ridicule, après tout, que les slogans de mai68 qui appelaient à changer la vie : « Prenons nos désirs pour des réalités » (le capitalisme est toujours là), ou « Sous les pavés la plage » (qu’a-t-on découvert sous les statues ?).

Le rapprochement avec les soixante-huitards n’est pas fortuit, on constate dans les deux cas la même capacité à s’illusionner propre à la jeunesse. A-t-on réfléchi que l’enfance et la jeunesse sont les seuls moments de la vie où se vérifie le slogan communiste : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » ? Les enfants (dans les sociétés prospères) ne voient-ils pas en effet tous leurs besoins satisfaits grâce au travail des parents ? C’est le temps de l’idéalisme ; en vieillissant on devient en général plus réaliste (non qu’il faille s’en féliciter).

Joséphine abattue

Des statues ou des statuts ?

Les activistes martiniquais ne se sont pas seulement attaqués à Schœlcher. Le 26 juillet 2020, dans la ligne du mouvement « décolonial  », ils ont descendu de son piédestal et fracassé la statue de l’impératrice Joséphine de Beauharnais (née à la Martinique), une sorte d’emblème de l’île qui trônait sur la place principale de Fort-de-France, « la Savane », face à un autre emblème, la « Bibliothèque Schœlcher »[iii] ; une statue en marbre de Carrare, due au sculpteur Gabriel Vital Dubray, plus grande que nature, inaugurée en 1859,… et décapitée en 1991 par une autre génération de militants. Ce même 26 juillet, Pierre Belain d’Esnambuc connut le même traitement que Joséphine. Sa statue par Marcel Armand Gaumont, également sur la Savane mais face à la mer, avait été érigée en 1935 pour marquer le trois-centième anniversaire de la fondation de la colonie par ledit Belain d’Esnambuc. Auparavant, dans la nuit du 9 au 10 juillet, toujours à Fort-de-France, le buste d’Ernest Deproge[iv] par Bennetot (1930) avait été déboulonné et laissé à terre (mais intact !). D’autres actions, sporadiques, se poursuivent. Ainsi dans la nuit du 28 au 29 août, le buste du général de Gaulle dans la commune du Robert a-t-il été maculé de peinture et couvert d’inscriptions parmi lesquelles « Nous ne sommes pas français ».

Pas Français vraiment ? Consultés en 2010 sur le point de savoir s’ils souhaitaient passer du régime des départements d’outre-mer (DOM, article 73 de la Constitution) au régime des (ex) territoires d’outre-mer (TOM, article 74 de la Constitution), les Martiniquais ont répondu non à 80% (79,31%). Leur crainte était que le supplément d’autonomie permis par l’article 74 ne se traduisît par un désengagement de l’Etat (la peur du « largage »). Critiquer le colonialisme est commode ; accepter l’indépendance est autre chose. Les Martiniquais – comme tous les peuples de l’Outre-mer français au demeurant – peuvent (certains d’entre eux du moins) désirer l’indépendance ; ils ne peuvent pas la vouloir dès qu’ils prennent en considération tout ce dont ils seraient privés s’ils coupaient le cordon ombilical qui les rattache à la Métropole. Seuls des jeunes le plus souvent, ou des personnes plus âgées mais – ce qui est plus rare – encore détachées des contingences de ce monde, peuvent envisager de rompre avec le confort garanti par la République et se retrouver dans la situation des citoyens des îles indépendantes voisines. En 2019, le PIB par habitant aux parités de pouvoir d’achat était de l’ordre de 12000 « $ internationaux » à La Dominique, l’île la plus proche au Nord, 16000 à Sainte-Lucie, la plus proche au Sud contre… 28000 à la Martinique[v]. Le compte est vite fait et les Martiniquais, qui savent compter, sont conscients qu’ils n’atteindraient jamais leur niveau de vie actuel sans les transferts de la Métropole. Bien que la somme nette des concours financiers reçus par la Martinique ne fasse l’objet d’aucun calcul officiel – ni le gouvernement français ni les politiques de l’île ne tenant à ce qu’il soit connu – 6000 € par habitant est une estimation qui circule et qui semble raisonnable[vi]. A titre de comparaison, un célibataire bénéficiaire du RSA reçoit annuellement 6720 €. Le rapprochement est très approximatif mais, considéré sous cet angle, tout se passe comme si la Métropole versait à chaque Martiniquais, du bébé au vieillard, un RSA, entretenant ainsi l’économie de « consommation sans production »[vii].

On comprend alors pourquoi la question du statut de la Martinique est pipée. Les politiques et les constitutionnalistes peuvent concevoir des formes différentes d’intégration de la Martinique dans la République, les changements ne seront jamais que cosmétiques. Car la population veille au grain : elle veut bien que certaines compétences, comme le transport par exemple, soient dévolues à la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM[viii]) mais il est hors de question que la Martinique devienne une région autonome comme dans une fédération authentique où l’exercice d’une compétence par une collectivité composante va de pair avec son financement par la collectivité elle-même. Personne n’imagine que la Martinique puisse financer sur ses propres ressources les traitements de ses fonctionnaires pléthoriques et surpayés[ix].

Joséphine fracassée

« Il est interdit d’interdire »

Est-ce parce que les prisons sont pleines ? En France, tous les délinquants jamais convoqués devant le juge ou qui s’en tirent avec un simple rappel à la loi ne sont pas vraiment encouragés à s’amender. Violences, trafics illicites fleurissent donc au désespoir des policiers qui constatent la vanité de leurs efforts. Tout ceci est connu. Mais on peut faire mieux (si l’on peut dire) dans le genre : laisser faire, face à un acte délictueux, en demandant aux forces de l’ordre de ne pas intervenir. On se souvient comment, en Métropole, un récent ministre de l’Intérieur a pu au nom de « l’émotion » excuser une manifestation interdite. En Martinique, le 22 mai, les « activistes » qui ont fracassé la statue de Schœlcher n’ont pas été davantage dérangés que les jeunes gens criant « Justice pour Adama ! » en période de confinement. Ils ont disposé de tout le temps dont ils avaient besoin pour accomplir leur travail, à visage découvert et sous l’œil des badauds et des télévisions locales qui filmaient la scène. Les polices nationale et municipale, pourtant toutes proches ne sont pas intervenues. Si les officiels ont à peu près unanimement condamné ce vandalisme, les acteurs de ce coup d’éclat bien qu’aisément reconnaissables n’ont pas, à notre connaissance, été inquiétés. On n’avait pourtant encore rien vu ! Puisqu’il était si facile de mettre à bas le patrimoine jugé attentatoire à la dignité des « colonisés », pourquoi ne pas taper plus fort ? Les activistes ont donc fait savoir par le biais de leurs porte-paroles (qui paraissent à découvert dans les médias) qu’ils donnaient jusqu’au 26 juillet au maire de Fort-de-France pour faire disparaître les deux statues de Joséphine et d’Esnambuc jugées par eux offensantes. Le maire n’a pas dit carrément non : tout en refusant l’ultimatum, il a répondu qu’il nommerait une commission chargée de statuer… sur le sort des statues. Mais comme, à la date du 26, la commission n’avait toujours pas fait de proposition et que les statues étaient toujours en place, les activistes ont tenu parole : ils se sont rendus sur la Savane, ont fait tomber les statues de leur socle et les ont cassées en morceaux (voir plus haut). Puis ils ont fièrement transporté la tête d’Esnambuc pour la jeter dans la cour de la Préfecture. Tout cela à nouveau sous l’œil des caméras et sans que les forces de l’ordre interviennent. Que les autorités les aient laissé faire alors qu’elles étaient prévenues en dit long sur la déliquescence de l’Etat de droit dans notre pays.

Car les textes sont clairs. Le Code du patrimoine (titre 6, livre 2 chapitre 2) consacre une section (la troisième) aux objets classés et aux objets inscrits. Or il se trouve que parmi tous les monuments ayant fait l’objet de dégradations diverses, l’un (la statue de Joséphine) est inscrit depuis 1992 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. A la lecture de cette section, il ressort d’une part (article L622-24) que « le propriétaire ou l’affectataire domanial [le maire de Fort-de-France en l’occurrence] a la responsabilité de la conservation de l’objet mobilier classé ou inscrit qui lui appartient ou qui lui est affecté » et d’autre part (article L622-28) que« le déplacement des objets mobiliers classés ou inscrits appartenant à l’Etat, aux collectivités territoriales ou à leurs établissements publics a lieu sous le contrôle scientifique et technique des services de l’Etat [la DAC Martinique sous l’autorité du préfet] chargés des monuments historiques ». Parler de forfaiture serait trop fort, ni le maire ni le préfet ne se sont comportés de manière criminelle. Il n’empêche que le non-respect du Code du patrimoine constitue bien un délit dont ils se sont rendus coupables et dont ils devraient rendre compte si la loi avait encore un sens dans ce pays. Car ce n’est pas rien que laisser détruire une part du patrimoine national quand on pourrait facilement l’empêcher.

On objectera qu’empêcher les dégradations aurait entraîné des violences, que des militants auraient été brutalisés. Peut-être, mais faut-il rappeler ici que force doit rester à la loi et que l’Etat dispose pour ce faire du monopole de la contrainte légitime.

 

[i]https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/Schœlcher-fracasse/

[ii] Cette question particulièrement complexe de l’indemnité versée aux seuls colons est désormais bien documentée par les historiens. Voir la synthèse de Cécile Ernatus, « L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ? », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, n° 152, janvier-avril 2009.

[iii] Construit initialement pour abriter les 10 000 volumes de la bibliothèque de Victor Schœlcher qu’il avait légués à la Martinique, ce bâtiment Art nouveau à structure métallique dû à l’architecte Pierre-Henri Picq a été inauguré en 1893.

[iv] Ernest Deproge (1852-1921), mulâtre, assimilationniste, président du conseil général, député extrême gauche.

[v] Données de la Banque Mondiale sauf pour la Martinique pour laquelle ce chiffre n’est pas disponible. Le montant de 28000 « $ mondiaux » est calculé à partir du rapport du PIB en € par habitant de la Martinique par rapport à la France, en tenant compte d’un surcoût de la vie de 20% à la Martinique.

[vi] Total des transferts budgétaires nets et de la « dépense fiscale », c’est-à-dire les diverses exonérations ou réductions fiscales.

[vii] Le taux de chômage est de l’ordre de 20% pour l’ensemble de la population active, 40% pour les hommes actifs de 15 à 29 ans.

[viii] La Martinique était depuis la création des régions, en 1982, une « région monodépartementale ». Cette aberration qui faisait coexister deux assemblées et deux exécutifs sur le même territoire a été corrigée par leurs fusions en 2015.

[ix] Les DOM dans leur ensemble avec 81 fonctionnaires pour 1000 habitants se placent second derrière l’Île-de-France (où se trouvent les administrations centrales). Quant au coût, les fonctionnaires martiniquais des trois fonctions publiques (d’Etat, territoriale, hospitalière) touchent un supplément de traitement de 40% par rapport à la Métropole et bénéficient d’un rabais de l’impôt sur le revenu.

 

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Un rappel en guise de post-scriptum

Le 14 juin, trois semaines après le saccage des statues de Victor Schœlcher en Martinique, et alors que les partisans de la cancel culture proposaient d’ostraciser rien moins que Colbert, accusé d’être l’auteur du Code noir[x], le président de la République Emmanuel Macron s’est adressé solennellement aux Français : « la République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire » et, plus précisément, « la France ne déboulonnera pas de statues ».

La cause était donc entendue ? Verba volant[xi]! Comme l’on ne pourrait imaginer que le préfet ait laissé faire les anticolonialistes martiniquais sans en avoir référé en haut lieu, pas plus que l’on ne saurait imaginer que le ministre de l’Intérieur de l’époque ait décidé de son propre chef de contredire aussi clairement la parole du Président – aucun des deux n’ayant d’ailleurs fait l’objet de sanctions – on doit en déduire qu’une poignée d’activistes est capable, dans ce pays, de contraindre la plus haute autorité de l’Etat à se déjuger au mépris de la loi.

Fort-de-France, 9 octobre 2020

[x] Voulu par Colbert mais promulgué après sa mort, en 1685, le Code noir était destiné à réguler les relations entre les maîtres et les esclaves des colonies françaises. Les articles 42 et 43 interdisent aux maîtres de torturer et de punir eux-mêmes de mort leurs esclaves.

[xi] Pawol an bouch pas chaj, disent les Martiniquais (littéralement : parole dans la bouche n’est pas à charge).

Schœlcher fracassé

La statue de Schœlcher devant l’ancien palais de justice de Fort-de-France

Le 22 mai dernier, un petit groupe de Martiniquais a fait tomber et a fracassé les deux statues de Victor Schœlcher présentes sur l’île. Schœlcher est présenté dans les livres d’Histoire et par Césaire lui-même comme à l’origine du décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage dans les colonies françaises. Il fut par la suite député de la Martinique à laquelle il offrit, par exemple, la bibliothèque qui porte son nom, à Fort-de-France. Mais c’est le 22 mai et non le 27 avril qui est férié en Martinique, en souvenir des émeutes du 22 mai 1848 qui précipitèrent la signature par le gouverneur, le 23 mai, d’un arrêté mettant fin à l’esclavage sur l’île, sans attendre l’arrivée du bateau apportant le décret officiel. On savait déjà sur l’île que le gouvernement provisoire de la IIe République avait inscrit l’abolition, dès son installation – le 25 février – parmi ses priorités. Le 22 mai n’a donc fait qu’anticiper l’entrée en vigueur sur l’île d’une décision prise au niveau national.

Dans leur communiqué, les auteurs des actes de vandalisme contestent le rôle de Schœlcher (« il n’est pas notre sauveur »), et font des esclaves révoltés les seuls auteurs de l’abolition. Ces actes ont été condamnés quasi-unanimement par la classe politique martiniquaise comme par l’évêché, à la fois au nom de la vérité historique (les émeutes ont seulement permis d’anticiper l’abolition de quelques jours) et du respect du patrimoine. Mais indignation n’est pas explication : comment comprendre des comportements à l’évidence contreproductifs, puisque, comme dans le cas du saccage de l’Arc de Triomphe par les Black blocs lors de la crise des gilets jaunes, ils ne font que renforcer l’attachement de l’immense majorité de la population à la République. Dans ces deux exemples, les « casseurs » sont des individus frustrés de se découvrir impuissants face à une situation jugée insupportable.

La même fracassée

Le « mal antillais » a été souvent analysé, par Frantz Fanon et d’autres. Il trouve son origine dans des facteurs objectifs d’ordre historique (colonisation, esclavage, déculturation) ou matériel (domination de l’économie par une minorité blanche, assistanat) auxquels s’ajoute souvent l’expérience d’un certain racisme. Partant de là, trois attitudes sont possibles.

1) La plus fréquente : une fuite en avant dans la consommation. On est conscient que l’économie de l’île est artificielle, que la Martinique est incapable de se nourrir elle-même, que le niveau de vie de tous, riches ou pauvres, dépend des transferts de la Métropole, mais autant en profiter aussi longtemps que ça dure, chacun, évidemment, à la mesure de ses moyens.

2) La fuite tout court vers la Métropole, le Canada, etc. où l’on pourra regagner une dignité jugée incompatible avec la vie en territoire dominé. Voir Fanon, Glissant pour ne citer que les plus célèbres. Quant à Césaire, parti à Paris entre 1932 et 1939 pour ses études, c’est encore dans cette ville que, devenu député inamovible de la Martinique, il s’installa avec sa famille de 1945 à 1993, ce qui était bien pratique pour fréquenter le monde des lettres et du théâtre.

3) La révolte impuissante. On voudrait l’indépendance mais elle est exclue puisque le peuple n’en veut pas. On voudrait partir mais l’on n’en a pas la force, d’autant que les protestataires sont (presque toujours) des fonctionnaires qui jouissent d’avantages matériels conséquents (qualité de vie, sur-rémunération par rapport à leurs homologues de Métropole). Ne reste plus alors que la posture indépendantiste de certains politiques et intellectuels, le plus souvent purement verbale, mais qui se traduira chez une infime minorité par des actes symboliques, comme des opérations coups de poing dans les supermarchés détenus par des « étrangers » (non noirs) ou à l’aéroport (instrument de « l’invasion » touristique), ou encore, comme lors de ce dernier 22 mai, la destruction de symboles du (néo-) colonialisme.