Retour sur le droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien

Est-il juste et équitable de faire le plaidoyer pour le droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien ? Est-il cohérent de plaider à la fois pour le droit à la langue maternelle créole dans notre système éducatif et pour l’aménagement simultané, dans l’École haïtienne, de nos deux langues officielles, le créole et le français ?

Le débat d’idées sur la brûlante question de l’introduction du créole comme langue d’enseignement et langue enseignée ne date pas d’hier. En réalité il remonte aux années 1970-1980 avec la réforme Bernard de 1979 qui, pour la première fois dans l’histoire du pays, fixait les termes de l’introduction du créole, dans l’École haïtienne, comme langue d’enseignement et langue enseignée. La réforme Bernard n’a pas été menée à son terme et la plupart des observateurs ont noté qu’elle a été conduite avec des lacunes au plan didactique et qu’elle fut torpillée par les barons de la dictature duvaliériste.

Pour mieux situer le débat d’idées et se prémunir des ornières idéologiques, il importe de bien comprendre en quoi consiste le droit à la langue maternelle.

Le droit à la langue maternelle fait partie du grand ensemble des « droits linguistiques ». Dans son acception première il désigne le droit à l’usage privé et public de la langue maternelle, le droit que tous les locuteurs ont d’utiliser leur langue native dans tous les contextes de vie, y compris dans le champ éducatif. Il désigne et consacre également, dans le cas d’Haïti, la reconnaissance et la primauté de la langue maternelle créole au titre d’un droit humain fondamental pour tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti.

Le droit à la langue maternelle est donc un droit linguistique premier : il fait partie des « droits linguistiques » reconnus à une communauté de sujets parlants et il appartient au grand ensemble des droits humains fondamentaux (voir à ce sujet notre conférence intitulée « Le droit à la langue maternelle créole dans la Francocréolophonie haïtienne » : journée d’études sur le bilinguisme créole français organisée par le Collectif Haïti de France, Paris, 16 février 2019). Le droit à la langue maternelle est explicitement consigné dans la « Déclaration universelle des droits linguistiques » votée à Barcelone en 1996.

Le droit à la langue maternelle fait obligation à l’État haïtien de légiférer en matière d’aménagement du créole dans l’espace public comme dans le champ éducatif. Seules des garanties légales et institutionnelles, instituées au préalable dans le cadre d’une loi contraignante d’aménagement linguistique, peuvent rassembler les unilingues créolophones autour de la restitution de leur droit à la langue maternelle reconnue et promue dans l’espace public comme dans le champ éducatif. Le droit à la langue maternelle créole ne s’oppose pas au français, l’une des deux langues du patrimoine linguistique d’Haïti.

Le plaidoyer pour le droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien s’arrime donc, en jurilinguistique, à la nécessité pour l’État de reconnaître le bien-fondé d’un droit et des obligations qui en découlent. En ce qui concerne Haïti, la notion de « droits linguistiques » est récente dans la réflexion ciblant la problématique linguistique nationale : elle a débuté suite à la publication en 2011 de notre livre de référence « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » (Berrouët-Oriol et al, Cidihca et Éditions de l’Université d’État d’Haïti). Le plaidoyer pour le droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien prend rigoureusement en compte la réalité de la configuration démolinguistique du pays. Il  faut en effet rappeler que dès le milieu des années 1960 la demande de scolarisation provenait d’une clientèle scolaire constituée majoritairement d’unilingues créolophones aux prises avec l’apprentissage concomitant de la langue française et des matières scolaires (là-dessus voir notre conférence intitulée « L’école en créole, en français, dans les deux langues ? État de la question et perspectives », Montréal, juin 2012). Il était donc pleinement justifié que la réforme Bernard de 1979 fixe l’objectif de l’introduction du créole, dans l’École haïtienne, comme langue d’enseignement et langue enseignée. Cela est d’ailleurs conforme aux préconisations de l’Unesco : « Le meilleur véhicule de l’enseignement est la langue maternelle de l’élève » soutenaient les experts de l’UNESCO dès les années 1950 (voir l’article « La langue maternelle à l’école, c’est crucial », bulletin en ligne de l’Unesco consulté le 22 août 2019).

Le droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien se heurte pourtant aujourd’hui à deux obstacles de taille : le relatif désintérêt de la société civile pour la question linguistique et le lourd déficit de vision et de leadership de l’État haïtien en matière d’aménagement linguistique.

Le relatif désintérêt de la société civile pour la question linguistique se donne à voir dans la très faible mobilisation qu’elle suscite dans le corps social haïtien. Hormis les rituels annuels confidentiels et parfois folkloriques de certaines organisations de la société civile, la question linguistique ne fédère pas malgré un certain discours nationaliste dominant et elle est reléguée à l’arrière-plan des préoccupations du corps social haïtien. Il est vrai que celui-ci est préoccupé par toutes sortes d’urgences vitales (survie économique, accès aux soins de santé, chômage endémique, etc.) et qu’il réagit le plus souvent aux aléas de la conjoncture (puissance de feu des gangs de rue, insécurité, mobilisation contre Jovenel Moïse, demande de procès dans l’affaire Petro Caribe, etc.). En dépit des conquêtes réelles du créole dans l’espace public, notamment dans la presse parlée où il est largement utilisé, le créole est encore l’objet de nombre de préjugés dans le corps social haïtien. Un nombre indéterminé de personnes voit toujours dans le créole un « patois » réducteur et limité ; certains soutiennent qu’il n’est pas une langue possédant une grammaire ou qu’il ne doit pas être introduit dans l’enseignement en Haïti car il ne serait pas outillé pour l’apprentissage des sciences et des techniques. D’autres estiment que l’introduction du créole comme langue d’enseignement et langue enseignée reviendrait à enfermer l’écolier haïtien dans une langue, le créole, qui ne favorise pas l’ouverture sur le monde. De manière liée, de nombreuses personnes pensent que seul le français peut donner aux écoliers haïtiens la clé d’accès aux savoirs et au monde extérieur : la survalorisation du français est ainsi vue comme un vecteur d’ascension sociale et sa maîtrise a valeur d’objectif à atteindre dans le système éducatif. Pour un grand nombre d’Haïtiens le créole demeure un marqueur d’identité, mais il est paradoxalement mis en quarantaine dès qu’il est question de l’utiliser dans le système éducatif national. Le relatif désintérêt de la société civile pour la question linguistique se nourrit donc d’un ensemble de préjugés de dénigrement du créole porté tant par des bilingues créole-français que par des unilingues créolophones –ce qui contribue à la minorisation institutionnelle du créole. Il y a lieu ici de rappeler qu’un nombre indéterminé de parents d’écoliers unilingues créolophones se sont opposés à la réforme Bernard de 1979 perçue comme étant la « réforme de Jean-Claude Duvalier » destinée à « enfermer » les écoliers dans une langue, le créole, au détriment de l’accès au français « réservé » aux enfants de la « bourgeoisie ».

Le lourd déficit de vision et de leadership de l’État haïtien en matière d’aménagement linguistique est un obstacle majeur quant à l’effectivité du droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien. Depuis l’adoption par référendum de la Constitution de 1987 qui, en son article 5, consigne que le créole et le français sont les deux langues officielles du pays, l’État n’a pas manifesté de véritable leadership quant à la question des langues au pays. Ainsi, depuis l’adoption de la Constitution de 1987, il n’existe aucune loi ou décret établissant la vision de l’État haïtien en matière d’aménagement de nos deux langues officielles (voir à ce sujet notre article « Les grands défis de l’État haïtien en matière d’aménagement linguistique », Potomitan, 2 mai 2019). La seule fois où l’État est récemment intervenu de manière institutionnelle dans la vie des langues en Haïti a été la création en 1994 de la Secrétairerie d’État à l’alphabétisation, petite structure qui peine encore à exister et à atteindre ses objectifs. De manière générale, les décideurs politiques et autres gestionnaires de l’État, majoritairement nés créolophones, sont peu intéressés par la question linguistique au pays car elle n’est pas « rentable » électoralement et au plan politique. Ces décideurs politiques, majoritairement nés créolophones mais scolarisés en français, ne font pas montre d’une quelconque motivation linguistique qui aurait pu les mobiliser dans le champ linguistique. Comme l’observe bien un éducateur haïtien, « la question linguistique est le cadet des soucis des décideurs politiques ».

C’est dans le domaine éducatif que se manifeste le plus le lourd déficit de vision et de leadership de l’État haïtien quant à la question linguistique en Haïti. En effet, le champ éducatif est celui où se joue l’apprentissage des savoirs et connaissances et celui des langues de transmission de ces savoirs. Il est attesté, à ce sujet, que l’État ne dispose pas jusqu’ici d’une véritable politique linguistique éducative nationale ciblant l’aménagement de nos deux langues officielles. Aujourd’hui, en Haïti, malgré les quatre réformes successives du système éducatif —à savoir la Réforme Bernard de 1979; le PNEF (Plan national d’éducation et de formation) de 1997-1998; la Stratégie nationale d’action pour l’éducation pour tous de 2007; le Plan opérationnel 2010-2015–, l’enseignement du créole et en créole demeure très limité et s’effectue selon un rapiéçage de « méthodes » diverses et en dehors d’outils didactiques normalisés. La plus récente tentative d’aborder la question linguistique est contenue dans le « Plan décennal d’éducation et de formation 2018-2028 » du ministère de l’Éducation nationale (voir, à ce sujet, notre article « Un « Plan décennal d’éducation et de formation 2018 – 2028 » en Haïti dénué d’une véritable politique linguistique éducative », Le National, 31 octobre 2018). À la lecture du « Plan décennal d’éducation et de formation 2018-2028 », on constate que les « Orientations stratégiques » du ministère de l’Éducation nationale ne formulent pas le projet spécifique de l’aménagement linguistique dans le système éducatif haïtien. Dans ce document, la question linguistique dans l’enseignement ne fait pas l’objet d’un chapitre particulier ; l’objectif de l’aménagement linguistique dans les programmes et en salle de classe est disséminé dans les considérations générales du document. Au plan linguistique, voici ce que consigne très chichement, il faut le préciser, les « Orientations stratégiques » du « Plan décennal…» : « En résumé, au cours des dix années du plan décennal (2018-2028), de nombreuses actions seront entreprises pour (…) notamment « Renforcer le statut du créole en tant que langue d’enseignement et langue enseignée dans le processus enseignement/apprentissage à tous les niveaux du système éducatif haïtien » (« Plan décennal…» p. 28).

Il y a lieu de souligner très fortement que le « Plan décennal d’éducation et de formation 2018-2028 » ne consigne pas de vision articulée de l’aménagement linguistique en salle de classe ni de politique linguistique éducative ciblant l’effectivité du droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien. De manière timide et diffuse, ce « Plan… »  consigne ainsi que « Dans le prolongement de la Réforme Bernard, le créole sera obligatoire et utilisé comme langue d’enseignement au 1e cycle du fondamental et langue enseignée à tous les niveaux du système éducatif haïtien. Le français, en tant que langue seconde, sera introduit comme langue enseignée dès la 1èreannée fondamentale dans sa forme orale et progressivement sous toutes ses formes dans les autres années suivant la progression définie dans les programmes d’études développés, et utilisé comme langue d’enseignement dès le 2e cycle fondamental » (« Plan décennal…» p. 26).

Là où le principe évoqué est relativement faible, c’est à constater que les rédacteurs du « Plan décennal d’éducation et de formation 2018–2028 » n’ont pas su clairement formuler les bases théoriques et programmatiques d’une véritable politique linguistique éducative nationale. En cela ils sont en phase avec le déficit de leadership de l’État haïtien dans le domaine de l’aménagement simultané de nos deux langues officielles. Quels sont du reste les mécanismes d’application et de vérification de l’obligation de l’utilisation du créole « (…) à tous les niveaux du système éducatif haïtien » ? En quoi cette présumée contrainte définit-elle une politique linguistique éducative ? Comment le ministère de l’Éducation compte-t-il mettre en œuvre cette orientation linguistique alors même que le système éducatif national n’est contrôlé qu’à hauteur de 20 % par l’État, face au secteur privé national et international qui finance et administre 80 % de l’offre scolaire ?

Pour être viable et crédible, le droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien doit être inscrit de manière explicite dans un futur énoncé de politique linguistique éducative nationale. Celle-ci devra articuler les modalités de l’aménagement simultané, dans l’École haïtienne, de nos deux langues officielles, le créole et le français (voir, à ce sujet, notre article « La politique linguistique éducative doit être, en Haïti, au cœur de la refondation du système éducatif national » (Le National, 20 septembre 2018).

La généralisation de l’emploi obligatoire du créole dans le système éducatif national –issue d’un énoncé de politique linguistique éducative basée sur les droits linguistiques–, doit être rigoureusement pensée en amont, planifiée et mise en œuvre avec à la clé une solide infrastructure didactique. Car en définitive, en Haïti, « Il faut une gouvernance linguistique forte et inventive, comportant l’exigence de la mise en oeuvre effective et mesurable des droits linguistiques de tous les citoyens. » (Michaëlle Jean : table-ronde « Les langues créoles pour dire le monde d’aujourd’hui », Paris, 7 novembre 2018)

Montréal, le 25 août 2019

Éloge de la mangrove (Extraits)

 

blanche canne qui déchausse précoces arpentages et bat paupières de toutes saisons d’enfance blanche canne pour enfin recoudre le fil liant mes cahiers pubères ils fleurent colle décatie annoncent l’éloge de la mangrove que j’esquisserai par encre de Chine et d’alluvions au défilé du parler vrai sais-tu que j’ai longtemps archivé chacune de mes démences à pas cloutés sur les récoltes anémones de ta margelle mes pains d’épices aux senteurs anonymes et croupes affamées errent encor ébahis sous spasmes rieurs de l’Autan telles miennes paroles jadis proférées me ramènent jour après jour à l’anastrophe de la mangrove

 

 

en toi je plie déplie replie folles oraisons à défaufiler surplis élimés d’insanes et bacchantes messes dans la matrice dévêtue des mots je rallume élémentaire cens de vie je le recouds à mienne déperdition des sens en toi s’étale mon staccato mes fêlures boomerangs madrées te font la nique elles longent le Saint-Laurent bifurquent par Trois-Rivières et Québec jusqu’au ponton de La Guinaudée ô rituel d’épissures contre le clapotis de tes ils désormais ma langue ballerine ne conjugue sur ton sas que liminaires suppliques

 

 

et voici que pour chaque note de l’éloge j’ouvre voix au syllabaire du jour passant à pieds fertiles tant de frontières délavées j’ourle leurs langues voyageuses elles copulent depuis la nuit des temps aux lisières du Poème j’y ai souvent troqué mes silences statufiés mes mots-chrysalide mes épigrammes de mémorielle migrance légués par l’aïeul du premier patronyme qui longea Poème du décours au Tropique Sud du Génois chevauchant les caravelles gavées d’or de la Reina sabre au clair sur la nuque offerte du Taïno sabre au pair dans le ventre si festif de la Peule mais comment Découdre le désastre éfaufiler les malédictions enchaînées comment ramoner mon chant de chaude lune adossé aux caïeux prodigues des palétuviers lorsque chancelantes mes mains sur la farandole d’un compas cherchent labile quitus de soi

 

 

c’est par le chant de l’autre aïeul du second patronyme ayant jeune quitté le Monte Cinto en italienne Corse que défila l’éloge de la mangrove un jour provisionné d’aventures et de bois-debout en carafe par périlleuse traversée en aller simple entre Naples Rome Nantes Basse-Terre et Jacmel lui partant chamarré pour les isles à sucre il gaule l’autre engagé de première classe qui veille dans les cales des vaisseau du roy la geste désespérée des Nubiles défiant par dessus bord dans l’infâme traversée des voies salées la  malédiction des neuf mois ventrus

 

 

ainsi fut confié au Nordé sous seing sacré et bribes hachurées le ludique et mâle éloge de la mangrove y voir sans doute par l’halètement de mon Poème somnambules pentacles au long bras des palétuviers les jeux de mains de l’enfance y ont laissé leurs traces en confection de signes et de sens à l’appel du Temps sans lettres patentes il prit pourtant le large sache ô secrète Amande que c’est dans les plissures de ta langue au calendrier des jours étonnés que cette fable de migrance me fut aussi contée elle rit et rit sous cape et bruisse encor de ses arabesques de ses notes de ses médiales césures

 

 

tu dis la mangrove est dans la ville ô dans la ville ô elle étale sous vifs néons la grammaire des cités au rut du béton du verre de l’acier des gratte-ciels espiègles des venelles transies de passions de fiel et de miel en leurs ondulations sous trémulements ébahis entre hautes et basses fréquences où s’accordent toutes bacchanales des formes et du Sens à l’abordage si longtemps prémédité des sens elles ourdissent symphonies éclatées du bâti à ces carrefours se sont croisés festifs piccolos de vie destins aurifères liturgies d’autrefois dans l’aristocratie des matrices qu’ignée ma langue butineuse sillonne de jour de nuit et tu dis désormais nos respirs nos rêves nos voix dansent volutes de pixels de Google à Facebook en toutes langues du Poème

 

 

c’est par l’ample artère saline qu’ils mènent vers toi prologue estuaire où s’accouplent les eaux duelles la vase les palétuviers les échasses les alluvions les fougères les mangliers les crabes sémaphores à l’abandon des signes manchots et pour délier mes cahiers d’écolier contrer mortifères râles qui bradent sur criques voraces la forge des métaphores je les cueille au cens et les préserve sous ta langue et au sortir d’un tel songe j’élonge urbaines travées de mangrove ah voici que ton ombre badine encor me file entre les doigts

 

 

à célébrer mangroves en rituelles nuaisons et exorde du Poème j’embrasse ma ville j’honore la sève amante des commas et des elfes qui coule dans ses artères de néon je redessine ses palétuviers ses érables centenaires dans la clémente tendresse du Mont-Royal qui nuit et jour veille l’île où dort quiètement L’homme rapaillé et sous la dictée d’hurlantes congères j’emprunte l’alphabet de tes paupières un à un j’y moissonne mes petits mythes quotidiens codés dans l’insane fébrilité de Twitter j’y récolte mes béquilles pour étrenner chacune de tes fêlures les miennes égaillées d’un rauque rire ont déjà pris congé d’aubépines

 

 

Montréal, avril 2015

 

 

Robert BERROUËT-ORIOL est l’auteur de « Poème du décours » (Éditions Triptyque, grand Prix de poésie du Livre insulaire 2010 à Ouessant. « Éloge de la mangrove » (Éditions Triptyque, 2015) est son recueil le plus récent.

Par Robert Berrouet-Oriol, , publié le 15/06/2019 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Plaidoyer pour la création d’une Secrétairerie d’État aux droits linguistiques en Haïti

L’épineuse « question linguistique haïtienne » –étudiée par Pradel Pompilus entre autres dans sa thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1961, « La langue française en Haïti »–, fait régulièrement la « Une » dans les médias, au pays comme en outre-mer. De différentes manières, elle est mise en débat tant par de simples citoyens que par des enseignants et des linguistes. De plus en plus nombreux sont ceux qui s’efforcent de mieux comprendre cette complexe problématique linguistique et des linguistes s’efforcent de la dénouer à la lumière des sciences du langage. Pour notre part, nous avons une nouvelle fois contribué à cet éclairage par la publication, le 7 février 2017, du texte « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021)[1] » qui expose à la fois une claire vision de l’aménagement concomitant de nos deux langues officielles et l’impératif de la formulation/mise en œuvre de la première politique linguistique nationale de l’État haïtien qui saura instituer pareil aménagement.

Deux articles parus récemment en Haïti et en outre-mer ont retenu l’attention des enseignants, des linguistes, des didacticiens et de nombre de personnes qui s’intéressent aux défis actuels du système d’éducation nationale et à la question des droits linguistiques au pays.

Le premier, consigné à Port-au-Prince dans Le Nouvelliste du 4 avril 2017, s’intitule « La difficile feuille de route du ministre de l’Éducation nationale ». L’auteur de ce texte, Robenson Geffrard,  précise que le nouveau ministre de l’Éducation nationale, l’enseignant de carrière Josué Agénor Cadet, a hérité « d’un système éducatif en crise » et qu’il « (…) devra concrétiser les 26 points de sa feuille de route ». Parmi ces points on a noté que Josué Agénor Cadet aura à « développer un réel partenariat avec l’Akademi kreyòl ayisyen (AKA) et la Faculté de linguistique appliquée, en vue d’aborder la problématique de la langue d’enseignement dans le pays ». Il devra également « Entreprendre des politiques d’aménagement éducatif et linguistique, en vue de parvenir à un bilinguisme créole/français équilibré, et de promouvoir le multilinguisme dans le pays ».

Le second, paru en Martinique le 6 avril 2017 sur le site Montray kreyòl, a pour titre « L’illettrisme en Haïti : un mal qui renforce l’analphabétisme et qui est pris en patience ». Son auteur, le linguiste Renauld Govain, est le doyen de Faculté de linguistique appliquée de Université d’État d’Haïti. Il est l’auteur de plusieurs articles scientifiques scrutant une réalité historique souvent oblitérée par certains prédicateurs créolistes, le patrimoine linguistique haïtien bilingue créole-français. On (re)lira avec profit « La situation de l’enseignement du français à l’Université d’État d’Haïti », par Govain R. et Mimy H. (2006), ainsi que « L’état des lieux du créole dans les établissements scolaires en Haïti », par Renauld Govain (2014), études que nous avons analysées en décembre 2014 dans l’article « Le droit à la langue maternelle : retour sur les langues d’enseignement en Haïti ».

Dans l’optique du futur aménagement concomitant des deux langues officielles d’Haïti, le créole et le français, plusieurs volets de ces deux articles interpellent un prolongement de la réflexion qui doit en amont s’enraciner dans les sciences du langage, dans la jurilinguistique, et ainsi accompagner des actions éclairées et durables.

L’article de Robenson Geffrard expose avec objectivité les chantiers sectoriels qui ont rendez-vous avec l’Éducation nationale. À l’aune des défis qu’aura à relever Josué Agénor Cadet, il faut savoir qu’en 2017 il ne s’agit pas de réécrire l’histoire d’Haïti de 1804 à nos jours… comme s’il fallait, pour la première fois, « (…) aborder la problématique de la langue d’enseignement dans le pays ». Cette problématique a été amplement diagnostiquée par nombre d’experts, entre autres par le GTEF (Groupe de travail sur l’éducation et la formation) dans le document intitulé « Façonnons l’avenir » de mars 2009 (voir « Les 33 recommandations du GTEF » et son rapport synthèse « Pour un pacte national pour l’éducation en Haïti » d’août 2010). Celui-ci traite de la problématique de « L’enseignement des langues (p. 148); il précise l’objectif d’ « apprendre dans sa langue maternelle et [de] maitriser les deux langues officielles du pays (p. 173). Il précise également que « la demande est (…) que l’École fondamentale habilite l’enfant, dès la fin de la scolarité obligatoire, à être fonctionnel dans les deux langues officielles du pays ». L’impératif de l’apprentissage des savoirs et des connaissances dans la langue maternelle de l’enfant, exposé par l’UNESCO il y a plus de cinquante ans, est soutenu par les linguistes et les didacticiens ainsi que par de nombreux enseignants haïtiens alors même qu’il fait encore l’objet, en Haïti, de multiples préjugés, de clichés réducteurs et d’approximations délirantes relevant la plupart du temps de l’ignorance, de l’incompréhension et de la cécité idéologique. La généralisation obligatoire de la scolarisation dans la langue maternelle de la majorité des apprenants, le créole, n’est toujours pas placée au coeur de la refondation de l’École haïtienne réclamée depuis fort longtemps et en particulier à la suite du séisme de 2010 qui a lourdement affecté les infrastructures scolaires et le personnel enseignant.

Le ministère de l’Éducation nationale est préoccupé depuis nombre d’années par « (…) la problématique de la langue d’enseignement dans le pays ». Il a fait paraître en 2000 un document de qualité, « L’aménagement linguistique en salle de classe – Rapport de recherche » (éditions Ateliers de Grafopub, 272 pages) document peu connu et devenu rare. Aucun texte accessible du ministère de l’Éducation nationale ne consigne une quelconque suite opérationnelle qui aurait été donnée depuis 17 ans aux recommandations de cet important rapport de recherche…

Quant à lui, l’article de Renauld Govain ratisse large et expose avec acuité le dispositif de l’illétrisme/analphabétisme, « deux freins au développement » du pays. Le diagnostic qu’il pose peut paraître sévère mais il est juste et bien argumenté. Il définit avec rigueur les deux phénomènes dans leurs sphères autonomes comme dans leurs rapports transversaux, et il démontre que « L’analphabétisme et l’illettrisme massifs en Haïti constituent un frein au développement et restreignent les droits des citoyens », d’autant plus que « L’illettrisme dont il est ici question concerne à la fois le créole –la langue première de 100% des Haïtiens– et le français, la principale langue de scolarisation ». Renauld Govain est l’auteur de « Dix nouvelles années d’alphabétisation en Haïti : quel bilan tirer ? » paru en septembre 2005 dans Le Nouvelliste. Bien au fait de l’échec des trente dernières années en alphabétisation, il pose sans complaisance que les « campagnes d’alphabétisation constituent une machine à fabriquer des illettrés », en particulier lorsqu’elles sont dévoyées par un pouvoir d’État populiste et démagogique comme c’était le cas durant les présidences de Préval et d’Aristide. L’analyse de Renauld Govain est conforme à l’observation objective de la réalité lorsqu’elle expose que « L’école haïtienne est aussi un lieu de fertilité pour l’illettrisme. Ainsi, l’illettrisme haïtien est le résultat de la qualité de l’enseignement/apprentissage des deux langues à l’école, y inclus les expériences d’alphabétisation. »

Renauld Govain propose –avec clairvoyance, hauteur de vue et à contre courant du « tout en créole tout de suite » prôné par le linguiste Yves Dejean[2] et l’inaudible Académie créole–, d’« Introduire le français dans le processus d’alphabétisation ». Il assume que « Les observations sans passion sont –et cela a toujours été le cas– favorables à l’introduction du français dans les campagnes d’alphabétisation. Cela s’inscrit dans le cadre d’une démarche de justice sociale, le pays possédant deux langues officielles. L’école haïtienne prône, à partir de la réforme éducative de 1979, un bilinguisme équilibré et la connaissance du français offre des avantages sociaux que celle du créole uniquement ne donne pas. » Cette exigeante manière de poser l’obligation de « l’équité des droits linguistiques » dans le système éducatif haïtien est aujourd’hui portée par les linguistes se réclamant, en Haïti et en outre-mer, du courant des « droits linguistiques » à instituer au pays. Elle démystifie le catéchisme fondamentaliste d’Yves Dejean qui, pour contrer « l’exaltation de l’idole française », a longtemps prêché que « Fransé sé danjé » (revue Sèl, 1975, New York, no 23 – 24, p. 32 – 39).

Les deux articles, « La difficile feuille de route du ministre de l’Éducation nationale » et «  L’illettrisme en Haïti : un mal qui renforce l’analphabétisme et qui est pris en patience », à l’instar des nombreux diagnostics du système éducatif haïtien des trente dernières années, renvoient à une question centrale à laquelle le ministère de l’Éducation nationale devra impérativement répondre : en conformité avec les sciences du langage, quelle est aujourd’hui la vision la plus rassembleuse, la plus juste de l’aménagement des deux langues officielles d’Haïti dans le système national d’éducation ? Faut-il intervenir dans ce système uniquement sur le créole ou au cas par cas, de manière politicienne, pour y injecter des « programmes » oblitérant les droits linguistiques de tous les Haïtiens et dénués d’une vision d’ensemble ?

S ‘agit-il d’encombrer le système éducatif haïtien de « mesures cosmétiques » ou de propagande « poudre aux yeux » comme les « 36 actions opérationnelles » ou les « Douze mesures majeures pour améliorer la qualité de l’éducation et la gouvernance du système éducatif » ? Ces « mesures  majeures », incantatoires et cosmétiques, annoncées le 8 août 2014 par Nesmy Manigat, ministre Tèt kale de l’Éducation nationale, se sont révélées  improductives malgré le cocorico promotionnel tardif du sociologue Fritz Dorviller dans un article du Nouvelliste, « Sur la pertinence de la gouvernance éducative de Nesmy Manigat »… (À propos de cette « gouvernance éducative », voir notre bilan critique « L’exil programmé de la langue créole dans le système éducatif haïtien[3] »). Faut-il en 2017 recycler ce type de « mesures majeures », des « arrêtés présidentiels » borgnes et invariablement décoratifs, qui confortent la confusion théorique et le défaut originel de vision, du type « Pwotokòl akò ant Ministè Edikasyon nasyonal ak fòmasyon pwofesyonèl (Menfp) ak Akademi kreyòl ayisyen (Aka) » daté du 8 juillet 2015 ? (Sur ce protocole d’accord, voir notre analyse « Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale[4] ».)

À l’inverse faut-il aujourd’hui plaider, rigoureusement, pour l’institution d’une dynamique rassembleuse devant déboucher sur la création de la première Secrétairerie d’État aux droits linguistiques en Haïti  dotée d’un réel pouvoir exécutif et qui devra, sous la tutelle administrative du ministère de l’Éducation nationale, mettre en oeuvre et garantir l’effectivité de la future politique linguistique de l’État haïtien et de la législation linguistique qui en découlera ?

Quel est donc le lien entre « La difficile feuille de route du ministre de l’Éducation nationale » Josué Agénor Cadet, « L’illettrisme en Haïti : un mal qui renforce l’analphabétisme et qui est pris en patience » et le présent plaidoyer pour la création de la première Secrétairerie d’État aux droits linguistiques d’Haïti ?

Pour répondre adéquatement à cette question, il faut prendre la mesure d’une réalité dont le dispositif sociologique est amplement attesté : dans le système éducatif haïtien, nous sommes en présence d’une culture du statu quo et du bricolage systémique qui étale constamment les paradoxes d’un « nationalisme » identitaire aussi bavard qu’improductif… Ainsi, cultiver le statu quo signifie laisser perdurer les lourdes déficiences d’un système éducatif sous qualifié et incapable de répondre aux impératifs connus de la demande scolaire dont la configuration démographique et sociale a amplement été modifiée depuis la défaite de la dictature des Duvalier en 1986. Cultiver le statu quo signifie également s’opposer de facto à la « parité statutaire » entre les deux langues officielles du pays et à l’établissement de « l’équité des droits linguistiques » dans le système éducatif haïtien.

Du milieu des années 1970 à la défaite de la dictature des Duvalier en 1986, puis de 1986 à nos jours, la configuration démographique et sociale du système éducatif haïtien s’est en effet considérablement modifiée. La majorité des élèves est de langue maternelle créole dans un pays amputé, au cours des années 1960-1970, de plusieurs centaines d’enseignants bilingues français-créole obligés de s’exiler pour échapper au terrorisme d’État de la dictature duvaliériste. Selon l’Unicef, « Le système éducatif haïtien accueille 2 691 759 élèves dans 15 682 écoles. Alors que le secteur public reçoit 20% des élèves (538 963) dans 9% des écoles (1 420 écoles publiques), le secteur non public accueille 80% des élèves (2 152 796) dans 91% des écoles (14 262 écoles non publiques) » (Unicef : « L’éducation fondamentale pour tous »).

Le lien entre la feuille de route du nouveau ministre de l’Éducation nationale Josué Agénor Cadet, l’illétrisme en Haïti et le présent plaidoyer consiste en la capacité d’Haïti à élaborer et à mettre en oeuvre –DANS LE CADRE DE L’ÉTABLISSEMENT D’UN ÉTAT DE DROIT–, une politique linguistique d’État ainsi que la législation linguistique contraignante qui en découlera.

En clair, il s’agit de rompre avec la culture du statu quo et du bricolage programmatique dans le système éducatif haïtien. Il s’agit de refonder ce système : avec qui, dans quel but et, surtout, selon quelle vision. Les enseignants haïtiens en témoignent avec constance : l’expérience de terrain et l’observation objective de la réalité nous enseignent que pour rompre avec la culture du statu quo et du bricolage programmatique et refonder le système d’éducation nationale il faut une claire et forte volonté politique et, dans sa centralité, une vision nouvelle de la problématique linguistique au pays qui s’articule autour de la notion essentielle des « droits linguistiques[5] ».

Cette vision nouvelle ainsi que la configuration des droits linguistiques au pays figurent dans le livre de référence « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions[6] » ; elles sont rigoureusement conformes à la Déclaration universelle des droits linguistiques de 1996. Partant du principe que les droits linguistiques sont à la fois individuels et collectifs, qu’ils constituent des droits personnels inaliénables, nous les avons identifiés au titre des droits humains fondamentaux. Cette neuve manière de problématiser la question linguistique haïtienne, à contre-courant de l’approche militantiste et de l’enfermement identitaire, permet de circonscrire l’aménagement des deux langues officielles du pays sur le terrain des droits citoyens et des obligations de l’État car l’aménagement linguistique est en amont une question politique, une intervention planifiée de l’État dans le domaine linguistique (Jacques Maurais (dir.) « Politique et aménagement linguistiques », Québec/Paris, Conseil de la langue française/Le Robert, 1987). Les notions qui sont au fondement de cette vision sont celles de « patrimoine linguistique bilingue », de « droits linguistiques », de « droit à la langue », de « droit à la langue maternelle » créole, « d’équité des droits linguistiques », de « parité statutaire entre les deux langues officielles », de « didactique convergente créole-français », de « politique linguistique d’État » et de « législation linguistique contraignante » : elles doivent régir toute entreprise d’État d’aménagement des deux langues officielles d’Haïti, en particulier dans le système d’éducation nationale.

C’est donc au creux de cette vision nouvelle que doit se situer la refondation de l’École haïtienne (voir là-dessus notre analyse « L’école en créole, en français, dans les deux langues ? État de la question et perspectives[7] »). C’est cette vision qui devrait rigoureusement éclairer la feuille de route du nouveau ministre de l’Éducation nationale et contribuer à durablement éradiquer les ravages de l’illétrisme analysé avec hauteur par le linguiste Renauld Govain dans « L’illettrisme en Haïti : un mal qui renforce l’analphabétisme et qui est pris en patience ».

Rompre avec la culture du statu quo et du bricolage programmatique dans le système éducatif haïtien consistera, en toute rigueur, à centraliser toutes les interventions linguistiques de l’État haïtien en conformité avec la future politique linguistique de l’État et avec la législation linguistique contraignante qui en découlera. La centralisation de toutes les interventions linguistiques de l’État haïtien devra être confiée sous mandat exécutif à la future Secrétairerie d’État aux droits linguistiques.

Nous plaidons que cette future Secrétairerie d’État aux droits linguistiques soit fondée À L’INITIATIVE DES ORGANISATIONS HAÏTIENNES DES DROITS HUMAINS et dans la concertation avec plusieurs institutions haïtiennes, notamment la Faculté de linguistique appliquée et la Faculté de droit de l’Université d’État d’Haïti, les associations d’enseignants, etc. Sa création devra cependant émaner de l’Exécutif qui en soumettra le projet au Parlement haïtien en vue de sa ratification. En conformité avec les articles 5 et 40 de la Constitution de 1987, la future Secrétairerie d’État aux droits linguistiques, INSTANCE DOTÉE D’UN RÉEL POUVOIR EXECUTIF ET RÉGLEMENTAIRE D’AMÉNAGEMENT DES DEUX LANGUES OFFICIELLES DU PAYS, devra disposer d’un mandat explicite et sa mission consistera à veiller à l’application et à garantir l’effectivité de la première politique linguistique de l’État haïtien et de la première législation linguistique contraignante qui sera adoptée par le Parlement. Placée sous la tutelle administrative du ministère de l’Éducation nationale et porte-parole de l’État et interlocuteur exclusif de toutes les institutions du pays dans son champ de compétence, elle aura la responsabilité de la coordination interinstitutionnelle, de la concertation, de la promotion et de la mise en oeuvre de la politique linguistique de l’État haïtien. Responsable de  la cohérence des interventions gouvernementales en matière linguistique, elle devra également conseiller le ministère de tutelle coresponsable de l’application de la future loi d’aménagement linguistique d’Haïti sur toute question relative à la politique linguistique de l’État.

Travailler à mettre sur pied la future Secrétairerie d’État aux droits linguistiques revient dès maintenant à INSTITUER UNE DYNAMIQUE qui, entre autres, permettra de contribuer à

  1. formuler les orientations générales de la politique d’aménagement linguistique de la République d’Haïti dans l’Administration publique et dans le système éducatif ;
  2. définir le cadre législatif de l’aménagement des deux langues officielles du pays et circonscrire le cadre institutionnel de l’aménagement linguistique en Haïti.
  3. définir les droits linguistiques de tous les Haïtiens ainsi que les obligations de l’État en matière de droits linguistiques, notamment en ce qui a trait au droit à la langue maternelle créole et à son emploi obligatoire dans la totalité du système d’éducation nationale.

À contre-courant de l’aventure désastreuse du PSUGO –rigoureusement analysée par Charles Tardieu dans Le National et sur le site www.berrouet-oriol.com, « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti[8] »–, et loin des pseudo « Douze mesures majeures pour améliorer la qualité de l’éducation et la gouvernance du système éducatif », « mesures » incantatoires et cosmétiques de Nesmy Manigat, ex-ministre Tèt kale de l’Éducation nationale, les défis à relever par l’actuel titulaire de ce secteur de premier plan pour l’avenir du pays doivent impérativement trouver leur résolution dans une dynamique rassembleuse : élaboration, adoption et application de la politique linguistique de l’État et de sa législation linguistique contraignante légitimant la création de la Secrétairerie d’État aux droits linguistiques.

Il serait illusoire de croire que l’adoption d’un énoncé de politique linguistique nationale assorti d’une loi d’aménagement concomitant des deux langues officielles d’Haïti, le créole et le français, pourrait résoudre comme par magie les séculaires blocages linguistiques du pays. C’est bien parce que nous sommes conscients des pièges potentiels d’une approche étroitement « légaliste » de l’aménagement linguistique au pays que notre vision s’articule autour de la notion, essentielle, de « droits linguistiques » situés dans l’ensemble des droits humains fondamentaux et dans le cadre de la construction d’un État de droit post-duvaliériste. En clair, il s’agit d’imputabiliser une dynamique institutionnelle par l’instauration de mécanismes (légaux et administratifs) de contrôle d’efficience relevant à la fois du Parlement haïtien et des organisations des droits humains au pays. Dans cette optique, la Secrétairerie d’État aux droits linguistiques devra statutairement rendre compte de son action par-devant le Parlement haïtien et dans la concertation avec les organisations haïtiennes des droits humains.

À l’échelle du pays tout entier, Haïti ne dispose toujours pas d’une politique linguistique nationale d’État ni d’une institution vouée à l’aménagement de nos deux langues officielles et dotée d’un pouvoir exécutif contraignant. Il s’agit là d’une profonde lacune qui alimente les errements du pays en matière linguistique et en particulier dans le champ éducatif. En 2017, l’aménagement concomitant des deux langues officielles d’Haïti est un défi majeur à relever au creux des urgences nationales.

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Linguiste de profession, poète et essayiste, Robert BERROUËT-ORIOL est l’auteur de la première étude théorique portant sur « Les écritures migrantes au Québec » (Quebec Studies, Ohio, USA, 1991). Il a dirigé « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » (Éditions de l’Université d’État d’Haïti et Cidihca). Son recueil « Poème du décours » (Éditions Triptyque) a reçu le grand Prix de poésie du Livre insulaire 2010 à Ouessant, en France. Dernier, recueil : « Éloge de la mangrove » (Éditions Triptyque). Autres ouvrages récents : livre « La question linguistique haïtienne / Textes choisis » (avec le linguiste Hugues Saint-Fort, Éditions Zémès et le Cidihca), « Plaidoyer pour les droits linguistiques en Haïti » (Éditions Zémès et le Cidihca).

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[NDA : Une version abrégée de cet article est parue en deux livraisons, à Port-au-Prince, dans le quotidien Le National  les 18 et 19 avril 2017.]

NOTES :

[1] Robert Berrouët-Oriol : « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021) », 7 février 2017; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/politique-linguistique-d-etat

[2] Robert Berrouët-Oriol : « Le ‘’système’’ linguistique d’Yves Dejean conduit à une impasse », 31 juillet 2011 ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/systeme-linguistique-yves-dejean

[3] Robert Berrouët-Oriol : « L’exil programmé de la langue créole dans le système éducatif haïtien » ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/l-exil-du-creole 

[4] Robert Berrouët-Oriol : « Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale », 15 juillet 2015 ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/academie-du-creole-haitien/accord-du-8-juillet-2015

[5] Joseph-G. Turi (1990). « Le droit linguistique et les droits linguistiques ». Dans Les Cahiers de droit, vol. 31 no 2 : les Presses de l’Université Laval, Québec.

[6] Berrouët-Oriol, R. et al (2011). L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions. Éditions du Cidihca et Éditions de l’Université d’État d’Haïti.

[7] Robert Berrouët-Oriol : « L’école en créole, en français, dans les deux langues ? État de la question et perspectives »), novembre 2011 ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/ecole-en-creole-en-francais; voir aussi : Robert Berrouët-Oriol : « Le droit à la langue maternelle dans la Francocréolophonie haïtienne » ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/amenagement-creole-et-francais/droit-a-la-langue-maternelle

[8] Charles Tardieu : « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti », 30 juin 2016 ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/culture-et-societe/psugo-et-systeme-educatif-en-haieti

 

Par Robert Berrouet-Oriol, , publié le 21/05/2019 | Comments (0)
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