Avignon 2021-9 : Emme Dante, FC Bergman (IN)

Puppo di zucchero (la festa dei morti)

Emma Dante n’est pas qu’une habituée d’Avignon (La Sorelle Macaluso, 2014[i], Beste di scena, 2017[ii] ; elle en est l’une des valeurs les plus sûres. Elle se présente cette fois avec deux spectacles, Misericordia et ce Puppo di zuchero, comme les poupées de sucre confectionnées pour la fête des morts, en Sicile, avec d’autres friandises laissées pour eux sur la table familiale (en échange desquelles ils offriront des cadeaux aux enfants de la maison).

S’il y aura bien, finalement, une poupée de sucre sur le plateau, la pièce raconte néanmoins une histoire différente, celle d’un vieux célibataire, solitaire, qui s’efforce maladroitement de confectionner une poupée de sucre et revit les souvenirs des jours heureux, quand il vivait entouré d’une nombreuse famille : la mère, le père (par intermittence car marin au long cours), les trois sœurs, le cousin, l’oncle et la tante violents et lubriques, l’enfant adopté par la mère, tous disparus, tous décédés.

L’atmosphère de la pièce varie donc entre les moments où le poids du deuil se fait sentir (le début et la fin) et ceux, les plus nombreux, où les membres de cette famille plutôt non conformiste se lâchent, se laissent entraîner dans des sarabandes effrénées sous le regard ému du vieil homme.

On s’émerveille devant la transformation des personnages tristes et compassés du début (les sœurs vieilles filles toutes de noir vêtues, la mamma idem et bossue de surcroît) en jeunes filles et femme délurées. Les hommes, figés dans une éternelle jeunesse, ne connaîtront pas une transformation aussi sensible.

L’impression qu’on garde de cette pièce est bien celle d’une « fête » où les morts sont chéris, celui où ils reviennent sous leur jour le plus séduisant, leurs péchés pardonnés (le père qui a abandonné épouse et enfants, l’oncle qui bat sa femme). La pièce se déroule sur un rythme « d’enfer » (!). Seuls, le prologue (où le vieillard s’efforce de cuire sa poupée, avec derrière lui les trois sœurs en tenue de deuil) et la conclusion (où les morts sont représentés par des mannequins – voir la photo) paraissent quelque peu ennuyeux, la fin surtout, accompagnée d’une musique qui dure trop longtemps, un moment d’émotion raté.

 

The Sheep Song

Le collectif FC Bergman (basé à Anvers, Belgique) était déjà venu en Avignon en 2016 avec Het Land Nod, une pièce surprenante qui a marqué les esprits. Il s’agissait alors de faire sortir d’une salle du musée d’Anvers en rénovation un tableau de Rubens – « Le coup de lance » – trop grand pour passer par la porte…[iii]. Si l’argument de The Sheep Song prêche également en faveur de l’imagination de FC Bergman, et si la réalisation révèle encore des surprises, cette nouvelle pièce ne laissera pas la même empreinte.

L’idée, certes, est originale puisque c’est cette fois d’un mouton qui veut goûter à la condition humaine dont il est question. On se doute qu’il aura quelques déceptions, les humains étant ce qu’ils sont. Mais n’anticipons pas. Le prologue est sans doute le meilleur de la pièce. Sur le plateau – après qu’un comédien couvert seulement d’une capeline rouge (sexe ballant, donc) est venu sonner les trois coups sur une énorme cloche située au-dessus du public – tandis qu’un musicien égrène des notes sur un banjo, une dizaine de moutons noirs, des vrais moutons bien vivants qui restent sagement groupés. On aperçoit bientôt derrière ce groupe compact la tête d’un mouton blanc. Le temps passant, ce mouton-là se montre de plus en plus envahissant, il tente de grimper sur ses camarades, etc. Jusqu’à ce qu’on comprenne qu’on a affaire en réalité à un comédien déguisé en mouton. Que la fête commence !

Sauf que, comme déjà sous-entendu, notre mouton ne sera pas vraiment à la fête. Sa première rencontre avec une marionnette lubrique, lui fera entrevoir quelques turpitudes en matière de sexe. Il croisera des hommes et des femmes qui le regarderont sans le voir. Alors qu’il prend progressivement l’aspect d’un humain, il accouchera d’un fétus monstrueux mi homme-mi mouton qu’il trimbalera par la suite, dans un bocal (notre mouton est donc plutôt une brebis, ce que signifie également le mot « sheep » en anglais). Une chirurgie esthétique achèvera, ou presque, sa transformation, à un détail près, les sabots. On laissera aux futurs spectateurs le soin de découvrir ce qu’il adviendra de cet être hybride.

Le principe de la mise en scène, une fois évacué le petit troupeau, repose sur un tapis roulant sur lequel évolue le mouton blanc désormais à deux pattes et les autres personnages, ce qui facilite les croisements et recroisements. On admire l’adresse dont fait preuve le comédien Jonas Vermeulen, constamment en déplacement sur la pointe de ses pieds (les sabots). Il saute, virevolte, esquisse une sorte de danse déséquilibrée, rendue d’autant plus périlleuse par le tapis roulant.

Pourquoi, en dépit d’évidentes qualités, le spectacle ne convainc-t-il pas complètement. Est-ce dû au fait qu’il est quasiment muet de bout en bout ? Ou sommes-nous trop vieux pour de telles fables ? Le fait est que The Sheep Song (la complainte de la brebis ?) ne nous a pas impressionné comme, en son temps, Het Land Nod.

 

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/billet-davignon-2014-4-emma-dante-et-olivier-py/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2017-16-bestie-di-scena-lage-libre-gros-chagrins-etc/

[iii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2016-14-het-land-nod-rumeurs-et-petits-jours/