Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

Le signe calligraphié d’un H parcourt le petit recueil poétique « Haïkus Martinique » de Michel Herland, universitaire, économiste, essayiste, romancier, poète.

Il s’inscrit ici dans la lignée des auteurs français francophones comme P. Claudel, P. Eluard, Stéphanie Le Bail…, lesquels, séduits par la force de cette forme ultra courte de la poésie japonaise, se sont efforcés de la transcrire dans notre langue. Les difficultés de l’exercice sont multiples car il ne suffit pas en effet d’amaigrir un alexandrin trop bavard, d’enfermer un sonnet dans un tercet.

Cinq syllabes, puis sept et à nouveau cinq rythment les trois lignes de vers enrichis d’allitérations, d’assonances, de sonorités suggestives, quelques rares rimes. La versification seule pourrait faire japonisant mais ne ferait pas le haïku. Il y faut aussi toutes les richesses d’un instant évoqué.

Soleil explosé
Du bas en haut des nuées
Le ciel embrasé

Loin d’être dans une imitation servile autant que vaine, M. Herland innove. Et les puristes de ne pas tolérer et de s’indigner de certains écarts ?

Pourtant si l’on veut rester fidèle à l’esprit japonais qui prône comme vertu première l’humilité (ce que Carlos Ghosn aurait dû savoir), si l’on veut considérer l’esprit du haïku dont l’essence est la pure simplicité, l’auteur, M. Herland, nous propose un ouvrage de poésie pure, sans filtre, nue. Originale dans le sens où c’est à l’origine de sa sensation, de sa pensée que sont saisis les mots. Il les organise et scande selon la métrique traditionnelle 7, 5, 7, bien sûr, mais le scandale réside dans l’innovation même : l’usage de la photographie ! Le critique orthodoxe dira à juste titre que le haïkiste doit suggérer son paysage, son portrait, son émotion et qu’il revient au lecteur de les construire. La beauté du poème s’enrichit de la vision de l’autre de sa sensibilité ! Certes, trois fois certes, c’est au lecteur de construire son roman, ou son poème à partir du travail, du don, de l’auteur.

Il ne s’agit pourtant pas pour Michel Herland d’apporter une illustration à la défaillance d’un imaginaire. Au contraire. La rusticité d’une photographie numérique, brute ou à peine retravaillée, renforce le rituel des haïkus. Et surtout, le prétexte-support ainsi offert invite le lecteur à s’aventurer lui-même dans les bois, au bord des rivières, à la recherche de ses propres images. À un safari dans sa propre photothèque.

D’ailleurs, voici un petit jeu. Car l’esprit du haïku est souvent ludique. Et l’illustration castratrice. Avant tout, mettez un cache sur les clichés de l’auteur, après la lecture d’un poème fermez les yeux, écoutez-regardez votre image intérieure… comparez à la sienne… relisez… construisez… déconstruisez.

Vous serez tantôt en harmonie avec l’auteur, parfois en désaccord avec sa morale implicite, mais l’invitation au « partage de mots et d’images » auquel nous convie M. Herland s’opère d’autant plus aisément que sa sincérité est totale. Nous retrouvons ici, épurés, en filigrane, ses pensées, croyances, parfois même un soupçon… de l’érotisme caractéristique de ses romans.

Une dernière innovation qui mérite d’être soulignée : le dépaysement. Ni l’Asie, ni l’Europe. La nature, tropicale, luxuriante, exotique, insolite fait de cet objet-livre si simple constitue une entrée en matière attachante pour un touriste par exemple. Autant qu’une chanson douce, familière aux cœurs antillais.

Imaginerait-on ce professeur d’économie, du haut de sa chaire, sensible aux beautés de la nature ? C’est aussi le paysage intérieur de M. Herland que nous partageons avec ses thématiques (les riches et les pauvres, l’injustice…)

C’est petit chez lui
Mais l’herbe ne manque pas
Il s’en accommode

 

Ses obsessions (la mort, le temps qui passe)

La nuit va tomber
Le vieux bateau s’assoupit
Au fond de la baie

Ses interrogations (sur la religion, les racines, le pouvoir), sa curiosité de l’Autre, son humour aussi… ou encore son regard aigu isolant dans l’espace un détail pertinent (un chat, un rocher)

Ce chat aux grands yeux
Dans la ville abandonnée
A quoi rêve-t-il ?

 

 

Michel Herland, Haïkus Martinique, Poèmes et photographies, Fort-de-France, K-Editions, 2018, 128 p., 15 €.

 

 

Excursion arlésienne : Musée Réattu et Fondation Van Gogh

 

David Hockney (1988)

David Hockney (1988)

La ville d’Arles abrite depuis 1868 un musée des beaux-arts riche en histoire puisqu’il fut le siège de « la langue de Provence » de l’ordre des chevaliers de Malte, avant d’être acheté par le peintre Jacques Réattu, Grand Prix de Rome en 1791. Il abrite, entre autres, des œuvres de ce peintre, d’une très belle facture classique, et une collection de dessins de Picasso (des portraits). Il est surtout, depuis 1965, à l’initiative de Lucien Clergue (1934-2014) et du conservateur de l’époque, un musée de la photographie, et donc à l’origine de ce qui est devenu, en 1970, les Rencontres d’Arles. Une exposition temporaire (jusqu’au 3 janvier 2016) présente une sélection de 210 photographies parmi les quelques 5000 qui constituent le fond du musée. A peu près tous les grands noms de la photo sont présents, avec, naturellement, Lucien Clergue, célèbre pour ses nus féminins, ici en surimpression sur des tableaux de Réattu : hommage obligé à l’ancien maître des lieux.

Lucien Clergue - Passion de Réattu (2005)

Lucien Clergue – Passion de Réattu (2005)

Jan Svenungsson - Le Témoin, avec le reflet de L'Homme au nez cassé d'O. Roller (2013)

Jan Svenungsson – Le Témoin (1988), avec le reflet de L’Homme au nez cassé d’O. Roller (2013)

Sans remonter jusqu’aux origines de la photographie, la sélection va de Nadar (1820-1910) à Olivier Roller avec une photographie prise en 2013. Sont également présentés quelques rayogrammes (ou photogrammes). De Nadar, on remarque en particulier, rangés dans des tiroirs, les portraits de personnalités de la Belle Époque. Les nostalgiques du monde de Proust se pencheront avec un intérêt redoublé sur celui de la princesse Bibesco assise à sa table de travail. Le huitième art peut aussi jouer avec les autres arts : tel est le cas d’O. Roller avec sa photographie d’une tête de Rodin, L’homme au nez cassé (2013). Or l’accrochage est tel qu’elle se reflète dans un portrait de Jan Svenungsson, Le Témoin (1988), dont le visage est remplacé par un miroir. Régressions : l’auteur de ces lignes – dont on aperçoit vaguement la silhouette – a photographié la photo de Svenungsson dans laquelle se reflète la photo par Roller de l’homme au nez cassé de Rodin.

Les jeux sans fin auxquels la pratique de la photographie donne accès offrent une transition toute trouvée avec les expositions consacrées (jusqu’au 10 janvier 2016) à David Hockney et à Raphael Hefti, à la Fondation Van Gogh, à quelques pas du musée. Cette fondation, qui a ouvert ses portes en 2014 dans un hôtel particulier entièrement rénové, à l’initiative de Luc Hoffmann, petit-fils du fondateur de l’entreprise Hoffmann-La Roche, se voue à « mettre en lumière la résonance de l’œuvre de Van Gogh dans l’art actuel ». Même si le lien entre les artistes exposés et le peintre des Tournesols n’est pas toujours facile à percevoir, on ne peut que se féliciter de l’apparition d’un nouveau lieu qui contribuera à acclimater à l’art contemporain les Provençaux ainsi que les nombreux visiteurs venus d’ailleurs[i].

Raphael Hefti - Statements (2015)

Raphael Hefti – Statements (2015)

Quel lien entre la photographie et les deux artistes exposés à la Fondation ? Si David Hockney est avant tout un peintre, il est également connu pour ses tableaux d’inspiration cubiste faits de multiples photographies assemblées d’un même sujet (personnage ou paysage). Quant à Raphael Hefti, il se sert, entre autres supports, du papier photographique. Ainsi, son photogramme Lycopodium (2015), exposé en ce moment en Arles, est-il obtenu par la combustion de spores inflammables sur une surface photosensible. Dans ses autres œuvres il utilise le verre, la soudure des rails de chemins de fer ou des tubes de métal chauffés à de très hautes températures pour faire apparaître des teintes irisées. La plus remarquable sur le plan visuel n’est présente que sous la forme d’un film décrivant une « performance » du dernier Art Basel. On met le mot entre guillemets puisqu’il s’agit plutôt d’une démonstration technique au sens le plus industriel du terme. Hefti avait convoqué en effet à Bâle une machine à commandes numériques, conduite par son opérateur, un tour plus précisément qui servait à façonner des cylindres d’aluminium devant le public de la foire. Nos lecteurs ont déjà vu à maintes reprises, sans nul doute, le ballet des robots soudeurs dans les usines d’automobiles. C’est un spectacle tout aussi fascinant – mais pas davantage – qui est proposé par Hefti. Avec une différence, néanmoins : conformément à une certaine tendance de l’art contemporain qui cultive la dérision, les cylindres d’aluminium délicatement ouvragés rétrécissent de plus en plus jusqu’à se trouver totalement anéanti, une manière de justifier le titre choisi pour cette performance : Statements.

David Hockney - The Grand Canyon (1998)

David Hockney – The Grand Canyon (1998)

On avoue préférer aux incursions de Hefti dans diverses techniques, le travail de Hockney, un peintre particulièrement attentif aux couleurs. S’il est immédiatement reconnaissable dans ses tableaux représentant des piscines (il vit à Hollywood), il a peint bien d’autres sujets, des tableaux géants de paysages, à l’instar de Grand Canyon (1998) dont on peut suivre les étapes de la fabrication dans un film passionnant de Monique Lajournade et Pierre Saint- Jean, David Hockney en perspective (projeté pendant l’exposition). Ses portraits, bien que séduisants, ressemblent un peu trop à Hopper[ii]. Il a appris chez les modernes qu’on pouvait refuser les lois de la perspective. Cela se voit dans les montages photographiques comme dans certains de ses tableaux, à commencer par La chaise et la pipe de Van Gogh (1988) à la perspective inversée (et dont les tonalités rappellent, en plus cru, La chaise de Vincent peint par Van Gogh lui-même exactement un siècle auparavant, où figure également une pipe[iii].

David Hockney - L'Arrivée du printempsà Woldgate (2013)

David Hockney – L’Arrivée du printempsà Woldgate (2013)

David Hockney - L'Arrivée du printemps à Woldgate (2011)

David Hockney – L’Arrivée du printemps à Woldgate (2011)

En dehors de la Chaise, qui est bien présente en Arles – hommage obligé, cette fois, à Van Gogh dans un musée qui porte son nom – l’ensemble de Hockney qui est exposé ne soulève pas un enthousiasme excessif. Retourné dans son Yorkshire natal, le peintre a voulu saluer l’arrivée du printemps. Il l’a fait de deux manières. D’abord en dessinant au fusain certains lieux à cinq moments successifs entre l’hiver et l’été. Rien à dire de ces dessins, d’une honnête facture, sans plus. Par ailleurs, il a « peint » sur une tablette ces mêmes paysages puis les a reproduits, agrandis. Malgré la maîtrise qu’il démontre de l’usage de la tablette, le résultat n’est guère convaincant, tant il semble « plat » et proche des illustrations pour  un livre d’enfants. Cela étant, comme Hefti, Hockney est un artiste qui cherche et expérimente. On ne saurait le reprocher pas plus à l’un qu’à l’autre.

[i] Après la Villa Datris, fondation créée par Danièle Kapel-Markovici (PDG du groupe RAJA) en 2010 à Lisle-sur-la-Sorgue ou le centre d’art du Château La Coste créé par Patrick McKillen (promoteur et propriétaire d’hôtels) ouvert en 2011 au Puy-Sainte-Réparade.

[ii] Pour un panorama rapide mais suffisamment complet de l’œuvre de David Hockney, nous renvoyons comme déjà dans un article précédent au blog de Culturieuse : https://culturieuse.wordpress.com/2015/06/20/david-hockney-1937-%C2%A7-paysage/

[iii] « Une chaise en bois et en paille toute jaune sur des carreaux rouges contre un mur ». Lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo, 19 novembre 1888.