Avignon 2017 (12) « Les Parisiens », « Phèdre »

Les Parisiens d’Olivier Py (IN)

Dans un très beau décor de Pierre-André Wetz, Olivier Py a adapté son roman Les Parisiens (2016), fresque foisonnante dont les multiples personnages font partie à un titre ou à un autre au groupe des « importants » dans la capitale de la France, ceux qui comptent, ceux que, en d’autres temps, on aurait appelé des « notables » mais le terme est trop restrictif car il y a des  prostitué(e)s et autres gigolos dans le monde décrit par Py. Cette satire des gens de pouvoirs et de leurs favoris ne manque pas d’intérêt ; on sent que l’auteur sait de quoi il parle même s’il grossit évidemment les choses. Py a retenu pour son adaptation vingt-trois personnages sur les quatre-vingt de son roman et un fil conducteur, la nomination d’un nouveau directeur à l’Opéra de Paris.

La quasi-totalité des personnages sont des individualistes farouches, incapables d’amour mais obsédés par le sexe auquel ils semblent consacrer l’essentiel de leur énergie, le reste étant mobilisé pour faire avancer leur carrière. Quelques rares exceptions : Jacqueline, reine de l’intrigue qui se régale de manipuler les importants pour pousser tel ou tel qui aspire à faire partie du groupe, lui aussi, ou à monter dans la hiérarchie. Duverger (Pierre Bergé dans la vraie vie ?), malade, revenu de tout sauf du pouvoir, généreux mécène qui tient le ministre de la Culture sous sa coupe. Un père trop exigeant qui n’a pas su se faire aimer de son fils rebelle. Un dominicain, magnifique figure de la vertu, revenu de toutes les superstitions pour ne plus prêcher qu’une religion d’amour du prochain, qui se dresse seul, avec une admirable compassion, face à l’océan du vice.

L’obsession du sexe se montre dans les répliques de la plupart des personnages, dans des scènes de copulation esquissées, dans la nudité, celle d’une jeune transsexuelle « femen » qui exhibe à tout bout de champ sa poitrine barbouillée de slogans politiques, celle surtout, intégrale et longuement exposée dans l’une des scènes inaugurales, de deux jeunes gays. Le pouvoir et la soif du sexe vont le plus souvent de pair : c’est bien connu. S’il faut en croire Py, orfèvre en la matière, le sexe homosexuel y tiendrait encore plus de place chez les importants que ce que le bon peuple imagine.

C’est ainsi en tout cas dans la pièce. « Certaines scènes peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes spectateurs », nous avertit-on à bon escient. Gageons que les plus vieux éprouveront également un sentiment d’écœurement justifié face à l’étalage des turpitudes des célèbres et des puissants.

Tout cela, il convient de le souligner, est joué excellemment (et sans micro !) par une dizaine de comédiens contraints d’animer des personnages parfois fort différents. On retiendra en particulier, parmi les comédiens confirmés, Philippe Girard dans les rôles de Duverger, du père et de frère Dominique et l’immense (par la taille) Mireille Herbstmeyer dans le rôle de Jacqueline.

Le décor qui ferme initialement la scène représente des façades haussmanniennes. Il se divise à la demande en quatre blocs qui, une fois retournés, font apparaître divers lieux, comme l’appartement bohème partagé entre un jeune dramaturge et une comédienne (respectivement gay et lesbienne comme de juste). Pour figurer le bureau du ministre, un rideau représentant un tableau de Tintoret plus grand que nature, avec un Christ en croix, tombe des cintres.

On est habitué, chez Py, directeur du festival d’Avignon pour la troisième année consécutive, aux outrances. Il fait, ici, pour qui connaît un peu son œuvre, preuve d’une retenue (certes relative) inhabituelle et bienvenue. Il y a du Molière dans cette pièce satirique qui n’est pas qu’un divertissement.

 

Phèdre de Jean Racine (OFF)

Après avoir entendu Jeanne Balibar massacrer (suivant les instructions de Frank Castorf) le monologue le plus célèbre de Phèdre dans Das Leben des Herrn de Moliere (cf notre billet n° 1), on éprouvait le besoin impérieux d’entendre la « véritable » Phèdre de Racine. La compagnie « Comme un tigre » présente sa version de la pièce avec six comédiens. Le résultat est parfaitement honorable. Les vers de Racine sont là dans toute leur majestueuse beauté. Quelques incidents de parcours ici ou là (mot qui accroche, diérèse omise) ne suffisent pas à gâcher le plaisir du texte. Après un commencement incertain, comme si les comédiens avaient un peu de mal à entrer dans leurs rôles, le jeu participe également au plaisir. La directrice de la compagnie, Aura Coben qui a assuré la M.E.S., au physique gracile, sait montrer son désarroi, dans Phèdre, quand la situation se noue avec le retour de Thésée. Le désespoir d’Hippolyte, l’inflexibilité de Thésée sont également bien rendus.

Parmi les autres personnages, il faut souligner celui d’Oenone, la suivante de Phèdre, dont le rôle est capital pour faire avancer l’intrigue. La comédienne qui joue le rôle fait bien sentir à la fois la dévotion à sa maîtresse et la frustration liée à sa condition subalterne. Le théâtre moderne (voir Les Bonnes de Genet) n’est pas le seul à montrer la relation d’amour-haine dans le couple maître et domestique. Sans doute Oenone croit-elle bien faire en prodiguant ses conseils à Phèdre, en chargeant Hippolyte devant Thésée. C’est pourtant elle qui, ce faisant, provoque la perte de sa maîtresse tant aimée, mais celle aussi pour laquelle elle a quitté son pays, ses enfants. Comment ne pas voir dans la maladresse inconsciente d’Oenone le retour du refoulé ?

Billet d’Avignon 2014-4. Emma Dante et Olivier Py

Le Sorelle Macaluso
Emma Dante est installée avec sa compagnie à Palerme. Le spectacle qu’elle présente dans le IN d’Avignon, Le Sorelle Macaluso (Les Sœurs Macaluso) montre une Sicile populaire, pauvre mais rayonnante d’un humour et d’un appétit de vivre qui demeurent à travers l’adversité. Dix comédiennes et comédiens incarnent les sept sœurs, le père, la mère et le jeune fils de l’une des sœurs. Les mouvements sont réglés au millimètre (ou s’ils laissent place à une certaine improvisation, celle-ci ne paraît pas). Les séquences s’enchaînent et construisent peu à peu l’histoire de la famille, ses moments de joie ou de chagrin : une excursion à la mer (préparation et voyage en car compris) qui se terminera tragiquement par la noyade de l’une des sœurs ; le papa qui s’escrime pour élever seul ses sept filles ; le fils de l’une des sœurs, footballeur surdoué mais malade du cœur ; la maman qui revient d’outre-tombe pour donner un ultime conseil à ses filles (et retrouver son mari pour une dernière danse). Il y a beaucoup de deuils, comme c’est normal dans une famille nombreuse. Le spectacle débute et s’achève par la danse en solo de l’une des sœurs (Alessandra Fazzino). Le final, en particulier, est sublime, avec des changements de costumes successifs. La danseuse commence par dépouiller l’espèce d’uniforme – pantalon et chemise noire – que portent parfois les sœurs (quand elles ne sont pas en robes dépareillées ou en maillot de bain) et apparaît en body noir ; puis elle se dénude complètement et se met à enfiler un tutu blanc sans y parvenir tout-à-fait, car elle s’effondre avant, dans le bras de ses sœurs. Une mort sublime qui contraste avec la noyade qui prend tout le monde par surprise et avec celle du jeune génie du football, traitée sur le mode comique, avec une suite de chutes qui évoque ce que pourrait faire un marionnettiste avec ses figures, une parenté revendiquée par Emma Dante qui mentionne dans les entretiens qu’elle a accordés l’Opera dei Pupi (le théâtre de marionnettes sicilien).

Sorelle

Emma Dante aime également les crucifix, il y en a un qui est porté en cortège sur la scène mais, le plus souvent, le spectacle est fait par les sept sœurs en position frontale à l’avant-scène, qui se renvoient la parole (en dialecte sicilien sur-titré), avec force gestes et bourrades. Il y a des attouchements que l’on peut juger innocents et il faut se référer encore une fois aux déclarations d’E. Dante pour se convaincre que « les veilles filles (qu’elles sont restées pour la plupart) sont clairement homosexuelles ».

Une autre déclaration d’E. Dante : « Pour moi le théâtre consiste pour l’artiste à mettre en scène sa propre réflexion sur le présent – sa propre vision du monde contemporain et du monde dans lequel il vit. Un théâtre social signifie révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler ». Elle rejoint ainsi Romeo Castellucci selon qui « le théâtre sert à soulever un voile qui s’est posé sur le monde, le temps de l’entrevoir ».

Il y a loin de la coupe aux lèvres, une autre façon de dire que le message qui parvient au récepteur peut différer notablement de celui envoyé par l’émetteur. Ici, visiblement, la forme écrase le fond. On sort des Sorelle Macaluso enthousiasmé, euphorisé par le dynamisme du spectacle, l’inventivité de la mise en scène, le bonheur des interprètes… mais pas vraiment  touché par le message social.

 

Orlando ou l’impatience

Orlando3Le nouveau directeur du festival, Olivier Py présente sa dernière pièce à La Fabrica, le nouveau lieu hérité des précédents directeurs et de la précédente mandature municipale, un lieu destiné justement à la création. Le décor de la pièce, signé Pierre-André Weitz, combine plusieurs éléments mobiles autour d’un plateau carré surélevé, lui-même mobile sur un axe central. Ce décor, qui est un atout important du spectacle, est modifié par des machinistes, parfois par les comédiens eux-mêmes, sous les yeux des spectateurs. Quant au texte d’O. Py, il brasse beaucoup de choses dans une langue emphatique et d’une prolixité extrême (qui explique que le spectacle dure trois heures trente). C’est du théâtre contemporain, avec des trouvailles, de très bons moments et d’autres où l’on s’ennuie.

Orlando4Orlando est un personnage du roman éponyme de Virginia Woolf, un jeune noble anglais de l’époque élisabéthaine qui se retrouve transformé en femme. Ce n’est qu’un des fils tiré par O. Py. Chez lui, Orlando (Mathieu Dessertine) est un jeune homme à la recherche d’un père. D’abord amoureux d’Ambre (Laure Calamy), il ne tarde pas à succomber aux avances de Gaspard (François Michonneau). Le père est joué par Philippe Girard mais son personnage est d’abord celui du metteur en scène, constamment à la recherche de l’impossible perfection. Il cherche aussi un budget pour ses créations et cela vaut de savoureux échanges avec le ministre de la culture, un vieux beau masochiste (au sens sexuel du terme) joué par Eddie Chinagara. Jean-Damien Barbien, quant à lui, endosse toute une série de personnages parmi lesquels celui du professeur de diction (présence incontestablement salutaire sur une scène de théâtre) et celui du directeur de cabinet du ministre. Et l’on n’oubliera pas non plus Mireille Herbstmeyer, souveraine et provocante, dont les passages périodiques sur la scène dans des tenues variées sont comme une ponctuation du spectacle.

Orlando

Au-delà des discours quelque peu amphigouriques du metteur en scène et du ministre, on retiendra surtout les numéros d’acteur et de beaux tableaux comme celui des ébats amoureux des deux jeunes hommes. À nouveau, comme pour le Sorelle, on est obligé de conclure que la forme l’emporte sur le fond.

 

Crédit photo : Ch. Raynaud de Lage.