Christianisme et islam (II) – De la tromperie

Après le martyre qui est considéré comme une voie privilégiée d’accès à la sainteté tant chez les catholiques que chez les musulmans mais qui ne revêt pas la même signification pratique dans les deux religions, un autre sujet mérite d’être exploré, celui de la tromperie. La tolérance des musulmans envers la taqiya est bien connue. Par contre, on attendrait de l’Église qui interdit le mensonge dans son huitième commandement[i] une condamnation sans appel. C’est pourquoi la parabole de l’intendant infidèle, retenue dans la liturgie, ne peut que soulever l’incompréhension.

Vendredi 4 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (1-8)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus être mon gérant.’
« Le gérant se dit en lui–même : ‘Que vais-je faire puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler à la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’  Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris quatre-vingts.’
« Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. »

Si les paraboles sont souvent difficiles à interpréter, celle-ci défie la morale la plus élémentaire. Comment le maître trompé peut-il faire l’éloge de l’habileté de celui qui l’a trompé ? Ce maître serait-il un anarchiste, hostile à la propriété privée ? Rien ne le laisse supposer. D’ailleurs l’« admiration » du maître pour le gérant malhonnête ne l’a pas empêché de le renvoyer et il n’est aucunement question, après son coup d’éclat, de le réembaucher. Et puis même, que peut bien signifier l’admiration pour une habileté mise au service d’un vol ? On comprend tout-à-fait que Jésus exhorte les « fils de la lumière » à faire preuve d’habileté au service de la religion mais était-il besoin pour autant de louer, entre toutes les habiletés, celle d’un « intendant malhonnête » ?

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Certains exégètes se sont employés à démontrer que l’intendant (ou le gérant) n’était pas vraiment malhonnête, du moins avant son renvoi[ii]. Tel serait le cas, en effet, s’il avait dilapidé les biens de son maître par simple incompétence. Le texte n’interdit pas absolument cette interprétation – quoique l’incompétence n’aille guère avec l’habileté – mais elle ne nous mène pas bien loin. Lorsque le maître traite son intendant de malhonnête, sa malhonnêteté est en effet avérée.

La parabole soulève une autre énigme. Pourquoi l’intendant n’a-t-il pas fait une entière remise des dettes et, plus précisément, pourquoi cinquante barils d’huile au lieu de cent dans un cas et quatre-vingts sacs de blé au lieu de cent dans l’autre cas, soit des remises respectives de 50% et de 20% ? Les prêts à intérêt étaient théoriquement interdits chez les juifs (e.g. L’Exode, 22, 24) mais tolérés en pratique. Des taux différents sur l’huile et le blé pouvaient s’expliquer par le risque d’une tromperie possible, dans le cas de l’huile (en l’occurrence, la diluer avec de l’eau dans les jarres remises au créancier)[iii]. Bien que cela ne soit nullement explicité dans l’Évangile, il est imaginable que l’intendant ne fasse en réalité que contraindre son maître à respecter la loi des anciens.

Accepter cette interprétation serait cependant totalement contraire à la lettre de la parabole. Si Jésus avait voulu exempter l’intendant de ses fautes et vanter seulement son habileté, il lui aurait été facile de le faire. Or rien dans la lettre du texte n’autorise à mettre en doute sa malhonnêteté. Force est donc de retenir de cette parabole qu’un intendant malhonnête est digne d’éloge.

La suite de la parabole, ou plutôt de la morale qu’il faut en tirer, est donnée au début de l’Évangile du jour suivant.

Samedi 5 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (9)
Et moi, je vous dis : « Faites-vous des amis avec de l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles ».

La formulation étonne à nouveau. On peut donc avoir de l’argent malhonnêtement gagné, à condition de s’en servir pour (se faire) des amis ! Ce verset est interprété par l’Église comme un appel à faire la charité. Les bonnes œuvres seront comptabilisées en tant que trésor céleste, conformément à une autre parole de Jésus : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre … mais amassez-vous des trésors dans le ciel » (Matthieu 6, 19-20). Il n’empêche que le verset de l’Évangile de Luc semble encourager une nouvelle fois à déployer une certaine habileté dépourvue de scrupules : peu importe comme vous avez gagné cet argent pourvu que vous l’utilisiez pour le bien.

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A côté des Évangiles, le Coran a au moins le mérite de la clarté. L’islam est une religion combattante qui envisage de s’étendre par des guerres de conquête. Dès lors, toutes les ruses sont permises. Plusieurs  versets du Coran justifient la tromperie face aux infidèles.

taqiya

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets 28-29[iv]
Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles plutôt que des croyants. Ceux qui le feraient ne doivent rien espérer de la part de Dieu, à moins que vous n’ayez à craindre quelque chose de leur côté. Dieu vous avertit de les craindre : car c’est auprès de lui que vous retournerez. Dis-leur : Soit que vous cachiez ce qui est dans vos cœurs, soit que vous le produisiez au grand jour, Dieu le saura. Il connaît ce qui est dans les cieux et sur la terre et il est tout puissant (n.s.).

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset 106[v]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Dans le passé, ce verset a été utilisé par exemple par les Morisques sous la coupe d’un souverain chrétien en Andalousie. Annie Laurent cite une fatwa du mufti Ahmed Ibn Jumaïra (en 1504) donnant des consignes précises à ce sujet. Des musulmans forcés par les chrétiens d’injurier Mahomet étaient autorisés à le faire à condition de penser en eux-mêmes que leurs paroles étaient prononcées par Satan. S’ils étaient obligés de boire du vin ou de manger du porc, ils pouvaient le faire également à condition de condamner mentalement cet acte impur[vi].

Le même verset a été et est encore utilisé par les chiites minoritaires en milieu sunnite. La même Annie Laurent rappelle ainsi que lorsque Hafez El-Assad (père de Bachar), alaouite, a pris le pouvoir à Damas, en 1970, il a « multiplié les gestes destinés à se faire passer pour un musulman orthodoxe aux yeux du monde sunnite ».

La dissimulation est enfin une stratégie employée par des musulmans dans les pays occidentaux pour convaincre que l’islam est une religion parfaitement compatible avec les droits de l’homme, en édulcorant tout ce qui leur est de fait contraire (place des femmes, violence, liberté de conscience, etc.) Comme ces musulmans installés ne vivent sous l’emprise d’aucun danger réel, comme leur vie n’est pas menacée, ils ne devraient donc pas en principe employer la ruse. Du moins sur la foi du Coran. Car celle-ci est explicitement autorisée par des hadiths dans d’autres cas, à commencer par la guerre. « La guerre, c’est la ruse «  (al-Boukhari, 3029 ; Mouslim, 58) : il est ainsi considéré comme licite de se dissimuler pour approcher une ville ennemie. Par contre la trahison d’un traité ou d’un pacte, même informel, est censément interdite. À cet égard, le site convertistoislam.fr cite l’exemple suivant :

Omar Ibn al-Khattab a adressé à  un homme qu’il avait envoyé commander une armée ceci : « Il m’est parvenu que certains d’entre vous se mettent à la poursuite du mécréant non arabe jusqu’à l’obliger à se réfugier sur une montagne et se sauver et lui disent alors : ‘n’aie pas peur’. Et puis quand ils le saisissent, ils le tuent. Au nom de Celui qui tient mon âme en Sa main, s’il s’avère que quelqu’un s’est comporté de la sorte, je lui trancherai la gorge ».[vii]

D’une manière générale, il est interdit de mentir. Sur le même site :

Cheikh Abdoul Aziz Ibn Baz a dit : « Il est recommandé au croyant d’avoir rarement recours au serment, même quand il dit la vérité. Car le fréquent recours au serment peut entraîner l’homme dans le mensonge. Or le simple fait de mentir est interdit. Aussi est-il bien plus grave d’y ajouter un serment. Si toutefois une nécessité fondée sur un intérêt bien compris oblige quelqu’un à prononcer un faux serment, il peut le faire sans gêne en raison du hadith d’Um Kalthoum: « Le menteur n’est pas celui qui tient de bons propos (inexacts) afin de réconcilier les gens » (al-Boukhari, 2546 ; Mouslim, 2605).

Il y a donc des exceptions. On peut par exemple raconter à chacune de deux parties ennemies que l’autre désire la paix afin de les mettre en situation d’accepter une paix à laquelle aucune des deux n’aurait songé ! Ou bien, pour détourner le bras d’un assassin, je peux prétendre que l’homme qu’il entend tuer est mon frère, etc. La guerre est une autre de ces exceptions, comme on l’a vu.

Sous cet éclairage, la taqiya apparaît donc licite pour les islamistes qui se considèrent en guerre contre l’Occident. Et cela vaut autant pour les terroristes qui peuvent afficher ostensiblement les mœurs du pays qu’ils entendent frapper (boire de l’alcool, manger du porc, etc.) que pour les idéologues et autres imams qui sont ainsi en droit de défendre les droits de l’homme (et de la femme) en public, tout en prêchant le contraire à leurs « frères ».

On pourrait néanmoins faire valoir que les musulmans installés dans un pays occidental adhèrent à un pacte tacite de non-agression à l’égard du pays d’accueil au terme duquel ils s’engagent à respecter ses valeurs et que trahir ce pacte est contraire à l’islam. Bien que ceci, à l’évidence, ne vaille pas pour les terroristes venus d’un pays musulman, il y aurait là un moyen de persuader les imams de prêcher en faveur de l’acceptation desdites valeurs.

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La conclusion de cet article sera donc la même que pour le premier. Les textes chrétiens ne sont pas moins choquants que ceux de l’islam. Ils le sont même tellement, parfois, qu’ils semblent défier le bon sens. C’est aussi vrai pour l’histoire des sept frères poussés par leur mère au martyre que pour l’apologie de l’intendant infidèle. A cet égard, on préfèrerait plutôt l’islam qui recommande la dissimulation face aux infidèles plutôt que de sacrifier sa vie pour un motif somme toute futile, et qui condamne rigoureusement la trahison. Par contre, nul ne niera que le christianisme, aujourd’hui du moins, prône véritablement l’amour et la paix conformément à la lettre des Évangiles. On n’en dira pas autant de l’islam, alors que le Coran recommande le djihad au service duquel il met la ruse et le martyre. À nouveau, il paraît donc légitime d’exiger des partisans de cette religion la clarification qui passe par une révision de leurs textes sacrés, à commencer par le Coran : non, Allah ne demande pas aux croyants d’aller guerroyer contre les infidèles et les assassins qui commettent des attentats à l’aveugle ne sont pas attendus au paradis par soixante-douze vierges mais ils rôtiront en enfer, qu’ils utilisent ou non la ruse !

 

[i] Huitième commandement : « La médisance banniras et le mensonge également », Catéchisme de l’Église catholique.

[ii] Yves I-Bing Cheng, « La parabole de l’intendant avisé », www.entretienschretiens.com.

[iii] Cf. J.D.M. Derrett, Law in the New Testament cité par Yves I-Bing Cheng.

[iv] Traduction de Kasimirski ; verset 27 selon d’autres traductions qui optent pour « Dieu vous avertit de le (plutôt que les) craindre ».

[v] Nous abandonnons ici Kasimirski (16, 109) dont la traduction est fautive.

[vi] Annie Laurent, « La taqiya ou le concept coranique qui permet aux musulmans radicaux de dissimuler leurs véritables croyances », www.atlantico.fr/decryptage/taqiya-ou-concept-coranique-qui-permet-aux-musulmans-radicaux-dissimuler-veritables-croyances-annie-laurent-2445946.html.

[vii] http://www.convertistoislam.fr/article-dossier-le-mensonge-en-islam-et-qu-est-ce-que-la-taqiya-83748295.html

[vii] Ibid.

Le péché et la grâce

Lettre de la marquise de S*** à sa fille

Ma bonne,

francois_boucher_-_jeune_fille_au_bouquet_de_rosesPuisque vos noces sont annoncées, il est temps de m’entretenir avec vous de certains sujets dont l’honnêteté me commande de vous avertir. Je sais votre inclination pour la vie religieuse et la comprends d’autant mieux que je ne croyais point moi-même qu’il y eût meilleure vie que celle-là tant que je fus, comme vous, chez les dames du Saint-Esprit. Leur exemple édifiant, leur sérénité, la présence presque palpable de notre Seigneur en ce couvent, tout pousse une âme jeune et sensible à s’y confiner à l’écart des vanités et des péchés du monde. Cependant nous sommes femmes et donc soumises aux volontés d’un père ; le vôtre a résolu de vous sortir de la clôture et de vous trouver un époux. Pour s’être quelque peu compromis avec Monsieur le Prince, il a jugé de bonne politique de vous donner à M. d’Arpajon, lequel fut toujours résolument du Roi. Moins flatté par l’éclat de notre maison – qui n’en est pourtant pas dépourvue – mais la sienne nous vaut bien – que par celui de votre esprit et de votre beauté, Arpajon n’a pas cru devoir vous refuser.

Veuf de fraîche date, encore vert mais connu pour la sagesse de ses mœurs, je ne me hasarderai pas trop en avançant qu’il aura cherché en prenant une deuxième épouse à se prémunir contre le péché de chair auquel son ardeur aurait pu le conduire. À parler cru, vous aurez à satisfaire les envies de bas-ventre du comte d’Arpajon ! Les bonnes dames ont dû vous informer suffisamment sur les devoirs d’une épouse. Craignez donc le pire dans l’espoir que la réalité sera moins cruelle que ce à quoi vous vous attendrez. Écartez-vous comme on vous a montré et le comte ne tardera pas à finir son affaire. Dévot comme il est, vous ne sauriez craindre qu’il s’affranchisse beaucoup des prescriptions de notre Église. Les enfants viendront vite qui seront la meilleure des consolations. Et puis vous aurez un rang à tenir ; vous irez dans le monde. La cour est immodeste, le bruit des intrigues est partout ; cela vous effrayera au commencement, vous vous habituerez, cela finira par vous amuser. Vous aurez à cœur de briller, sinon pour vous, du moins pour l’honneur d’Arpajon. Vous prendrez goût aux beaux atours, vous affecterez de ne remarquer ni la jalousie des uns ni les hommages des autres. Vous saurez faire la coquette ; vos beaux yeux, votre bouche délicate, votre gorge sous la dentelle seront les armes pour mettre à vos genoux les plus fats avant que vous ne les terrassiez d’une épigramme. Vous jugerez qu’il est des divertissements moins vains ; au moins ceux-ci restent-ils innocents.

Vous savez déjà tout cela sans encore le connaître. Ce qu’il faut maintenant vous écrire vous surprendra davantage et vous aurez la bonne grâce de détruire ce billet après que l’avoir lu. Vous comprendrez pourquoi j’ai longtemps tergiversé avant de faire cet aveu ; vous m’en voudrez sans doute et peut-être, un jour, me pardonnerez ; mais vous avez l’âge où l’on peut apprendre une vérité à défaut de l’entendre.

Sachez d’abord que ce que l’on vous a enseigné de la manière dont se reproduit notre espèce n’est pas tout le vrai. Les devoirs qu’il convient de rendre à celui auquel vous serez jointe par les liens de notre sainte Église sont bien ceux qu’on vous a enseignés. Nonobstant ce, il se peut faire qu’une fois accoutumée vous y trouviez certaines satisfactions des sens. N’en soyez ni effrayée, ni mortifiée, la nature nous réserve parfois des plaisirs inattendus. Il y a plus ; ou pire selon que vous en jugerez. Le fardeau de la vertu est parfois bien lourd. Il y a en nous un appétit pour les jouissances que nous ignorons et dont nous ne sommes pas toujours le maître. Ce qu’un mari respectueux des convenances nous refuse, un autre nous l’offrira. Les tentations sont partout dans le monde ; même une honnête femme peut succomber aux charmes d’un bel esprit dans un corps bien tourné.

Tel est mon péché et mon tourment. Mon directeur de conscience qui est seul jusques ici à en connaître ne m’absoudra point tant que je ne saurai me résoudre à une sincère contrition. Or je voudrais me repentir mais ne puis condamner en moi-même une affection passée par quoi j’appris que le bonheur n’était pas seulement du ciel, qu’il pouvait également se trouver ici-bas. Ecartelée entre la représentation de ma faute et le sentiment de n’avoir rien fait d’autre que d’obéir à une loi de la nature, je m’en remets à la miséricorde de Celui qui nous a voulus simultanément âme et chair, tout en priant que les bonnes œuvres m’aideront à gagner une place Là-haut.

Le plus difficile, ma bonne, reste à confesser. J’aurais celé tout ceci si vous n’étiez pas directement concernée, mais vous êtes fine, peut-être avez-vous déjà deviné que le marquis n’est point votre père, même s’il n’en a personnellement jamais douté et ne vous a jamais marchandé son affection ? Sachez seulement que votre père suivant la nature, gentilhomme de haut lignage, mourut sur un champ de bataille, chargé d’honneur et de gloire. Contre les convenances de la société, contre les prescriptions de notre Église, contre la foi jurée au marquis, je cédai à un élan irrésistible et que je ne saurais sincèrement regretter puisque, s’il faut me redire, il m’apporta une félicité dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence.

Je devine votre sévérité et c’est par crainte de l’affronter que j’ai préféré écrire. J’avancerai seulement ceci pour ma défense : Si je suis trop incertaine de mon salut et trop soucieuse du vôtre pour souhaiter vous voir emprunter un chemin aussi plein de péril que le mien, qui n’a connu les transports d’une passion partagée n’est pas la plus compétente pour en juger. Et laissez-moi ajouter cela : La femme n’est pas aussi différente de l’homme qu’on a pu vous le dire. Pourquoi celle qui a eu la révélation du plaisir, n’aurait-elle  pas le droit de le chercher tout comme un homme ?  Et encore ceci qui vous heurtera peut-être le plus : Vous êtes en de très bonnes mains chez les dames du Saint-Esprit ; nul ne saurait mettre leur probité en doute ; leur morale n’est pas que de mots, elles la vivent tous les jours. Nonobstant ce, les dames ne sont pas dans le siècle, leurs principes sont faits pour la clôture. Vous jugerez, le moment venu, quels accommodements il vous conviendra de ménager.

Enfin, je n’aurais point consenti à pareil aveu si je n’avais la meilleure raison d’espérer que mon péché ne soit aussi contraire aux commandements de notre Seigneur qu’on pourrait le craindre. Comment expliquer, sinon, que vous en soyez, ma bonne, le fruit, vous qui faites ma fierté comme celle du marquis, vous dont chacun vante les vertus et la beauté, vous qui apparaissez à tous les yeux comme la preuve vivante de Sa grâce ?

Je vous embrasse avec toute la tendresse d’une mère très aimante,

À F***, C*** marquise de S***, le 31 mai 1653.

P.C.C. D.D.

 

Actualité de Bergson

Ebénézer Njoh Mouelle et Émile Kenmogne (eds.), Vie et éthique de Bergson à nous, coll. « Éclairages philosophiques d’Afrique », Paris, L’Harmattan, 2015, 373 p., 38 €.

Actes BergsonBergson (1859-1941) n’est plus ce qu’il est convenu d’appeler un philosophe à la mode. Sa personne comme son œuvre ont un parfum « Belle Époque » qui colle mal avec notre actuelle modernité. Il n’en est pas moins toujours un des plus grands philosophes français, un maître pour la génération suivante, celle des Canguilhem ou Deleuze, et sa pensée demeure vivante de nos jours grâce à des disciples passionnés. On dit beaucoup de mal de la « Françafrique », en général à juste titre. Il y a néanmoins des situations dans lesquelles on ne peut que se féliciter de son existence : tel est le cas, en l’occurrence, puisque l’ouvrage qui vient de paraître est le fruit d’un colloque qui a réuni en 2013, à Yaoundé, des bergsoniens africains et français. Mais cela ne justifierait pas à soi seul que les Actes soient présentés ici, s’il ne s’ajoutait l’intérêt des thèmes traités et la qualité des contributions.

Le choix du lieu n’était pas dû au hasard ; il existe en effet au Cameroun une véritable « école » bergsonienne qui s’est constituée autour du professeur Njoh Mouelle, l’auteur, entre autre, d’un Bergson et l’idée de dépassement de la condition humaine ; aussi le contingent camerounais était-il de loin le plus nombreux, devant le contingent français.

Comme le titre de l’ouvrage (et du colloque) peut le laisser présager, les débats se sont organisés principalement autour de deux livres de Bergson, L’Évolution créatrice (1907) et Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), une problématique qui est exposée par E. Njoh Mouelle dans un texte introductif consacré à « L’élan vital, l’évolution, Dieu et la question éthique chez Henri Bergson ». Les vingt-quatre contributions suivantes sont organisées autour de quatre grandes rubriques : le bergsonisme et l’éthique (à commencer par la distinction entre société close et société ouverte) ; la vie pratique et la théorie bergsonienne de la vie (thème abordé par des philosophes de la santé, d’une part, de la technique, d’autre part) ; approches comparatives avec ou à partir du bergsonisme (Freud, Hans Jonas, Georges Bastide, Michel Serre) ; enfin des varia, avec à nouveau une participation notable de philosophes de la santé.

La diversité des sujets traités démontre, à elle seule, que Bergson peut être encore aujourd’hui une source d’inspiration féconde pour la philosophie. Il est impossible, dans le cadre d’un bref article, de rendre compte de l’ensemble des sujets, voire des domaines abordés dans l’ouvrage. En toute subjectivité, on retiendra seulement trois questions et, en premier, celle de l’origine de la morale.

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Retenons la distinction courante entre éthique et morale, telle qu’elle est rappelée par le professeur Kenmogne (université de Yaoundé-I) dans sa contribution : « l’éthique est ce qu’il y a de plus individuel dans les divers modes de régulation sociale et des comportements, la morale étant ce qu’il y a de plus collectif ».[i] C’est donc la seconde qui intéresse au premier chef Bergson dans Les Deux Sources. Un article du professeur Folscheid (université Paris-Est) met bien en lumière les deux temps de sa démarche. La première explication de l’origine de la morale (de la moralité publique, en d’autres termes) est en quelque sorte « classique » : elle s’appuie sur une ontologie qui voit dans l’homme un animal social gouverné par le besoin d’être accepté (ou reconnu) par le groupe.

« Pour le résumer en termes aristotéliciens, on pourrait dire que la moralité vient aux humains en combinant quatre causes. La cause matérielle serait la nature de l’homme, être naturellement social ; la cause efficiente serait la pression sociale ; la cause formelle le discours de l’intelligence ; la cause finale la cohésion sociale. »[ii]

La religion intervient ici comme un adjuvent, qui renforce l’autorité des parents et autres détenteurs de l’autorité. Cependant cette explication – dont on pourrait se suffire – n’est pas le dernier mot de la question, selon Bergson. Valable pour les sociétés « closes » (traditionnelles ou holistes), elle n’est finalement guère satisfaisante… sur le plan éthique, les morales des sociétés en question nous apparaissant contestables dans la mesure où elles légitiment toutes sortes de tabous ou de pratiques (comme les sacrifices humains, par exemple) qui heurtent notre sensibilité de moderne.

À partir de ce constat, deux options sont possibles. Le relativisme culturel met toutes les cultures, toutes les civilisations sur un pied d’égalité, ce qui revient à nier l’existence d’un progrès moral réel. Exemple : Au nom de quel savoir (moral) supérieur pourrait-on décréter, par exemple, qu’il est plus « inhumain » de sacrifier des vierges pour se concilier la bonne volonté des dieux que de laisser croupir dans le « couloir de la mort » des prisonniers (peut-être pas tous coupables des crimes dont on les accuse) en attente de la décision finale sur leur sort ?

Tel n’est pas le parti adopté par Bergson, philosophe spiritualiste et moderne, qui croit à la possibilité du progrès moral. Il est spiritualiste au sens où il voit dans la transcendance la source de l’élan vital, et moderne au sens où, pour lui, l’homo aequalis est l’aboutissement (sans doute provisoire) de l’homo hierarchicus (pour reprendre les catégories de Louis Dumont). La société « ouverte » de Bergson s’ouvre sur le divin par le truchement de la « mystique » qui est ainsi définie : « une prise de contact, une coïncidence partielle avec l’effort créateur que manifeste la vie. Cet effort est de Dieu, si ce n’est Dieu lui-même. »[iii] Dans la société ouverte, « à la pression [sociale] se substitue l’aspiration »[iv] vers le divin, ou, plus concrètement, l’amour du prochain se substitue à la poursuite des intérêts égoïstes.

On peut encore présenter l’opposition entre le clos et l’ouvert comme celle entre la nature (l’intérêt) et la civilisation (l’amour). Mais Bergson ne conclut pas comme un Teilhard de Chardin que l’ouvert triomphera nécessairement sur le clos. L’apparition sur une grande échelle de ce qu’il appelait la « mécanique » constitue à la fois une chance (voir L’Évolution créatrice) et un danger pour une humanité « qui gémit, à demi écrasée, sous le poids des progrès qu’elle a faits ». Bien que cette remarque, tirée des Deux Sources, porte la marque de la période où elle a été écrite (la « Grande crise » des années 30), on ne peut s’empêcher de souligner combien elle conserve aujourd’hui de pertinence.

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Ceci nous conduit au deuxième point que nous souhaitions aborder. A quoi peut servir Bergson aujourd’hui, non pas seulement au sens d’une philosophie conceptuelle mais d’une philosophie pratique, en quoi peut-il nous aider à vivre, sinon à mourir ? La question est posée par É. Kenmogne et il y répond après avoir rappelé la théorie développée dans L’Évolution créatrice.

« À un certain moment, en certains points de l’espace, un courant bien visible a pris naissance : ce courant de vie, traversant les corps qu’il a organisés tour à tour, passant de génération en génération, s’est divisé entre les espèces et éparpillé entre les individus sans rien perdre de sa force, s’intensifiant à mesure qu’il avançait ». L’image éolienne est particulièrement éloquente : l’élan vital, à l’instar du « vent qui s’engouffre dans un carrefour, se divise en courants d’air divergents, qui ne sont tous qu’un seul et même souffle. »[v]

Toujours selon É. Kenmogne L’Évolution créatrice insiste sur la notion de divergence à partir d’un principe unique : « Le monisme ontologique de la réalité humaine trouve une explication dans l’unité de la vie comme principe, la supravie, alors que la multiplicité existentielle des êtres humains réside dans l’évolution de la vie, bien exprimée par l’image de ‘l’élan’ qui portait en lui les potentialités de l’évolution et de la divergence. »[vi] L’auteur de cette communication, coorganisateur du colloque de Yaoundé, trouve pour sa part dans une telle vision du monde une conséquence très concrète pour son continent, l’Afrique, qu’il appelle à cultiver son propre modèle de développement plutôt que d’essayer de se conformer à celui de « la linéarité convergente imposée par un mondialisme impérial. »[vii]

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La question des droits des animaux est abordée aujourd’hui  par des philosophes qui ne sont plus seulement préoccupés par le souci de leur éviter la souffrance mais qui entendent faire reconnaître leur droit à la vie et à la perpétuation de leurs espèces. À cette position dite « antispéciste » s’oppose celle des « spécistes » qui mettent un écart infranchissable entre l’espèce humaine et les autres. On trouvera une tentative de justification de cette deuxième position, dans les Actes du colloque de Yaoundé, dans la contribution qui s’interroge sur la « dignité » de la vie animale. [viii]  Cette communication illustre a contrario la fécondité du bergsonisme, le professeur Fiat (université Paris-Est) échouant finalement à défendre la prééminence, en toutes circonstances, de l’homme sur l’animal, contre la position au moins implicite de Bergson, puisque ce dernier, en effet, dans L’Évolution créatrice, ne réduit pas l’animal (issu du même élan vital que nous) à l’instinct et ne considère pas comme inférieur « celui qui ne sait pas qu’il sait à celui qui sait qu’il ne sait pas. »[ix] L’auteur attribue par ailleurs à l’animal un « halo de pudeur » aussi bien qu’un « halo de conscience ». Comment expliquer, suivant de telles prémisses, que la « dignité » soit l’apanage de l’homme, de tous les hommes, à l’exclusion de toute créature vivante ? Sautons à la conclusion : c’est parce que l’homme est habité par la loi morale qu’il est digne, contrairement aux animaux. Que signifie alors, pour l’auteur, être habité par la loi morale ? Se sentir responsable de ses facultés (quitte à les utiliser à mauvais escient), nous répond-il. Sans doute. Néanmoins, lorsqu’un couple d’oiseaux nourrit sa progéniture, ou lorsqu’une marmotte fait le guet pour les autres membres de sa colonie, comment savoir si ces animaux se sentent ou non « responsables de leurs facultés » ?[x] Et que dire, côté humain, de la responsabilité de celui qui souffre d’arriération mentale, ou du patient au dernier stade de la maladie d’Alzheimer, ou encore du pervers profond ? É. Fiat rappelle que la croyance selon laquelle tous les hommes sont également « dignes » est désormais largement partagée et il a incontestablement raison d’y voir un progrès. Une idéologie est en effet progressiste quand elle promeut l’égalité entre les hommes. Mais l’idéologie, aussi noble soit-elle, est un moteur pour l’action : elle ne prétend pas à la précision philosophique.

(juin 2015)

[i] É. Kenmogne, « L’idée de la vie comme articulation de l’ontologie à l’éthique chez Bergson », p. 100.

[ii] D. Folscheid, « L’éthique des Deux Sources », p. 40.

[iii] Les Deux sources de la morale et de la religion, rééd. Paris, PUF, 1967, p. 233.

[iv] D. Folscheid, op. cit. p. 44.

[v] L’Évolution créatrice, rééd. Paris, PUF, 2007, p. 26 et 51.

[vi] É. Kenmogne, op. cit., p. 99.

[vii] Ibid., p. 98.

[viii] É. Fiat, « D’une dignité de la vie animale ? », p. 78.

[ix] Cette définition de l’animal a été récemment mise en cause par la découverte, chez les chimpanzés, de l’existence d’une « métaconnaissance », c’est-à-dire justement la faculté de savoir si l’on sait ou si l’on ne sait pas.

[x] P. 88. De quel degré de liberté jouissent les animaux ? Les progrès de la neuroéthologie obligent à le reconnaître bien plus élevé que ce que l’on aurait pu imaginer. Cf. par exemple, de Karen Shanor et Jagmeet Kanwal, Bats Sing, Mice giggle – The Surprising Science of Animals’ Inner Lives (trad. Les Souris gloussent, les chauve-souris chantent, Paris, José Corti, 2015).