Billet d’Avignon 2014-3. Maryse Condé, Athol Fugard, Gérard Lefort

La Vie sans fards

La vie sans fardsMaryse Condé a récemment publié un livre autobiographique qui raconte ses amours (et ses maternités) successives, le début de sa carrière de coopérante en Afrique et la naissance de sa vocation d’écrivaine (1). La pièce montée par Eva Doumbia sous le même titre (La Vie sans fards) demeure très fidèle au livre, en restant centrée sur une interprète (Astrid Bayiha, remarquable) qui est chargée de l’essentiel de la narration et des adresses à la première personne. Elle est secondée par deux comédiennes, une chanteuse et trois musiciens. Ils ajoutent à la pièce la couleur et le rythme  qui en font un spectacle à part entière. Et l’on aurait garde d’oublier le petit garçon adorable qui joue Denis, l’aîné des enfants de M. Condé (les trois filles qui vinrent après sont représentées par des poupées de tissu).

Le succès de cette transposition repose en grande partie sur le talent d’Astrid Bayiha, sur sa capacité à passer sans transition d’un registre à l’autre et à transmettre aux spectateurs les sentiments évoqués par Maryse Condé dans La Vie sans fards, avec le surcroît d’émotion propre au spectacle vivant. Les lecteurs du livre, qui retrouveront les événements principaux racontés dans le livre, apprécieront  la proposition de mise en scène. Les autres découvriront l’Afrique de Maryse Condé, bien différente de celle des personnages de ses romans historiques comme Ségou (publié en 1984).

Crédit photo : Lionel Elian.

 

Boesman et Lena

Boesman et Lena1Philippe Adrien a mis en scène trois comédiens noirs dans cette pièce écrite pat Athol Fugard, un blanc d’Afrique du Sud, né en 1932, militant anti-raciste, créateur, en 1958, d’un « théâtre multiracial ». Boesman et Lena, qui date de 1969, est située dans un univers marqué par l’apartheid, où les noirs pauvres peuvent être chassés sans procès, leurs cabanes détruites. Ainsi en va-t-il pour Boesman et Lena, deux vieux qui survivent de peu, en ramassant du sel, ou des bouteilles vides consignées. Lena ressasse beaucoup. Boesman qui l’a trop entendue ne l’écoute plus. Il peut se montrer violent. On sent bien que ces deux vieux ne se supportent plus mais qu’ils ne pourront jamais se quitter.

Au début de la pièce, un terrain vague avec un pan de mur lépreux. Les pauvres affaires de Boesman et Lena sont éparpillées. Pendant que Lena se plaint et s’énerve contre son homme, Boesman, celui-ci, la plupart du temps silencieux, monte un abri de fortune. La première moitié de la pièce se résume à cela. Puis un troisième personnage apparaît, Outa. Il  est cafre, donc méprisé par les deux autres, hottentots. Il ne parle même pas anglais. Mais Lena a tellement besoin d’être écoutée qu’elle accepte de ne pas être comprise par lui ; elle impose sa présence. Mais Outa, malade, ne tarde pas à mourir. Sera-t-on accusé de l’avoir tué ? Que faire alors de son cadavre ? La pièce se termine malgré tout sur une note optimiste, Boesman et Lena se réconcilient… mais pour combien de temps ?

L’intrigue se réduit à très peu de choses ; tout est dans l’atmosphère, le climat qui règne entre les deux puis trois personnages. Le décor, misérabiliste comme les costumes, l’éclairage crépusculaire contribuent à créer un monde marqué par le dénuement, la misère. Misère matérielle et humaine, les trois personnages apparaissant comme les victimes impuissantes d’un système qui les dépasse. Le rôle de Lena, à qui incombe l’essentiel du texte, est le plus important. Constamment au bord de l’hystérie, passant sans cesse de la colère au découragement, Nathalie Vairac n’a pas une partition facile à tenir et elle s’en tire avec les honneurs. Si son personnage lasse parfois, ce n’est pas de son fait mais plutôt la conséquence inévitable du caractère trop répétitif du texte jusqu’à l’entrée en scène d’Outa. Tadlé Tuéné se montre tout-à-fait crédible dans ce rôle de vieillard tremblotant et à-demi demeuré. Quant à Christian Julien (qui joue en alternance avec Filip Calodat), il campe un Boesman bougon qui dissimule son désarroi sous une apparence de dureté. Quoi que l’on puisse penser du texte, la pièce vaut d’être vue pour les performances des trois comédiens.

Crédit photo : Antonio Bozzi.

 

En roue libre

Gérard LefortA la suite d’un accident, Gérard Lefort s’est retrouvé dans un fauteuil roulant. Il n’était pas homme à se désespérer. Sa vie ne sera plus comme avant, et alors ! Pourquoi ne pas saisir l’occasion pour commencer une nouvelle vie, une vie choisie ? Et pourquoi pas celle de comédien puisqu’on a toujours eu envie de monter sur les planches ? G. Lefort ne raconte pas cette reconversion dans son show ; il décrit plutôt sa condition d’handicapé, et plus généralement celle de toutes les personnes qui ne sont pas totalement valides. Cela pourrait être triste et larmoyant. C’est triste, par moments, mais jamais larmoyant et souvent très drôle. Il faut dire que Gérard Lefort a une personnalité de battant. Ancien enseignant, affecté à l’inspection académique de Guadeloupe après son accident, il a fondé le Groupement des acteurs de cette île, tout en accédant pendant un an à présidence tournante de la Fédération Internationale des Droits de la Personne Handicapée (dont le siège se trouve à Montréal).

Ce n’est pas, en effet, parce que l’on est obligé de rester dans un fauteuil que l’on est condamné à l’immobilité. Faute d’avoir des jambes (qui marchent), on a des roues avec lesquelles on peut faire toutes sortes de figures. G. Lefort présente un véritable one man show : il chante, il danse et, bien sûr, il raconte des histoires. C’est toujours une aventure de se lancer dans le théâtre, a fortiori pour un seul en scène. On mesure ainsi la volonté et le courage qui sont à la base du spectacle de G. Lefort. Que dire de plus, sinon  souhaiter à En Roue Libre tout le succès qu’il mérite.

 

(1) Cf. Michel Herland : « Maryse Condé se livre et se délivre », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/afriques/maryse-conde-se-livre-et-se-delivre-2/

Maryse Condé se livre et se délivre

maryse-conde-Maryse Condé : La vie sans fards, Paris, J.C. Lattès, 2012, 334 p., 19 €.

En plaçant d’entrée ce livre de mémoires sous l’invocation de Jean-Jacques Rousseau et de ses Confessions, Maryse Condé (née en 1937) annonce la couleur. Loin de vouloir dresser pour la postérité une statue à sa gloire, elle livrera aux lecteurs le récit « sans fards » de ses années de jeunesse. Ce livre devrait passionner, au-delà des admirateurs de l’auteure de Ségou (publié en 1984), les Africains, sans parler de tous les Européens ou Antillais qui, comme elle, ont laissé une part d’eux-mêmes sur « le continent ». C’est pourtant en Haïti que ces nouvelles confessions ont fait le plus de bruit (1) quand il est apparu que le père de Denis, le fils aîné de M. Condé, né en 1956, n’était autre que Jean Dominique (1930-2000), une figure de la résistance contre les Duvalier, coupable d’avoir abandonné Paris et sa jeune maîtresse passionnée lorsqu’il apprit qu’elle était enceinte de ses œuvres. Mais ceci n’est que le premier épisode des frasques sentimentales de la future écrivaine, mariée en 1958 avec le comédien guinéen Mamadou Condé, le père de deux de ses filles, Sylvie-Anne et Leïla, entre lesquelles s’intercale une autre fille, Aïcha, née d’une nouvelle aventure passionnée de M. Condé pour un Haïtien, Jacques V., enfant naturel de François Duvalier (2). On peut difficilement imaginer vie plus romanesque que celle-ci, d’autant que notre héroïne, après avoir quitté sa Guadeloupe natale à 16 ans pour préparer au lycée Fénelon le concours de l’École normale (Sèvres) se détourna rapidement de ce projet. Mère de famille sans ressource, elle eut à peine le temps de confier son fils à l’assistance publique avant qu’un début de tuberculose ne se déclare. Envoyée dans un sanatorium à Vence, c’est là où elle acheva de préparer sa licence de lettres modernes. De retour à Paris, elle tâta de quelques petits boulots, rencontra Condé, l’épousa, se sépara de lui bien qu’à nouveau enceinte, et, après avoir récupéré son fils déjà né, embarqua, enceinte, pour la Côte-d’Ivoire et le collège de Bingerville où elle devait enseigner le français. M. Condé avait d’abord découvert l’Afrique en même temps que son africanité à travers Césaire et les poètes de la négritude. Ce fait n’est certainement pas étranger à sa volonté de s’implanter en Afrique en dépit de toutes les vicissitudes. En dehors quelques interruptions, elle y restera de 1959 à 1973, avec de rares interludes en Europe, ballotée d’un pays à l’autre (Côte-d’Ivoire, Paris, Guinée, Ghana, Londres, Sénégal), toujours accompagnée de ses quatre enfants, dans des conditions matérielles et psychologiques le plus souvent difficiles, enseignante le plus souvent, parfois journaliste à la radio, ignorant pendant longtemps sa véritable vocation. Quand ces mémoires s’interrompent, l’auteure est en train d’achever son premier livre, Heremakhonon, largement inspiré de sa vie en Guinée (3), qui sera publié en 1976 dans la collection 10/18 par Stanislas Adotevi. M. Condé aura alors quarante-deux ans.

Ces mémoires sont un témoignage de première main sur la Guinée socialiste de Sékou Touré, avec ses pénuries incessantes et son dévoiement progressif en une société à deux vitesses, mais aussi les conversations passionnées entre intellectuels révolutionnaires. M. Condé parfaisait son éducation politique avec des leaders africains comme Mario de Andrade ou Hamilcar Cabral qui fréquentaient un couple d’amis pendant leurs séjours à Conakri ! Le tableau du Ghana également socialiste de Kwame Nkruma montre les Africains-américains qui tiennent le haut du pavé tandis que les grands seigneurs féodaux s’efforcent comme ils peuvent de retenir leurs privilèges ancestraux. M. Condé ne livre pas précisément dans ce livre son opinion sur le socialisme africain mais l’on peut penser qu’elle adhère au discours du romancier guyanais Jan Carey, qu’elle cite, selon lequel l’Afrique ne fonctionnant que sur des différences et des inégalités acceptées, ne peut qu’être réfractaire au socialisme, puisque ce dernier vise l’abolition des privilèges et l’avènement d’une société sans classe (cf. p. 268).

M. Condé s’explique dans ce livre sur son rapport à Césaire et à Fanon. Le contact prolongé avec l’Afrique ne pouvait laisser indemne la mythologie de la Négritude (4) portée par le poète martiniquais. Quant à Fanon, elle avait commencé par détester Peau noire, Masques blancs au point de se fendre d’une lettre très critique lorsque la revue Esprit en avait publié des « bonnes feuilles ». Cela se passait quand elle était encore lycéenne, mais la lecture des Damnés de la terre, en 1961, alors qu’elle vivait en Afrique depuis déjà deux ans, fit d’elle, de son propre aveu, une « fanonienne convaincue ». Fanon, mort si tôt, avait pourtant déjà lucidement analysé, en effet, par quel processus « les auteurs de la révolution [africaine] en devi[nr]ent peu à peu les fossoyeurs » (p. 128).

La qualité principale de ce livre, et ce qui le rapproche effectivement des Confessions de Rousseau, c’est sa simplicité et sa sincérité. Les noms de littérateurs célèbres comme Cheik Hamidou Kane, Mariama Bâ, Roger Dorsinville, Guy Tirolien, Daniel Maximin, etc., de cinéastes comme Sambène Ousmane, ou encore de grandes figures politiques comme Julius Nyerere, Che Guevara ou Malcolm X. traversent ce récit sans la moindre apparence de snobisme : simplement, l’auteure nous fait savoir qu’elle s’est trouvée aux bons moments aux bons endroits. Quant à la sincérité, M. Condé ne se juge pas elle-même mais laisse le soin à d’autres de la juger, sans fausse humilité ni complaisance. Exemple : « Tu sais bien que tu ne seras jamais acceptée par les Africains […] Tu veux rester en Afrique ? Restes-y ! Avec l’intelligence que tu as, tu ne fais que des conneries » (p. 157). Qu’est-ce donc alors que M. Condé a cherché pendant toutes ses années en Afrique ? Une dramaturge ghanéenne se charge de lui donner la réponse : « Une terre faire-valoir qui te permettrait d’être celle que tu rêves d’être. Et sur ce plan, personne ne peut t’aider » (p. 271).

Case-Pilote, 10 mars 2014.

  1. Lire à ce sujet, du poète et dramaturge haïtien Jean Durosier Desrivières : « Un très beau livre ! Puis vos gueules ! », L’Incertain, n° 1, janvier-juin 2013, p. 57-75.
  2. Une aventure qui donne l’occasion à M. Condé d’une belle profession de foi en faveur de l’amour-passion : « Qu’on ne vienne pas me reprocher d’avoir fait l’amour avec le fils d’un des plus sanguinaires dictateurs qui aient jamais existé. Jacques n’était pas cela pour moi. Je vivais une passion. La passion n’analyse pas, ne fait pas la morale. Elle brule, incendie, elle consume » (p. 76).
  3. « Heremakhonon » signifie « Attends le bonheur » en malenké.
  4. Cf. Selim Lander : « Crépuscule de la Négritude », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/caraibes/crepuscule-de-la-negritude/