Des marionnettes. De la Chine et l’Occident

Il y a des artistes que l’on a plaisir à revoir, tel Yeung Faï qui a déjà  visité la Martinique, il y a trois ans, et qui revient vers nous à l’occasion de la Ribotte des petits, le festival des enfants organisé par Tropiques Atrium en ce mois de décembre. Yeung Faï est sympathique, les jeux de son visage très expressif font aussi partie du spectacle mais celui-ci vaut avant tout pour la virtuosité du marionnettiste né à Hong-Kong. S’il nous est difficile d’en juger exactement – les marionnettistes qui se produisent en Europe utilisant d’autres techniques – nous croyons volontiers le programme qui le présente comme un « virtuose » de son art.

Si nous osions, nous hasarderions une comparaison entre l’Extrême-Orient et l’Occident. Chacun a désormais conscience que le centre de gravité du monde est en train de se déplacer à toute vitesse vers la Chine, laquelle fait ce qu’elle veut dans ce qu’elle estime son pré carré (voir ses implantations en mer de Chine du Sud, la « route de la soie », etc.), comme en Afrique, son nouveau terrain d’exercice, ce qui ne l’empêche pas d’avancer ses pions ailleurs (un seul exemple : les « châteaux » prestigieux du Bordelais), grâce à la formidable puissance financière acquise par des pratiques commerciales non-concurrentielles. Qu’est-ce que cela peut bien signifier sinon que les Chinois sont les meilleurs ? Les meilleurs pour jouer des rapports de force, certes, face au « ventre mou de l’Europe » et à celui guère moins mou des USA (qu’obtiendra Trump au-delà de ses rodomontades ?), mais cela ne suffit pas, il y faut encore l’application et, osons le mot, le talent. Continue reading Des marionnettes. De la Chine et l’Occident »

Marionnettes belges

Soleil couchant de et avec Alain Moreau.

Le monde francophone ne se résume pas au partage d’une langue (aussi diverse soit-elle selon les endroits). Il est aussi le lieu de créations multiples dans les domaines les plus variés. Et la partie francophone de la Belgique, la Wallonie, s’illustre d’une manière toute particulière par ses spectacles de marionnettes. Le passage en Martinique de Soleil couchant d’Alain Moreau est l’occasion de faire connaître à nos lecteurs ce théâtre très particulier, car il s’agit bien de théâtre joué dans des salles dédiées et présenté dans les plus grands festivals. Nous gardons ainsi en mémoire Silence d’Isabelle Darras et Julie Tenret, vue en Avignon en 2014, une pièce muette, pleine d’optimisme bien que son cadre soit celui d’une maison de retraite et les personnages manipulés par les auteures-interprètes un vieux couple dont la femme mourra avant la fin de la pièce[i]. L’Herbe de l’oubli de J.-M. d’Hoop (Cie Point Zéro) se rattache à un théâtre documentaire ; elle s’intéresse aux survivants de Tchernobyl, ceux qui vivent juste à côté de la « zone d’exclusion », et fait intervenir des témoignages filmés[ii]. Dans les deux cas cependant, la partie principale reste aux marionnettes.

Dans Soleil couchant – pièce muette comme Silence – la marionnette portée est de taille humaine, le marionnettiste la tient derrière la tête, ce qui lui permet de la faire bouger, l’autre bras rentré dans une manche de la poupée, complétant ainsi l’illusion d’un personnage manchot mais vivant, capable d’utiliser le seul bras qui lui reste.

Du vieillard d’Alain Moreau, on voit d’abord la tête, un peu plus grosse que nature, portant lunette et qui laisse deviner, quand il cesse de s’activer, comme font certains vieillards incapables de rester en place, et se tourne vers le public, le faciès un peu hébété de qui n’est plus tout à fait présent. Puis il y a cette main dont il n’arrive pas toujours à maîtriser le tremblement. Il est sur une plage, derrière lui un château de sable ruiné mais suffisamment solide pour qu’il puisse s’y asseoir quand il faut. On entend le bruit des vagues. Au début, il s’occupe, maladroitement, à planter des petits piquets supportant un bout de tissu qui flotte dans le vent comme un drapeau ou une manche à air (le terme le plus précis serait peut-être celui de « faveur », ces brins de tissu cousus sur la voile et qui s’orientent convenablement seulement lorsqu’elle est correctement bordée). Après, après, il se passe beaucoup de choses pendant les cinquante minutes du spectacle qu’il serait malséant de dévoiler. Sans jamais quitter ce petit bout de plage, territoire dérisoire d’un vieillard à la dérive.

Si, au début, on est un peu gêné par la présence tellement visible d’A. Moreau, on l’oublie bien vite pour ne plus se concentrer que sur la poupée, sauf quand celle-ci, devenue vivante à nos yeux et capable d’initiatives propres, « décide », à deux reprises, d’inviter son manipulateur dans le jeu. Le dispositif très simple fait appel à un ventilateur dissimulé à cour pour faire le vent et à un projecteur posé à jardin pour créer les ombres de la fin de journée. Une musique discrète intervient par moments. À la fin le vent forcira, le bruit des vagues se fera plus fort. Comme il se doit, le marionnettiste se détachera de sa marionnette sans que celle-ci devienne pour autant moins crédible.

Une pièce hypnotique, émouvante, d’un réalisme poétique qui ne peut que toucher les petits, les grands et encore davantage les vieux spectateurs qui voient s’approcher le naufrage.

Soleil Couchant de et avec Alain Moreau (qui a également réalisé la marionnette).

Tropiques-Atrium, 27 octobre 2018

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/billet-davignon-2014-1-silence/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2018-16-jean-michel-dhoop-hakim-bah-off/

« Aladin » : du théâtre pour le jeune public

??????Le théâtre du Jeu de Paume, à Aix-en-Provence, a produit en 2013 ce spectacle repris cette année, qui  illustre un épisode bien connu des Mille et une nuits. Après le désistement de Charles Tordjman, metteur en scène, Matej Forman, co-directeur avec son frère jumeau d’un théâtre qui allie les marionnettes à des animaux stylisés, le tout dans des décors naïfs, est resté le seul maître à bord. L’univers des frères Forman collant particulièrement bien avec celui de l’enfance, on était curieux de voir cette adaptation d’Aladin.

 

AladinLe prologue est prometteur : deux boules lumineuses volent lentement au-dessus des spectateurs jusqu’à la scène coupée par plusieurs rangs de rideaux transparents, où les attendent d’autres boules en mouvement. Une caravane de dromadaires (des silhouettes en contreplaqué) traverse la scène. Apparaît la conteuse, Agnès Sourdillon, vêtue à l’orientale. Elle présente au public la marionnette d’Aladin, avant de la jucher sur un autre dromadaire, en trois dimensions celui-ci, qui disparaît bientôt, roulant sur quatre roues de bicyclettes. L’histoire peut alors commencer. Elle se développe sur deux plans : Le récit oral, porté allègrement par A. Sourdillon, est illustré par les créatures concoctées et animées par l’équipe du « Théâtre des frères Forman ». Ces dernières, par leur inventivité, leur fantaisie, font le charme principal du spectacle. C’est ainsi dans le ventre d’un dromadaire que se dissimule la grotte renfermant la fameuse lampe qui donnera à Aladin tout ce qu’il désire ; du coup, c’est une autre marionnette, miniature de la première, qui partira explorer la grotte. Le procédé est reproduit plus tard, lorsque, grâce à sa lampe, Aladin aura séduit la princesse Jasmine. Le château qu’il construit pour elle surgit du corps d’un éléphant, et à nouveau, ce sont deux réductions des marionnettes qui paraderont sur la plus haute tour du château.

Aladin2La conteuse étant la seule à parler – en dehors d’une voix enregistrée, un peu effrayante (il faut bien qu’un conte fasse peur) qui porte les paroles du magicien ou du génie de la lampe – il revient aux marionnettes de rendre visibles les sentiments d’Aladin et de Jasmine (les mauvaises intentions du magicien, monstre surdimensionné, aux doigts crochus, ne faisant guère de doute). Avouons une certaine déception : le théâtre de marionnettes se répand beaucoup de nos jours et l’on a vu, dans ce genre-là, des prestations bien plus émouvantes. Il y a également quelques temps morts, nourris par une musique assourdissante, qui apparaissent superflus. Mais si tout cela interdit de considérer cet Aladin comme un chef d’œuvre, cela n’empêche nullement de passer un très bon moment et les enfants, premiers destinataires de ce spectacle, qui étaient nombreux dans la salle du Jeu de Paume, étaient à l’évidence ravis.

À Aix-en-Provence du 29 au 31 octobre 2014.

Crédit photos : Irena Vodakova