Avignon 2021-2 : Christiane Jatahy d’après Lars Van Trier, Maguy Marin d’après Thucydide (IN)

Entre chien et loup

Assistant à cette mise en scène de Christiane Jatahy, on ne peut s’empêcher de penser au film de Lars Van Trier, Dogville, si on a eu la chance de le voir, ou de regretter de ne pas l’avoir vu, dans le cas contraire. Les comédiens sur le plateau constituent en effet une équipe qui a entrepris de réaliser un remake du film.

Dogville est une fable sur la (l’in) hospitalité. Quand une malheureuse vient frapper à la porte d’une petite communauté, quand on la sait poursuivie par des méchants, on peut avoir des réticences mais il semble normal de l’accueillir, au moins provisoirement. Mais que se passera-t-il ensuite ? Optimiste, on la verra s’intégrer peu à peu. Pessimiste, elle restera un corps étranger qui finira par se faire expulser.

En ces temps où l’immigré est plus souvent rejeté qu’accepté, la balance penche plutôt vers la deuxième solution. Et c’est bien ce qui a eu lieu à Dogville et ce qui risque fort de se produire dans la pièce. Ici, c’est Graça, une jeune femme échappée du Brésil qui débarque dans une petite communauté d’acteurs, quelque part dans le monde francophone (Ch. Jatahy est basée à Genève). Tom, le meneur de jeu (le metteur en scène du film) saute évidemment sur l’occasion d’insuffler de la vérité dans le tournage du film en convaincant ses camarades d’accepter Graça, au moins à l’essai. Ce qui sera fait. Dire la suite serait malvenu, disons simplement, pour ceux qui ont vu le film de Lars Van Trier, que les évènements les plus dramatiques du film se reproduiront.

Le décor est constitué de tables, d’étagères mobiles, de sièges dont un canapé, d’un lit. Tous ces éléments sont réorganisés plusieurs fois, autant d’intermèdes entre les scènes. L’usage de la vidéo se conforme à la mode actuelle qui consiste à projeter sur l’écran tantôt ce qui se passe réellement sur le plateau, tantôt cette même scène mais filmée différemment. Tout cela est au fond très gratuit mais contribue à capter l’attention du spectateur et fait oublier un discours un peu schématique. Car les personnages manquent d’épaisseur. Sont-ils trop nombreux ? Le fait est qu’ils n’ont pas le temps d’exister autrement que comme des stéréotypes et ne parviennent que très rarement à nous émouvoir. Même les colères de Graça paraissent forcées.

Ces faiblesses n’empêchent pas de sortir satisfait de ce spectacle. Sans doute grâce à son côté… spectaculaire, aux déplacements des comédiens et du décor, à la vidéo.

Entre chien et loup, d’après Lars Van Trier. Adaptation, mise en scène et réalisation filmique Christiane Jatahy. Avec Véronique Alain, Julia Bernat, elodie Bordas, Paulo Camacho, Azelyne Cartigny, Philippe Duclos, Vincent Fontannaz, Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur, Valerio Scamuffa.

Y aller voir de plus près

Maguy Marin est surtout connue comme chorégraphe. Elle s’essaie parfois au théâtre. Y aller voir de plus près n’est certainement pas de la danse. Du théâtre ? Si on veut. En fait, il s’agit d’une restitution pesante de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide. Pas une adaptation à proprement parler. Du début à la fin nous n’entendrons que des extraits de Thucydide dits ou lus par des comédiens sur scène ou en voix off. Des projections illustrent le texte soit directement avec, par exemple, des silhouettes de bateau découpées de couleurs différentes suivant les parties en guerre, soit comme des références à l’histoire plus récente (guerres mondiales, etc.).

Le décor qu’on découvre en entrant est constitué de quatre tambours alignés au proscenium et un ensemble de piquets métalliques. Entrent alors, l’un après l’autre, démarche solennelle, quatre personnages vêtus de toges à la grecque, qui prennent place derrière leur tambour respectif. Ils enlèvent leurs oripeaux antiques et apparaissent vêtus d’un pantalon et d’un T-shirt représentant une vue d’Athènes. Une comédienne commence à lire, un comédien prend le relais en récitant et ainsi de suite. On espère qu’il se passera autre chose mais pour l’essentiel la formule de la pièce est donnée. Certes, les comédiens (deux comédiennes et deux comédiens) se mettront en mouvement pendant que le récit continuera en voix off ; ils apporteront divers objets évoquant les richesses de la Grèce antique ; les tambours écartés, une toile de couleur bleue sera censée figurer la mer Egée… On comprendra alors le rôle des poteaux : supporter des pancartes aimantées qui soulignent le propos à l’intention des spectateurs dont l’intention aurait décroché.

Car le texte de Thucydide, extrêmement détaillé, est écrit dans une langue à laquelle peu de spectateurs sont habitués – peut-on supputer – et dans lequel, malgré les coupes, ils se perdront facilement.

Verbatim : « Cependant, les Corcyréens, moins bien placés pour découvrir leur approche, ne les voyaient pas ; et ils se demandaient pourquoi les Corinthiens faisaient ainsi marche arrière ; cela jusqu’au moment où certains les aperçurent et dirent qu’il y avait des navires qui arrivaient. Alors ils reculèrent à leur tour (l’obscurité venait déjà), et les Corinthiens rompirent, faisant demi-tour… »

Encore s’agit-il là d’un passage avec de l’action. Les récits des ambassades et des négociations, rappelant les traités passés, sont nettement plus abscons. D’ailleurs M. Marin n’a pas jugé inutile de distribuer à la fin du spectacle le texte intégral dit sur le plateau, une louable intention vu la complexité de cette ou plutôt de ces guerres. Qu’elle en soit, au moins pour ceci, remerciée.

Y aller voir de plus près. Texte de Thucydide (La Guerre du Péloponnèse). Conception, mise en scène Maguy Marin. Avec Antoine Besson, Kais Chouibi, Daphné Kouftsafti, Louise Mariotte. Film Anca Bene et David Mambouch. Scénographie Balyam Ballabeni et Benjamin Lebreton. Musique David Mambouch.