Retour sur « L’Esclave »[i] ou qu’est-ce que la littérature ?

couv 1 - CompresséeNote d’intention rétrospective

L’écriture romanesque est un acte spontané. L’auteur se découvre capable d’une imagination dont il ne se croyait pas capable ; il donne naissance à des personnages bientôt dotés d’une autonomie propre, si bien qu’il ne sait plus si c’est lui qui les conduit ou s’il est conduit par eux[ii]. Autant dire que l’auteur n’est pas le mieux placé pour expliquer ce qu’il a voulu dire ; c’est pourquoi la lecture des critiques s’avère souvent si déroutante pour lui. Comme l’explique fort bien Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?[iii], le roman n’existe que par la rencontre de la subjectivité du l’auteur avec celle d’un lecteur. Celles-ci étant différentes, parfois très éloignées, voire incompatibles, il n’est pas surprenant que le premier, parfois, ne retrouve rien de ce qu’il croyait avoir voulu exprimer dans les commentaires des critiques littéraires et plus généralement de ses lecteurs.

On connaît peut-être la formule surprenante de Jean-Paul Sartre, toujours dans Qu’est-ce que la littérature ? : « Ecrire c’est à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur ». Formule a priori surprenante que le philosophe complète ainsi : « L’écrivain en appelle à la liberté du lecteur pour qu’elle collabore à la production de son ouvrage ». Représentons-nous le livre comme un rocher – surtout s’il est un peu difficile – qu’il s’agit de gravir. Cependant la lecture, demeure un acte libre : le lecteur est en droit de décréter que le livre n’en vaut pas la peine (trop mauvais ou trop exigeant)… à la condition toutefois d’avoir au moins essayé (c’est là sa générosité), puisqu’un livre négligé est un objet mort, voué au pilon ou à « la critique rongeuse des souris »[iv] (Marx).

Lire, libre, la proximité confirmée par l’étymologie (latin liber) n’est pas fortuite. On ne peut que s’inquiéter, à cet égard, de la désaffection de plus en plus marquée de la jeunesse à l’égard de la lecture. Mais passons.

 « Chacun sait, écrivait Jean Paulhan, qu’il y a aujourd’hui deux littératures : la mauvaise, qui est proprement ‘illisible’ (on la lit beaucoup), et la bonne qui ne se lit pas ». Le verdict manque évidemment de nuances. Il n’y a pas que de mauvais écrivains parmi les écrivains populaires, mais enfin il est vrai que les auteurs recensés ou encensés dans les suppléments littéraires des grands quotidiens, ceux dont on s’entretient dans le public « averti », ne sont pas ceux qui enregistrent les plus gros chiffres de ventes. Des « stylistes » comme Christine Montalbetti ou Jean-Noël Pancrazzi[v] ne font pas le poids – c’est le cas de le dire – à côté de « poids lourds » de l’édition comme Katherine Pancol ou Marc Lévy. Ces derniers n’auront jamais le prix Nobel mais l’on imagine qu’ils se consolent facilement avec leurs droits d’auteurs confortables. Des exceptions existent pourtant : on connaît des auteurs exigeants qui ont eu un gros succès de librairie comme, par exemple, Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. Sa réussite reste néanmoins ambigüe puisque beaucoup d’acheteurs du livre avouent ne pas être allés jusqu’au bout de leur lecture.

Je mentionne à dessein le best-seller de Littell car s’il s’agit bien d’un roman, avec une intrigue, des rebondissements, il n’est pas de ceux qui se lisent comme un simple divertissement. À travers une œuvre d’imagination, l’auteur contribue, à l’évidence, à « dévoiler le monde ». Mais de quel monde s’agit-il ? Un point commun entre Les Bienveillantes et L’Esclave (par ailleurs très différents ne serait-ce que parce que l’un se situe dans le passé et l’autre – principalement – dans l’avenir), c’est de prendre très au sérieux le problème du mal. Qu’on nous permette de citer à nouveau Sartre à ce propos :

 « Tout nous démontrait [il parle des écrivains de sa génération] que le Mal n’est pas une apparence, que la connaissance par les causes ne le dissipe pas, qu’il ne s’oppose pas au Bien comme une idée confuse à une idée distincte, qu’il n’est pas l’effet de passion qu’on pourrait guérir, d’une peur qu’on pourrait surmonter, d’un égarement passager qu’on pourrait excuser, d’une ignorance qu’on pourrait éclairer, qu’il ne peut d’aucune façon être tourné, repris, réduit, assimilé à l’humanisme idéaliste…  Nous avons appris à connaître cette horrible, cette irréductible pureté : elle éclatait dans le rapport étroit et presque sexuel du bourreau avec sa victime… Nous avons compris que le Mal, fruit d’une volonté libre et souveraine, est absolu comme le Bien. »

Notre époque est moins troublée, au moins dans le monde occidental, que celle à laquelle l’auteur de L’Être et le Néant fait référence, pourtant il n’est pas difficile de voir partout la présence du mal. L’enrichissement sans limite de quelques-uns, la croissance vertigineuse des inégalités, la fermeture des élites sur elles-mêmes, leur arrogance, le népotisme, le favoritisme, la corruption des gouvernants et plus généralement le triomphe d’un individualisme qui paraît irrésistible, tout cela chacun est en mesure de l’observer. Et puis il y a le mal étranger, ces guerriers sanguinaires qui massacrent des innocents au nom d’une conception totalement dévoyée de leur religion. Ce mal étranger, on le sait, n’est pas seulement extérieur, il surgit sporadiquement au sein même de nos sociétés civilisées. Je rappelle seulement pour mémoire les assassinats du mois de janvier 2015 à Paris.

C’est donc du mal qu’il est surtout question dans L’Esclave. Cela ne revient pas à nier la générosité ni  l’altruisme[vi] mais il est vrai que l’on aura du mal à trouver un personnage qui soit totalement « délivré du mal » selon la formule du Pater. Ne serait-ce que parce qu’on peut faire le mal sans le vouloir. Tel est, par exemple, le cas de Mariam, la jeune esclave qui justifie le titre : pour avoir excité, en toute innocence, la jalousie d’une personne du village, Ercol, où elle a trouvé refuge après s’être échappée des griffes de son maître cruel, elle déclenche une série de catastrophes.

L’Esclave est un roman existentialiste, au sens où il montre des personnages piégés dans une situation qu’ils n’ont pas choisie. Ces personnages ou « héros » du roman sont plus précisément « des libertés prises aux pièges » (Sartre toujours et c’est le mot « libertés » qui importe ici), obligées de réagir d’une manière ou d’une autre (d’où la première citation en exergue du roman). Cela étant, L’Esclave reste avant tout un roman pessimiste, comme on l’a déjà laissé entendre, dans la mesure où les motifs de ceux qui se rangent du côté du bien ne sont entièrement purs qu’exceptionnellement. À vrai dire, un seul personnage, l’esclave Kouam, se sacrifie d’une manière totalement désintéressée.

°                              °

°

L’Esclave combine, entremêle trois romans en un, trois romans attribués à des auteurs différents (celui dont le nom apparaît sur la couverture et deux de ses personnages) qui relatent des événements se déroulant à des moments différents sur une période d’un peu plus d’un siècle, entre 2009 et 2115. Un exercice intellectuel qui exige autant des lecteurs que de l’auteur mais qui, en l’occurrence, permet, d’une part, de mesurer les changements qui interviennent dans la psychologie de certains personnages entre leur jeunesse et leur vieillesse (ici en particulier Colette que l’on voit vivre d’abord comme une jeune étudiante puis à l’âge de quatre-vingt-dix ans) et, d’autre part, en situant une partie de l’histoire dans un futur aussi imaginaire que lointain, d’envisager des conjectures « limites », donc a priori peu vraisemblables, pourtant matière vraiment romanesque justement en raison de leur exceptionnalité (la « Reconquête » du sud de l’Europe par les « Sarrazins » à la fin du XXIe siècle et l’instauration consécutive d’une charia sanguinaire rendant crédible le déchaînement de la violence relaté dans L’Esclave).

Le roman « classique » raconté par le narrateur omniscient, les lettres de Colette, la dystopie inventée à l’intention de cette dernière par Michel, son professeur de philosophie à la faculté des lettres et sciences humaines d’Aix-en-Provence, constituent donc la trame de L’Esclave. Une trame dans laquelle s’insèrent des épisodes contrastés appelant des styles d’écriture différents : récit d’aventure, discussion pédagogique, philosophique ou théologique, tableau élégiaque, scène sentimentale, érotique, voire « gore », …

Plus inattendue, peut-être, la présence de la poésie dans le roman, pas au sens de simples envolées lyriques (d’ailleurs également présentes) mais bien de poésie versifiée, deux sonnets de Colette et, surtout, des citations dans ses lettres, empruntées pour une part au Victor Hugo des Contemplations, et pour l’autre à Jean-Noël Chrisment, poète d’aujourd’hui.  « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » (Musset) : n’est-il pas concevable que la vieille Colette, hantée par la séparation et la mort, éprouve le besoin de se tourner vers la poésie[vii].

[i] Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou, 2014.

[ii] Voir ce qu’en disait, par exemple, Philip K. Dick : « Au fur et à mesure que l’écrivain construit son roman, ce dernier l’emprisonne, lui ôte sa liberté ; les personnages qu’il a créés prennent le dessus, se mettent à n’en faire qu’à leur tête au lieu d’agir selon son désir à lui. Ce qui fait d’une part la force du roman, et de l’autre sa faiblesse » (in Laurence Sutin, Invasions divines – Philip. K. Dick, une vie (trad. 1995).

[iii] Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1948).

[iv] Karl Marx, préface à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859).

[v] Pour ne citer que deux auteurs dont mondesfrancophones a fait l’éloge sous la plume de Michel Lercoulois.

[vi] Comme le critique Roland Sabra a l’air de le reprocher dans l’un des articles qu’il a consacrés au livre (https://herlandlesclave.wordpress.com/2014/11/14/une-analyse-de-la-personnalite-de-michel-par-roland-sabra/).

[vii] Notons que Michel Houellebecq cite lui aussi des bouts de poèmes (de Charles Péguy, en l’occurrence) dans le roman Soumission, dans lequel il décrit par ailleurs une situation assez semblable à celle de L’Esclave (qui lui est antérieur). La proximité entre les deux romans est analysée, également par Michel Lercoulois, in « ‘Soumission’ : Houellebecq a-t-il plagié ‘L’Esclave’ ? » (https://herlandlesclave.wordpress.com/2015/01/17/soumission-et-lesclave-deux-romans-semblables-de-m-h/).

Leçon d’écriture (5) : deux romans semblables de M.H.

Le déferlement inouï d’articles de presse consacrés au dernier livre de Michel Houellebecq avant même sa parution (1) devrait plutôt décourager toute nouvelle critique mais, en réalité, les articles publiés, pour la plupart obnubilés par le « pitch », ne s’intéressent pas à l’écriture. Il est donc légitime, dans cette série consacrée à la « fabrique » des romans, d’examiner Soumission d’un peu près. La tentation est d’autant plus grande qu’un autre roman, L’Esclave, publié quelque temps auparavant par Michel Herland, un collaborateur de mondesfrancophones, traite d’un sujet très semblable. La ressemblance des thèmes se retrouve-t-elle au niveau de la forme ? On ne voit pas a priori pourquoi il en irait ainsi. La comparaison révèle pourtant de nombreuses proximités sur ce plan-là également.

Houellebecq caricatureLes deux auteurs imaginent que la France passera sous la coupe des islamistes : chez M. Houellebecq, ce serait pour demain (2022), chez M. Herland pour après-demain (2090). Le narrateur est dans les deux cas un universitaire, professeur de littérature chez Houellebecq, de philosophie chez Herland. La différence principale, ici, tient à la place du narrateur. Chez Houellebecq il s’exprime à la première personne, il vit les événements qui portent un musulman à la présidence de la République et les changements qui en résultent pour le pays et pour lui-même. Chez Herland le roman d’anticipation est écrit à la troisième personne par le professeur philosophe, prénommé lui aussi Michel, lui-même personnage d’une histoire censée se dérouler de nos jours et qui nous sera racontée une deuxième fois à travers les lettres que lui adresse son amante, Colette, après leur séparation.

La construction de L’Esclave est donc infiniment plus complexe que celle de Soumission. La similitude entre le Michel de Herland et le narrateur (jamais nommé) de Houellebecq n’en est pas moins frappante. D’abord ils développent tous les deux un tropisme coupable envers leurs étudiantes les plus jolies. Nous avons déjà évoqué la Colette de Michel et nous faisons, chez Houellebecq, la connaissance de Myriam. A ce propos il faut relever une autre coïncidence : l’esclave, chez Herland, le personnage qui justifie le titre de son roman, se nomme Mariam, qui n’est qu’une autre manière d’écrire Myriam, et elle deviendra elle aussi, après quelques péripéties, la maîtresse d’un professeur d’université, Emmanuel. Ce dernier, contrairement au narrateur de Houellebecq, ne choisit pas de collaborer, il se replie dans un village perdu des Pyrénées avec quelques autres qui refusent le nouveau régime (la différence entre les deux attitudes, néanmoins, n’est pas aussi marquée qu’on pourrait le croire – voir in fine).

Les relations sexuelles entre le maître et son étudiante sont décrites avec « complaisance » dans les deux livres. Avec quand même une différence notable de ton. Houellebecq fait du Houellebecq : chez lui, le sexe est une obsession ; en cas de manque, ses personnages ont recours aux amours tarifées, le coït est toujours un peu sordide, même lorsqu’il essaye de le décrire comme quelque chose de sympathique. « Tu m’as apporté un cadeau ? » demandai-je […] « Je vais te faire une pipe, dit-elle, une très bonne pipe. Viens assieds-toi sur le canapé. » J’obéis, la laissai me déshabiller […] elle s’agenouilla et commença à me lécher les couilles tout en me branlant à petits coups rapides. « Quand tu veux, je passe à la bite… » dit-elle, s’interrompant un instant. J’attendis encore, jusqu’à ce que le désir devienne irrésistible, avant de dire : « Maintenant » (p. 101). Sic (!)

On croirait facilement, à lire Houellebecq, que la femme est un simple objet au service du plaisir masculin (position défendue explicitement dans le passage sur Histoire d’O, p. 260). Rien de tel chez Herland, le sexe y est toujours décrit comme une fête et lorsque l’amour l’accompagne, il devient rencontre des âmes autant que des corps, une expérience qui relève du sacré : « Soudain, il ne parlait plus. Il s’est approché d’elle, couchée sur le dos, lui a écarté les cuisses et l’a pénétrée d’un coup. Il a posé ses lèvres sur les siennes, fugitivement, puis il s’est mis à bouger en elle, très lentement. Il s’est  mis à lui dire des mots tendres, des mots d’amour, de passion, il pleurait, il sanglotait, il criait qu’elle était sa femme, qu’il ne la laisserait jamais partir […] Mariam, de fait, se sentait sa femme et lorsqu’il lui a demandé s’il pouvait se vider en elle, elle lui a simplement répondu, entre deux halètements, oui, mon amour. Pendant ces quelques semaines, sans qu’elle s’en rendît compte, le désir d’Emmanuel s’était développé en elle, en même temps qu’un tendre sentiment qui expliquait aussi bien son manque de résistance ce soir là et qu’elle eût éprouvée tant de plaisir à le laisser lui faire l’amour » (p. 287).

Les personnalités des principaux personnages masculins sont à l’avenant. L’auteur de L’Esclave s’est visiblement amusé à les peindre comme des séducteurs de la collection Arlequin. Voici Michel, dans les souvenirs de Colette : « J’aimais tout chez toi, ton look branché, ta gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien, ce qui était immédiatement démenti par la tendresse de ton sourire, tes yeux de chat,… » (p. 13). Emmanuel, l’incarnation romanesque de Michel, n’a rien à lui envier : « Même vêtu d’un pantalon de velours élimé, d’un polo fatigué et de chaussures de montagne, il est incontestablement bel homme ; il a quelque chose d’un sage et, en même temps, un pétillement au fond de ses yeux laisse deviner qu’il aime l’humour et pratique une certaine joie de vivre » (p. 212). Rien de tel, évidemment, chez Houellebecq, adepte résolu de l’autodérision. Son narrateur, copie fidèle de l’auteur, est perpétuellement découragé et prompt à noyer son vague à l’âme dans l’alcool. Un exemple parmi d’autres du tableau qu’il donne de lui-même – l’université est fermée, il se retrouve donc sans emploi et sans son « réservoir » habituel d’étudiantes : « J’étais dans la force de l’âge, comme j’ai dit ; et si, après quelques semaines d’un dialogue laborieux [sur Meetic] où certains moments d’enthousiasme au sujet de n’importe quoi – mettons par exemple les derniers quatuors de Beethoven – seraient provisoirement parvenus à dissimuler un ennui croissant et global, à faire miroiter l’espérance de moments magiques ou d’une complicité faite d’émerveillements et d’éclats de rire, si après ces quelques semaines je me décidais à rencontrer l’une de mes nombreuses homologues féminines, que pourrait-il s’ensuivre ? Panne érectile d’un côté, sécheresse vaginale de l’autre ; il valait mieux éviter ça » (p. 185). On serait tenté de lui appliquer le jugement de Ninon de Lenclos à l’encontre de son amant Charles de Sévigné : « C’est une âme de bouillie, […] c’est un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans la neige » (2).

Le narrateur, chez Houellebecq, comme, chez Herland, Michel et Emmanuel (deux personnages qui n’en font qu’un en réalité, Michel s’identifiant à l’évidence à sa créature) ont pourtant un autre point commun qui mérite d’être relevé : ils sont passionnés par leur sujet de recherche : Huysmans pour le professeur de Houellebecq ; l’esclavage et les religions pour les deux philosophes de Herland. On notera la pertinence de ces choix. Huysmans est l’auteur emblématique d’un certain « décadentisme » à l’instar de Houellebecq et s’est converti au catholicisme comme le narrateur de Soumission finira par se convertir à l’islam. Mariam, l’héroïne du roman de Herland, est une esclave, victime de l’instauration d’une charia fidèle à la lettre du coran. Le regard porté sur les religions, dans les deux ouvrages, est largement critique dans la mesure où les professeurs, principaux porte-paroles des deux auteurs, sont des agnostiques bon teint. L’adhésion à l’islam du héros de Soumission est expédiée à la fin du roman et il est difficile d’y voir une  conversion sincère. Cependant il n’est évidemment pas contesté, ni dans un livre ni dans l’autre, que les religions soient capables d’entraîner les hommes pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur, dans l’Esclave, est représenté à la fois par Abdenour, l’imam de « Zift Oundhor » (Mirepoix, en Ariège) et par Volusien, le chrétien clandestin de « Kabid » (Foix), le pire par Selim, le propriétaire terrien esclavagiste, converti par opportunisme à la religion des envahisseurs et qui se livre à des sévices épouvantables. Dans Soumission l’accession des musulmans au pouvoir a pour effet de rétablir certes la paix civile mais c’est au prix de l’apparition de nouvelles inégalités (entre les hommes et les femmes et entre les hommes eux-mêmes).

couv 1Un autre point commun aux deux romans, suffisamment rare pour être souligné, est la présence de la poésie. Houellebecq cite à deux reprises le poème Ève de Charles Péguy (« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle… »), cinq quatrains empreints d’un lyrisme patriotique totalement inattendu au milieu d’un livre dont le défaitisme est la marque majeure (p. 161-2 et 168-9). Qui lit encore Péguy aujourd’hui ? Rendons grâce à Houellebecq de le faire connaître à des millions de lecteurs. Les poètes sont passés de mode, même les plus grands, aussi doit-on être également reconnaissant à Herland de citer des vers assez stupéfiants de Victor Hugo, tirés des Contemplations : on ne savait pas, on ne savait plus que le poète panthéonisé (« Victor Hugo, hélas ! ») était capable d’une telle invention surréaliste (p. 257 à 261). Herland nous introduit ensuite à l’œuvre d’un poète contemporain, Jean-Noël Chrisment, plus particulièrement son recueil Pollen, lequel fait écho aux vers de Hugo, à la fin des Contemplations, à propos d’une sorte de renaissance après la mort, sous une autre forme (p. 262-3). L’Esclave contient enfin deux sonnets censément écrits par une Colette (p. 88 et 188) se revendiquant poète amateur « attachée à la versification classique » (p. 76). Assez étonnamment, on décèle une certaine parenté stylistique entre ces deux poèmes de la plume de Herland et certains de ceux que Houellebecq a lui-même publiés dans divers recueils.

Dans Soumission on ne s’éloigne jamais vraiment du milieu universitaire et bien que L’Esclave se déplace sur d’autres terrains, les professeurs y jouent également les premiers rôles. Dès lors, il est intéressant d’observer comment apparaissent les étudiants aux yeux de leurs maîtres. À en croire Houellebecq les étudiants ou plutôt les étudiantes en lettres désertent les cours de premier cycle « hormis un groupe compact de Chinoises, d’un sérieux réfrigérant ». Quant aux doctorants ils sont « dans l’ensemble épuisants », ce qui s’explique dans la mesure où « il commence pour eux à y avoir un enjeu » (p. 37). Une autre fois, le narrateur avoue qu’ils l’« avaient pas mal fait chier avec des questions oiseuses » (p. 53). Sic (!)

L’Esclave ne nous montre pas Michel en présence d’autres étudiants que ceux de première année. Conformément à sa « gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien » (cf. supra), il s’amuse à provoquer son auditoire, par exemple sur le sujet de la gratuité des études où il est sûr de faire mouche : « Vous êtes les victimes – innocentes sans doute – de votre époque qui n’attache de valeur qu’à ce qui a un prix. Alors évidemment, l’université, comme l’école en général, est mal partie. Puisque c’est gratuit, ça ne vaut rien » (p. 230). Mais le morceau de bravoure, à cet égard, se trouve dans le roman dans le roman, lorsque Michel imagine ce que seront les étudiants de philo à la fin du siècle : « En ce temps-là, la décadence de l’enseignement avait atteint un tel degré qu’on commençait à voir arriver en première année des étudiants totalement illettrés,[…] et qui ne prétendaient pas moins étudier la philosophie ! Bon gré mal gré, les universitaires s’étaient mis au diapason de leur public : en première année, les livres étaient bannis de l’enseignement des disciplines universitaires, au profit des seuls cours oraux et des moyens audiovisuels… » (p. 60).

Les deux romans évoquant des changements radicaux de la situation politique par rapport à celle d’aujourd’hui, les auteurs se trouvent contraints de les justifier d’une manière ou d’une autre. Dans les deux cas, même si le narrateur peut contribuer à l’explication, elle est plus souvent confiée à d’autres personnages. Ainsi Houellebecq fait-il intervenir successivement un agent de la DGSI, un « identitaire » et le président de la Sorbonne. Le roman de Herland n’étant pas écrit à la première personne, la question ne se présente pas chez lui de la même manière ; il n’en reste pas moins que l’exposé le plus complet des événements ayant conduit à la « reconquête » du sud de l’Europe par les musulmans n’est confié ni à Michel, le narrateur de cette histoire-là, ni à Emmanuel, son personnage le plus fort, mais à un visiteur de passage. Par ailleurs la critique des religions qui est développée aussi bien par Michel que par Emmanuel a pour contrepoint les convictions exprimées par Abdenour et Volusien qui défendent chacun leur foi respective.

En dehors des proximités formelles qui nous ont intéressés au premier chef jusqu’ici, on peut signaler pour finir l’étroite parenté entre les deux auteurs quant au fond de leur pensée, telle qu’elle s’exprime, en tout cas, dans ces ouvrages. La dystopie religieuse n’est que le prétexte permettant de d’exprimer un même point de vue désabusé sur une société dans laquelle, aujourd’hui comme demain, règne et règnera la loi du plus fort. Le héros, ou plutôt l’anti-héros de Houellebecq n’a pas la moindre velléité de résister. Ce n’est pas beaucoup mieux chez Herland puisque ses montagnards ne sont pas non plus des résistants ; ils se sont simplement mis à l’abri d’un régime qu’ils honnissent. Et si trois d’entre eux finissent par périr dans un combat désespéré, ils sont mus par la passion amoureuse, pas par un motif politique. Enfin Selim n’est pas le seul méchant du roman puisque c’est une villageoise dans les tourments de la jalousie qui provoque le drame final.

 

Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou – Lulu.com, 2014, 409 p., 21 € (5 € en version numérique).

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, 300 p, 21 €.

 

  1. Tous les médias en ont parlé à plusieurs reprises. La plupart ont mis un jour ou l’autre Houellebecq à leur une. Le sommet semble avoir été atteint par le journal Libération dans son numéro des 3 et 4 janvier 2015, avec une photo de l’auteur en une (titrée « la position du soumissionnaire » !) et sept articles sur six pages de texte. Le Monde des Livres du 9 janvier n’a pas faibli non plus avec trois articles sur trois pages.
  2. Ninon de Lenclos fut la maîtresse de Charles de Sévigné, le fils de la marquise de Sévigné, après avoir été celle d’Henri, son époux. Le propos est rapporté dans la lettre du 22 avril 1671 adressée par la marquise à sa fille.

 

 

« L’esclave » : un roman politico-philosophico-théologico-et-poético-érotique de Michel Herland

Jeune-fille lisant - Grèce, IVe-Ve s. av. J.-C.

Jeune-fille lisant – Grèce, IVe-Ve s. av. J.-C.

L’automne, est en France, le moment où l’on parle le plus des livres, ou plus précisément des romans. Les éditeurs concentrent leurs publications sur cette période (qui s’étend en fait de la mi-août à la mi-novembre) et comptent sur l’effet « rentrée littéraire » pour en pousser quelques-uns. Cette année, 607 nouveaux romans sont ainsi proposés au public. Sur les 404 romans français, seuls 74 sont des premiers romans : quand on sait que le nombre des manuscrits reçus par les éditeurs chaque année se compte en milliers, on mesure combien sont minces les chances pour un auteur débutant de se faire publier par une de ces maison d’édition ayant pignon sur rue, dont tous les amateurs de littérature connaissent les noms et savent distinguer les jaquettes. Pour les nouveaux auteurs qui ne seront pas retenus dans le filet d’une sélection aussi impitoyable, il ne reste qu’à renoncer ou à se débrouiller par leurs propres moyens. Michel Herland, pour sa part, s’est adressé à l’un de ces éditeurs apparus avec l’ère  internet qui distribuent des livres électroniques (e-books) ou les impriment à la commande. Essayons de deviner les raisons pour lesquelles son livre, qui nous a personnellement passionné, n’a pas été retenu par les éditeurs patentés.

Pour un observateur extérieur au monde littéraire, les critères des éditeurs spécialisés dans le genre romanesque sont loin d’être évidents, tant dans leur production le meilleur voisine avec le pire, au point que l’on se demande parfois si les premiers romans qu’ils consentent à publier ne sont pas tirés au hasard.  On supposera néanmoins que le roman de M. Herland n’a pas été rejeté sans un examen attentif.

Jeune-fille écrivant - Pompéi, 1er s. av. J.-C.

Jeune-fille écrivant – Pompéi, 1er s. av. J.-C.

Il ressort alors immédiatement qu’il ne correspond pas à ce qui semble être désormais le genre préféré des éditeurs, le roman « autofictif » dans lequel un auteur – ou une auteure – raconte son parcours amoureux avec autant de complaisance pour les épisodes les plus glorieux que pour ceux qui le sont moins. Celui – ou celle – qui désire, par un reste de pudeur, maquiller le caractère par trop nombriliste de son ouvrage a le loisir de biaiser quelque peu son propos en le centrant apparemment sur un proche – disparu de préférence (le père ou la mère étant des sujets particulièrement indiqués) – mais il reste entendu que l’on parlera surtout de soi. Rien de tel dans l’Esclave qui se révèle par certains côtés (cf. infra) un roman d’aventures picaresques se déroulant dans un futur imaginaire (quoique assez vraisemblable) avec des amantes en fuite, des tortionnaires cruels, un farouche cavalier, des coïncidences inouïes et des coups de théâtre, enfin le contraire de ce qui est considéré aujourd’hui comme la « Littérature ».

Mais une histoire un peu « baroque » comme celle de l’Esclave n’aurait-elle pas pu, à défaut des éditeurs qui se consacrent à ladite « Littérature », séduire ceux qui visent plus modestement un public désireux de se distraire ? On découvre alors immédiatement la seconde caractéristique de l’Esclave qui est de mélanger les genres, ce que n’aiment pas les éditeurs pas plus que les libraires qui ont besoin de classer les livres dans leurs catalogues ou sur leurs rayons. Où rangeraient-ils alors l’Esclave qui mêle la philosophie et l’aventure, la géopolitique et le romantisme quand ce n’est pas la théologie et l’érotisme ? Et la poésie, car il ya même – horresco referens – des poèmes dans ce livre ! Ce qui fait peut-être l’intérêt principal du livre, sa diversité, ce qui fait que chaque lecteur doit pouvoir y trouver son miel, est alors justement ce qui rebute dans une économie de l’édition organisée en catégories bien définies.

Jeune-fille lisant - Pompéi, 1er s. av J.-C.

Jeune-fille lisant – Pompéi, 1er s. av. J.-C.

Enfin – on a eu plusieurs exemples récents – les éditeurs se montrent « frileux » dès qu’il s’agit d’aborder les sujets dits « sensibles ». Or le roman de M. Herland n’est pas « politiquement correct » dans la mesure où il peint l’islam sous un jour qui n’est pas vraiment favorable, même si son personnage le plus négatif, un certain Selim, propriétaire de terres et d’esclaves, ne s’est converti que par opportunisme.  Mais enfin les comportements décrits dans le roman (dans un Midi de la France supposé avoir été « reconquis » par des musulmans d’ici quelques décennies) : torture, esclavage, mépris de la femme, intolérance – sont plus proches du djihadisme dont on observe si bien les méfaits de nos jours que d’une vision idéalisée de l’islam. Et même si l’Esclave renferme une comparaison subtile entre le christianisme et l’islam qui est loin de tourner à l’avantage du premier, il est douteux que les « lecteurs » des maisons d’édition soient entrés aussi finement dans leur lecture et que d’ailleurs ils eussent voulu recommander un manuscrit qui – en tout état de cause – dévalorisait l’islam (ce n’est pas la critique de la religion chrétienne qui les aurait gênés, celle-là étant désormais admise).

On se gardera de dévoiler l’histoire ou plutôt les histoires racontées dans l’Esclave. L’attrait principal, pour nous, de ce livre étant qu’il reste de bout en bout un « roman romanesque » avec une ou plutôt des intrigues qui nous tiennent en haleine et que l’on ne saurait donc dévoiler sous peine de le réduire à ses développement didactiques, ce qui serait dommage, pour riche que s’avèrent ces derniers.

 

Michel Herland, L’Esclave, 2014, 410 p. Le livre papier 21 €. Le livre électronique 4,99 €.

En vente :

Sur Lulu
http://www.lulu.com/shop/search.ep?type=&keyWords=Herland+L%27Esclave&x=10&y=12&sitesearch=lulu.com&q=

Ou sur Amazon http://www.amazon.fr/s/ref=nb_sb_ss_i_0_8?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&url=search-alias%3Dstripbooks&field-keywords=herland+l%27esclave&sprefix=Herland+%2Cstripbooks%2C246

 

 

 

 

 

 

Par Quiestemont , , publié le 10/09/2014 | Comments (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format: , ,