Avignon 2018 (4) Molière, Lars Noren, Michèle Césaire – OFF

Vraiment drôles ces Fâcheux

Les farces de Molières n’ont pas toutes passé les siècles sans dommage ; leur naïveté parfois déconcerte. On n’en dira pas autant de celle-ci qui a d’abord le mérite d’être écrite en vers. Et l’on sait combien Molière, quand il s’y mettait, savait tourner l’alexandrin (au point qu’on l’a soupçonné –  sans la moindre preuve – de n’être que le prête-nom d’un Corneille…). Quoi qu’il en soit, on se régale à écouter cette langue classique.

L’argument des Fâcheux, certes, est simplissime : Eraste a un rendez-vous galant avec Orphise dans une allée d’un jardin public ; las, de vrais ou faux amis ne cessent d’apparaître qui veulent absolument l’entretenir ou obtenir quelque chose de lui et dont il ne sait, à son grand dam, se débarrasser avant qu’ils aient débité leur histoire in extenso. Toutes ces « anecdotes » (détail secondaire mais plaisant… ici seulement pour celui qui la raconte !) s’enchaînent sur un rythme effréné. A peine Eraste a-t-il pu entrapercevoir sa belle qu’il est saisi par un ou plusieurs de ces fâcheux.

Evidemment, ici plus que jamais, le texte ne suffirait pas sans le talent des comédiens, et ceux-ci n’en manquent pas et ne manquent pas d’en rajouter dans la farce. Mais l’émotion pointe parfois, en particulier lors de la mort du cerf interprété (le cerf) par un comédien qui avait campé auparavant un cheval très convaincant. Non que les autres, dans un genre moins animalier ne se montrent pas à la hauteur. Et l’on admire surtout comment les deux qui endossent successivement les personnages des fâcheux savent chaque fois se mouler dans des rôles différents.

Comme décor les mécanismes grossis d’une horloge ancienne, pour illustrer l’impatience d’Eraste.

Par les Toulousains de la « cieA ». M.E.S. Pierrot Corpel.

Automne et hiver glaçants de Lars Noren

Les amoureux du théâtre et les habitués d’Avignon en particulier connaissent Lars Noren (Suédois né en 1944) : il est rare en effet qu’il n’y ait pas une ou deux pièces de lui au programme du OFF. Ils ne seront pas déçus avec cet Automne et hiver où l’on retrouve au mieux de sa forme le spécialiste des drames familiaux, celui qui sait illustrer mieux que quiconque la formule si fameuse et, hélas, souvent si vraie d’André Gide : « Famille, je vous hais ! ».

Cette fois, nous assistons au dîner hebdomadaire d’une famille composée des deux parents, Henrik, médecin et Margareta, bibliothécaire, et de leurs deux filles déjà dans la quarantaine, Ewa, mariée qui a réussi professionnellement mais souffre de ne pouvoir avoir d’enfant et Ann, l’aînée, ex enfant surdouée, mère célibataire, qui enchaîne les petits boulots et se trouve toujours à court d’argent. C’est elle, Ann, qui mène un jeu où chacun semble condamné à reproduire éternellement le même comportement, à répéter les mêmes mots.

Le décor moderniste, entièrement blanc, longue table prolongée par une banquette posées sur un plancher de la même couleur installe tout de suite l’ambiance. Quand nous entrons dans le théâtre les quatre convives sont à table, ingurgitant une sorte de bouillon. Ils s’interrompent chaque fois que surgit une musique synthétique avec des bruits de machine. Sur cette table plusieurs bouteilles ou carafons de boissons alcooliques dont le père commence déjà à faire un usage immodéré. Les autres pourront le suivre, plus tard et plus modérément. Ann est alors de dos. Il suffira qu’elle se lève et se tourne vers nous pour que la tempête se déchaîne jusqu’à devenir un ouragan servi par une mise en scène qui ne se refuse aucun excès. Des excès qu’il serait malséant de révéler ici.

Bien qu’Ann soit donc le personnage principal, le père et la mère ont aussi leur partie. Seule Ewa reste le plus souvent en retrait. Les diatribes d’Ann auxquelles les autres tentent vainement de donner la réplique sont entrecoupées par des monologues qui permettent d’en apprendre davantage sur celui qui parle et sur les autres, plus précisément d’en apprendre davantage sur celui qu’il croit être et sur la manière dont il perçoit les autres. Psychologie, psychologie !

Exemple : Margareta à propos d’Ann – « Elle a arrêté l’école à douze ans – donné son congé… parce que les enfants avec de l’imagination ne peuvent supporter l’école, disait-elle […] Et maintenant, maintenant elle a l’estomac de revenir après vingt ans et de nous rendre responsables ! … De quoi ? … Si je peux poser la question ? Qu’avons-nous fait ? »

Que dire de plus sans en dire trop sinon que nous n’avions jamais vu jusqu’ici Ralf Norens poussé à un tel paroxysme. Les comédiens sont parfaits. Que les deux qui jouent les parents n’aient pas l’âge du rôle ne s’avère aucunement gênant en l’occurrence.

M.E.S. collective du « Collectif Citron – Artistes associés ».

Cyclone de Michèle Césaire

Un homme, une femme, un couple. Eternelle énigme : pourquoi ces deux-là se sont-ils mis ensemble, qu’est-ce qui les fait tenir en dépit de tout, des agacements réciproques et, surtout, de la lassitude qui finit toujours (toujours ?) par s’installer ? Et comment le nouveau locataire de l’appartement du dessus va-t-il perturber leur jeu trop bien rodé ? Tel est l’argument de cette pièce, banal certes, mais au théâtre comme dans la vie les situations ne se répètent-elles pas, toujours les mêmes ? Alors ce qui compte c’est comment c’est raconté.

Michèle Césaire, comme son nom l’indique assez, est antillaise. Elle a introduit une sœur dans sa pièce : la femme, Clara, vient également des Antilles. Quant aux deux autres, le compagnon, Horace, est clairement un « métro » – ils vivent d’ailleurs à Paris – et l’identité du troisième, Antoine, importe peu. Ici, Clara et Antoine sont interprétés par deux comédiens guyanais.

Grâce principalement à Horace, bourru et cynique, adepte d’un humour caustique, qui ne manque pourtant pas de cœur, mais également à ses deux autres personnages, Michèle Césaire a réussi son pari. La situation qui réunit un intello déclassé (Horace), une comédienne frustrée (Clara) et un apprenti peintre (Antoine) est parfaitement crédible et nous nous intéressons à ces trois-là qui sont contraints d’affronter la dure condition humaine sans y être suffisamment préparés, … comme nous tous.

La M.E.S. de William Mesguich est sobre mais efficace. Il utilise au mieux le petit espace du plateau du Théâtre des remparts, le fond de scène, derrière un rideau transparent, occupé par un porte-manteau chargé des vêtements de Clara qui apparaîtra, à la fin, dans une robe de cérémonie pour réciter un monologue de Phèdre, le rôle qu’elle a toujours venu tenir sans pouvoir jamais l’obtenir (la faute à sa couleur, pense-t-elle).

On est reconnaissant à Odile Pedro-Leal (interprète de Clara) qui a voulu que cette œuvre émouvante soit montée à nouveau. Le bon sang d’Aimé Césaire ne saurait mentir : incontestablement, sa fille Michèle sait construire une pièce de théâtre ; Cyclone le démontre suffisamment. Il faut seulement regretter qu’elle soit jouée dans un lieu à l’écart des itinéraires obligés, bien qu’intra muros, et qu’elle reste ainsi ignorée de la plupart des festivaliers. Ce billet ne sera pas inutile s’il peut en convaincre certains de pousser jusqu’à la porte Saint-Lazare.

Production du « Grand théâtre Itinérant de Guyane (Grand T.I.G.) »

 

Avignon 2015 (7) : Les fâcheux – Koltès, Molière

« Sous quel astre bon dieu faut-il que je sois né
Pour être de fâcheux toujours assassiné ? » (Molière)

Dans la solitude des champs de Coton

KoltèsQui ne connaît le titre, au moins, de cette pièce de Bernard-Marie Koltès montée pour la première fois en 1987 par Patrice Chéreau (auquel justement la Fondation Lambert rend hommage par une exposition en Avignon) ? Dans la solitude des champs de Coton est jouée aujourd’hui et pas par n’importe qui, puisque le comédien dans le rôle du client est celui-là même pour qui Koltès écrivit La Nuit juste avant les forêts et qui l’a créée, en 1977. Mais revenons au Champ de coton. Deux personnages se rencontrent la nuit, dans un lieu obscur : le « dealer » (mais le mot n’est pas prononcé ; il se dit simplement prêt à satisfaire tous les désirs, sans préciser lesquels) et le « client », lequel prétend aller à ses affaires et n’avoir besoin de rien. Il se revendique comme étant du monde d’en haut, où l’on travaille suivant des règles strictes dans des bureaux éclairés à la lumière électrique, contrairement à son interlocuteur qui se plaît dans la noirceur et se livre à des trafics de toute façon inavouables.

L’auteur situe dans un prologue le « cadre » de la pièce. On n’est pas dans l’action mais avant l’action. Les personnages se tâtent, s’appréhendent mutuellement sans savoir comment se conclura l’échange de paroles. On est d’emblée dans le conflit mais ce dernier, restera, jusqu’à la fin indistinct.

« L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange des coups, parce que personne n’aime recevoir de coups et tout le monde aime gagner du temps. »

C’est justement parce qu’on n’a pas envie d’en découdre que cette phase peut se prolonger longtemps. Cette discussion interminable, Koltès la nomme « diplomatie » et l’on sait combien en effet, les diplomates se montrent peu pressés. Ce pourrait être fastidieux mais il faut compter avec l’inventivité de l’auteur et sa langue, qui demande, certes, à être bien servie, comme c’est le cas ici.

Il faut dire que les deux comédiens (mis en scène par Fred Tournaire) ont le physique de l’emploi. Jérôme Frey est un dealer massif, naturellement impressionnant, à côté duquel Yves Ferry, moins grand, plus âgé, paraît tout de suite en position de faiblesse. Ce qui ne signifie pas qu’il est condamné à perdre leur échange, Koltès l’ayant pourvu d’un verbe largement à la hauteur de celui de son partenaire. Cela n’empêche pas la déraison, ni d’un côté ni de l’autre, au contraire même. Laissons à nouveau, pour finir, la parole à l’auteur.

« Il est des espèces qui ne devraient jamais, dans la solitude, se trouver face à face. Mais notre territoire est trop petit, les hommes trop nombreux, les incompatibilités trop fréquentes, les heures et les lieux obscurs et déserts trop innombrables pour qu’il y ait encore de la place pour la raison »

 

Les Fâcheux

Les-Fâcheux-Il peut paraître étrange de rapprocher dans une même chronique, Koltès et Molière. Cela se justifie néanmoins si l’on songe que tout dans la pièce de Koltès est fait pour nous persuader que la rencontre entre les deux personnages est fortuite et que le client considère comme fort fâcheuse sa rencontre avec le dealer. Evidemment, cette interprétation sera mise en doute, il n’en reste pas moins que c’est notre impression première et durable.

Chez Molière les fâcheux le resteront jusqu’au bout. Sa pièce éponyme est la première de ses comédies-ballets. Dans la version présentée en Avignon (dans une mise en scène de Jérémie Milsztein qui interprète par ailleurs le rôle du valet), point de ballet ni de musique de Lulli mais deux intermèdes chantés sur des musiques et paroles de Dario Moreno et Barbara-Moustaki.

Les alexandrins de Molière sont toujours agréables à entendre et l’interprétation se montre à la hauteur. Les divers fâcheux sont interprétés par un seul comédien, Benjamin Witt, inégal mais parfois désopilant. Eraste, la victime des fâcheux, est joué avec autorité par Emmanuel Rehbinder. Enfin Céline Bévierre joue Orphise, aimée d’Eraste. La scène finale, qui fait intervenir Damis, le tuteur d’Orphise, qui contrarie son amour et veut faire assassiner Eraste, fait l’objet d’un  traitement vidéo.

Pour les amateurs de la versification classique, une très bonne occasion de découvrir cette comédie trop peu connue de Molière.