Avignon 2019 – 14 « J’entrerai dans ton silence », « Music-Hall », « Moi aussi je suis Barbara » (OFF)

J’entrerai dans ton silence d’après Françoise Lefèvre et Hugo Horiot

Une pièce généreuse conçue par Serge Barbuscia à partir de l’histoire émouvante d’un jeune autiste que sa mère n’a pas voulu abandonner aux hôpitaux psychiatriques, la seule proposition qui lui était faite, qui s’est consacrée à son éducation, l’a imposé au collège qui ne voulait pas de lui, avec un extraordinaire résultat puisque son fils devenu adulte a trouvé sinon une vie complètement normale, du moins une vie d’écrivain, de comédien et de défenseur de la cause autiste, ce qui témoigne d’une aptitude certaine à communiquer.

La maman, Françoise Lefèvre, elle-même écrivaine, a décrit cette difficile aventure à deux dans un livre, Le Petit Prince cannibale (1990), couronné du Goncourt des lycéens. Le fils, Hugo Horiot (né en 1982) s’est fait connaître avec un récit autobiographique, L’Empereur, c’est moi (2013), suivi de Carnet d’un imposteur (2016).

« L’amour maternel ne peut être confiné dans la mièvrerie ou la naïveté, comme le voudraient certains. L’amour maternel est le moins mièvre des sentiments. C’est avant tout un acte de résistance contre la férocité du monde » a écrit la maman dans un autre livre, Se perdre avec les ombres (2004). La pièce de Serge Barbuscia fait très bien ressortir, à partir des textes de F. Lefèvre et H. Horiot, l’énergie, tissée d’obstination et de patience, qu’il faut pour aider un enfant en proie à des démons à sortir de lui-même, à s’accepter, à accepter l’autre. La mère et le fils se croisent, se frôlent sans se toucher comme pour illustrer la difficulté de communiquer. Elle (Camille Caraz) est le plus souvent en retrait (et même un peu trop distanciée parfois), à côté du fils qui se débat contre ses obsessions, un double dont il veut se débarrasser. Lui, au contraire (Fabrice Lebert), dans une perpétuelle agitation, en colère contre le monde entier, saute du et sur le lit (en pente vers le public), s’enroule dans un drap, grimpe sur les colonnes disposées en hémicycle qui sont à sa portée. Tout cela en exprimant le désespoir de ne savoir qui il est (il se débat contre un double intérieur) et de ne pas être compris du monde autour de lui. Serge Barbuscia qui intervient par moments directement dans la pièce représente le monde extérieur ; il devient à l’occasion le double de Hugo.

Une pièce généreuse, avons-nous dit, qui nous fait ressentir que les femmes et les hommes « différents » sont tout autant « humains » que nous, que leurs obsessions et leurs fantasmes sont simplement plus réels, plus vivants que les nôtres.

Adaptation et mise en scène Serge Barbuscia, composition Sonore Eric Craviatto.

 

Music-Hall de Jean-Luc Lagarce

On n’aime ou on n’aime pas Jean-Luc Lagarce, ses phrases alambiquées, son style répétitif. Quand on l’aime on se précipite sur tout ce qui se joue de lui.

Et moi, toujours la même chose, une vieille chose que j’ai mise au point, et depuis pas mal de temps, et qui me ressert très souvent, et pas plus tard que cet après après-midi,
pas plus tard,
et moi, souriante, lente et désinvolte,
la Fille qui en vit d’autres et se sortit toujours du marécage,
parce que marécage c’est,
ici aussi, riez, ici aussi,
et pas plus tard qu’aujourd’hui…

Celle qui s’exprime ainsi est une vieille actrice de music-hall qui a connu un certain succès, puis roulé sa bosse un peu n’importe où et qui maintenant se produit dans des salles misérables, à la recette, une recette qui souvent ne couvre même pas l’hôtel et le restaurant, d’autant qu’ils sont trois, elle a deux acolytes, deux faire-valoir, pas frais non plus, avec lesquels tout se partage à égalité.

On le devine, Music-Hall est une pièce qui charrie de l’émotion en veux-tu en voilà. Pour la faire passer, mieux vaut avoir affaire à des durs-à-cuire, de ceux qui en ont vu de toutes sortes au cours de leur carrière.

Il faut avoir roulé sa bosse, pris des coups, déchargé des camions dans le froid, s’être brûlé en été au métal des décors, avoir reçu quelques cailloux jetés par quelques enfants de la campagne, avoir mené vingt-cinq ans la troupe, « nous les héros, êtres épuisés ou juste mélancoliques, abandonnés et un peu ivres », pour pouvoir remuer les spectateurs avec ça, ce texte-là. Pour ne pas être à la surface ; pour le montrer de l’intérieur.

Là, c’est le metteur en scène qui parle, Eric Sanjou. Il dirige la compagnie Arène Théâtre basée à Moissac (Tarn-et-Garonne), joue également le deuxième boy dans la pièce aux côtés de Céline Pique et de Christophe Champain. On ne connaît pas leur pedigree à ces trois-là mais on veut bien croire, à les voir jouer, qu’ils n’ont pas trop de mal à s’identifier à leurs personnages. Ils font bien sentir que tout leur est effort, les changements de costumes comme de maquillage (à vue), les pas de danse, les chansons. Alors mieux vaut parler, se raconter, raconter éternellement les mêmes histoires. Non que ça console mais ça meuble et puis, même si tout n’est pas très exact, c’est tout de même la preuve qu’on a existé !

Dans un festival où chacun tente de se monter le meilleur, cette pièce désenchantée, qui ne cherche à casser aucune brique, n’est pas, dans l’interprétation proposée ici, la moins convaincante. C’est même sans doute l’une de celles qu’on gardera le plus longtemps en mémoire.

 

Moi aussi je suis Barbara de Pierre Notte

De Pierre Notte, nous avons vu, dans ce festival, Les Couteaux dans le dos, une comédie fantastique, interprétée par cinq comédiennes, qui ne nous a pas laissé un souvenir impérissable. Trop de personnages pour qu’ils dépassent la caricature, trop de verbiage. Rien de tel avec Moi aussi je suis Barbara qui fait salle pleine en Avignon depuis plusieurs saisons. Ici les trois femmes de la famille, la mère qui eut sans doute son heure de gloire comme chanteuse (tiens, voilà qui évoque la pièce de Lagarce), la fille qui chante parfois en public (est-ce bien vrai ?) mais se réfugie la plupart du temps dans la cave (en fait sous la table de la cuisine) pour se taillader les bras, et celle qui se prend pour Barbara sont toutes des personnages complexes que nous quittons avec regret à la fin de la représentation.

Cela se passe donc dans la cuisine familiale. La mère, formidable Chantal Trichet, essaye de mettre un peu de bon sens dans sa couvée qui en est bien dépourvue. Il y a encore un fils mutique et qu’on verra peu. Quant au père, il est parti. « Partir », c’est justement ce que veut faire la fille qui se prend pour Barbara, mais il ne s’agit pas simplement pour elle de partir en voyage ou de déménager, contrairement à ce que veut croire la mère. Celle-ci, en tout cas, a fort à faire, elle est, mine de rien (car elle ne ressemble à rien, les cheveux en bataille, dans une blouse de souillon), le personnage principal, même si Pauline Chagne qui interprète Barbara avec une surprenante fidélité (attitudes, propos et chansons) lui dispute évidemment la vedette. Il serait injuste de ne pas mentionner également Barbara (sic) Lamballais, sa sœur dans la pièce, émouvante de bout en bout.

M.E.S. Jean-Charles Mouveaux, accompagnement au piano Clément Walker-Viry.

Avignon 2018 (12) El Attar – Lagarce – IN

Mama

De Ahmed El Attar, on avait vu, en 2015, The Last Supper, une immersion plutôt fascinante dans une famille de la grande bourgeoisie égyptienne, qui valait autant par son caractère ethnographique que pour les quelques éléments d’intrigue qui s’y nouaient. Avec Mama que l’on nous annonce comme le dernier volet d’une trilogie après La Vie est belle ou en attendant mon oncle d’Amérique et The Last Supper, El Attar a voulu, selon ses déclarations et contrairement aux deux pièces précédentes, mettre les femmes au centre de l’action, pour faire ressortir plus clairement une problématique centrale de la famille égyptienne suivant laquelle les femmes opprimées par leurs pères et maris se rattrapent, en quelque sorte, sur leurs fils qu’elles enferment dans un amour possessif, si bien que le fils se rattrapera à son tour sur son épouse et ses propres filles et ainsi de suite…

Dans la pièce, la mater familias se tient assise droite dans un fauteuil du début à la fin (ou presque), recevant son monde sur un canapé ou un autre fauteuil à côté d’elle tandis que se poursuit autour d’elle la valse des domestiques requis pour un oui ou pour un non (une certaine familiarité étant rde mise avec les plus fidèles d’entre eux). Il n’est pas certain que l’autorité des mères sur leurs fils apparaisse aussi clairement dans la pièce que dans les intentions de l’auteur-metteur en scène. Et si la rivalité entre la mater familias et sa belle-fille est bien montrée, on ne saurait dire qu’elle soit vraiment à l’avantage de la première. Cela étant, il se passe suffisamment de choses entre les seize personnages (joués par quatorze comédiens) de cette pièce qui ne dure qu’un peu plus d’une heure pour qu’on ne s’ennuie jamais et la pièce fascine encore et pour la même raison que The Last Supper. Le monde arabe pose en effet suffisamment de questions à tous ceux qui lui sont étrangers pour qu’ils s’intéressent à un témoignage comme celui-ci. Le mélange de frivolité (dans la classe supérieure) et de religiosité en dit long sur la prégnance de l’islam dans la société égyptienne : particulièrement frappante à cet égard la scène où l’on voit la belle fille qui ne pense qu’à courir les magasins et à s’amuser avec ses copines se couvrir d’un chador et faire la prière flanquée de deux domestiques pareillement (re)couvertes.

Temple Independent Theater Company. En arabe surtitré.

Le Pays lointain (un arrangement)

Enfin un Lagarce dans le IN. On aurait pu croire, sans cela, que, ces années-ci du moins, la programmation sautant du très vieux (Sophocle, Sénèque) ou du vieux (Racine…) à l’ultra-contemporain (avec tout de même quelques exceptions vers d’obscurs romantiques allemands (Hölderlin) faisait volontairement l’impasse sur le théâtre moderne à la française, à commencer par ce monument révéré par tant de fans du théâtre qu’est Jean-Luc Lagarce (1957-1995), héros/héraut de la génération « sida ». Son ultime pièce, Le Pays lointain reprend et amplifie Juste la fin du monde (dont on connaît au moins la version filmée – si bien – par Xavier Dolan). C’est donc, au départ, l’histoire de Louis, écrivain homosexuel malade du sida et proche de mourir qui s’est résolu à venir faire ses adieux à sa famille qu’il n’a plus revue depuis des années. Il repartira rapidement sans avoir rien dit ni de son homosexualité (qui reste sous-entendue dans la famille) ni de sa mort prochaine. Le Pays lointain surajoute une deuxième « famille », celle que l’auteur s’est choisie dans la ville où il habite, composée d’un ami de toujours, de ses amants (dont l’un déjà mort mais présent sur le plateau, de même que le père biologique qui n’apparaissait pas dans Juste la fin du monde).

Lagarce n’en est pas encore à être joué dans la Cour d’honneur du palais des Papes ou dans un autre lieu prestigieux comme le cloître des Carmes. Nous n’en sommes pas là ! Ce Lagarce-ci demeure un travail d’école confiné dans le Théâtre Benoït XII qui reçoit traditionnellement ce genre d’exercices. Cela étant, on ne fera pas la fine bouche d’autant que la valeur n’attend pas (nécessairement) le nombre des années. Et c’est le cas ici : les quatorze élèves comédiens (ou pour deux d’entre eux auteurs) de la promotion sortante de l’Ecole du Nord (Lille, ex EPSAD, Ecole professionnelle supérieure d’art dramatique des Hauts-de-France) offrent une prestation tout à fait honorable. Quatorze personnages c’est beaucoup pour une pièce Lagarce. C’est pourquoi il a fallu « l’arranger » (d’où le titre) avec quelques inserts d’autres pièces de l’auteur et des extraits de son journal (présenté par ailleurs dans le OFF). Mais l’ensemble m.e.s par Christophe Rauck, qui dirige à la fois le Théâtre du Nord et l’Ecole du Nord, fait un spectacle qui se tient et emporte aisément les spectateurs. Evidemment la langue si particulière de Lagarce n’y est pas pour rien.

Comme dans De Dingen deux rangées de chaises à cour et à jardin accueillent les comédiens provisoirement désœuvrés. Mais ici, rien de pesant, la scène est éclairée en grand (ce qui est rare de nos jours), en fond de scène un mur sur lequel sont projetés quelques images se transforme si nécessaire pour dessiner la pièce d’une maison. Certes, les comédiens inégalement aguerris ne sortent pas tous avec autant d’aisance le texte pas si facile de Lagarce mais l’on remarque particulièrement « l’abatage » de celui qui interprète Antoine, le frère de Louis.