De quoi le burkini est-il le signe ?

[Cet article sur un sujet controversé n’engage que son auteur.]

« Si fueris Romae, Romano vivito more ;
si fueris alibi, vivito sicut ibi » (*)

On se souviendra de l’été dernier, en France, comme celui de l’attentat au camion sur la Promenade des Anglais à Nice et de l’affaire du burkini qui l’a suivi de peu. On est d’ailleurs en droit de penser que la passion des adversaires de ce vêtement de plage n’a été aussi vive que parce qu’il y avait eu cet attentat d’autant plus effrayant qu’il ne réclamait aucun organisation compliquée, qu’il était à la portée du premier fou (de Dieu) venu. Rien à dire de plus à son propos sinon qu’il confirme la présence constante du danger et conforte la position de tous ceux pour qui les précautions de l’État de droit ne sont plus de saison dans un « pays en guerre ».

Maillot islamiste ou simplement islamique ? Sous cette querelle de mots se cache une interrogation essentielle. Pour les « belles consciences », ce maillot ne peut être qu’islamique, une tenue parfaitement légitime, au même titre que l’abaya ou le hijab, comme il ne peut être qu’entièrement légal et conforme à la conception française de la laïcité d’afficher son appartenance religieuse dans l’espace public. Ces mêmes belles consciences font valoir, à l’inverse, qu’il est illégitime de postuler que  le port de ces tenues témoigne d’une quelconque aliénation ou soumission aux diktats d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un mari. À l’appui de cette thèse, on cite des enquêtes qui révèlent que « dans l’écrasante (?) majorité des cas l’initiative vient des jeunes (?) femmes »[i]. Comme si de telles enquêtes pouvaient prouver quoi que ce soit ! Ce qui est étonnant en effet, c’est plutôt que certaines de ces femmes qui portent une tenue islamique contre leur volonté, uniquement pour faire plaisir ou pour obéir à untel ou unetelle, aient la lucidité et le courage de reconnaître devant un enquêteur qu’elles vivent dans la contradiction. Afin d’éviter toute confusion nous parlerons de tenue « musulmane » à propos des femmes qui s’habillent à la mode islamique sans qu’on puisse préjuger de la signification qu’on doit lui accorder.

Londres 2016

Londres 2016

Nous reviendrons sur ce point mais, auparavant, il faut examiner les raisons pour lesquelles ces tenues importées d’ailleurs peuvent être qualifiées d’« islamistes ». A priori, seule une minorité parmi celles et ceux (puisqu’elles ont leurs équivalents masculins) qui s’habillent à la mode musulmane est constituée en effet d’islamistes authentiques, c’est-à-dire de gens qui propagent leur foi par la force ou par la ruse. Les autres usent simplement de leur liberté de religion. On rappellera ici qu’une société bien ordonnée est basée sur la tolérance réciproque. En théorie du moins car dans la réalité, comme la montré John Rawls, la démocratie libérale ne peut exister que s’il existe un « noyau dur » de règles acceptées par tous les participants de la-dite démocratie, même s’ils les considèrent comme mauvaises. Par exemple, alors que, incorporé dans l’armée de mon pays, j’ai le droit de tuer un soldat de l’armée adverse, de retour chez moi il m’est interdit de tuer un voleur qui veut s’en prendre à ma propriété : bien qu’en désaccord sur le principe, un partisan de l’auto-défense s’abstiendra d’attenter à la vie du voleur s’il est un citoyen respectueux des règles. Rousseau appelait cela la soumission à la volonté générale ; on peut dire aussi plus simplement la dictature de la majorité. Concernant les adeptes de la religion musulmane, cela signifie en particulier qu’ils ne peuvent prétendre à la fois vivre dans une démocratie libérale et sous le régime de la charia.

De fait, les musulmans de France ne demandent pas cela. Ils se contentent d’invoquer le principe de tolérance à l’appui de leurs revendications. Nouvel exemple : selon certains musulmans, ceux qui se manifestent en tant que tels, puisque l’école de la République est l’école de tous, elle se doit de respecter toutes les croyances et offrir des menus hallal à la cantine. Deux réponses diamétralement opposées sont alors possibles de la part des autorités : 1) au nom de la tolérance, on acceptera de différencier les menus suivant les croyances ; 2) au nom du « noyau dur », on rappellera que l’école est le lieu privilégié où se constitue une appartenance commune et que les différences n’y ont pas leur place. Cette ambivalence explique pourquoi une question comme celle des menus hallal fait encore débat.

Revenons aux tenues vestimentaires. Sous le règne de Louis XIV, où l’on n’était pas en démocratie, le principe de la liberté vestimentaire était déjà bien ancré. « Veuillez cacher ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe à Dorine : celle-ci a beau jeu de lui répondre qu’elle s’habille comme elle veut et qu’il n’a qu’à regarder ailleurs. Le contenu de cette liberté, cependant, est variable selon les lieux et les époques. Aussi tard qu’après la deuxième guerre mondiale, une femme (catholique ou non) ne serait pas entrée dans une église tête nue ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans l’Antiquité les dames grecques ne se montraient pas en public sans se couvrir la tête, contrairement à leurs esclaves, etc. À ce propos, il serait erroné de croire que l’histoire de la mode, en Europe, soit celle d’une tolérance grandissante vis-à-vis de la nudité : après la Renaissance et les siècles suivants, au cours desquels les dames pouvaient montrer généreusement leur gorge, un retour du puritanisme, en particulier sous la IIIe République, les a contraintes à dissimuler entièrement leur corps sous des étoffes, sombres le plus souvent, comme nous l’enseignent les tableaux et les cartes postales de cette époque[ii]. Aujourd’hui les affiches, les maillots minimalistes sur les plages inclinent à penser que la nudité n’est plus vraiment un tabou.

Dans cette conjoncture, le spectacle de femmes de plus en plus nombreuses en tenues musulmanes ne peut que choquer dans un pays qui par ailleurs n’a pas de tradition multiculturelle et qui se montre prompt à se raidir en présence des manifestations d’autres cultures qu’il interprète comme « ostentatoires ». Mais le sont-elles vraiment ? La question ne se confond pas avec celle de la liberté de choix. Qu’elle soit libre ou non, en effet, la démarche n’est pas du tout la même selon qu’il s’agit d’un comportement avant tout culturel ou d’une posture revendicative. Dans le premier cas, elle s’explique par le conformisme social, la crainte de provoquer la concupiscence des hommes, un souci d’humilité, etc. Dans le second cas, elle correspond à une volonté que l’on peut dire politique d’affirmer la présence de l’islam dans un pays jugé hostile.

Afghanistan hier et aujourd'hui

Afghanistan hier et aujourd’hui

La réponse à cette question dépend évidemment de l’environnement dans lequel se situe celle qui s’habille ainsi. Il existe désormais des quartiers entiers à la périphérie de nombreuses villes où les femmes vêtues à la mode musulmane sont majoritaires ou quasi-majoritaires.  On ne saurait dire, alors, qu’elles provoquent ; elles sont au contraire dans une attitude de soumission à la norme de leur quartier. C’est en réalité lorsque des femmes ainsi vêtues se déplacent en dehors de ces quartiers qu’elles choquent et que se pose la question de savoir si elles le font volontairement ou pas. Il est vraisemblable qu’il s’agisse alors d’une démarche volontaire. Sorti(e) de son quartier, chacun(e) retrouve sa liberté et peut dès lors se changer pour s’habiller à l’occidentale. Quand on voit déambuler un groupe de trois ou quatre jeunes filles dont une seule est voilée, il serait bien improbable qu’elle ne le fasse pas volontairement et dans un but de démonstration. Alors que ses camarades passeront le plus souvent inaperçues, elle est en effet la seule qui se fera immanquablement remarquer : par un retournement ironique, le vêtement censé être une marque de discrétion devient au contraire le plus ostentatoire.

Cela nous ramène à l’interrogation initiale. Un acte volontaire n’est pas nécessairement un acte libre. En d’autres termes, ce n’est pas parce que certaines femmes (souvent jeunes) affichent leur appartenance à l’islam qu’elles ont choisi librement leur religion. Nul besoin de recourir à une démonstration pesante : une conversion isolée à une pratique religieuse intégriste peut éventuellement être un acte réfléchi et « libre » (on n’entrera pas ici dans le débat philosophique sur l’existence de la liberté) ; lorsqu’il s’agit d’un phénomène sociologique qui s’explique aussi bien au niveau mondial par la recrudescence d’un islam combattant qu’au niveau national avec la multiplication des mosquées où sévissent des prédicateurs exaltés, il est impossible de parler d’un acte libre. De même s’interdirait-on de penser qu’à l’époque du catholicisme triomphant, la majorité des jeunes gens et filles qui entraient dans des séminaires ou des monastères le faisaient en toute liberté…

Une telle réponse apporte évidemment de l’eau au moulin de ceux qui sont partisans de réprimer toute manifestation publique de l’islam et voient dans la tenue islamique le symbole d’une certaine aliénation de celle (ou celui) qui la porte. Plus généralement, ils entendent persuader les musulmans que leur religion, dans ses formes les plus voyantes, est incompatible avec les règles du savoir-vivre dans la démocratie à la française ; ce qui revient à assimiler l’islam intégriste à une dérive sectaire. C’est ainsi qu’on a décidé d’expulser les imams étrangers qui colportent un islam obscurantiste et vindicatif.

Le Conseil d’État a tranché quant à lui en faveur du burkini sur la base d’une définition restrictive du trouble à l’ordre public. La position opposée apparaît pourtant légitime si l’on se demande de quoi le burkini ou les tenues musulmanes en général sont le signe. Il n’est pas abusif en effet de considérer que leur prolifération récente traduit un retour nauséabond du religieux, l’invasion d’un islamisme combattant qui entretient chez ses adeptes le refus d’accepter les règles au fondement de notre démocratie.

Septembre 2016

(*) « Si tu es à Rome, vis comme les Romains ; si tu es ailleurs, vis comme on y vit » (attribué à saint Ambroise).

[i] Farhad Khoroskhavar, sociologue à l’École des Hautes Études (Le Monde, 9 septembre 2016), qui ne cite aucun chiffre.

[ii] La loi de 1905 apparaît à cet égard comme la réaction à une contrainte religieuse excessive.

 

Par Michel Herland, , publié le 22/09/2016 | Comments (0)
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« 2084 » de Boualem Sansal : le 21ème siècle sera religieux

2084Ce nouveau roman de Boualem Sansal, auteur d’une dizaine d’ouvrages publiés chez Gallimard, se situe dans un avenir postérieur au Choc des civilisations prédit par Samuel Huntigton (1996). Ce dernier auteur, on le sait, a été violemment attaqué au nom d’une conception politiquement correcte des rapports entre les nations qui refuse de juger pertinentes les différences culturelles ou – horresco referens – civilisationnelles. B. Salam n’a pas ces précautions : son livre, sous-titré « La fin du monde », décrit une dictature religieuse qui s’étend a priori sur toute la surface de la terre (la question d’une éventuelle frontière est posée mais non résolue). Comme 1984 d’Orwell (1949), 2084 est une dystopie. L’influence est évidente et d’ailleurs revendiquée. Il est même précisé que l’Etat qui a conquis la planète, « l’Abistan », a remporté une guerre victorieuse contre l’Oceania, la patrie de Big Brother, et qu’il en a repris les trois mottos en forme d’oxymore : « La Guerre c’est la paix / La liberté c’est l’esclavage / L’ignorance c’est la force ». De même, la langue de l’Abistan, « l’abilang », a-t-elle été, comme la novlangue, volontairement appauvrie, réduite à des mots d’une ou deux syllabes au plus, « ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d’accéder par ce chemin à des univers supérieurs.»

Sansal a-t-il lu Cabet ? Son monde imaginaire recèle en tout cas un point commun avec celui du Voyage en Icarie (1840) : chaque habitant est vêtu d’un uniforme qui diffère suivant le sexe et la profession. Cependant, à la différence d’Icarie, lieu d’une utopie heureuse où chacun possède quatre vêtements différents (pour le travail, la chambre, le salon et les fêtes), les malheureux citoyens de l’Abistan ne possèdent qu’un unique « burni » et les femmes un « burni qab », couvrant « jusqu’à la plante des pieds, [renforcé] par un système de bandage qui [comprime] les parties charnues et protubérantes, [enfin complété] par une capuche à œillères incorporées qui [enserre] fortement la tête ». « Dans le principe de la soumission, il y [a], sous-jacent, le principe de l’uniformité et du marquage » (p. 164-165).

L’innovation principale de 2084, en phase avec notre réalité contemporaine, comme 1984 l’était avec celle d’Orwell, réside dans le caractère religieux de la nouvelle dictature. Le livre contient de très nombreuses pages analysant les moyens mobilisés pour soumettre toute la population à une foi aveugle. « La foi vient à qui s’agenouille », écrit Philippe Forest à propos d’Aragon et du marxisme dans la biographie qu’il vient de consacrer à cet auteur. Le même cite encore Pascal : « La volonté est un des principaux organes de la créance » (fragment 539/458), c’est-à-dire de la croyance, ce par quoi le mathématicien-moraliste entendait en réalité que l’intérêt est un guide puissant de nos convictions.

Serguei - Le Monde 13-10-2015

Serguei – Le Monde 13-10-2015

Tout cela est expliqué avec un grand luxe de détail dans 2084. C’est d’ailleurs le défaut de ce livre où la part didactique et descriptive paraît hypertrophiée par rapport à celle qui devrait être laissée au roman proprement dit. N’empêche que ces développements d’ordre théologique sont souvent éclairants. Par exemple, la foi n’est pas essentielle pour maintenir une théocratie : « Ne cherchez pas à croire, vous risquez de vous égarer dans une autre croyance, interdisez-vous seulement de douter » (p. 46). Ou encore ceci sur la façon dont  chacun, pris dans un système totalitaire, peut néanmoins se leurrer : « La soumission est infiniment plus délicieuse lorsqu’on se reconnaît la possibilité de se libérer, mais c’est aussi pour cette raison que la mutinerie est impossible, il y a trop à perdre, la vie et le ciel, et rien à gagner, la liberté dans le désert ou dans la tombe est une autre prison » (p. 51). Une autre remarque dévastatrice pourrait s’appliquer non seulement au « Gkabul », à la fois la religion de l’Abistan et son livre saint, mais à toutes les religions : « Le Gkabul était la réponse parfaite. A l’absolue inutilité du monde ne pouvait répondre que l’absolue et réconfortante soumission des êtres au néant » (p. 247). La filiation avec l’islam – jamais nommé pourtant – est, elle aussi, évidente : Le Gkabul est le produit « du dérèglement ancien d’une religion qui jadis avait pu faire les honneurs et les bonheurs de maintes grandes tribus des déserts et des plaines, dont les ressorts et les pignons avaient été cassés par l’usage violent et discordant qui en avait été fait au cours des siècles, aggravé par l’absence de réparateurs compétents et de guides attentifs » (p. 251).

On reconnaît aisément dans les mœurs des adeptes de la nouvelle religion des pratiques calquées sur ce que nous savons des contrées soumises à Daech : « Le grand Mockbi de la Grande Mockba de Qodsabab inaugura le saint carnage sous l’œil concupiscent des caméras en égorgeant de sa main un sinistre bandit, hirsute et dépenaillé, trouvé dans un asile de fortune. Le misérable avait la peau dure, le frêle vieillard dut s’y prendre à dix fois avant d’atteindre la trachée » (p. 124).

2084 vient à son heure. L’anticipation est un bon moyen de mettre le doigt sur des faits saillants du présent. Il n’est pas mauvais de rappeler à l’opinion, sous les dehors d’un futur hypothétique, que notre époque est marquée par la présence d’une religion expansionniste, laquelle, dans certaines de ses manifestations, se montre autant violente que rétrograde. On peut néanmoins regretter, comme déjà noté, que, dans sa volonté de démonstration, Boualem Sansal n’ait pas accordé davantage d’importance à l’intrigue romanesque. Ati, son héros, n’a guère d’épaisseur, pas plus que ses comparses. Ses doutes demeurent d’ordre intellectuel, il ne se révolte pas, il a un ami mais pas d’amour, et les circonstances à l’issue desquelles il se retrouvera associé au cercle du pouvoir manquent de vraisemblance.

Boualem Sansal, 2084 – La fin du monde, Paris, Gallimard, 274 p., 19,50 €.

 

Par Michel Herland, , publié le 13/10/2015 | Comments (0)
Dans: Langues, Livres, Maghrebs | Format: , , , , ,

Les fous d’Allah et les trafiquants de drogue

Les événements tragiques du mois de janvier 2015 ont provoqué chez quelques intellectuels classés à gauche une réaction paradoxale, que l’on peut identifier au communautarisme le plus extrême : l’État ne devrait pas seulement une forme de respect minimale aux cultures minoritaires, y compris les religions (ce qui est conforme au consensus national), il deviendrait comptable de la survie culturelle de chaque communauté. Qui plus est, nous serions, nous les Occidentaux, et les Français en particulier, collectivement responsables de ces événements et l’islam n’aurait rien à y voir.

Il suffit pourtant de réfléchir un tout petit peu pour comprendre que si les politiques suivies en  France sont, pour partie au moins, à l’origine, d’un certain nombre des difficultés que rencontrent beaucoup de membres de la minorité musulmane, ces politiques ne sont pas responsables du djihad ici ou ailleurs. D’une part parce que la montée de l’intégrisme musulman est un phénomène global. D’autre part parce que, en France même, les ratés de l’assimilation ne se sont pas tous rangés sous la bannière d’un islam revanchard et cruel. Seuls l’ont fait des individus psychiquement fragiles, accessibles à un discours aberrant. Les autres s’en tirent d’une manière autrement rationnelle. Appâtés comme nous tous par les délices de la société de consommation, ils se sont mis en quête de moyens pour assouvir leurs besoins et sont tout de suite tombés sur le commerce des produits illicites comme étant le plus facile. Une économie parallèle s’est développée, qui arrange tout le monde, ou presque (et c’est pourquoi – quelles que soient les rodomontades ministérielles – elle ne risque pas d’être démantelée dans un avenir prévisible).

Face aux revendications constantes des musulmans (il s’agit évidemment de ceux qui se font entendre, non des tièdes qui ne gênent personne), la République Française – pour autant qu’elle existe encore en dehors des discours creux des politiciens – doit affirmer franchement sa position. La Grande-Bretagne, avec ses quartiers patrouillés par des milices intégristes, peut nous servir de contre-exemple. Dans une démocratie libérale, la menace islamiste ne se résume pas aux attentats, ses valeurs fondatrices sont menacées, à savoir, selon Michel Waltzer dans une chronique récente : « la liberté individuelle, la démocratie, l’égalité des sexes, le pluralisme religieux » (Le Monde du 8 mai 2015).

burqa

La solution de Waltzer (qui défend un multiculturalisme modéré) consisterait à « collaborer avec les musulmans, pratiquants et non pratiquants, qui combattent le fondamentalisme, et à leur apporter le soutien qu’ils demandent ». Il recommande donc, de facto, de céder davantage aux demandes communautaristes. Comment n’a-t-il pas perçu que sa proposition, si elle était suivie, ne ferait que conforter ceux qu’il appelle les « fanatiques » dans leur entreprise de conquête ?

Une République laïque se doit d’identifier les croyances incompatibles avec elle. Tant que les musulmans de stricte obédience considèreront que le Coran est la retranscription authentique de la parole divine, il y aura des fous furieux qui prendront au pied de la lettre les versets criminogènes. Exemple : « Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits » (Sourate 47, verset 4 ; voir également 4, 86 ; 9, 5 ; 48, 16). Laissons de côté la religion juive – qui a sa part de violence mais qui pèse de moins en moins en France – et considérons par contraste la religion chrétienne centrée autour de la figure d’un dieu sauveur. On n’oublie pas les atrocités commises par leurs ancêtres mais force est de reconnaître qu’il n’y a rien de plus inoffensif que les chrétiens d’aujourd’hui, qui prônent l’amour du prochain[i]. Selon les Évangiles, la religion est subordonnée à l’État (« rendez à César ce qui est à César », Mathieu 22, 21) et toute violence est bannie, même pour se défendre (« si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre », Mathieu 5, 39). Il faudrait se ranger parmi les « laïcards » les plus enragés pour vouloir anéantir une doctrine aussi lénifiante ! L’islam, c’est une autre affaire. La République laïque est en droit d’exiger que le Coran et les hadiths soient expurgés de tout contenu susceptible de servir d’alibis à des dérives criminelles et plus généralement aux atteintes aux droits humains. On pense d’abord aux femmes dont l’infériorité est consacrée dans le Coran. Voir en particulier le verset 4, 38 : « Les hommes sont supérieurs aux femmes en raison des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci » (également 2, 223 et 43, 18), ce qui se traduit par un ensemble de règles moyenâgeuses concernant par exemple la polygamie, la répudiation ou l’adultère[ii], des règles contraires à notre code civil et qui devraient être clairement abolies par les autorités représentatives de la religion musulmane en France.

Il ne serait pas nécessaire de passer par un tel aggiornamento officiel si les musulmans de France étaient tous sur une ligne modérée, moderne, compatible avec notre « libéralisme politique »[iii]. Il n’en est rien. On assiste au contraire à une régression : la transformation, au cours de la dernière décennie, des quartiers à majorité (ou forte minorité) musulmane se constate à l’œil nu dans les barbes des hommes, les habits masculins et féminins.

Ne confondons pas ces manifestations de plus en plus visibles de l’intégrisme musulman et les difficultés des banlieues. Les premières ont une cause exogène (l’islamisme est un phénomène qui a sa source ailleurs et se développe chez nous par contagion) alors que les secondes ont une cause endogène (le chômage de masse, la crise de l’école, etc.). Elles appellent des réponses politiques distinctes. Contrairement à ce que veulent nous faire croire certains esprits généreux mais naïfs, il ne suffira pas de résoudre les problèmes sociaux des banlieues pour éradiquer du même coup le cancer de l’intégrisme islamiste.

 

[i] Évangile de Jean (15, 12). Jésus a retenu ce précepte déjà dans l’Ancien Testament (Lévitique, 19,18).

[ii] Voir l’ensemble des sourates 4 et 24.

[iii] Théorisé par John Rawls : la démocratie libérale admet que ses citoyens adhèrent des conceptions divergentes du Bien, à condition qu’ils se retrouvent tous sur certaines valeurs qui sont grosso modo celles des droits de l’homme (Libéralisme politique, PUF, 1993).