Christianisme et islam – (I) Du martyre

Pour répondre aux dérives guerrières de l’islamisme radical, on a parfois suggéré la réunion d’une sorte de consistoire musulman de France qui expurgerait les textes sacrés de l’islam des passages prônant des pratiques incompatibles avec la morale laïque et républicaine. Cette proposition que nous avons nous-même défendue[i] ne se heurte-t-elle pas non seulement au constat suivant lequel la Bible renferme d’innombrables versets absolument contraires à ladite morale, mais encore au fait que la liturgie de l’Église catholique, aujourd’hui, reprend quelques-uns d’entre eux dans les lectures qu’elle adresse aux fidèles lors des messes ? Considérons donc deux exemples pris presque au hasard dans la liturgie des premiers jours de novembre et mettons-le en rapport avec le Coran. Dans ce premier billet sera examinée la question du martyre. Le suivant concernera la tromperie.

bibleouverte

Dimanche 6 novembre 2016 – 32ème dimanche du « temps ordinaire »

Lecture du Deuxième livre des Martyrs d’Israël
En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coup de fouets et de nerfs de bœufs, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara : « Que cherches-tu à savoir de nous ? Nous sommes prêts à mourir plutôt que transgresser les lois de nos pères. » Le deuxième frère lui dit, au moment de rendre le dernier soupir : « Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente, mais puisque nous mourrons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Après cela, le troisième fut mis à la torture. Il tendit la langue aussitôt qu’on lui ordonna et il présenta ses mains avec intrépidité, en déclarant avec noblesse : « C’est du ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver. » Le roi et sa suite furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme qui comptait pour rien les souffrances. Lorsque celui-ci fut mort, le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices. Sur le point d’expirer, il parla ainsi : « Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie. 

Ce texte est une version expurgée et tronquée du récit dont l’intégralité constitue le chapitre 7 du Deuxième livre des Maccabées dans la Bible de Jérusalem. Il fait l’impasse sur les détails des supplices des quatre premiers frères (couper la langue de la victime, enlever la peau de sa tête, lui couper les extrémités et finalement la passer à la poêle), omet la mise à mort des trois derniers et particulièrement le rôle de la mère, laquelle a exhorté successivement chacun de ses fils à mourir « en vertu des espérances qu’elle plaçait dans le Seigneur ». Néanmoins, le texte tel que retenu par l’Église catholique est suffisamment violent pour mériter quelques explications. Le moins qu’on puisse dire à cet égard est que le commentaire officiel inséré dans le livret liturgique mensuel Prions en Église à la date du 6 novembre esquive la difficulté. Sans évoquer nommément la lecture du Livre des Martyrs, il se réfère à Teilhard de Chardin et à saint Paul pour tirer la leçon suivante : « Sans se dérober à la mort lorsqu’elle se présente, le chrétien est bien invité à choisir la vie à chaque instant » (op. cit., p. 47-48).

Le texte, pourtant, invitait à expliciter la position de l’Église à l’égard du martyre, ce d’autant que l’actualité présente des exemples récurrents de terroristes qui sacrifient leur vie dans des attentats au nom d’Allah. La situation décrite dans le Deuxième livre des Maccabées est bien sûr tout-à-fait différente de celle de ces assassins : les sept frères n’attaquent personne ; ils n’acceptent la mort que pour eux-mêmes. Il n’empêche que le catholique pratiquant qui écoute aujourd’hui cette lecture risque fort d’être choqué par des comportements relevant d’un fanatisme d’un autre âge. Même s’il ne saurait être directement concerné puisque son Église n’interdit pas la viande de porc, il est en droit de se demander, mutatis mutandis, si elle attend de lui qu’il s’offre en holocauste au cas où, par exemple, des islamistes le forceraient à profaner l’hostie ou à nier la divinité du Christ.

En l’absence de réponse dans le sermon de son curé, il peut consulter les textes officiels et les théologiens. Les conclusions du concile du Vatican II contiennent un paragraphe 104 intitulé « Les martyrs et les saints » :

En outre, l’Église a introduit dans le cycle annuel la mémoire des martyrs et des autres saints qui, élevés à la perfection par la grâce multiforme de Dieu et ayant déjà obtenu possession du salut éternel, chantent à Dieu dans le ciel une louange parfaite et intercèdent pour nous. Dans les anniversaires des saints, l’Église proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui, et elle propose aux fidèles leurs exemples qui les attirent tous au Père par le Christ, et par leurs mérites elle obtient les bienfaits de Dieu.[ii]

Le martyre reçoit par ailleurs une définition précise : l’acceptation volontaire de la mort pour la foi au Christ ou pour tout autre acte de vertu rapporté à Dieu  (Dictionnaire de Théologie Catholique, col. 226).

Il est clair que l’Église, de nos jours, continue à donner les martyrs en exemple à ses fidèles. On peut néanmoins ajouter qu’elle ne leur impose pas de sacrifier leur vie. Les Évangiles offrent même un contre-exemple fameux en la personne de l’apôtre Pierre qui a pu renier Jésus par trois fois sans que cela l’empêche d’accéder à la sainteté ni même de devenir le premier chef de l’Église chrétienne.

Le 23 mai 1996, un communiqué du GIA (Groupe Islamiste Armé) revendiquait l’assassinat des sept moines cisterciens de Notre Dame de l’Atlas de Tibbhirine[iii]. Les frères se savaient menacés et l’abbé général de l’ordre, Don Bernardo Olivera les avait avertis : « L’ordre a plus besoin de moines que de martyrs. Donc vous devez tout faire pour éviter une fin dramatique qui ne servirait personne ». Le chef de la communauté de Tibbhirine, Christian de Chergé, n’était pas foncièrement en désaccord. Plus exactement, il était conscient du fait que son assassinat éventuel et celui de ses frères pourrait être exploité contre les Algériens, des musulmans qu’il n’était pas venu convertir, des croyants d’une autre foi qu’il jugeait proche de la sienne puisque vouée au même dieu. « Je ne saurais souhaiter une telle mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre…». Pourtant les moines de Tibbhyrine décidèrent de ne pas abandonner leur monastère !

Certes, Christian de Chergé et les autres frères avaient voué leur vie à leur communauté et à l’Algérie[iv]. Cependant, en demeurant sur place en toute connaissance du danger, n’ont-ils pas fait preuve d’une obstination qui s’apparente plus à de l’orgueil qu’à un acte de piété ? Or l’Église est claire à cet égard : « Il n’est pas permis de provoquer le persécuteur » (Thomas d’Aquin).

Dans son « chapitre » du 7 novembre 1995, Christian de Chergé abordait directement cette question :

On ne saurait sans fauter, dit-il, mettre son prochain en situation immédiate de tuer en le bravant directement sur le terrain où il se situe, où son aveuglement du moment l’enferme. Pour autant il n’est pas dit qu’il faille déserter ce terrain. D’ailleurs dans la plupart des cas, la chose n’est pas possible. Sauf à courir le risque d’être infidèle à ce qu’on croit, à ce qu’on est, à ce qu’on a voué, à l’urgence de la charité. 

Cette bravade à laquelle il fait allusion, c’est bien la provocation condamnée par l’Église. On voit combien l’abbé de Tibbhirine a du mal à justifier l’obstination des moines qui se savaient menacés. De fait, pour les ranger parmi ses martyrs, la théologie catholique doit introduire, à côté du martyre infligé par des persécuteurs, sans échappatoire possible autre que le reniement de sa foi, la notion de « martyre d’amour ». Ce don total de soi dont le Christ fut un exemple éclatant, Christian de Chergé l’évoquait en ces termes dans son homélie du Jeudi Saint, en 1995, un peu plus d’un an avant son exécution :

Martyre d’amour, de l’amour pour l’homme, pour tous les hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en animal de boucherie.

Le Christ s’est immolé pour le salut des hommes. Les Évangiles qui relatent la comparution de Jésus devant le Sanhédrin puis le jugement de Ponce-Pilate, ne peuvent pas en effet être compris comme une suite d’événements malheureux (commençant avec la trahison de Judas) ayant conduit à la condamnation à mort de Jésus et à sa crucifixion. Sans être obligé de suivre jusqu’au bout la thèse d’Aldo Schiavone[v] selon qui la Passion n’aurait pas été possible sans connivence entre Pilate et Jésus, il est certain que Jésus, pour sa part, a voulu sa Passion et que la parole du cantique, « Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne », est bien conforme à la vérité (théologique).

La foi comme la pratique des catholiques (le culte rendu aux saints) accordent donc une place essentielle au martyre, à côté de quoi l’islam paraît bien plus réservé, du moins en première analyse.

°                            °

°

le-coranExtrait du Coran, sourate XLVII, « Muhammad », versets 5 à 7[vi]
… Si Dieu voulait, il triompherait lui-même [des infidèles] ; mais il vous fait combattre pour vous éprouver les uns par les autres. Ceux qui auront succombé dans le chemin de Dieu, Dieu ne fera point périr leurs œuvres. Il les dirigera et rendra leurs cœurs droits. Il les introduira dans le paradis dont il leur a parlé.

Ce texte ne fait pas référence au martyre à proprement parler. Il n’y a pas d’acquiescement à la mort au sens strict. Le texte se situe dans une perspective guerrière, celle des croisades contre les infidèles. Or, sauf si l’on est désespéré, on ne fait pas la guerre pour mourir mais pour vaincre. La mort est un risque accepté, certes, mais elle n’est qu’un risque.

La définition musulmane du martyre, au demeurant, est très éloignée de la conception courante. Le « martyre » (« shahid » – littéralement « témoin »[vii]) est une catégorie hétéroclite qui recouvre selon certains hadiths les cinq cas suivants : outre la mort au combat contre les infidèles, la mort par noyade, par suite d’une maladie du ventre, de la peste ou de l’ensevelissement sous des décombres (!)[viii]

Par ailleurs, le Coran est très clair sur le reniement. Loin d’encourager au martyre le croyant interpellé sur sa foi, il affirme que le reniement sous la contrainte n’est pas un péché.

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset109[ix]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui –
 excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Que dire alors des djihadistes qui se font sauter avec une ceinture d’explosifs autour de la poitrine ? Ceux-là ont dit clairement oui à la mort et sont d’authentiques martyrs, mais sont-ils des musulmans authentiques ? En d’autres termes, dans quelle mesure l’islam autorise-t-il le suicide au nom de la foi, le recommande-t-il, le valorise-t-il ? A priori, le suicide quel qu’il soit fait l’objet d’une condamnation sans appel en droit musulman. Il y a néanmoins des accommodements possibles. Ainsi Peter Heine, professeur à l’université Humboldt de Berlin, spécialiste de l’islam non arabe, rapporte-t-il la fatwa rendue par un certain Yousouf al-Qaradawi, juriste réputé, interrogé par la direction du Hamas palestinien à propos des attentats-suicides : il les déclara licites, par exception, dans les terres d’islam occupées par des forces étrangères, comme Israël et la Palestine[x]. De là à ce que certains islamistes justifient les attentats-suicides où qu’ils se produisent, il n’y a évidemment qu’un pas.

°                            °

°

Les religions du Livre ont vu le jour en des temps de guerres incessantes, quand la perspective d’une mort violente faisait partie de la vie de chacun. Elle était acceptée comme une fatalité par les uns, comme un acte héroïque par les autres, parmi lesquels se recrutaient les martyrs. De nos jours, pour la plupart des occidentaux, la seule mort violent envisageable est celle qui proviendrait d’un accident de la route. Mais même en Occident où les religions ont perdu de leur influence et où l’héroïsme n’est guère valorisé, il reste des catholiques qui sont prêts à sacrifier leur vie au nom du Christ. À contre-courant des mœurs qui dominent notre société, ils sont évidemment très peu nombreux. Et surtout, les martyrs chrétiens ne font de mal qu’à eux-mêmes. Au Moyen-Orient où la modernité n’a guère eu le temps de s’installer, le retour en arrière vers un état d’esprit moyenâgeux empreint de religiosité a été aussi irrésistible que brutal. Les volontaires pour mourir « sur le chemin d’Allah » se sont multipliés, persuadés de gagner ainsi le paradis pour eux et pour leurs proches.

Il est vrai que les descriptions du paradis dans le Coran, sont faites pour séduire des esprits crédules.

Extrait du Coran, sourate LVI, « L’événement », versets10 à 25
Ceux qui ont pris le pas en ce monde dans la foi… seront les plus rapprochés de Dieu. Ils habiteront le jardin des délices… se reposant sur des sièges ornés d’or et de pierreries, accoudés à leur aise et se regardant face à face. Ils seront servis par des enfants doués d’une jeunesse éternelle, qui leur présenteront des gobelets, des aiguières et des coupes, remplis de vins exquis. Sa vapeur ne leur montera pas à la tête et n’obscurcira pas leur raison. Ils auront à souhait les fruits qu’ils désireront, et la chair des oiseaux les plus rares. Près deux seront les houris aux beaux yeux noirs, pareilles aux perles dans leur nacre. Telle sera la récompense de leurs œuvres. Ils n’y entendront ni discours frivoles ni paroles criminelles. On n’y entendra que les paroles : Paix, paix.

Qui plus est, l’accès au paradis est réputé immédiat pour les martyrs.

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets163 et 165
Ne croyez pas que ceux qui ont succombé dans le sentier de Dieu soient morts : ils vivent près de Dieu, et reçoivent de lui leur nourriture… Ils se réjouissent en raison des bienfaits de Dieu et de sa générosité, de ce qu’il ne laisse point périr la récompense des fidèles.[xi]

L’idée suivant laquelle un martyr, en se sacrifiant, peut sauver avec lui ses proches fait partie de la tradition musulmane : « Le martyr sera en droit d’intercéder pour soixante-dix personnes de sa maison. » On peut voir dans ce hadith une réminiscence du christianisme qui professe non seulement que le Christ s’est immolé pour le salut des hommes mais encore que les saints et les martyrs ont la capacité d’intercéder en faveur des croyants. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, le hadith précédent constitue pour des islamistes belliqueux une incitation supplémentaire au martyre.

« Si vis pacem, para bellum ! » Tel doit être à peu près le raisonnement de ces djihadistes : nous voulons la paix et les délices du paradis (pour nous-mêmes et ceux qui nous sont chers) ; le martyre est sans nul doute un excellent moyen de prendre le pas en ce monde dans la foi et de se distinguer aux yeux d’Allah puisque celui-ci, par l’intermédiaire du Prophète, a prôné la guerre contre les infidèles ; mourrons donc pour Allah en entraînant le plus grand nombre de mécréants dans la tombe.

La différence entre le christianisme et l’islam concernant le martyre est donc considérable sur ce point. Certes, dans les deux religions les martyrs peuvent être considérés – en stricte raison – comme des fanatiques persuadés que la mort volontaire leur apportera le salut éternel. Néanmoins chez les chrétiens il n’est pas question d’entraîner quiconque avec soi dans la mort. Ou en tout cas il n’en est plus question, car au temps des croisades il n’y avait pas de différence entre les soldats du pape et ceux du Prophète : dans les deux camps, on était prêt à mourir en massacrant le maximum d’infidèles et gagner ainsi son paradis. Mais nous ne sommes plus au temps du roi saint Louis. Aujourd’hui le catholicisme qui érige en vertu cardinale l’amour du prochain, fût-il l’ennemi comme chez les moines de Tibbhirine, cette religion qui proscrit toute violence contre un humain quel qu’il soit, apparaît aux antipodes d’un islam dont certains imams ou émirs continuent à prêcher la guerre contre les mécréants (ce qu’on nomme le « petit djihad »), quand ils n’excitent pas leurs fidèles d’obédiences différentes à s’entre-tuer. Certes, il serait absurde de prendre tous les musulmans comme des assassins en puissance. Il demeure que les horreurs proclamées dans les églises – comme la lecture tirée du Livre des Maccabées citée plus haut – n’invitent personne au meurtre, contrairement au Coran censément dicté par Dieu lui-même à Mahomet.

À partir de l’exemple du martyre, une conclusion s’impose donc : s’il n’y a pas lieu de demander aux catholiques de revoir leurs textes sacrés, cela s’impose bien pour les musulmans.

 

 

 

 

 

[i]http://mondesfr.wpengine.com/espaces/frances/les-fous-dallah-et-les-trafiquants-de-drogue/

[ii]À compléter par cette citation: « La cause de leur martyre, ç’a été le mépris des idoles ; le fruit de leurs souffrances et de leur martyre, ç’a été la conversion des peuples ; et enfin ce qui en fait la perfection, c’est qu’ils ne se sont pas épargnés eux-mêmes, et qu’ils ont signalé leur fidélité par l’effusion de leur sang » (Bossuet, Panégyrique de saint Victor).

[iii] Concernant l’affaire de Tibbhirine et son interprétation théologique, nous nous basons sur Christian Salenson, « Le ‘martyre’ selon Christian de Chergé : contribution à une théologie du martyre », Spiritus, mars 2006.

[iv] « Les moines cisterciens prononcent un vœu de stabilité qui les lie dans la durée à leur communauté d’élection. Ce vœu prit une dimension nouvelle comprenant la fidélité à un peuple, à des voisins, des connaissances, des amis musulmans, à l’Eglise d’Algérie » (Salenson, op. cit).

[v] Dans son livre Ponce Pilate, Fayard, 2016.

[vi] Sauf indication contraire, nous citons le Coran dans la traduction de Kasimirski (1840) qui se distingue par sa qualité littéraire.

[vii] De même martyr, en français, vient du grec μάρτυρος (márturos) qui signifie « témoin.

[viii] Hadith de Hurayra rapporté par al-Boukhari.

[ix] Nous abandonnons ici la traduction de Kamisirski évidemment fautive.

[x] Peter Heine, http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-esprit/20160504.OBS9872/l-islam-incite-t-il-au-martyre-et-aux-attentats-suicides.html

[xi] Également dans la sourate de la Génisse : « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas » (II, 149).

De quoi le burkini est-il le signe ?

[Cet article sur un sujet controversé n’engage que son auteur.]

« Si fueris Romae, Romano vivito more ;
si fueris alibi, vivito sicut ibi » (*)

On se souviendra de l’été dernier, en France, comme celui de l’attentat au camion sur la Promenade des Anglais à Nice et de l’affaire du burkini qui l’a suivi de peu. On est d’ailleurs en droit de penser que la passion des adversaires de ce vêtement de plage n’a été aussi vive que parce qu’il y avait eu cet attentat d’autant plus effrayant qu’il ne réclamait aucun organisation compliquée, qu’il était à la portée du premier fou (de Dieu) venu. Rien à dire de plus à son propos sinon qu’il confirme la présence constante du danger et conforte la position de tous ceux pour qui les précautions de l’État de droit ne sont plus de saison dans un « pays en guerre ».

Maillot islamiste ou simplement islamique ? Sous cette querelle de mots se cache une interrogation essentielle. Pour les « belles consciences », ce maillot ne peut être qu’islamique, une tenue parfaitement légitime, au même titre que l’abaya ou le hijab, comme il ne peut être qu’entièrement légal et conforme à la conception française de la laïcité d’afficher son appartenance religieuse dans l’espace public. Ces mêmes belles consciences font valoir, à l’inverse, qu’il est illégitime de postuler que  le port de ces tenues témoigne d’une quelconque aliénation ou soumission aux diktats d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un mari. À l’appui de cette thèse, on cite des enquêtes qui révèlent que « dans l’écrasante (?) majorité des cas l’initiative vient des jeunes (?) femmes »[i]. Comme si de telles enquêtes pouvaient prouver quoi que ce soit ! Ce qui est étonnant en effet, c’est plutôt que certaines de ces femmes qui portent une tenue islamique contre leur volonté, uniquement pour faire plaisir ou pour obéir à untel ou unetelle, aient la lucidité et le courage de reconnaître devant un enquêteur qu’elles vivent dans la contradiction. Afin d’éviter toute confusion nous parlerons de tenue « musulmane » à propos des femmes qui s’habillent à la mode islamique sans qu’on puisse préjuger de la signification qu’on doit lui accorder.

Londres 2016

Londres 2016

Nous reviendrons sur ce point mais, auparavant, il faut examiner les raisons pour lesquelles ces tenues importées d’ailleurs peuvent être qualifiées d’« islamistes ». A priori, seule une minorité parmi celles et ceux (puisqu’elles ont leurs équivalents masculins) qui s’habillent à la mode musulmane est constituée en effet d’islamistes authentiques, c’est-à-dire de gens qui propagent leur foi par la force ou par la ruse. Les autres usent simplement de leur liberté de religion. On rappellera ici qu’une société bien ordonnée est basée sur la tolérance réciproque. En théorie du moins car dans la réalité, comme la montré John Rawls, la démocratie libérale ne peut exister que s’il existe un « noyau dur » de règles acceptées par tous les participants de la-dite démocratie, même s’ils les considèrent comme mauvaises. Par exemple, alors que, incorporé dans l’armée de mon pays, j’ai le droit de tuer un soldat de l’armée adverse, de retour chez moi il m’est interdit de tuer un voleur qui veut s’en prendre à ma propriété : bien qu’en désaccord sur le principe, un partisan de l’auto-défense s’abstiendra d’attenter à la vie du voleur s’il est un citoyen respectueux des règles. Rousseau appelait cela la soumission à la volonté générale ; on peut dire aussi plus simplement la dictature de la majorité. Concernant les adeptes de la religion musulmane, cela signifie en particulier qu’ils ne peuvent prétendre à la fois vivre dans une démocratie libérale et sous le régime de la charia.

De fait, les musulmans de France ne demandent pas cela. Ils se contentent d’invoquer le principe de tolérance à l’appui de leurs revendications. Nouvel exemple : selon certains musulmans, ceux qui se manifestent en tant que tels, puisque l’école de la République est l’école de tous, elle se doit de respecter toutes les croyances et offrir des menus hallal à la cantine. Deux réponses diamétralement opposées sont alors possibles de la part des autorités : 1) au nom de la tolérance, on acceptera de différencier les menus suivant les croyances ; 2) au nom du « noyau dur », on rappellera que l’école est le lieu privilégié où se constitue une appartenance commune et que les différences n’y ont pas leur place. Cette ambivalence explique pourquoi une question comme celle des menus hallal fait encore débat.

Revenons aux tenues vestimentaires. Sous le règne de Louis XIV, où l’on n’était pas en démocratie, le principe de la liberté vestimentaire était déjà bien ancré. « Veuillez cacher ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe à Dorine : celle-ci a beau jeu de lui répondre qu’elle s’habille comme elle veut et qu’il n’a qu’à regarder ailleurs. Le contenu de cette liberté, cependant, est variable selon les lieux et les époques. Aussi tard qu’après la deuxième guerre mondiale, une femme (catholique ou non) ne serait pas entrée dans une église tête nue ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans l’Antiquité les dames grecques ne se montraient pas en public sans se couvrir la tête, contrairement à leurs esclaves, etc. À ce propos, il serait erroné de croire que l’histoire de la mode, en Europe, soit celle d’une tolérance grandissante vis-à-vis de la nudité : après la Renaissance et les siècles suivants, au cours desquels les dames pouvaient montrer généreusement leur gorge, un retour du puritanisme, en particulier sous la IIIe République, les a contraintes à dissimuler entièrement leur corps sous des étoffes, sombres le plus souvent, comme nous l’enseignent les tableaux et les cartes postales de cette époque[ii]. Aujourd’hui les affiches, les maillots minimalistes sur les plages inclinent à penser que la nudité n’est plus vraiment un tabou.

Dans cette conjoncture, le spectacle de femmes de plus en plus nombreuses en tenues musulmanes ne peut que choquer dans un pays qui par ailleurs n’a pas de tradition multiculturelle et qui se montre prompt à se raidir en présence des manifestations d’autres cultures qu’il interprète comme « ostentatoires ». Mais le sont-elles vraiment ? La question ne se confond pas avec celle de la liberté de choix. Qu’elle soit libre ou non, en effet, la démarche n’est pas du tout la même selon qu’il s’agit d’un comportement avant tout culturel ou d’une posture revendicative. Dans le premier cas, elle s’explique par le conformisme social, la crainte de provoquer la concupiscence des hommes, un souci d’humilité, etc. Dans le second cas, elle correspond à une volonté que l’on peut dire politique d’affirmer la présence de l’islam dans un pays jugé hostile.

Afghanistan hier et aujourd'hui

Afghanistan hier et aujourd’hui

La réponse à cette question dépend évidemment de l’environnement dans lequel se situe celle qui s’habille ainsi. Il existe désormais des quartiers entiers à la périphérie de nombreuses villes où les femmes vêtues à la mode musulmane sont majoritaires ou quasi-majoritaires.  On ne saurait dire, alors, qu’elles provoquent ; elles sont au contraire dans une attitude de soumission à la norme de leur quartier. C’est en réalité lorsque des femmes ainsi vêtues se déplacent en dehors de ces quartiers qu’elles choquent et que se pose la question de savoir si elles le font volontairement ou pas. Il est vraisemblable qu’il s’agisse alors d’une démarche volontaire. Sorti(e) de son quartier, chacun(e) retrouve sa liberté et peut dès lors se changer pour s’habiller à l’occidentale. Quand on voit déambuler un groupe de trois ou quatre jeunes filles dont une seule est voilée, il serait bien improbable qu’elle ne le fasse pas volontairement et dans un but de démonstration. Alors que ses camarades passeront le plus souvent inaperçues, elle est en effet la seule qui se fera immanquablement remarquer : par un retournement ironique, le vêtement censé être une marque de discrétion devient au contraire le plus ostentatoire.

Cela nous ramène à l’interrogation initiale. Un acte volontaire n’est pas nécessairement un acte libre. En d’autres termes, ce n’est pas parce que certaines femmes (souvent jeunes) affichent leur appartenance à l’islam qu’elles ont choisi librement leur religion. Nul besoin de recourir à une démonstration pesante : une conversion isolée à une pratique religieuse intégriste peut éventuellement être un acte réfléchi et « libre » (on n’entrera pas ici dans le débat philosophique sur l’existence de la liberté) ; lorsqu’il s’agit d’un phénomène sociologique qui s’explique aussi bien au niveau mondial par la recrudescence d’un islam combattant qu’au niveau national avec la multiplication des mosquées où sévissent des prédicateurs exaltés, il est impossible de parler d’un acte libre. De même s’interdirait-on de penser qu’à l’époque du catholicisme triomphant, la majorité des jeunes gens et filles qui entraient dans des séminaires ou des monastères le faisaient en toute liberté…

Une telle réponse apporte évidemment de l’eau au moulin de ceux qui sont partisans de réprimer toute manifestation publique de l’islam et voient dans la tenue islamique le symbole d’une certaine aliénation de celle (ou celui) qui la porte. Plus généralement, ils entendent persuader les musulmans que leur religion, dans ses formes les plus voyantes, est incompatible avec les règles du savoir-vivre dans la démocratie à la française ; ce qui revient à assimiler l’islam intégriste à une dérive sectaire. C’est ainsi qu’on a décidé d’expulser les imams étrangers qui colportent un islam obscurantiste et vindicatif.

Le Conseil d’État a tranché quant à lui en faveur du burkini sur la base d’une définition restrictive du trouble à l’ordre public. La position opposée apparaît pourtant légitime si l’on se demande de quoi le burkini ou les tenues musulmanes en général sont le signe. Il n’est pas abusif en effet de considérer que leur prolifération récente traduit un retour nauséabond du religieux, l’invasion d’un islamisme combattant qui entretient chez ses adeptes le refus d’accepter les règles au fondement de notre démocratie.

Septembre 2016

(*) « Si tu es à Rome, vis comme les Romains ; si tu es ailleurs, vis comme on y vit » (attribué à saint Ambroise).

[i] Farhad Khoroskhavar, sociologue à l’École des Hautes Études (Le Monde, 9 septembre 2016), qui ne cite aucun chiffre.

[ii] La loi de 1905 apparaît à cet égard comme la réaction à une contrainte religieuse excessive.

 

Par Michel Herland, , publié le 22/09/2016 | Comments (0)
Dans: Philosophies, Politiques | Format: , , , ,

« No Land’s Song » : les joies de la guidance islamique

No-landsong-afficheSi d’aucuns continuent à penser que l’islam est une religion comme les autres, on ne peut que leur conseiller, pour s’ouvrir les yeux, d’aller au cinéma. Ils verront – nouveaux saint Thomas – que l’islam est une religion … comme celle des chrétiens du Moyen Âge qui dressaient des bûchers ou ceux de la Renaissance qui s’étripaient entre papistes et réformés. Or nous sommes bien en 2016, pas au Moyen Âge ou à la Renaissance. Aujourd’hui il n’y a guère que les juifs intégristes pour se comporter de manière aussi aberrante, envers leurs femmes en particulier, que les régimes islamistes… Mais les juifs intégristes n’ont pas le pouvoir en Israël : ils ne font régner la terreur qu’au sein d’une communauté restreinte dont les réfractaires peuvent toujours s’échapper. L’islam, lui, est solidement installé dans des royaumes ou des républiques islamistes, ce qui signifie que tous les citoyens des pays en question doivent se plier à des règles moyenâgeuses. Le cinéma[i], comme le roman[ii] d’ailleurs, ont suffisamment documenté ces régimes de terreur pour qu’on ne puisse plus, sauf mauvaise foi, continuer à professer qu’il y a de bons et de mauvais musulmans. Il y a bien deux sortes de musulmans, mais le clivage est en réalité celui-ci : il y a, d’un côté, ceux qui ont le pouvoir et qui font régner un régime de terreur et, de l’autre côté, ceux qui ne l’ont pas et qui s’efforcent d’infléchir en leur faveur les règles du pays dans lequel ils se trouvent. Il ne s’agit à première vue que de petites choses : en France, par exemple, des menus hallal dans les cantines scolaires, des heures réservées aux femmes dans les piscines, la reconnaissance de la polygamie par les organismes sociaux, le droit de se présenter voilée à l’université, etc. – mais de petites choses qui font bouger les limites, qui contribuent, étape après étape, à changer l’ambiance dans le pays d’accueil. La Turquie est aujourd’hui exemplaire en ce sens : Atatürk doit faire des bonds dans sa tombe s’il peut voir ce qu’Erdogan est en train de faire de son pays. Religion + corruption, telle est l’équation des régimes islamistes. Si la France était moins entichée du Maroc, elle verrait que Mohammed VI manie exactement les mêmes cartes qu’Erdogan pour s’enrichir personnellement en affermissant son pouvoir.

L’Iran est un pays difficile pour les mollahs au pouvoir. Car il a connu longtemps, sous le Chah en particulier, un régime très occidentalisé, c’est-à-dire – au cas où l’on ne voudrait pas comprendre – un régime de libertés. Certes, LA liberté faisait défaut – le Chah n’aimait pas les opposants – mais du moins bénéficiait-on de ces nombreuses libertés que les mollahs ont en horreur : s’habiller à la mode occidentale, aller au cinéma, voir un film d’Hollywood ou de la Nouvelle Vague, boire de l’alcool dans un bar, passer la soirée dans un dancing, écouter une chanteuse populaire dans un cabaret, etc. Aujourd’hui, dans la République islamique, on n’a toujours pas LA liberté et l’on n’a plus ces « petites » libertés qui, mises bout à bout, peuvent au moins donner l’illusion d’être libre. Cherchez l’erreur !

No Land's Song1Plus anciennement, la Perse fut le berceau d’un islam lettré, précieux, tourné vers les plaisirs que chantaient ses poètes. Des poètes qui avouaient sans ambages leur libertinage et qui étaient prisés par les califes abbassides. Un article de la dernière livraison de L’Infini donne quelques extraits de leurs poèmes qui mériteraient immédiatement l’anathème de nos jours. Ceci, par exemple, d’Abu Nuwas, actif au tournant du IXe siècle : « J’ai quitté les filles pour les garçons / Et pour le vin vieux j’ai laissé l’eau claire ». Il y en a d’autres, plus tardifs, comme, au XIIe siècle, Modjir, ou Omar Khayyâm, mathématicien et philosophe, révéré par Baudelaire et partisan du carpe diem : « Bois, tu ne sais pas d’où tu es venu / divertis-toi, tu ne sais pas où tu iras ». Hafiz clôt la série des poètes arabo-persans au XIVe siècle : Goethe s’est reconnu en lui… Le plus remarquable, cependant, reste Rudaki, parce qu’il est encore aujourd’hui considéré en Iran comme le grand poète fondateur, au IXe siècle de la littérature nationale. Tellement célèbre que lorsque le régime a célébré, en 2008, son anniversaire, Mahmoud Ahmadinejad a participé en personne aux réjouissances. Il se sera gardé de citer des vers comme ceux-ci :

« C’est le vin qui met au jour la valeur de l’homme / et qui distingue des serfs ceux qui sont nés libres… / que de vertus contenues dans cette liqueur ! »

« Avec les belles à l’œil noir vivons joyeux / Le monde n’est qu’un conte, un souffle qui passe… / Je ne veux plus connaître que ces boucles parfumées / et que les charmes des filles des houris »[iii]

No Land’s Song d’Ayat Najafi raconte les tribulations d’une jeune compositeur(se) de musique, Sara Najafi, qui a décidé d’organiser un concert avec des chanteuses « solistes ». Le projet fait scandale. Pourtant il ne s’agit pas de présenter sur une estrade des punkettes aux narines percées et à demi dévêtues, mais juste de laisser chanter sur une scène en présence de spectateurs des femmes jeunes ou moins jeunes, dûment couvertes du hijab de rigueur. Ayat Najafi s’est contenté de filmer les démarches de sa sœur en vue d’aboutir à ce concert : cela ne fait pas moins un film diablement intéressant.  Il y a par exemple le mollah « érudit de l’islam » qui explique que la voix de la femme est tolérable en public (au marché, au travail) mais que seul un « homme intime » peut l’entendre chanter, tant la tentation devient forte alors… Encore ce mollah a-t-il accepté d’être filmé, ce qui n’est pas le cas des fonctionnaires du « Ministère de la culture et de la guidance islamique » (sic). On imagine qu’il a été plus facile de les enregistrer sans qu’ils s’en rendent compte et pour nous, spectateurs, cette censure se traduit par un écran noir.

No Land's SongLe concert a finalement eu lieu, en septembre 2013. Sara Najafi est sans doute parvenue à ses fins parce qu’elle a eu l’astuce d’associer aux Iraniennes deux Françaises et une Tunisienne. On peut penser en effet que l’insertion de ces étrangères et de leurs musiciens dans le projet a rendu plus difficile l’interdiction du concert. Encore faut-il ajouter que les censeurs ont exigé et obtenu la présence d’un chanteur homme chargé d’accompagner chaque chanteuse afin de respecter la règle interdisant les chanteuses « solo ». Hypocrisie que tout cela puisque le chanteur ne sera là que pour la forme et se bornera à un très discret accompagnement en sourdine…

Le film est tourné à Téhéran (essentiellement) et à Paris, S. Najafi circulant apparemment sans difficulté entre les deux pays. Elle appartient, d’après ce que l’on devine, à la classe moderniste et aisée de son pays : en Iran comme ailleurs, l’argent arrange bien des choses… Qui a dit que la religion était l’opium du peuple ? De fait, sans remonter aux pontifes romains de la Renaissance qui vivaient dans la débauche la plus abjecte, il est constant que les chefs religieux (ou à défaut leurs proches collaborateurs) ne s’obligent pas à pratiquer ce qu’ils exigent de leurs fidèles : rien n’a changé sous le soleil. Certes, la religion ne saurait être tenue pour responsable de tous les scandales contemporains. Pour s’en tenir à notre malheureux pays, président bling-bling ou président en scooter, dans tous les cas c’est moi d’abord (ou mes proches) et le reste aux autres… s’il en reste. Ce qui est particulier à la religion, celle des musulmans en particulier, puisqu’il n’y a que celle-là qui s’affirme aujourd’hui, c’est le divorce flagrant entre les vertus qu’elle professe et le comportement des zélotes : combien d’ignominies dissimulées sous un manteau de pureté ? Et combien de fidèles malgré eux contraints à vivre dans l’hypocrisie.

On relève ceci, toujours dans la dernier numéro de L’Infini, sous la plume de Khalil el Nour, « un homme dit musulman », comme il se présente lui-même :

« Les islamistes qui se targuent d’être les dépositaires de la supposée Droiture (musulmane) et invitent, enfin, somment les membres de la Oumma à réduire leur être au statut zombiesque, eux, par contre, mentent, ne cessent de mentir et d’imposer leurs ignominieux mensonges par la terreur et les massacres. Ils s’évertuent, au fond, à ce que chacun nie ou scotomise ce qui traverse et secoue son corps : l’amour pour un(e) mécréant(e), par exemple, ou, tout bonnement, pour la musique. Dieu merci, majoritaires sont encore les musulman(e)s à n’être pas dupes de l’odeur de putréfaction que portent ces islamistes »[iv]

No Land’s Song est un documentaire qui cache son nom. Même s’il est sans doute quelque peu « scénarisé », il faut le prendre pour ce qu’il est : une dénonciation de la censure (des mœurs, des esprits) telle qu’elle s’exerce en une terre d’islam comme l’Iran et, au-delà, une critique sans partage des méfaits des régimes confondant le politique et le religieux, c’est-à-dire qui s’appuient sur les croyances naïves du peuple pour le contraindre.

 

 

[i] Sur l’Iran, par exemple, Taxi Téhéran ou Une femme iranienne : cf. http://www.madinin-art.net/un-certain-regard-sur-les-films-de-fevrier/ et, bien sûr, Une séparation. Sur la Turquie, Mustang : cf. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/mustang-ou-le-malheur-des-jeunes-filles/

[ii] Voir par exemple le roman L’Esclave par Michel Herland, ou, plus soft, Soumission de Houellebecq.

[iii] Poèmes cités d’après Z. Safâ, Anthologie de la poésie persane, Paris, Gallimard, 1964 par Christophe Delhers, « Musulman et libertin », L’Infini n° 135, Printemps 2016, p. 54-61.

[iv] Khalil el Nour, « Solitude d’un homme dit musulman », L’Infini n° 135, p. 49.

Mustang ou le malheur des jeunes filles

mustang (1)On sait combien les religions du livre, hostiles au plaisir, en particulier sexuel, tiennent en suspicion les femmes et veulent les cantonner dans un double rôle de servantes des hommes et de procréatrices. Les religions sont à cet égard sur un relatif pied d’égalité, aussi est-ce seulement parce que le judaïsme et le christianisme n’ont pas su – en dehors de quelques enclaves – mettre un frein à  la modernité et à la permissivité qui l’accompagne, qu’ils se montrent aujourd’hui moins intolérants que par le passé. Seul l’islam persiste à opposer, à cet égard, une résistance vigoureuse. Le cinéma – on ne parle pas ici des blockbusters – n’est pas qu’un art de distraction, il porte aussi témoignage sur notre époque. Nombre de films dénoncent avec talent l’asservissement des femmes. Par exemple, Kadosh d’Amos Gitaï (côté judaïsme, version Méa Shéarim), Chemin de croix de Dietrich Brüggemann (côté catholicisme intégriste, version allemande) ou – entre tant d’exemples – Une séparation d’Asghar Farhadi  (côté islam, version iranienne). Malgré son titre, Mustang de Deniz Gamze Ergüven n’est pas une histoire de chevaux mais raconte à son tour l’aliénation de la femme en pays musulman, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan en l’occurrence.

Cinq sœurs en âge d’être au collège ou au lycée, élevées par leur grand-mère, ont Mustangcommis un péché impardonnable : on les a vues, à la fin du dernier jour de classe de l’année, jouer dans la mer avec des garçons. Le délit est flagrant, il faut leur ôter sinon l’envie du moins la possibilité de recommencer. L’oncle, en particulier, y veillera, s’étant auto-proclamé gardien de la vertu de ses nièces. Ce qui ne l’empêchera pas, lui-même… (mais passons sur ce côté un peu forcé du scénario coécrit avec Alice Winocour).

Pécheresses et, pire, dépourvues de toute volonté de contrition, les cinq sœurs sont destinées à être mariées le plus vite possible. Cela se passe bien pour l’aînée qui réussit à épouser le garçon qu’elle aime, mal pour la seconde et encore plus mal pour la troisième qui préfère se suicider. Seules les deux dernières ont des chances d’être sauvées et cela grâce au courage et à l’opiniâtreté de la petite dernière.

mustang-2Le film intéresse et séduit par ses contrastes. La tension qui naît de la situation révoltante (du moins pour un esprit occidental) des cinq jeunes filles est sans cesse rompue par les tableaux pleins de grâce et de fraîcheur des dites jeunes filles qui, même prisonnières, même objectivement maltraitées, conservent l’envie de s’amuser et trouvent au sein du groupe qu’elles constituent un réconfort que seul peut rompre leur séparation. Regardées à travers l’œil de la caméra, pelotonnées comme des chatons les unes contre les autres, avec leurs longs cheveux qui se mélangent, à l’abri dans ce cocon protecteur, elles sont l’image du bonheur le plus animal, le plus naturel qui soit, en complète contradiction avec les préjugés rigoristes, antinaturels auxquels on veut les soumettre.

A propos d’œil, la cinéaste montre de manière presque systématique les différentes scènes du film à travers celui de la plus jeune fille, avec d’abord un gros plan sur son visage pour nous inviter à prendre sa place.  Le procédé fonctionne à merveille et, du coup, contribue à faire de la plus jeune fille le personnage central. Tous les comédiens sont excellents, ce qui doit être d’autant plus remarqué qu’il s’agit d’un premier film. On retrouve d’ailleurs avec plaisir dans un rôle ici salvateur Burak Yigit qui joue l’immigré turc dans le film Victoria, projeté également en ce mois de juillet sur les écrans français.

 

Les fous d’Allah et les trafiquants de drogue

Les événements tragiques du mois de janvier 2015 ont provoqué chez quelques intellectuels classés à gauche une réaction paradoxale, que l’on peut identifier au communautarisme le plus extrême : l’État ne devrait pas seulement une forme de respect minimale aux cultures minoritaires, y compris les religions (ce qui est conforme au consensus national), il deviendrait comptable de la survie culturelle de chaque communauté. Qui plus est, nous serions, nous les Occidentaux, et les Français en particulier, collectivement responsables de ces événements et l’islam n’aurait rien à y voir.

Il suffit pourtant de réfléchir un tout petit peu pour comprendre que si les politiques suivies en  France sont, pour partie au moins, à l’origine, d’un certain nombre des difficultés que rencontrent beaucoup de membres de la minorité musulmane, ces politiques ne sont pas responsables du djihad ici ou ailleurs. D’une part parce que la montée de l’intégrisme musulman est un phénomène global. D’autre part parce que, en France même, les ratés de l’assimilation ne se sont pas tous rangés sous la bannière d’un islam revanchard et cruel. Seuls l’ont fait des individus psychiquement fragiles, accessibles à un discours aberrant. Les autres s’en tirent d’une manière autrement rationnelle. Appâtés comme nous tous par les délices de la société de consommation, ils se sont mis en quête de moyens pour assouvir leurs besoins et sont tout de suite tombés sur le commerce des produits illicites comme étant le plus facile. Une économie parallèle s’est développée, qui arrange tout le monde, ou presque (et c’est pourquoi – quelles que soient les rodomontades ministérielles – elle ne risque pas d’être démantelée dans un avenir prévisible).

Face aux revendications constantes des musulmans (il s’agit évidemment de ceux qui se font entendre, non des tièdes qui ne gênent personne), la République Française – pour autant qu’elle existe encore en dehors des discours creux des politiciens – doit affirmer franchement sa position. La Grande-Bretagne, avec ses quartiers patrouillés par des milices intégristes, peut nous servir de contre-exemple. Dans une démocratie libérale, la menace islamiste ne se résume pas aux attentats, ses valeurs fondatrices sont menacées, à savoir, selon Michel Waltzer dans une chronique récente : « la liberté individuelle, la démocratie, l’égalité des sexes, le pluralisme religieux » (Le Monde du 8 mai 2015).

burqa

La solution de Waltzer (qui défend un multiculturalisme modéré) consisterait à « collaborer avec les musulmans, pratiquants et non pratiquants, qui combattent le fondamentalisme, et à leur apporter le soutien qu’ils demandent ». Il recommande donc, de facto, de céder davantage aux demandes communautaristes. Comment n’a-t-il pas perçu que sa proposition, si elle était suivie, ne ferait que conforter ceux qu’il appelle les « fanatiques » dans leur entreprise de conquête ?

Une République laïque se doit d’identifier les croyances incompatibles avec elle. Tant que les musulmans de stricte obédience considèreront que le Coran est la retranscription authentique de la parole divine, il y aura des fous furieux qui prendront au pied de la lettre les versets criminogènes. Exemple : « Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits » (Sourate 47, verset 4 ; voir également 4, 86 ; 9, 5 ; 48, 16). Laissons de côté la religion juive – qui a sa part de violence mais qui pèse de moins en moins en France – et considérons par contraste la religion chrétienne centrée autour de la figure d’un dieu sauveur. On n’oublie pas les atrocités commises par leurs ancêtres mais force est de reconnaître qu’il n’y a rien de plus inoffensif que les chrétiens d’aujourd’hui, qui prônent l’amour du prochain[i]. Selon les Évangiles, la religion est subordonnée à l’État (« rendez à César ce qui est à César », Mathieu 22, 21) et toute violence est bannie, même pour se défendre (« si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre », Mathieu 5, 39). Il faudrait se ranger parmi les « laïcards » les plus enragés pour vouloir anéantir une doctrine aussi lénifiante ! L’islam, c’est une autre affaire. La République laïque est en droit d’exiger que le Coran et les hadiths soient expurgés de tout contenu susceptible de servir d’alibis à des dérives criminelles et plus généralement aux atteintes aux droits humains. On pense d’abord aux femmes dont l’infériorité est consacrée dans le Coran. Voir en particulier le verset 4, 38 : « Les hommes sont supérieurs aux femmes en raison des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci » (également 2, 223 et 43, 18), ce qui se traduit par un ensemble de règles moyenâgeuses concernant par exemple la polygamie, la répudiation ou l’adultère[ii], des règles contraires à notre code civil et qui devraient être clairement abolies par les autorités représentatives de la religion musulmane en France.

Il ne serait pas nécessaire de passer par un tel aggiornamento officiel si les musulmans de France étaient tous sur une ligne modérée, moderne, compatible avec notre « libéralisme politique »[iii]. Il n’en est rien. On assiste au contraire à une régression : la transformation, au cours de la dernière décennie, des quartiers à majorité (ou forte minorité) musulmane se constate à l’œil nu dans les barbes des hommes, les habits masculins et féminins.

Ne confondons pas ces manifestations de plus en plus visibles de l’intégrisme musulman et les difficultés des banlieues. Les premières ont une cause exogène (l’islamisme est un phénomène qui a sa source ailleurs et se développe chez nous par contagion) alors que les secondes ont une cause endogène (le chômage de masse, la crise de l’école, etc.). Elles appellent des réponses politiques distinctes. Contrairement à ce que veulent nous faire croire certains esprits généreux mais naïfs, il ne suffira pas de résoudre les problèmes sociaux des banlieues pour éradiquer du même coup le cancer de l’intégrisme islamiste.

 

[i] Évangile de Jean (15, 12). Jésus a retenu ce précepte déjà dans l’Ancien Testament (Lévitique, 19,18).

[ii] Voir l’ensemble des sourates 4 et 24.

[iii] Théorisé par John Rawls : la démocratie libérale admet que ses citoyens adhèrent des conceptions divergentes du Bien, à condition qu’ils se retrouvent tous sur certaines valeurs qui sont grosso modo celles des droits de l’homme (Libéralisme politique, PUF, 1993).

Leçon d’écriture (5) : deux romans semblables de M.H.

Le déferlement inouï d’articles de presse consacrés au dernier livre de Michel Houellebecq avant même sa parution (1) devrait plutôt décourager toute nouvelle critique mais, en réalité, les articles publiés, pour la plupart obnubilés par le « pitch », ne s’intéressent pas à l’écriture. Il est donc légitime, dans cette série consacrée à la « fabrique » des romans, d’examiner Soumission d’un peu près. La tentation est d’autant plus grande qu’un autre roman, L’Esclave, publié quelque temps auparavant par Michel Herland, un collaborateur de mondesfrancophones, traite d’un sujet très semblable. La ressemblance des thèmes se retrouve-t-elle au niveau de la forme ? On ne voit pas a priori pourquoi il en irait ainsi. La comparaison révèle pourtant de nombreuses proximités sur ce plan-là également.

Houellebecq caricatureLes deux auteurs imaginent que la France passera sous la coupe des islamistes : chez M. Houellebecq, ce serait pour demain (2022), chez M. Herland pour après-demain (2090). Le narrateur est dans les deux cas un universitaire, professeur de littérature chez Houellebecq, de philosophie chez Herland. La différence principale, ici, tient à la place du narrateur. Chez Houellebecq il s’exprime à la première personne, il vit les événements qui portent un musulman à la présidence de la République et les changements qui en résultent pour le pays et pour lui-même. Chez Herland le roman d’anticipation est écrit à la troisième personne par le professeur philosophe, prénommé lui aussi Michel, lui-même personnage d’une histoire censée se dérouler de nos jours et qui nous sera racontée une deuxième fois à travers les lettres que lui adresse son amante, Colette, après leur séparation.

La construction de L’Esclave est donc infiniment plus complexe que celle de Soumission. La similitude entre le Michel de Herland et le narrateur (jamais nommé) de Houellebecq n’en est pas moins frappante. D’abord ils développent tous les deux un tropisme coupable envers leurs étudiantes les plus jolies. Nous avons déjà évoqué la Colette de Michel et nous faisons, chez Houellebecq, la connaissance de Myriam. A ce propos il faut relever une autre coïncidence : l’esclave, chez Herland, le personnage qui justifie le titre de son roman, se nomme Mariam, qui n’est qu’une autre manière d’écrire Myriam, et elle deviendra elle aussi, après quelques péripéties, la maîtresse d’un professeur d’université, Emmanuel. Ce dernier, contrairement au narrateur de Houellebecq, ne choisit pas de collaborer, il se replie dans un village perdu des Pyrénées avec quelques autres qui refusent le nouveau régime (la différence entre les deux attitudes, néanmoins, n’est pas aussi marquée qu’on pourrait le croire – voir in fine).

Les relations sexuelles entre le maître et son étudiante sont décrites avec « complaisance » dans les deux livres. Avec quand même une différence notable de ton. Houellebecq fait du Houellebecq : chez lui, le sexe est une obsession ; en cas de manque, ses personnages ont recours aux amours tarifées, le coït est toujours un peu sordide, même lorsqu’il essaye de le décrire comme quelque chose de sympathique. « Tu m’as apporté un cadeau ? » demandai-je […] « Je vais te faire une pipe, dit-elle, une très bonne pipe. Viens assieds-toi sur le canapé. » J’obéis, la laissai me déshabiller […] elle s’agenouilla et commença à me lécher les couilles tout en me branlant à petits coups rapides. « Quand tu veux, je passe à la bite… » dit-elle, s’interrompant un instant. J’attendis encore, jusqu’à ce que le désir devienne irrésistible, avant de dire : « Maintenant » (p. 101). Sic (!)

On croirait facilement, à lire Houellebecq, que la femme est un simple objet au service du plaisir masculin (position défendue explicitement dans le passage sur Histoire d’O, p. 260). Rien de tel chez Herland, le sexe y est toujours décrit comme une fête et lorsque l’amour l’accompagne, il devient rencontre des âmes autant que des corps, une expérience qui relève du sacré : « Soudain, il ne parlait plus. Il s’est approché d’elle, couchée sur le dos, lui a écarté les cuisses et l’a pénétrée d’un coup. Il a posé ses lèvres sur les siennes, fugitivement, puis il s’est mis à bouger en elle, très lentement. Il s’est  mis à lui dire des mots tendres, des mots d’amour, de passion, il pleurait, il sanglotait, il criait qu’elle était sa femme, qu’il ne la laisserait jamais partir […] Mariam, de fait, se sentait sa femme et lorsqu’il lui a demandé s’il pouvait se vider en elle, elle lui a simplement répondu, entre deux halètements, oui, mon amour. Pendant ces quelques semaines, sans qu’elle s’en rendît compte, le désir d’Emmanuel s’était développé en elle, en même temps qu’un tendre sentiment qui expliquait aussi bien son manque de résistance ce soir là et qu’elle eût éprouvée tant de plaisir à le laisser lui faire l’amour » (p. 287).

Les personnalités des principaux personnages masculins sont à l’avenant. L’auteur de L’Esclave s’est visiblement amusé à les peindre comme des séducteurs de la collection Arlequin. Voici Michel, dans les souvenirs de Colette : « J’aimais tout chez toi, ton look branché, ta gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien, ce qui était immédiatement démenti par la tendresse de ton sourire, tes yeux de chat,… » (p. 13). Emmanuel, l’incarnation romanesque de Michel, n’a rien à lui envier : « Même vêtu d’un pantalon de velours élimé, d’un polo fatigué et de chaussures de montagne, il est incontestablement bel homme ; il a quelque chose d’un sage et, en même temps, un pétillement au fond de ses yeux laisse deviner qu’il aime l’humour et pratique une certaine joie de vivre » (p. 212). Rien de tel, évidemment, chez Houellebecq, adepte résolu de l’autodérision. Son narrateur, copie fidèle de l’auteur, est perpétuellement découragé et prompt à noyer son vague à l’âme dans l’alcool. Un exemple parmi d’autres du tableau qu’il donne de lui-même – l’université est fermée, il se retrouve donc sans emploi et sans son « réservoir » habituel d’étudiantes : « J’étais dans la force de l’âge, comme j’ai dit ; et si, après quelques semaines d’un dialogue laborieux [sur Meetic] où certains moments d’enthousiasme au sujet de n’importe quoi – mettons par exemple les derniers quatuors de Beethoven – seraient provisoirement parvenus à dissimuler un ennui croissant et global, à faire miroiter l’espérance de moments magiques ou d’une complicité faite d’émerveillements et d’éclats de rire, si après ces quelques semaines je me décidais à rencontrer l’une de mes nombreuses homologues féminines, que pourrait-il s’ensuivre ? Panne érectile d’un côté, sécheresse vaginale de l’autre ; il valait mieux éviter ça » (p. 185). On serait tenté de lui appliquer le jugement de Ninon de Lenclos à l’encontre de son amant Charles de Sévigné : « C’est une âme de bouillie, […] c’est un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans la neige » (2).

Le narrateur, chez Houellebecq, comme, chez Herland, Michel et Emmanuel (deux personnages qui n’en font qu’un en réalité, Michel s’identifiant à l’évidence à sa créature) ont pourtant un autre point commun qui mérite d’être relevé : ils sont passionnés par leur sujet de recherche : Huysmans pour le professeur de Houellebecq ; l’esclavage et les religions pour les deux philosophes de Herland. On notera la pertinence de ces choix. Huysmans est l’auteur emblématique d’un certain « décadentisme » à l’instar de Houellebecq et s’est converti au catholicisme comme le narrateur de Soumission finira par se convertir à l’islam. Mariam, l’héroïne du roman de Herland, est une esclave, victime de l’instauration d’une charia fidèle à la lettre du coran. Le regard porté sur les religions, dans les deux ouvrages, est largement critique dans la mesure où les professeurs, principaux porte-paroles des deux auteurs, sont des agnostiques bon teint. L’adhésion à l’islam du héros de Soumission est expédiée à la fin du roman et il est difficile d’y voir une  conversion sincère. Cependant il n’est évidemment pas contesté, ni dans un livre ni dans l’autre, que les religions soient capables d’entraîner les hommes pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur, dans l’Esclave, est représenté à la fois par Abdenour, l’imam de « Zift Oundhor » (Mirepoix, en Ariège) et par Volusien, le chrétien clandestin de « Kabid » (Foix), le pire par Selim, le propriétaire terrien esclavagiste, converti par opportunisme à la religion des envahisseurs et qui se livre à des sévices épouvantables. Dans Soumission l’accession des musulmans au pouvoir a pour effet de rétablir certes la paix civile mais c’est au prix de l’apparition de nouvelles inégalités (entre les hommes et les femmes et entre les hommes eux-mêmes).

couv 1Un autre point commun aux deux romans, suffisamment rare pour être souligné, est la présence de la poésie. Houellebecq cite à deux reprises le poème Ève de Charles Péguy (« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle… »), cinq quatrains empreints d’un lyrisme patriotique totalement inattendu au milieu d’un livre dont le défaitisme est la marque majeure (p. 161-2 et 168-9). Qui lit encore Péguy aujourd’hui ? Rendons grâce à Houellebecq de le faire connaître à des millions de lecteurs. Les poètes sont passés de mode, même les plus grands, aussi doit-on être également reconnaissant à Herland de citer des vers assez stupéfiants de Victor Hugo, tirés des Contemplations : on ne savait pas, on ne savait plus que le poète panthéonisé (« Victor Hugo, hélas ! ») était capable d’une telle invention surréaliste (p. 257 à 261). Herland nous introduit ensuite à l’œuvre d’un poète contemporain, Jean-Noël Chrisment, plus particulièrement son recueil Pollen, lequel fait écho aux vers de Hugo, à la fin des Contemplations, à propos d’une sorte de renaissance après la mort, sous une autre forme (p. 262-3). L’Esclave contient enfin deux sonnets censément écrits par une Colette (p. 88 et 188) se revendiquant poète amateur « attachée à la versification classique » (p. 76). Assez étonnamment, on décèle une certaine parenté stylistique entre ces deux poèmes de la plume de Herland et certains de ceux que Houellebecq a lui-même publiés dans divers recueils.

Dans Soumission on ne s’éloigne jamais vraiment du milieu universitaire et bien que L’Esclave se déplace sur d’autres terrains, les professeurs y jouent également les premiers rôles. Dès lors, il est intéressant d’observer comment apparaissent les étudiants aux yeux de leurs maîtres. À en croire Houellebecq les étudiants ou plutôt les étudiantes en lettres désertent les cours de premier cycle « hormis un groupe compact de Chinoises, d’un sérieux réfrigérant ». Quant aux doctorants ils sont « dans l’ensemble épuisants », ce qui s’explique dans la mesure où « il commence pour eux à y avoir un enjeu » (p. 37). Une autre fois, le narrateur avoue qu’ils l’« avaient pas mal fait chier avec des questions oiseuses » (p. 53). Sic (!)

L’Esclave ne nous montre pas Michel en présence d’autres étudiants que ceux de première année. Conformément à sa « gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien » (cf. supra), il s’amuse à provoquer son auditoire, par exemple sur le sujet de la gratuité des études où il est sûr de faire mouche : « Vous êtes les victimes – innocentes sans doute – de votre époque qui n’attache de valeur qu’à ce qui a un prix. Alors évidemment, l’université, comme l’école en général, est mal partie. Puisque c’est gratuit, ça ne vaut rien » (p. 230). Mais le morceau de bravoure, à cet égard, se trouve dans le roman dans le roman, lorsque Michel imagine ce que seront les étudiants de philo à la fin du siècle : « En ce temps-là, la décadence de l’enseignement avait atteint un tel degré qu’on commençait à voir arriver en première année des étudiants totalement illettrés,[…] et qui ne prétendaient pas moins étudier la philosophie ! Bon gré mal gré, les universitaires s’étaient mis au diapason de leur public : en première année, les livres étaient bannis de l’enseignement des disciplines universitaires, au profit des seuls cours oraux et des moyens audiovisuels… » (p. 60).

Les deux romans évoquant des changements radicaux de la situation politique par rapport à celle d’aujourd’hui, les auteurs se trouvent contraints de les justifier d’une manière ou d’une autre. Dans les deux cas, même si le narrateur peut contribuer à l’explication, elle est plus souvent confiée à d’autres personnages. Ainsi Houellebecq fait-il intervenir successivement un agent de la DGSI, un « identitaire » et le président de la Sorbonne. Le roman de Herland n’étant pas écrit à la première personne, la question ne se présente pas chez lui de la même manière ; il n’en reste pas moins que l’exposé le plus complet des événements ayant conduit à la « reconquête » du sud de l’Europe par les musulmans n’est confié ni à Michel, le narrateur de cette histoire-là, ni à Emmanuel, son personnage le plus fort, mais à un visiteur de passage. Par ailleurs la critique des religions qui est développée aussi bien par Michel que par Emmanuel a pour contrepoint les convictions exprimées par Abdenour et Volusien qui défendent chacun leur foi respective.

En dehors des proximités formelles qui nous ont intéressés au premier chef jusqu’ici, on peut signaler pour finir l’étroite parenté entre les deux auteurs quant au fond de leur pensée, telle qu’elle s’exprime, en tout cas, dans ces ouvrages. La dystopie religieuse n’est que le prétexte permettant de d’exprimer un même point de vue désabusé sur une société dans laquelle, aujourd’hui comme demain, règne et règnera la loi du plus fort. Le héros, ou plutôt l’anti-héros de Houellebecq n’a pas la moindre velléité de résister. Ce n’est pas beaucoup mieux chez Herland puisque ses montagnards ne sont pas non plus des résistants ; ils se sont simplement mis à l’abri d’un régime qu’ils honnissent. Et si trois d’entre eux finissent par périr dans un combat désespéré, ils sont mus par la passion amoureuse, pas par un motif politique. Enfin Selim n’est pas le seul méchant du roman puisque c’est une villageoise dans les tourments de la jalousie qui provoque le drame final.

 

Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou – Lulu.com, 2014, 409 p., 21 € (5 € en version numérique).

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, 300 p, 21 €.

 

  1. Tous les médias en ont parlé à plusieurs reprises. La plupart ont mis un jour ou l’autre Houellebecq à leur une. Le sommet semble avoir été atteint par le journal Libération dans son numéro des 3 et 4 janvier 2015, avec une photo de l’auteur en une (titrée « la position du soumissionnaire » !) et sept articles sur six pages de texte. Le Monde des Livres du 9 janvier n’a pas faibli non plus avec trois articles sur trois pages.
  2. Ninon de Lenclos fut la maîtresse de Charles de Sévigné, le fils de la marquise de Sévigné, après avoir été celle d’Henri, son époux. Le propos est rapporté dans la lettre du 22 avril 1671 adressée par la marquise à sa fille.

 

 

La violence est-elle soluble dans la religion ?

Dessin de Cabu

Dessin de Cabu

L’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo par deux meurtriers se réclamant d’Allah, puis l’attentat contre un supermarché kasher, obligent à s’interroger sur les liens entre la religion et la violence. Les quelques brèves remarques qui suivent, écrites dans l’urgence, ne prétendent pas faire le tour de la question mais devraient contribuer à l’éclairer.

À quoi servent les religions ? Aujourd’hui comme hier, leur fonction première, celle qui leur permet de trouver facilement des fidèles, est de rassurer. Tout le monde n’a pas l’âme d’un stoïcien pour accepter la mort avec sérénité. Dans les religions primitives le culte des ancêtres traduit la croyance dans une vie après la mort. Les religions du Livre promettent la vie éternelle. Mais tout le monde n’ira pas au paradis : il faut le mériter en respectant toute une série d’interdits et d’obligations. La religion remplit donc aussi une fonction sociale, celle de discipliner les croyants. Les sociétés archaïques étaient toutes religieuses sinon théocratiques.

L’humanité progresse. L’esprit rationnel se substitue peu à peu à la mentalité magico-religieuse. « Peu à peu » donc pas partout et pas chez tous. Les sociétés contemporaines sont loin d’avoir entièrement basculé dans « l’âge scientifique », comme l’espérait Auguste Comte ; elles voient cohabiter d’une part des rationalistes, lesquels admettent qu’ils n’y ait pas de réponse pour toutes les questions et font profession d’agnosticisme, et d’autre part des croyants qui acceptent les réponses aux questions essentielles apportées par leur religion, même si elles n’ont pas de fondement rationnel.

Le progrès constitue-t-il un risque pour la morale et partant pour l’humanité ? La morale n’est rien d’autre que le souci de l’autre, or – bien que les avis là-dessus divergent – l’éthologie comme l’observation de nos mœurs incitent fortement à penser que l’altruisme se limite en général spontanément au cercle étroit des proches et des familiers. L’homme est un animal social, dit-on : c’est vrai si l’on entend par là que l’homme a besoin de vivre en société mais cela n’implique pas qu’il se comporte avec bienveillance. La loi du plus fort est celle qui prévaut naturellement.

En libérant l’homme de la religion, le progrès ne conduit-il pas inévitablement à une société anomique ? Le risque paraît d’autant plus réel que l’histoire montre que ce que nous appelons le progrès est indissociable de la montée de l’individualisme (1). C’est parce qu’il se reconnait comme sujet, acteur de son destin, que l’homme moderne se montre capable de surmonter les fausses croyances, les préjugés qui entravaient le développement des connaissances. L’individualisme peut certes conduire à la démocratie : aucun homme ne valant plus qu’un autre, il est logique que les hommes s’accordent à tous les mêmes droits, et qu’ils décident ensemble les règles communes conformes sinon à l’intérêt général du moins à celui du plus grand nombre. Cependant la démocratie se révèle fragile, elle est facilement dévoyée, beaucoup de régime se proclament démocratiques qui ne le sont pas. Comme l’expliquait Tocqueville, le danger est d’autant plus grand lorsque l’appétit des richesses devient dominant.

Dessin de Charb

Dessin de Charb

« Il y a un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques. Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir… Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte… Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que  d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer… Il n’est pas rare de voir… sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. » (De la Démocratie en Amérique, 1840, Livre II).

La France fournit un assez triste exemple d’une société constituée pour la plus grande part d’incroyants qui cherchent avant tout leur bonheur personnel sans se préoccuper (autrement que superficiellement) de celui d’autrui, et qui élisent régulièrement des députés sans se sentir pour autant « représentés ».

Ainsi le monde d’après la religion est-il loin d’être parfait. Ce monde gouverné par l’individualisme et l’égoïsme  présente néanmoins un énorme avantage, même si Tocqueville ne semble pas le considérer comme essentiel (2), celui d’être en paix. Il est donc juste d’opposer deux grands systèmes idéologiques, religieux et laïque, à condition d’entendre par religion tout ce qui implique la soumission absolue de l’individu à une autorité qui peut tout exiger de lui, sans lui permettre de réfléchir, qu’elle soit transcendante (dieu) ou non (la patrie, le communisme) (3). Soumission absolue parce qu’elle peut aller jusqu’à tuer et jusqu’au sacrifice de sa propre vie. C’est pourquoi la religion, quelle qu’elle soit, peut être tenue pour intrinsèquement guerrière, tandis que la société séculière, matérialiste, la nôtre donc, est intrinsèquement pacifique. Cela ne signifie pas qu’elle ne soit pas tyrannique, comme Tocqueville le notait déjà. Plus proche de nous, Frédéric Lordon fait appel à Spinoza pour expliquer comment le capitalisme sait jouer sur nos désirs et mobiliser les « affects joyeux » liés à la consommation afin de nous réduire en servitude (4).

Dessin de Wolinski

Dessin de Wolinski

Les religions sont guerrières. Il ne suffit pas que le Christ insiste constamment sur l’amour du prochain, la charité, le sacrifice, qu’il proclame que son « royaume n’est pas de ce monde » (Jean, 18, 36) – pour empêcher que des abominations de violence s’accomplissent en son nom. Faut-il égrener les croisades, la « Sainte Inquisition », les hérétiques brûlés vifs, les guerres entre protestants et catholiques (jusque, quant à ces dernières, au XXème siècle en Irlande) ? Que dire alors de l’islam qui prône ouvertement la guerre sainte dans le Coran. Il est de fait que l’on a entendu ces derniers jours (5) de nombreuses déclarations venant de musulmans autorisés nous informant que l’islam était une religion de paix. On nous permettra de demeurer sceptique à cet égard. Rappelons que l’islam est la seule religion qui prétende détenir un compte-rendu de la parole de dieu « en direct », Mahomet s’étant borné à répéter les messages divins. Les musulmans sont donc tenus en principe de prendre le Coran au pied de la lettre. Oui mais le Coran se contredit, dira-t-on, ce qui ouvre la voie à diverses interprétations. Sans doute – et il n’est pas le seul texte sacré à le faire. Il n’en demeure pas moins que n’importe quel musulman qui a envie d’en découdre trouvera toutes les justifications nécessaires dans le Coran. Florilège :

« Excite les croyants au combat. Dieu est là pour arrêter la violence des infidèles » (4, 86).

« Les mois sacrés expirés, tuez les idolâtres partout où vous les trouverez » (9, 5).

« Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits » (47, 4).

« Nous vous appellerons à marcher contre des nations puissantes : vous les combattrez jusqu’à ce qu’elles embrassent l’islamisme » (48, 16).

A côté de ceux-là, les quelques versets qui rappellent l’interdiction de prendre une vie humaine ne pèsent pas bien lourd.  « Ne tuez point l’homme, car Dieu vous l’a défendu, sauf pour une juste cause » (17, 35). Comment un fanatique pourrait-il douter que des journalistes qui caricaturent Allah et Mahomet sont des infidèles ne méritant d’autre punition que la mort ?

Dessin de Tignous

Dessin de Tignous

On voit la différence avec le christianisme puisque, dans un cas de figure semblable, le chrétien qui mettrait à mort un blasphémateur devrait être considéré en état de péché. C’est ce qui ressort directement de la citation fameuse de l’Évangile de Luc : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (23, 34). Une autre différence essentielle concerne le comportement à l’égard des infidèles en général. Les disciples de Jésus sont chargés d’évangéliser les païens, pas de les convertir par la force. « Allez dans le monde entier proclamer la bonne nouvelle à toute la création » (Marc, 16,15). Il ne s’agit pas de trucider ou de réduire en esclavage ceux qui se montreront réfractaires, c’est dans l’autre monde qu’ils seront punis : « Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné » (Marc, 16, 16). Tandis que le djihad est conforme à la lettre du Coran comme à son esprit, les massacres perpétrés par les chrétiens au nom de leur foi étaient clairement contraires au message des Évangiles.

Si de tels massacres ont pourtant eu lieu – on peut penser aussi aux guerres incessantes relatées dans la Bible, aux pogroms contre les juifs, aux massacres de musulmans par des hindouistes – c’est bien qu’il y a une violence inhérente à toutes les religions. Cela semble en effet une conséquence quasi inévitable de la foi. À l’instar de Socrate l’agnostique sait qu’il ne sait pas : il ne cherchera pas à imposer des certitudes qu’il n’a pas. Par contre le vrai croyant, persuadé qu’il détient la vérité, estime qu’il n’a pas le droit de laisser les hérétiques dans l’erreur (surtout si sa religion l’incite à se faire missionnaire). Les tièdes se contentent de s’occuper de leurs affaires mais les fanatiques vont jusqu’au bout de leur conviction. Quand on essaye de comprendre l’attitude des inquisiteurs du Moyen Âge qui envoyaient (froidement, on ne sait) des dizaines, parfois des centaines d’hérétiques au bûcher, il faut supposer qu’ils prenaient totalement au sérieux la parole de l’Évangile : puisque les hérétiques étaient condamnés à finir en enfer, ils pouvaient rôtir tout de suite sur le bûcher, supplice auquel ils étaient de toute façon condamnés.

Les chrétiens d’aujourd’hui comme les musulmans « modernistes » font partie des tièdes. Ils n’iront pas mourir pour leur foi. Ils ont été contaminés par l’environnement matérialiste dans lequel ils baignent. Ils sont effectivement pacifiques. Pour un certain nombre de raison que les sociologues nous expliquent, cette contamination ne touche pas tous les fidèles de l’islam. D’où les guerres intestines entre sunnites et chiites et d’où les attentats comme ceux qui ont frappé récemment les journalistes de Charlie Hebdo, des juifs de France, des policiers et quelques victimes collatérales.

Qu’ils et qu’elles reposent en paix.

 

  1. Voir là-dessus par exemple les analyses de Louis Dumont. Confrontés au risque pour une société sans dieu de sombrer dans l’anarchie, certains en viennent à proposer le retour à une éducation religieuse pour tous. Ainsi Thierry Michalon dans « Une société peut-elle vivre sans l’idée de Dieu ? », à paraître in Faberon, Florence (dir.), Liberté religieuse et cohésion sociale – La diversité française, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2015.
  2. Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. (Tocqueville, ibid.)
  3. Faut-il rappeler ici que les colonisateurs, persuadés de la supériorité de leur civilisation, étaient accompagnés par des missionnaires persuadés quant à eux de la supériorité de leur foi ?
  4. Voir son livre Capitalisme, désir et servitude.
  5. Rappelons que ce texte est écrit dans la foulée de l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo et ceux du Supermarché Kasher, les 7 et 8 janvier 2015.