Carnaval d’hier et d’aujourd’hui

Vini Wè Mas Pasé (Viens voir passer le masque)

Une soirée théâtrale comme on en voit peu. Une vingtaine de comédiens enchaînent une série de tableaux vivants et souvent sonores évoquant le carnaval d’antan en Martinique. Le carnaval existe toujours, certes, et il va battre son plein du samedi 22 au mercredi 26 février. Mais il s’est transformé à la mesure de la population martiniquaise, certaines pratiques ont disparu. S’il demeure une tradition populaire, il est devenu plus bruyant (avec des camions portant des murs de baffles !), plus organisé. Les bals masqués chez des particuliers ont disparu, remplacés par des soirées payantes dans des propriétés privées encadrées par des vigiles. Mais les vidés (défilés) au son des tambours des « groupes à pied » qui se distinguent par leurs costumes, continuent à animer les rues de Fort-de-France et d’autres localités pendant des heures.

Le metteur en scène Hervé Deluge réinvente un carnaval à mi-chemin entre hier et aujourd’hui pour le plus grand plaisir des spectateurs martiniquais qui peuvent se reconnaître et retrouver des souvenirs du passé. La troupe est constituée de quinze amateurs et trois professionnels. Il y a donc fatalement des maladresses dans le jeu, la diction de certains, la pièce peine à démarrer mais l’on est quand même impressionné par le travail accompli. Le spectacle est surtout une réussite sur le plan visuel, avec une multiplicité de costumes et de masques, des jeux de lumières, des projections. Défilent devant nous Bêt à fé (luciolles), Médsen lopital, Béké (blanc créole), Mas lanmo (masque de la mort), diablesse (personnage mythique au pied fourchu censé entraîner les hommes à leur perte), mariages burlesques (hommes déguisés en femmes et inversement), Mariann lapofig (personnage dissimulé sous des feuilles de bananiers), Touloulous (des femmes entièrement couvertes, y compris la tête et les mains, de vêtement somptueux et qui prennent l’initiative d’inviter un homme à danser, lequel ne sait donc pas à qui il a affaire), etc. Des anecdotes qui nourrissent le carnaval sont rappelées, souvent à l’aide d’une vieille chanson.

Inévitable clou du spectacle, Vaval, le roi du carnaval, marionnette géante que l’on brûle traditionnellement pendant la nuit du mardi gras au mercredi des cendres. On l’attendait : il est descendu des cintres, blanche silhouette géante qui s’animera grâce aux images projetées sur lui. Tout carnaval est politique. Le défoulement ne s’exprime pas seulement par des mœurs dissolues. Le carnaval est l’occasion de faire savoir ce que l’on sur le cœur, de prendre à partie les politiciens, en particulier. Il est donc dans l’ordre des choses que le président de la République Emmanuel Macron (puisque la Martinique demeure française) et celui de la « Collectivité territoriale », Alfred Marie-Jeanne, soient interpellés sur les problèmes de l’heure comme la réforme des retraites, les gilets jaunes ou le chlordécone (un pesticide qui a empoisonné durablement les sols). Et, bien sûr, les maîtres de l’économie de l’île ne sont pas épargnés non plus. Pas plus que la population martiniquaise accro aux supermarchés. Quant à la langue de la pièce, elle alterne le français et le créole toujours vivant en Martinique.

Vini Wè Mas Pasé, comédie carnavalesque sur une idée originale de Lydie Bétis. Ecriture et M.E.S Hervé Deluge avec Rita Ravier, Christian Charles Denis et Alfred Fantône (comédiens et musiciens professionnels) et la participation de Dominique Guesdon : projection mapping ; Valérie Petris et Marc Olivier René : lumières ; Daniel Accamah : scénographie, accessoires ; Gabriel Talbo : costumes ; Yves Lamorandière : conseil historique. Théâtre municipal de Fort-de-France les 12, 13 et 14 février 2020.

Par Michel Herland, , publié le 13/02/2020 | Comments (0)
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