La Ribotte des petits

En Martinique, à la veille de Noël, les enfants ont droit à un mini festival de théâtre, la « Ribotte[i] des petits ».

Alors on a déménagé de Gingolph Gateau

Merveilleux et subtil spectacle auquel les jeunes enfants présents ont parfaitement accroché à entendre leurs questions ou commentaires à l’issue de la représentation. Deux comédiens sur le plateau qui se démènent sans compter et manipulent leurs accessoires avec une virtuosité confondante. Un théâtre d’objets sans parole en dehors d’une voix off qui intervient principalement pour introduire le prochain déménagement. Car il y en aura : de la maison initiale à l’hôtel, de l’hôtel à la maison dans la forêt, puis sur la lune, puis « nulle part » ! C’est donc l’histoire d’une famille comptant trois générations sous le même toit, les membres de la famille qui ne sont pas physiquement présents étant figurés par un soulier (la botte en caoutchouc rouge du petit frère, etc.).

Au départ, la scène est encombrée par des cartons et de ces grands sacs en matière synthétique souvent utilisés comme valises par des marchands à la sauvette ou pour le trabendo. Ces accessoires contenant eux-mêmes d’autres accessoires ne cesseront de bouger pour édifier de nouvelles constructions (un sofa, un lit, des arbres…). Avec des rubans adhésifs colorés on peut dessiner ce que l’on ne peut pas construire, comme la maison sur la photo. On a parlé de virtuosité, il en faut pour placer chaque carton à la bonne place et retrouver immédiatement celui dont on retirera tel ou tel objet. Or tout cela se fait sur un train d’enfer, le spectateur constamment tenu en haleine.

D’autant que la pièce nous conduit de surprise en surprise. L’évocation du séjour sur la lune avec masques de cosmonautes (en carton) sur la musique du film de Kubrick nous transporte dans un univers aussi étrange que poétique. Dans une figure spectaculaire, les deux comédiens utilisent la bâche bicolore (comme les couvertures de survie mais légère comme un voile) qui a servi pour le sol lunaire, et construisent comme par miracle (ce ne peut être qu’un comédien portant l’autre sur ses épaules) une sorte de géant.

Alliant talent, vélocité et poésie Alors on a déménagé est un modèle de théâtre pour le jeune public.

 

Avec Gingolph Gateau (adaptation, m.e.s., scénographie) et Catherine Bussière d’après un livre de Peter Stamm

 

Dunes par L’Autre Bord compagnie

Changement radical d’ambiance avec cette création martiniquaise qui mélange plusieurs genres : music-hall, marionnettes, dystopie. Gravillon (marionnette fabriquée avec des calebasses) se désole de voir mourir son unique arbre. Il quitte son petit coin de terre, s’embarque sur les eaux et finit par s’échouer chez Edouard et Maribelle, frère et sœur patissiers. Cependant Maribelle est également une chanteuse de music-hall très douée. Or ce divertissement est prohibé comme le rappelle le représentant de l’ordre implacable en vigueur dans ce pays. Les aventures de Gravillon et de ses nouveaux amis ne font donc que commencer…

Tout n’est pas nécessairement très clair dans le déroulement de l’histoire et il faut parfois faire preuve d’une bonne intuition pour déchiffrer certains épisodes. Mais cela importe peu. Cette pièce s’apparente par au moins un côté à l’art (plastique) contemporain) : il n’est pas nécessaire de tout comprendre ; l’essentiel est d’être surpris, agréablement en l’occurrence.

Dans cette pièce volontairement disparate, tous les tableaux ne retiennent pas de la même manière l’attention. Les morceaux de music-hall, scandés par une musique entraînante et systématiquement interrompus par le représentant de l’ordre sont de loin les plus enlevés mais le jeune public n’a pas moins suivi avec une attention soutenue les évolutions – pas toujours évidentes – de la marionnette.

Pas de « Dunes » sans sable. Il s’agit en l’occurrence d’un sable un peu collant, proche de la pâte à modeler, pratique pour représenter les dunes du pays d’origine de Gravillon ou les vagues de la mer ou pour confectionner les gâteaux.

Mention particulière pour le soin apporté aux costumes et à la chorégraphie.

 

Avec Guillaume Malasné (m.e.s. et représentant de l’ordre), Caroline Savart (Maribelle) et Virgil Venance (Edouard et marionnettes).

 

Filles & Soie de et avec Séverine Coulon

Un spectacle très intéressant et d’abord par ce qu’il nous enseigne sur ce qu’il est admis aujourd’hui de ranger dans la catégorie « théâtre pour le jeune public ». Cette pièce coproduite par plusieurs institutions dont, par exemple, le réseau des professionnels du jeune public en Bretagne et qui bénéficie d’une aide à la création de la DRAC Bretagne peut donc être tenue à juste titre comme représentative du genre « jeune public » dans la perspective des institutions culturelles. Or de quoi s’agit-il exactement ? Avant tout de la performance d’une comédienne qui fait de sa surcharge pondérale le principal objet de la pièce.

C’est la première fois qu’il nous a été donner d’assister à une performance – certes pudique – mais avec ce que cela implique de volonté de choquer le public, adressée à des jeunes enfants. Beaucoup de ceux qui étaient présents en même temps que nous étaient, de fait, très jeunes.

Même si le personnage interprété par Séverine Coulon dégage davantage de narcissisme que d’humour, peut-être les financeurs qui n’avaient évidemment pas vu la pièce ont-ils estimé qu’il n’était jamais trop tôt pour faire comprendre aux petites têtes noires ou blondes que le surpoids ne devait pas être un objet de moquerie, ce qui semble, de fait, son principal enseignement.

Quant aux contes (Blanche-Neige, La Petite Sirène, Peau d’âne), ils sont réduits à un squelette et il n’est pas certain – sauf pour le second – qu’un spectateur qui ne les connaîtrait pas déjà comprendra de quoi il retourne. La comparaison est cruelle avec Pommerat qui a su renouveler l’histoire de Cendrillon sans la trahir.

Le dispositif, une cage ouverte vers le haut et dont les quatre côtés sont faits d’une toile qui se prête au dessin, aux projections. Blanche-Neige est représentée par une simple silhouette peinte, de même que la reine. Grâce à une entaille pratiquée dans l’un des murs, Blanche-Neige peut sortir de la cage. Le haut du corps de la comédienne se montre par-dessus le mur. Ses interventions en direct et ses considérations sur les inconvénients d’être grosse constituent l’essentiel du spectacle, comme on l’a dit. Pour la Petite Sirène l’un des murs s’élève ce qui permet de faire apparaître les jambes et les pieds de la comédienne dans des palmes tant qu’elle est encore sirène, dans des escarpins quand elle sera devenue femme.

Si l’on ne saurait dire que la scénographie manque d’imagination, on déplore la pauvreté des accessoires. Et si le but était de tuer la magie du conte, il est atteint (passé le début quand la silhouette de Blanche-Neige apparaît).

 

De et avec Séverine Coulon d’après Les Trois Contes de Louise Duneton

 

La Ribotte des petits, Tropiques-Atrium Scène nationale, 17-23 décembre 2019.

Egalement au programme deux spectacles musicaux : La Saison Macaya de Petit-Frère d’Ymelda Marie-Louise et Ti Kréol du collectif Ti Kréol.

[i] Ribote (avec un seul t) se dit en français d’une débauche de table et de boisson. Le mot est à prendre ici au sens de faire la fête.