Avignon 2016 (13) : « Artaud-Mômo », « Jaz », « Hearing »

artaud momoArtaud-Mômo

Ce spectacle proprement extraordinaire ne cesse de tourner et de revenir au théâtre du Chêne Noir où il fut créé en 2000 dans une mise en scène de Gérard Gelas avec Damien Rémy. Doublement extraordinaire à vrai dire et d’abord en raison du texte, celui de la fameuse Conférence du Vieux Colombier, là-même où Artaud s’était illustré comme comédien, sa dernière apparition publique. Une conférence que, à vrai dire, trop atteint par sa folie, il fut incapable de donner véritablement, tentant d’improviser quelque temps, accusant l’aliéniste de Rodez d’être responsable de son état à cause des électrochocs, avant de s’interrompre prématurément, non sans avoir plongé dans le malaise l’assistance nombreuse et choisie venue l’écouter. Il reste néanmoins un texte rédigé, pas vraiment cohérent mais empli de fulgurances. Artaud-Mômo est centré sur la prestation d’Artaud telle qu’on peut l’imaginer d’après les témoignages, le comédien s’interrompant parfois pour laisser entendre le texte écrit en voix off.

« Bien qu’absolument lucide et sain d’esprit, je viens de passer neuf ans interné dans un asile d’aliénés, et c’est une chose que je ne pardonnerai jamais à cette société de castrats imbéciles et sans pensée, qui depuis x ans qu’elle tourne sa langue dans son giron sale n’a jamais pu, à travers je ne sais combien de penseurs, de poètes, de philosophes, de scribes, de rois, de bouddhas, de bonzes, de parlements, de dictateurs, n’a jamais su proposer à personne une raison valable d’exister… »

L’interprétation de D. Rémy est tout aussi extraordinaire. Rarement a-t-on vu un comédien autant habité par son rôle. Il « est » Artaud hanté par la folie. Son visage habité de tics, ses yeux qui transpercent ou qui se perdent parfois dans leurs orbites, ses mains qui tremblent, son élocution cahotante, parfois indistincte, tout est là pour rendre totalement crédible la représentation de la folie d’un homme. Au point que, au moment des saluts, lorsque le comédien redevient lui-même, on ne le reconnaît pas !

La mise en scène est aussi fidèle que possible à ce que l’on sait de la manière dont les événements se sont déroulés. Les trois cahiers contenant le manuscrit de la conférence, le fait qu’ils tombent par terre, qu’Artaud tente maladroitement de les ramasser, tout cela est vrai.

 

jazJaz

Koffi Kwahulé est sans conteste l’un des auteurs les plus marquants de sa génération, aussi ne faut-il surtout pas rater l’occasion d’assister à l’une de ses pièces dès qu’elle se présente. Cette année, pendant cinq petites soirées, on a pu voir en Avignon sa pièce Jaz, Jaz comme le nom de celle dont parle le personnage de pièce, le nom aussi sans doute du personnage lui-même. Jaz ou la beauté, cette beauté qui frappe les hommes au cœur et peut les pousser au pire. Jaz la pure qui vit dans un appartement aux chiottes constamment bouchées avec une amie à la beauté tout aussi resplendissante qui s’affiche, elle, dans une boite de striptease. Jaz qui rend fou son voisin de palier, lequel, un matin entrera derrière elle dans la sanisette où elle a ses habitudes (voir plus haut). Jaz forcée, Jaz violentée mais…

Pour jouer un tel personnage, pour dire les mots de Kwahulé, il faut une comédienne capable d’exprimer aussi bien la beauté que l’horreur, la complicité que la colère, l’amour que la haine. Tel est le cas d’Astrid Bahiya que nous avions remarquée il y a deux ans dans l’adaptation de La Vie sans fard de Maryse Condé et qui trouve ici un rôle encore mieux à sa mesure.

Fallait-il l’accompagner d’une autre comédienne qui se contente pendant la plus grande partie de la pièce de ponctuer le jeu de sa partenaire par un chant vocalisé ou d’aider par le geste à illustrer tel ou tel passage du texte (!), tout cela distrayant inutilement l’attention du spectateur. On aurait pu imaginer de faire dire le texte à deux voix mais ce n’est pas le cas dans cette mise en scène d’Ayouba Ali, sauf lorsque Caroline Rabaliatti prend brièvement le relais d’A. Bahiya. En tout état de cause, il aurait fallu choisir deux comédiennes qui se ressemblent pour interpréter une unique Jaz, or C. Rabaliatti est trop blonde, trop grande, sa voix est trop haute. C’est dommage mais il reste le texte de Kwahulé et l’interprétation d’A. Bahiya qui justifient à eux seuls cette entreprise.

 

HearingHearing

Nous avions appris à compter avec le cinéma iranien, il faudra désormais compter également avec son théâtre.

Retour au IN avec une pièce écrite et mise en scène par Amir Reza Koohestani qui illustre, une nouvelle fois, la condition de la femme en Iran, la femme évoluée sans cesse obligée de composer avec le régime obscurantiste et répressif des mollahs. L’Iran d’aujourd’hui peut se comparer, en bien pire, à la France du XVIIe siècle, quand les libertins devaient dissimuler leurs convictions pour échapper aux cabales des dévots (voir l’affaire du Tartuffe), si ce n’est à la Bastille.

« Hearing », audience en anglais, c’est-à-dire  plus précisément interrogation devant un tribunal. Soit ici un foyer d’étudiantes. Samaneh a entendu une voix masculine dans la chambre d’une camarade. La présence d’un homme dans le foyer est évidemment strictement interdite et vaut expulsion immédiate pour la coupable. La surveillante du foyer interroge celle qui a entendu, puis celle qui est accusée, puis les deux ensemble. Elle se fait inquisitrice. Le texte est volontairement répétitif chez elle et chez les deux étudiantes qui trouvent les mêmes mots pour s’expliquer et/ou se défendre. Une solution se présente qui contenterait tout le monde, mais les choses ne s’arrangent pas aussi facilement au pays des « gardiens de la Révolution » et Samaneh demeurera rongée par la culpabilité, comme on le verra dans la deuxième partie où elle apparaît, désormais mariée et mère de famille, interprétée par une autre comédienne.

La pièce est un nœud de conflits entre les trois personnages. L’atmosphère est celle, pesante, d’un huis clos. Et cela est accompagné par une mise en scène à la sobriété exemplaire, du moins pendant la première moitié, avant que le metteur en scène ne cède à l’attraction – qui semble décidément presque universelle dans le IN – de la vidéo et des micros, pendant tout le début, donc, là où les étudiantes interrogées sont seules sur la scène complètement nue, habillées de gris, coiffées d’un hijab qu’elles rajustent sans cesse, un tic courant en Iran où la femme craint toujours de se faire remarquer pour indécence, tandis que la surveillante, un peu plus âgée, assise au milieu du public, est donc en position dominante.

Hearing est une pièce intimiste, faite a priori pour de petites salles. Elle est jouée en Avignon dans la salle Benoït XII aux dimensions relativement imposantes. Utiliser la vidéo permet de s’affranchir des limites du plateau et de donner plus d’ampleur à la pièce. Revers (inévitable) de la médaille, elle perd en profondeur, en intensité si l’on préfère, ce qu’elle gagne en largeur.

Malgré tout, la pièce est loin d’être un échec. On en retiendra les moments d’émotion de toute la première partie.

 

Billet d’Avignon 2014-8. Molière, Musset, Racine

Les classiques font toujours accourir le public d’Avignon, surtout quand ils sont modernisés comme ici. Trois exemples très différents de la manière dont on peut s’y prendre pour rendre les pièces du répertoire plus accessibles au public d’aujourd’hui.

 

Le Tartuffe nouveau de Jean-Pierre Pelaez

Gérard Gelas est le directeur du théâtre du Chêne noir en Avignon. Il est metteur en scène et auteur. Pour la petite histoire, c’est sa première pièce, La Paillasse aux seins nus, qui mit le feu au festival en 1968. Non pas directement la pièce elle-même mais le fait qu’elle ait été interdite par le préfet du Gard (elle devait en effet se jouer de l’autre côté du Rhône, à Villeneuve). Aujourd’hui, il crée une pièce de Jean-Pierre Pelaez, Le Tartuffe nouveau, une réécriture du Tartuffe de Molière, en alexandrins, nouvelle non par l’intrigue mais par la transposition dans le monde d’aujourd’hui. Tartuffe est médecin, il fait dans le charity business, il intrigue pour devenir ministre, Marianne et Valère sont étudiants, Damis est apprenti journaliste. Dorine, la bonne colombienne, est arrivée en France à la suite d’Orgon, diplomate. Ces noms que nous gardons par habitude ont été modernisés eux aussi. Il n’y a plus Damis ni Valère mais Vincent et Patrice. Dorine est Consuelo (et s’exprime avec un accent espagnol à couper au couteau pas toujours compréhensible). Quant à Monsieur Tartuffe, il est devenu Monsieur Krüger. Et il n’est pas difficile, avec un nom pareil, quand on ajoute le charity business et l’avenir de ministre, de deviner quel personnage réel de notre Ve République l’auteur avait en tête !

Tartuffe Nouveau

Seule variante notable par rapport à l’intrigue de Molière, Krüger s’avère un séducteur plus convaincant que Tartuffe, au point qu’Elmire (Irène) s’y est laissé prendre. La mise en scène insiste sur ce point en habillant le seul Krüger d’un costume (blanc) moderne, les autres étant vêtus à la mode du Grand Siècle et Orgon (Damien) d’un pourpoint et de hauts de chausse surchargés de dentelles qui accentuent le côté comique.

Car la pièce est très drôle. Et l’on a plaisir à écouter des alexandrins qui coulent sans aucune difficulté. On regrette malgré tout que des scènes qui ont inspiré à Molière certains de ses plus beaux vers, comme la scène de la dispute entre Marianne et Valère ou celle de la tentative de séduction d’Elmire par Tartuffe, aient disparu de cette version modernisée. Quoi qu’il en soit, on peut croire que la langue française est faite pour l’alexandrin (à moins que ce ne soit l’inverse) car l’on a senti les comédiens très à l’aise dans cette forme que l’on croirait à tort surannée. Une mention spéciale pour François Boyard en Orgon dont il fait une caricature particulièrement réjouissante.
Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée     

Un « Proverbe » : une comédie à deux personnages, trop brève pour faire à elle seule l’objet d’un spectacle. Isabelle Andréani a eu l’idée de lui adjoindre un prologue « pédagogique », non pour expliquer la pièce – qui ne le réclame pas – mais pour présenter Musset aux spectateurs. Il plaira même à ceux qui n’en apprendront rien, tant il est habilement construit et joué. Nous sommes dans le grenier du domicile de Musset, sa bonne et son cocher nouvellement engagé cherchent les harnais pour atteler la voiture du maître. Un maître dont ils sont tous les deux entichés au point de connaître par cœur certains de ses poèmes. Dans une cassette se trouvent de vieilles lettres parmi lesquelles l’échange de lettres codées (apocryphes) entre George Sand et Musset au contenu nettement pornographique. Le-dit échange se clôt sur deux vers de G. Sand (« Cette insigne faveur que votre cœur réclame / Nuit à ma renommée et répugne à mon âme ») dont il faut seulement retenir les deux premiers mots, « Cette nuit » : c’est dès cette nuit-là que Sand est prête à se donner à Musset…

Musset1

Découvrant qu’ils connaissent tous les deux par cœur Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, nos deux protagonistes décident de le jouer. Alors commence la pièce dans la pièce. C’est un badinage amoureux qui mérite d’être (ré)entendu. La marquise se moque allègrement du comte qui essaye de faire sa déclaration ; impitoyable, elle souligne la pauvreté et la banalité des mots que les hommes trouvent à dire aux femmes : « dans ces tristes instants où vous tâchez de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des capucins de cartes ». Le comte, d’abord assommé par cette vindicte, finit par se rapatrier, faisant valoir « que [si ]l’amour est immortellement jeune, […] les façons de l’exprimer sont et demeureront éternellement vieilles ».

On prend beaucoup de plaisir à regarder jouer I. Adréani et son partenaire Xavier Lemaire. Ils instaurent un sentiment de décalage troublant dû au fait qu’ils endossent le rôle de la marquise et du comte alors que nous les connaissons comme la bonne et le cocher dont ils ont d’ailleurs gardé la tenue : ils parviennent à se rendre crédibles dans leurs personnages de nobles tout en demeurant dans notre esprit les domestiques du début de la pièce. Sans doute cela n’est-il pas pour rien dans le succès de cette pièce qui ne se démentit pas puisqu’elle a dépassé les 400 représentations !

 

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort

Nelson-Rafaell Madel et Paul Nguyen, deux comédiens du collectif La Palmera (1), assistés par Néry pour la mise en scène, présentent une version réduite d’Andromaque précédée d’un prologue explicatif de leur crû, très ludique, à grand renfort de baudruches qui figurent les combattants de la guerre de Troie et les principaux protagonistes de la tragédie de Racine. Quand on ne dispose ni du temps ni de la distribution nécessaires pour jouer la pièce de Racine dans son intégralité, il n’est certainement pas inutile d’expliquer aux spectateurs ce que l’on va leur montrer.

Andromaque1

Les deux comédiens donnent ensuite les principales scènes, les principales tirades de la pièce, suffisamment en tout cas pour que nous voyions la tragédie se nouer autour, d’une part,  d’Hermione qui veut utiliser Oreste pour venger l’affront de Pyrrhus qui lui préfère Andromaque, et, d’autre part, d’Andromaque qui finira par céder aux avances de Pyrrhus pour sauver Astyanax, le fils qu’elle a eu d’Hector. Si la pièce se joue sans décor, les changements de costume aident à identifier les personnages : beaux vêtements à l’antique que les comédiens endossent (comme le manteau royal) ou qu’ils confectionnent eux-mêmes avec des morceaux de tissus. Une maigre lumière crée l’illusion nécessaire pour rendre crédibles les personnages féminins interprétés par des hommes. Les vers souvent sublimes de Racine prennent une saveur particulière qui tient sans doute en partie au trouble que provoque les travestissements des deux garçons qui en Andromaque, qui en Hermione.

 

(1)    Deux jeunes comédiens déjà remarqués dans P’tite Souillure de Koffy Kwahulé. Cf. http://www.criticalstages.org/ptite-souillure-comdie-sacre/