Avignon 2016 (17) : « Quel petit vélo… ? »

Perec un extremis

Quel petit véloPerec Georges était un drôle de zozo même qu’il aurait eu octante ans cette année, ou huitante, c’est selon, si des fois qu’il avait pas tiré sa révérence bien trop tôt, même qu’il est pas arrivé jusqu’au demi-siècle, lui qu’avait tant le talent pour faire immortel. Paraît qu’il était pas trop joyeux au fond de lui mais ça l’a pas empêché d’écrire pour faire marrer ses lecteurs. Et je suis pas « un psychanalyse », comme qu’il disait, mais je sais bien, moi, qu’il devait bien rigoler, lui aussi, quand il écrivait des choses comme les Choses dont je vous ai causé dans une précédente chronique. Juste en face des Hauts-Plateaux, dans ce théâtre consacré à la belgitude où ce qu’on joue Ils tentèrent de fuir, ce qui ne signifie rien mais comme je vous l’ai eu expliqué dans ladite chronique, c’est d’une modernisation des Choses qu’il s’agissait. Cinquante ans déjà depuis les Choses, on en consomme toujours des choses mais c’est pas comme avant, alors les Belges ils ont dû adapter. Ben les Toulousains du Petit vélo, eux ils ont rien changé au texte. Et ils ont bien fait, vu que des troufions comme de son temps, de Perec, y en a plus, et que les Rafales d’assaut qui bombardent la Syrie ils ont rien de commun avec les commandos du djebel. Les vieux de la vieille se souviendront et les jeunes cons qui connaissent rien à l’histoire glorieuse guerrière de la patrie, ils s’amuseront aussi vu que le Petit Vélo est avant tout un exercice ludique. Faut juste aimer jouer avec les mots et le Perec il savait le faire mieux que personne. Faut pas croire qu’il inventait tout. Les « psychanalyses », il les connaissait, au moins il connaissait les siens, Dolto et Pontalis, rien que ça et je vous mens pas. Et l’armée, s’il a pas été guerroyer, il la connaissait bien aussi, vu qu’il a fait son service chez les paras. Alors les jeunes fous de théâtre, faut qu’ils se précipitent aux Hauts Plateaux comme les vieux, ils se marreront et eux en plus, les blanc-becs, ils apprendront quelque chose. Je sais pas si le théâtre il fait la résistance, comme il dit le Py, le seigneur du IN, au moins il peut faire l’école, c’est déjà ça…

Je cause, je cause mais c’est pas du sujet dont au sujet duquel je m’intéresse. J’y viens. Le Petit Vélo de Perec est arrivé après la bataille, les « arabicides » étaient déjà repartis la queue basse et l’Algérie fraîchement indépendante croyait encore aux lendemains qui chantent. Je résume : le Petit Vélo c’est l’histoire du trouffion Kara-quelque-chose que justement il voulait pas le faire l’arabicide. Il a un copain de régiment, le nommé Pollack Henry, et ce Pollack (Henry) il a des copains au Quartier Latin et tous ils veulent l’aider, Kara-machin-chose, à pas s’embarquer pour l’Algérie vu que 1) il est allergique au combat militaire et que 2) sa petite amie crèche à Paris France. En fait le Pollack et le Kara-truc ils sont pas importants, c’est pas eux qui racontent mais les copains du Pollack (Henry), le copain de Kara-smuche. Ils sont trois sur le plateau des Hauts-Plateaux (qu’est juste une maison d’Avignon comme une autre), trois que le Perec Georges il a eu la flemme de les nommer mais comme ici on fait pas de littérature – facts facts facts – je peux vous le dire : à la guitare, le Simon, c’est le plus maigre ; celui au saxo, le Benjamin, c’est le moustachu bronzé ; et celui à la trompette, le Damien, ben,… il joue de la trompette. Mais faudrait pas vous illusionner, le Petit Vélo c’est pas que du jazz, de la musique y en pas trop, c’est plutôt trois gars qui disent le texte de Perec Georges, enfin le texte des copains de Pollack Henry qu’est lui-même copain avec Kara-bistrouille, le jazz c’est juste pour se reposer. Alors ces trois là, s’ils sont pas de la ville de Foix puisqu’ils sont de Toulouse, ils sont bien capables ma foi de dire il était une fois un Kara-pace qui voulait faire l’amour et pas requiem in pace. Et pas qu’une fois parce que le Perec Georges, il aime bien se répéter, et pas qu’une fois, le comique de répétition que ça s’appelle. Pour les spectateurs comme toi et moi c’est rigolant mais pour Simon-Damien-Benjamin, c’est pas le plus facile, un texte qui se mord la queue, comment savoir où que tu en es. Pourtant, ils se coupent la parole comme s’ils jouaient pas, comme s’ils se racontaient une histoire qu’elle est bien bonne, entre copains, quoi. Et puis c’est pas tout de causer, ils se lèvent, se rassoient, distribuent des assiettes où c’qu’y a rien à becter, des verres où c’qu’y a rien à écluser. Et, à part le petit moment de jazz, ils arrêtent pas de dire les mots biscornus de Perec, et faut voir à quelle vitesse, des mots qui veulent rien dire mais qu’on comprend quand même. Alors chapeau les gars !

Quel petit vélo… ? d’après Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? de Georges Perec (1966), mise en scène de Jean-Jacques Mateu avec Simon Giesbert, Benjamin Hubert et Damien Vigouroux.

Ce billet est le dernier de la série « Avignon 2016 ».

Avignon 2015 (11) : Perec, Ionesco

Deux grands auteurs « comiques » du XXème siècle qui, chacun à sa manière, ont dénoncé le totalitarisme.

W ou le souvenir d’enfance

w-perecMarie Guyonnet, la directrice du théâtre La Boderie, a déjà adapté il y a quelques années L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation de Georges Perec. Elle revient à cet auteur avec l’adaptation, cette fois, de W ou le souvenir d’enfance, un texte qui mêle autobiographie et fiction. Elle utilise à nouveau quatre comédiens (dont deux figuraient déjà dans l’Augmentation). Le décor est constitué au départ par des colonnes de bambou, qui pourront être déplacées, recomposées en fonction des besoins pour construire un bateau, un portique, dessiner une étoile jaune, etc.

L’étoile jaune servira à l’évocation directe de la deuxième guerre mondiale et du traitement réservé aux juifs. Le bateau est celui qui amène le narrateur vers l’ile « W » où les hommes se consacrent au sport et les femmes à la reproduction. Le sport est par nature le véhicule de l’élitisme. Poussée à la limite, cette idéologie conduit à l’exaltation des plus forts et à l’élimination des plus faibles et c’est bien ce qui se produit sur W. Si le monde inventé par Perec n’est pas au premier abord malfaisant, il sombre en effet assez vite, quoique par degré, dans la dystopie. Des détails qui semblent anodins au départ se révèlent ensuite lourds de conséquences. Sans être à proprement parler théâtral, le récit se prête bien à la représentation sur un plateau. La multiplication des comédiens – tous sans défaut – qui portent le texte, n’introduit pas seulement une polyphonie préférable au simple monologue, elle permet de jouer avec le décor et de le faire évoluer au fur et à mesure du récit.

Un très bon moyen de découvrir Perec, ou ce texte-ci, pour ceux qui ne les connaissent pas encore. Et le plaisir de les retrouver pour les autres.

La Leçon

La leçonOn peut dire la même chose pour la Leçon de Ionesco, autre monstre sacré de notre littérature du siècle dernier. Il y a d’ailleurs une parenté sur le fond entre Perec et Ionesco, tous deux ayant manié l’absurde quoique de manière différente. Concernant les deux textes dont il est question dans cette chronique, une différence essentielle tient à la forme puisque, contrairement à W, la Leçon est une vraie pièce de théâtre, avec un dialogue extrêmement brillant (dans le genre absurde, bien sûr), du moins au départ car la démonstration s’essouffle quelque peu sur la fin, comme si Ionesco n’avait pas mesuré que la répétition finit par lasser. C’est quand même une pièce à voir à la fois parce qu’elle est un « classique » et pour l’interprétation absolument magistrale des deux comédiens qui interprètent le professeur et l’élève. Magistrale et méritoire par ces temps caniculaires puisqu’ils terminent littéralement en nage !

De même que le sport, la relation pédagogique peut véhiculer une idéologie totalitaire. Le professeur, tout sucre tout miel, au début, avec son élève, se révèle de plus en plus autoritaire et intransigeant au fur et à mesure que la pièce se développe jusqu’à son acte final, et fatal.

Le texte prévoit que le rôle du professeur soit tenu par un homme et que celui de l’élève, de même que celui (secondaire) de la bonne, Marie, soient tenus par des femmes. Mais toutes les combinaisons ont été expérimentées. Ici la distribution retenue par le metteur en scène, Bruno Dairou, ne comporte que des hommes, ce qui convient parfaitement.

 

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