Les Francophonies de Limoges – Edition 2019

Les Francophonies de Limoges, dotées d’un nouveau directeur, Hassane Kassi Kouyaté, et rebaptisées Les Francophonies – Des écritures à la scène, offrent désormais deux festivals dans l’année : Les Zébrures de printemps et Les Zébrures d’automne. Quelques impressions d’un trop court séjour au festival d’automne.

Les leçons de vie de Sonia Ristic : Pourvu qu’il pleuve, M.E.S. Astrid Mercier

Les « pièces de restaurant » ne sont pas une exception au théâtre. On peut citer ainsi comme particulièrement remarquable Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Pourvu qu’il pleuve qui se déroule également dans un restaurant séduit grâce à l’énergie de la mise en scène, laquelle fait passer les moments trop fréquents où l’auteur explique sa conception de la vie bonne, une conception d’ailleurs assez contradictoire puisque l’un des personnages invite au mouvement tandis qu’une autre appelle à se concentrer sur l’ici et le maintenant. Le défaut de l’écriture de cette pièce, en effet, est trop souvent d’expliquer au lieu de montrer. Trois serveuses et deux cuisiniers se racontent et défendent leurs points de vue. Par exemple l’un des cuisiniers, d’origine kurde, ne cesse d’engager son collègue, kurde également, à la fidélité à sa communauté et au mariage avec une fille de son peuple, comme il convient, selon lui, à un homme responsable, tandis que le second prône symétriquement la liberté, seule valeur qui vaille à ses yeux.

Heureusement, le couple de clients, lui, ne théorise pas. Il expérimente devant nous la difficulté de faire vivre une passion dès que diffèrent les objectifs des deux amants. Leurs scènes sont de loin les plus fortes, au-delà même de celles où sont évoqués les attentats du 13 novembre 2015 (la pièce est située dans un restaurant parisien proche des fusillades).

On aime également dans cette pièce la direction d’acteurs. Des trois comédiennes interprétant les serveuses, en particulier, dont les postures incongrues créent d’agréables diversions. Par rapport à la lecture publique de Pourvu qu’il pleuve à laquelle nous avions eu l’occasion d’assister au début des répétitions de l’équipe menée par A. Mercier, le résultat du travail accompli avec ces trois comédiennes est spectaculaire.

Avec Grégory Alexander, Jann Beaudry, Alexandra Déglise, Jérémie Edery, Ricardo Miranda, Karine Pédurand (dans le rôle de l’amante tenu par Daniely Francisque lors de la lecture), Maleïka Pennont.

Si gentils ! Etranges étrangers de Joshua Sobol, M.E.S. Jean-Claude Berutti

On attendait beaucoup de cette pièce d’un auteur israélien renommé en particulier mais pas seulement pour son goût de la polémique. Sans parler de polémique, on s’attendait à plus de cri et de fureur dans une pièce confrontant un vieil israélien qui perd la mémoire, son auxiliaire de vie roumaine et l’amant africain de cette dernière. Mépris du vieux autant à l’égard du Noir que de son esclave roumaine, ressentiment de l’auxiliaire de vie envers son patron trop gâté par la vie (quand elle la compare à la sienne), haine du Noir envers des Israéliens peu accueillants en général à l’égard de ses frères de couleur. Sans parler des sentiments pour le moins ambigus qui peuvent gouverner les rapports amoureux entre un Noir à la situation précaire et sa maîtresse blanche.

Tout cela aurait pu faire une pièce à forte tension, ce qui n’aurait pas empêché, si l’auteur y tenait, une réconciliation générale. Hélas, Etranges étrangers baigne dans les bons sentiments du début à la fin. Alors on se contente d’admirer le décor (très réussi) et d’observer le jeu plus ou moins juste des comédiens. Et – au cas où l’on ne le serait déjà – l’on sort sensibilisé au destin 1) des vieux des pays riches, 2) des Européens de l’Est issus de pays moins riches et 3) des immigrés d’origine africaine encore plus pauvres. On sort surtout déçu d’une telle occasion manquée. On voit beaucoup de pièces sur les migrants, en ce moment, un genre auquel Etranges étrangers se rattache à un double titre (la Roumaine et l’Africain). Ces pièces muselées par le politiquement correct sont rarement des réussites.

Les deux comédiens « migrants », Mireille Bailly et Roger Atikpo, n’en sont pas moins très justes. La première a même bien failli, par moments, nous émouvoir… mais le texte ne lui en laissait pas le temps. Quant au « patron », Mathieu Carrière, s’il ne manque évidemment pas de métier, il nous a semblé un peu trop fringant dans ce rôle.

La langue de la pièce est une cause supplémentaire, et non des moindres, de notre déception. Car la note d’intention insiste aussi bien sur les « baragouinages » du texte hébreu original, conséquence des interactions entre un vieillard qui perd son vocabulaire et deux étrangers, que sur les efforts des deux traducteurs pour rendre ces « baragouinages ». Force est pourtant de constater que ces efforts ne conduisent guère au-delà du « petit nègre » des cours de récréation…

Virtuose ! The Puppet-Show Man : Yeung Faï

Si l’on peut parler de virtuosité, c’est bien à propos du marionnettiste chinois Yeung Faï. Parce que si nos marionnettistes à nous sont créatifs, inventifs, capables de nous émouvoir, force est de reconnaître qu’ils ne font pas le poids, question technique, comparés aux Asiatiques. La virtuosité n’est pas (simplement) un don ; elle n’existe pas sans un énorme travail. Cette même application, ce même sérieux dans l’apprentissage qui expliquent que les Chinois soient capables de dépasser les techniques occidentales qu’ils copient, et qu’ils raflent les premiers prix des concours de piano ou de violon, éclaire ce que virtuosité veut dire à propos d’un marionnettiste comme Yeung Faï.

Les enfants qui sont encore moins à même que nous d’évaluer ses prouesses techniques, prennent leur plaisir en regardant des combats où le gentil triomphe toujours. Pour l’adulte – enfin pour l’adulte pacifique – le Puppet show deviendrait vite fastidieux s’il n’y avait cette impressionnante virtuosité. Qu’on en juge : Le premier tableau présente la lutte entre une souris et un moustique qui l’empêche de dormir. Ensuite s’enchaînent les combats entre humains, guerriers ou … amoureux : il faut voir comment la jeune beauté renvoie dans les roses son vieil « amant » (à prendre au sens du XVIIe siècle ?) … avant de succomber (ouf ! pour les gérontes). Le spectacle se clôture sur un dernier combat, entre un tigre (heureuse diversion) et un homme.

Peut-on revenir un instant à la comparaison entre la Chine et nous ? Certes, les Chinois sont les plus forts et sont en passe de devenir « l’hégémon » au niveau mondial. Dont acte. Mais la technicité, la virtuosité ne sont pas tout. Dans le Puppet show, le spectateur adulte ne peut s’empêcher de trouver les duels bien répétitifs. Et nous avons remarqué que l’attention de certains enfants eux-mêmes avait tendance à se dissiper avant la fin d’un spectacle qui ne dure pourtant que trois quarts d’heure. Nous l’avions noté dans une précédente chronique consacrée au même artiste. Aussi devons-nous saluer les efforts qu’il a accomplis depuis pour « théâtraliser » davantage son spectacle en se montrant par exemple au-devant de son castelet, des diversions pleines d’humour qui interrompent agréablement les scènes de « bagarre ».

Le point fort du Puppet show, on l’a suffisamment dit, tient à la virtuosité du marionnettiste. Pour les exercices les plus difficiles l’artiste a besoin de ses cinq doigts pour animer une marionnette à gaine, (la tête et quatre membres) : on imagine la dextérité que cela suppose ! Cela explique au demeurant la petite taille de ces marionnettes qui doivent se mouvoir « comme les doigts de la main » (à ceci près que nous – commun des mortels – serions bien évidemment totalement incapables de nous servir de nos doigts comme le maître. Un mot, enfin, pour souligner la beauté plastique des marionnettes, l’expressivité des visages et l’élégance des costumes.

Nouveau cirque : Dany Ronaldo dans Fidelis Fortibus

Les clowns désormais ne se donnent plus des coups de pied aux fesses entre deux numéros plus prestigieux. Qui le regretterait ? Aujourd’hui un clown fait à lui seul le spectacle et raconte des histoires émouvantes et drôle. Il reste clown néanmoins en ce que ses histoires sont sans parole, ou presque, les mimiques y pourvoient. Il reste en outre un artiste circassien en ce qu’il possède suffisamment les techniques du cirque pour impressionner le public. Le clown est donc devenu une sorte de « généraliste » du cirque, moins bon acrobate ou jongleur qu’un « vrai » jongleur ou un « vrai » acrobate, par exemple, mais jongleur et acrobate quand même. Et naturellement il commencera par se montrer très maladroit dans ces techniques avant de démontrer au public qu’il en maîtrise néanmoins quelques tours.

Dany Ronaldo est issu d’une famille pratiquant le cirque depuis des générations. Il s’exprime (quelques mots) en italien, ce qui le ferait paraître déplacé dans un spectacle rangé sous l’égide de la Francophonie si sa metteuse en scène, Lotte van den Berg, n’était Belge (quelle peut être la part de la M.E.S. dans un tel spectacle ? voilà une question à laquelle il est impossible de répondre à moins d’être dans le secret de la fabrication). On ignore tout autant si Fidelis fortibus (fidèle courageux – fortuna favet fortibus : la chance favorise l’audacieux) est un requiem à la tradition familiale. Il montre en tout cas, à sa façon, la fin du cirque artisanal réunissant quelques artistes sous un modeste chapiteau. Au début, en effet, D. Ronaldo est environné des tombes de ses anciens camarades. Celles de la ballerine-trapéziste pour laquelle il avait un béguin secret, celle de l’acrobate qui fut l’amant de la précédente, celle du dompteur, celle de deux ou trois musiciens et bien sûr celle du directeur-magicien. Chaque tombe de sciure et surmontée d’une croix qui porte les accessoires de chacun. Puisque tous les vrais artistes ont disparu, Ronaldo, le Monsieur Loyal du cirque, s’efforce de refouler les spectateurs entrés manifestement par erreur sous le chapiteau… Et ceci constitue le commencement du spectacle, son premier gag, suffisamment long pour énerver les spectateurs et les mettre dans l’attente du moment où Ronaldo va vraiment commencer, c’est-à-dire s’efforcer – maladroitement évidemment – de se substituer à ses camarades absents. On n’en dira pas davantage, on se gardera en particulier de dévoiler l’apothéose finale. Disons simplement que les numéros qui s’enchaînent ne sont pas que drôles, que Ronaldo crée une atmosphère poétique, tendre et mélancolique. On rit à Fidelis fortibus mais avec retenue. L’empathie avec l’artiste dégingandé qui se débat avec des accessoires qui ne lui étaient pas destinés mais dont il fera tout de même quelque chose est la plus forte.

Créolité : Mayola de et avec Sergio Grondin

Un Réunionnais d’adoption, passionné par la culture créole, a conçu un spectacle inclassable – « conférence théâtralisée » semble le plus proche de la vérité – dans lequel il s’interroge sur l’identité réunionnaise, la part de sa musique (« maloya » est le nom d’une musique traditionnelle de l’île qui accompagnait le travail en commun de la terre – « lasoté » en créole martiniquais) et de sa langue créole, les menaces qui pèsent sur elle du fait de la scolarisation et de l’omniprésence des médias en français, sans parler de la mondialisation. Sergio Grondin est visiblement habité par son sujet et Maloya est à même de faire toucher du doigt aux spectateurs non avertis certaines contradictions psychologiques des insulaires ultramarins, pris qu’ils sont entre l’univers des parents ou plus souvent désormais des grands-parents ou arrière-grands-parents, et celui de la France et de la modernité.

Les Réunionnais sont représentés par leurs noms inscrits sur des cartons posés sur le plateau. Petit à petit il se couvre de ces noms, jusqu’à la fin où S. Grondin les entoure d’un grand cercle de sable figurant l’île. La M.E.S. est inventive et il n’y a rien à redire au fond à Maloya, sinon qu’il brasse des lieux communs pour les initiés (mais, encore une fois, la pièce ne semble pas leur être destinée). On remarque particulièrement un beau poème en créole récité par S. Grondin (sans surtitres, sans doute dans le but de concentrer les spectateurs sur la musicalité de la langue) et le tableau final avec l’embrasement du plateau. Une citation d’Edouard Glissant invite à méditer sur le fait de la diversité dans le « chaos-monde ».

M.E.S. David Gauchard, interprétation Sergio Grondin, musique Kwalud.

Machinations : Cœur minéral de Martin Bellemare, M.E.S. Jérôme Richer

Il faut se méfier des commandes. L’auteur se trouve alors confronté à un sujet qu’il n’aurait pas spontanément choisi et obligé de rendre sa copie même si le sujet ne l’a pas spécialement inspiré. Certes, avec du métier on produira toujours un texte honnête… mais peut-être pas un grand texte. Est-ce qui est arrivé à Martin Bellemare ? Le fait est que cet auteur s’est bien trouvé sélectionné pour écrire une pièce sur les migrations (les « migr’actions ») à l’issue d’un festival à Conakry et qu’il est un auteur suffisamment expérimenté – plusieurs fois primé – pour répondre honorablement à la commande.

Auteur québécois, il a pris comme protagoniste un Guinéen immigré au Québec où il travaille pour une société minière, laquelle a des intérêts en Guinée et même, plus précisément, dans son village natal. Un cas d’école puisque les statistiques officielles canadiennes indiquent que 7 sociétés minières de ce pays opèrent en Guinée (chiffre de 2017), le plus souvent sous forme de sociétés mixtes (c. à d. avec une participation de l’Etat guinéen). Par ailleurs l’exploitation de la bauxite en Guinée a donné lieu à plusieurs scandales récents à propos, en particulier, des déplacements récents de population. On voit tout de suite ce que le sujet de Cœur minéral peut avoir de pertinent.

De fait, Boubacar, dès son arrivée au village, doit affronter la colère de la population représentée par son chef et surtout par un jeune homme à la parole virulente. A l’arrière-plan, comptant les points, le collègue canadien de Boubacar et le représentant guinéen de la société mixte qui exploite le site (comme par exemple la Compagnie des Bauxites de Guinée, la CBG, dont l’Etat détient 49 % et qui compte une participation de Rio Tinto-Alcan).

La pièce adopte elle-même une forme mixte, à la fois dialoguée et chorale (qui fait intervenir plusieurs narrateurs). Elle enchaîne les séquences brèves tantôt dans le village, tantôt à Conakry, sachant que les récits des uns ou des autres autorisent des excursions. Par exemple lorsque Boubacar raconte une anecdote vécue dans le métro parisien.

La pièce réunit une comédienne cantonnée au rôle de principale narratrice (quelque peu didactique, Cœur minéral se voulant également documentaire) et cinq comédiens dans des emplois divers, le nombre de personnages étant supérieur à celui des comédiens. Les séquences s’enchaînent sans que la logique de leur succession soit toujours évidente, les dialogues s’interrompent rapidement, ce qui nous fait regretter que les personnages et les situations ne soient pas davantage approfondis. En contrepartie, une telle construction permet des morceaux de bravoure et l’auteur ne s’en prive pas.

Le décor, « moderne », se réduit à des parallélépipèdes rectangles en bois déplacés lors des changements de scènes par les comédiens. Ces derniers se tirent plutôt bien d’un exercice que certains d’entre eux ont jugé difficile, ce qui ne contredit pas ce que nous venons d’écrire.

Avec Morciré Bangoura, Moïse Bangoura, Fidele Baha, Ashille Constantin, Adrian Philip, Fatoumata Sagnane Condé.

 

Théâtre : Aperçus des Francophonies en Limousin, édition 2017

Dans l’ordre où nous les avons vues, les pièces de notre programme au festival de Limoges. Pour ce qui concerne la visite de la ministre de la Culture au festival, le 25 septembre, passer directement au compte-rendu de la dernière pièce.

Tram 83 d’après Fiston Mwanza Mujila

Au cœur de la « Ville-Pays » dirigée par un « général dissident », se trouve un bar nommé Tram 83, hanté par des demoiselles aguicheuses, « biscottes », « canetons » et des clients en mal de sexe, « creseurs » échappés pour un bref moment de l’enfer des mines de diamants ou trafiquants et autres « touristes à but lucratif ». Pas d’intrigue véritable dans cette pièce mais un fil conducteur : Lucien, un client, venu de « l’arrière pays », souhaite publier un livre dénonçant la pourriture qui règne partout dans le pays. Il en est fortement dissuadé par Cercueil, complice d’un pouvoir corrompu, tandis que l’un des « touristes », suisse, s’engage au contraire à le publier.

Cette pièce est adaptée du roman de Fiston Mwanza Mujila par Julie Kretzschmar qui assure la mise en scène. Elle fait appel à six interprètes dont deux comédiennes, lesquelles tirent bien mieux leur épingle de jeu que leurs camarades masculins. Astrid Bahia déjà remarquée dans plusieurs pièces, par exemple l’année dernière en Avignon pour son interprétation de Jaz de Koffi Kwahulé, est au mieux de  sa forme dans un rôle qui mobilise tout son talent de mime. Il en va de même pour Lorry Hardel dans le rôle de la diva du bar, car l’auteur, ou son adaptatrice, ne donnent guère la parole aux personnages féminins. C’est l’excès inverse pour les hommes, en particulier celui (le seul comédien blanc de la distribution) qui est chargé des rôles du récitant et du touriste Le texte peu dialogué enchaîne des monologues qui paraissent interminable en l’absence d’un vrai ressort dramaturgique. C’est dommage, tant le cadre dans lequel se situe l’action (un bar de nuit dans une ville soumise à la dictature) apparaît riche de possibilités sur ce plan-là.

Le décor est constitué d’un rideau de métal sur lequel s’inscrivent par moments des aphorismes de l’auteur (par exemple : « On invente une vie de pacotille »), et qui peut coulisser pour dégager une pièce de dimension restreinte, délimitée par trois murs et un plafond de couleur orangée, ce qui crée un contraste intéressant avec la couleur métallique du rideau. À cour, un musicien pourvu d’une guitare électrique crée un fond sonore quasi permanent (boite de nuit oblige ?) obligeant les comédiens à hausser le ton plus que de raison (du moins pour un spectateur qui n’assimile pas la musique au bruit, la parole au cri).

On comprend les intentions de Fiston Mwanza Mujila (né en RDC) qui a voulu mêler à la peinture de l’Afrique tropicale avec tous ses excès une réflexion sur la place des intellectuels dans ces pays. « C’est par le chemin de l’écriture que je peux rétablir la vérité », écrit-il quelque part. Il semble avoir un vrai talent d’écrivain et l’on se dit, en écoutant le récitant, que le texte est davantage fait pour la lecture que pour la scène, qu’on aimerait prendre le temps de le déguster, que le rythme imposé par l’adaptation théâtrale n’est pas celui qui lui convient le mieux.

Eddy Merckx a marché sur la lune de Jean-Marie Piemme

« On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a » dit à un moment un comédien perché au balcon du théâtre de l’Union, une vraie salle de théâtre (siège du centre dramatique national du Limousin). La troupe comme l’auteur sont belges et font preuve d’une énergie communicative, tout en démontrant qu’il n’est pas nécessaire de rassembler des moyens écrasants pour faire du bon théâtre. La scène, nue, est fermée au fond par un rideau blanc qui peut se diviser et s’ouvrir avec des embrasses nouées par les comédiens, faisant alors apparaître, au fond, une table chargée des bouteilles de bière (belge !) qui serviront d’accessoires récurrents. Le rideau refermé permet aux comédiens de se déshabiller pour apparaître vêtus seulement d’un drap blanc dans une scène évoquant la liberté sexuelle, car nous sommes en 1969, l’année qui suit 1968 (et aussi celle où Neil Armstrong a marché sur la lune où Eddy Merckx a gagné le Tour de France, le même jour, apprend-on, d’où le titre). Mais le texte réserve bien des surprises et la scène en question est surtout l’occasion d’un échange entre deux amants de rencontre d’où il ressort que la femme du couple peut se montrer libre sans perdre le sens des affaires et qu’elle n’a pas de mal à se montrer meilleure dialecticienne que son partenaire d’une nuit. La pièce est centrée sur l’histoire de Pierre, soixante-huitard, et de son fils Max. Pierre, après avoir connu son heure de gloire au temps de l’Université Vincennes, ressassera la révolution manquée tandis que sa femme, devenue veuve, fera preuve au contraire d’une capacité de rebond inattendue en épousant un entraîneur de foot !

Quant à Max il se cherchera sans jamais se trouver à l’instar des personnages féminins qui traversent sa vie. Si le point de vue de la pièce est désenchanté, il n’en va pas de même des dialogues servis par une mise en scène (d’Armel Roussel) qui ne ménage aucun temps mort. Faire appel à une troupe nombreuse permet de partager le texte d’un personnage entre plusieurs  comédiens de les faire parler en chœur, des choix qui donnent à la pièce du rythme et du nerf. Que la scène soit constamment éclairée en grand (contrairement à la mode dominante chez les metteurs en scène contemporains amoureux des pénombres) y contribue également.

La Loi de la gravité d’Olivier Sylvestre

Une pièce d’un auteur québécois, mise en scène par quelqu’un qui a commencé sa carrière en Belgique, avec deux comédiens français, une Noire et un Blanc : pas de doute, nous sommes bien aux Francophonies de Limoges ! Cette pièce pour adolescents destinée à faire passer un message de tolérance à l’égard des jeunes personnes qui ont du mal à définir leur identité sexuelle est une réussite dans son genre (!). Le décor imitant une passerelle en béton est suffisamment réaliste pour rendre crédible cette histoire de deux adolescents confrontés chacun à sa « différence » (elle s’habille en garçon, a une petite amie ; lui aime au contraire aime se maquiller et s’habiller en fille) et contraint d’affronter le regard le plus souvent malveillant des camarades. Après un prologue dans une obscurité presque totale, la pièce commence vraiment lorsque Fred rencontre Dom. Il vient de s’installer avec son père dans la banlieue où réside Dom avec sa mère toxico… Dom, habituée aux rebuffades, est sauvage et ne cherche pas le contact. Fred est aussi habitué aux rebuffades mais espère que les choses pourront changer dans son nouvel environnement…

La Loi de la gravité explore astucieusement la situation de départ. La relation entre Fred et Dom, qui évolue au cours de la pièce, comme leurs rapports avec les camarades de classe, sont bien montrés, les deux jeunes comédiens jouent avec beaucoup de naturel et  le message sera reçu cinq sur cinq par les spectateurs.

Body Revolution / Attendre de Morkhallad Rasem

Né à Bagdad, Morkhallad Rasem, actuellement artiste associé à la Toneelhuis (Anvers), présente un spectacle combinant vidéo et performance dont on voit mal comment il s’insère dans la programmation des Francophonies. La première partie, muette, évoque les dégâts provoqués par les guerres au Moyen-Orient. La deuxième partie est fondée sur des témoignages d’émigrés, pour la plupart, qui témoignent de ce que signifie « attendre » pour eux, quel que soit l’objet de cette attente. Cependant l’intérêt de ces deux pièces est avant tout esthétique. La surimpression de trois danseurs sur les images projetées ne manque pas d’intérêt. L’écran est fait avec un drap fendu, les danseurs doivent le traverser, ce qui crée un effet particulièrement saisissant. Le travail des vidéastes (respectivement Paul Van Caudenberg et Saad Ibraheem), remarquable, transcende la chorégraphie et, même s’il ne soulève pas nécessairement l’enthousiasme, l’ensemble de ce travail est incontestablement de qualité.

Nuit de veille de Kouam Tawa

K. Tawa face au public

À l’initiative de la Maison des Auteurs de Limoges, quatre pièces ont fait l’objet de lectures par les élèves du Conservatoire Royal de Mons. Parmi celles-ci Nuit de veille de l’auteur camerounais Kouam Tawa, littérateur multiforme, à la fois poète, auteur de romans pour la jeunesse et dramaturge. Nuit de veille se présente comme une sorte d’oratorio sans musique où les personnages s’expriment successivement sans qu’il y ait nécessairement d’interaction entre eux. Cette forme est née, de l’aveu même de l’auteur, de la volonté de donner la parole au peuple de son pays. Nuit de veille est donc un travail quasi anthropologique qui se fonde en grande partie sur les témoignages réellement entendus par l’auteur. Pour autant, bien que les questions soient portées par des Africains, elles ne les concernent pas seulement. Entre autres points douloureux, la colonisation, par exemple, n’est pas qu’une épine dans le cœur des Africains. Les personnages de Kouam Tawa se montrent à cet égard mesurés. S’ils n’ont pas oublié les crimes commis par les colons, ils ne négligent pas pour autant les progrès qu’ils ont apportés, comme la suppression de l’esclavage, une certaine libération de la femme, etc.

Au début de la pièce, les « officiels » sont en train d’organiser la fête de l’Indépendance au village. Mais ils sont rapidement débordés par le peuple qui réclame le droit de monter sur la tribune. Chaque intervenant a sa propre vision de l’indépendance, de ses heurs et de ses malheurs, suivant son âge, sa condition… les points de vue se confrontent, se confortent, se brouillent, se mélangent en un kaléidoscope verbal bien rendu par les apprentis comédiens de Mons.

La distribution des prix

Sufo Sufo, Kwam Tawa, Edouard Elvis Bvouma

Le dimanche situé au milieu du festival est traditionnellement voué à la distribution des prix (hors celui des lycéens) accompagnée de lecture d’extraits des textes primés.

Le Prix Théâtre RFI a été décerné par un jury présidé par Denis Laferrière et comportant des personnalités du monde théâtral comme Hortense Archambault (ancienne co-directrice du festival IN d’Avignon), Hassane Kassi Kouyate (directeur de la scène nationale de Martinique), Claire David (directrice des éditions Acte Sud Papiers), Marie-Agnès Sevestre (directrice du festival de Limoges), etc. Sur les 173 textes présentés au concours, treize ont fait l’objet d’une présélection et le prix a été finalement attribué à Edouard Elvis Bvouma, du Cameroun pour La Poupée Barbue, une pièce dans la lignée de la précédente, À la guerre comme à la Gameboy, déjà récompensée l’année dernière par le prix de la SACD.  Avec La Poupée Barbue, il s’agit à nouveau des enfants soldats mais vus, cette fois-ci, du côté d’une petite fille.

Le Prix SACD de la Dramaturgie Francophone est décerné par un jury d’auteurs et autrices (sic). Dans sa pièce, intitulée Debout un pied, le lauréat, Sufo Sufo, qui se trouve être également camerounais aborde le thème des migrants qui cherchent à s’embarquer sur la mer pour rejoindre l’Europe, une question ô combien d’actualité.

Enfin, le Prix SACD/Beaumarchais/ETC Caraïbe du meilleur texte francophone a été attribué par un jury dont la composition ne nous a pas été précisée à deux co-auteures (ou autrices !) guadeloupéennes, Magali Solignat et Charlotte Boimare pour Black Bird. La pièce qui part d’un fait réel (l’assassinat d’un fils par son père) multiplie les tonalités différentes avec de nombreux passages carrément burlesques.

Léonore Confino

Deux jours plus tard fut décerné le quinzième Prix Sony Labou Tansi des Lycéens dans une grande salle de la périphérie de Limoges. La sélection est effectuée par un millier de lycéens appartenant à une trentaine d’établissements de l’Académie de Limoges et d’autres académies en Métropole, à la Réunion, au Maroc et au Bénin. Leur choix s’est porté cette année sur une pièce de Léonore Confino, Le Poisson belge, lue par des lycéens limousins lors de la remise du prix. Ce texte destiné à des adolescents, et très habilement construit, met en scène Grande Monsieur et Petite Fille, deux personnages qui n’en font qu’un, ainsi que cela sera révélé à la fin… Comme dans La Loi de la gravité, adressée au même public adolescent, la pièce est un plaidoyer en faveur de la tolérance mais il s’agit ici avant tout de se tolérer soi-même, de s’accepter tel qu’on est. Grande Monsieur a avalé beaucoup de couleuvres par le passé. Il devra les expulser avant de prendre un nouveau départ dans la vie.  Bien qu’un peu brouillonne, la lecture de la pièce par des lycéens limougeauds a laissé percevoir les émotions véhiculées par le texte.

Conférence de choses de François Gremaud et Pierre Mifsud

Venu de Suisse, Pierre Mifsud fut l’une des vedettes du festival d’Avignon en 2016. Le public se pressait pour l’entendre s’exprimer savamment sur toute sorte de sujets. Rien de professoral dans ces conférences où tout pourtant est vrai. Car Mifsud se lance dans des explications très détaillées mais change de sujet trop vite pour qu’on ait le temps de se lasser. Roi du coq-à-l’âne, maître ès digressions, il peut passer sans transition du mythe de Phaéton à la mort de Descartes ou d’un chat crétois un peu snob à la statue dénudée ou non d’Aphrodite par Praxitèle.

Ces conférences en partie improvisées obéissent néanmoins à une organisation assez rigoureuse : elles s’inscrivent dans un cycle dont la trame, sinon tous les détails, est prévue à l’avance ; chaque conférence commence là où la précédente s’est achevée ; enfin toutes les conférences s’interrompent systématiquement au bout de 53 minutes.

On admire la précision des explications tout autant que les talents de l’orateur. Le choix des sujets et leur enchaînement résultent d’un processus itératif qui consistait, nous dit-on, à partir d’un point de départ quelconque, à suivre les hyperliens proposés dans Wikipedia. Quant à l’orateur, il n’appartient pas à l’espèce des grands rhétoriciens qui déroulaient un discours fortement charpenté sans la moindre incorrection ou hésitation. Mifsud est tout le contraire de cette perfection. Il hésite, se reprend, interpelle les spectateurs, abuse de la clause de style « Vous le savez… » à propos de sujets dont les spectateurs ignorent souvent tout, sans jamais lasser pourtant parce qu’il rend passionnant tout ce qu’il raconte, même quand il s’agit d’un fait minuscule, parce qu’il sait varier ses effets, enfin parce qu’il est sympathique, ce qui, évidemment, ne gâche rien.

Rumeurs et petits jours de Raoul Collectif

Les Belges de Raoul Collectif furent également un grand succès du festival d’Avignon, l’année dernière. Ils présentent un spectacle comique (ce qui n’est pas vraiment la spécialité de ce festival-ci ni de celui-là) sans oublier de nous faire penser, ce en quoi ils rejoignent d’une autre manière Mifsud.

Ils sont cinq copains, tous issus du Conservatoire de Liège, qui endossent les costumes soixante-huitards de journalistes participant à une émission radiophonique genre Le Masque et la Plume. Ils ont chacun leur personnalité, des dictions et des jeux différents, ils sont tous brillants et drôles sauf un malheureux obligé d’endosser le rôle du benêt qui n’est que drôle.

Ils sont assis à une table couverte de micros, face au public, quand ils ne sont pas amenés à bouger pour une raison ou une autre, panne technique, projection de diapositives d’animaux en voie de disparition… Ils se disputent à fleurets mouchetés ou s’énervent carrément. La fin est délirante, avec jets de sable, sans doute en référence au désert dont il a été question à plusieurs reprises, et apparition d’un cheval et d’une vache (deux comédiens portant les masques de ces animaux).

Le cheval et la vache ne font évidemment pas partie des espèces en voie de disparition ; ils figuraient dans la lettre d’une auditrice évoquant la présence de ces deux animaux en train de paître dans le même pré exigu et pourtant indifférents l’un à l’autre. De quoi gloser et débattre ad libitum, pour tout intellectuel digne de ce nom, sur la solitude de l’homme moderne, le pacifisme, la propriété, la révolution, etc. De la révolution, ou plutôt de son impossibilité, il sera encore question dans la pièce avec l’apparition d’un comédien déguisé en une femme blonde nommée TINA. TINA comme les initiales de « There Is No Alternative », le slogan (néo-)libéral attribué à Margaret Thatcher, ce qui donne l’occasion de rappeler, photos à l’appui, la première réunion de la société du Mont-Pèlerin, en 1947, lorsque fut fondé le think tank libéral du même nom à l’initiative de l’économiste Hayek (l’anti-Keynes).

A partir de là, la pièce prend pendant un moment le virage du théâtre politique, les spectateurs étant invités à interroger TINA. Ce fut, le soir où nous avons assisté à la pièce, un moment surréaliste en raison, d’une part, de la présence à l’extérieur de la salle de manifestants protestant contre le licenciement de la moitié du personnel de leur entreprise (GM&S), suite à sa reprise par un nouveau propriétaire, et, d’autre part, de la présence dans la salle de Françoise Nyssen, la ministre de la Culture en personne, ceci expliquant d’ailleurs cela. Pourquoi la ministre, venue honorer la francophonie à Limoges, a-t-elle choisi d’assister justement à une pièce qui dénonce avec virulence les méfaits du néolibéralisme ambiant, voilà ce que l’on aimerait bien savoir. Car les questions de la salle ont évoqué le cas GM&S et mis en cause directement la politique du président libéral Macron, au gouvernement duquel, elle, Françoise Nyssen, appartient.

Voir la ministre rester impavide pendant ces échanges, puis, à la fin du spectacle, pénétrer dans les coulisses pour féliciter les comédiens, avant de montrer dans la DS du préfet et de repartir précédée par des motards en disait plus long que bien des discours sur le système néolibéral, tellement sûr de sa force qu’il peut encaisser sans broncher toutes les contestations, qu’elles viennent de la rue ou de certains intellectuels et artistes. S’il n’y a, en effet, pas d’alternative, les maîtres du système et leurs serviteurs chargés de la politique peuvent bien dormir sur leurs deux oreilles (ou, ce qui revient au même, rester sourds face aux protestataires).

À cet égard, Rumeur et petits jours illustre d’une manière particulièrement claire l’impuissance du théâtre politique dans la conjoncture présente. À quoi bon, dira-t-on, dénoncer une situation que les spectateurs du théâtre connaissent mais qu’ils ne veulent pas changer (ceux qui en profitent) ou se sentent incapables de le faire (les autres) ? Les acteurs du théâtre politique se donnent bonne conscience à peu de frais (ils ne rechignent pas devant les subventions de l’État qu’ls condamnent…) et les spectateurs éprouvent un petit frisson lorsqu’ils entendent des vérités qui dérangent. Tout cela qui est inhérent au théâtre contemporain[i]  et n’empêche pas que Rumeur et petits jours soit un spectacle particulièrement réussi.

[i] Cf. Selim Lander, « Le théâtre et ses spectateurs », Esprit n° 403, mars-avril 2014, p. 219-225.