Renault : une entreprise investie/t dans l’art

Une exposition de la fondation Clément en Martinique

La Fondation Clément dont nos lecteurs savent quel rôle elle joue pour apporter l’art contemporain aussi bien aux Martiniquais qu’aux dizaines de milliers de touristes qui la visitent annuellement, organise désormais pendant chaque hiver une grande exposition en partenariat avec les musées nationaux ou des fondations amies, en sus des expositions consacrées aux artistes caribéens pendant le reste de l’année. Ce fut ainsi le cas, en partenariat avec le Centre Pompidou, pour Hervé Télémaque (2016) et les expressionnistes abstraits de l’Ecole de Paris (le Geste et la Matière, 2017), puis, avec la fondation Dapper, pour les artistes africains d’hier et d’aujourd’hui (Afriques, 2018). Voici maintenant une abondante sélection puisée dans les quelque 300 œuvres de la collection du constructeur automobile Renault.

C’est par hasard que Renault fait figure de pionnier en matière de « corporate art ». Un cadre supérieur de l’entreprise, Claude Renard, ami d’André Malraux, eut l’idée de rapprocher le monde

Le mur bleu

de l’entreprise et celui des artistes contemporains. Avec le soutien de Louis Dreyfus, le PDG de l’époque, des artistes ont été invités à travailler dans les ateliers. Ils pouvaient faire appel, en cas de besoin, aux compétences des « Renault ». Ainsi Jean Dubuffet a-t-il utilisé une machine destinée à l’agrandissement des maquettes d’automobiles pour réaliser ses grandes œuvres en relief, comme le Mur bleu (1967-1968, 350 x 700 cm). Autre exemple, récent : la sculpture de métal et de résine conçue par Jean-Luc Moulène inspirée de la carrosserie du quadricycle électrique Twizzy, réalisée avec des techniciens de l’entreprise (Body vs Twizzy, 2011).

La sculpture la plus monumentale ayant voyagé jusqu’en Martinique, sculpture animée par un moteur électrique, Requiem pour une feuille mortede Jean Tinguely (1967, 305 x 1105 x 80 cm), dont l’affiche ne donne qu’une idée très incomplète, n’impressionne pas seulement par sa dimension. Au-delà de l’intention satirique évidente et la référence aux Temps modernes, cette construction fantasque dont les rouages se mettent en branle quand ils veulent et rarement tous ensemble, recèle une véritable valeur esthétique.

Certaines œuvres sont de simples reproductions de pièces ou de sous-ensembles des automobiles Renault comme Red Hot Exhaust (2014) de la Britannique Angela Palmer, version agrandie du pot d’échappement d’une Formule 1, ou les grandes compositions d’Erró, à l’instar de Renaultscape (1984), d’où surgissent une prolifération d’éléments mécaniques peints avec une exactitude minutieuse. Du même Erró, grand prêtre de la figuration narrative, on remarque la série dans laquelle il a juxtaposé des reproductions remarquablement soignées de tableaux emblématiques de l’histoire de la peinture (comme la Vierge à l’enfant de Jean Fouquet in Madonna, 1984) à des photos retouchées des habitacles des voitures.

Madonna

Renaultscape

 

Au-delà des pièces confectionnées dans les ateliers de Renault, la collection s’est enrichie d’œuvres de commandes installées à l’intérieur ou à l’extérieurs de divers bâtiments de l’entreprise. Parmi les artistes sollicités, Victor Vasarely semble occuper une place éminente à voir le nombre d’œuvres sélectionnées pour l’exposition du François. Idiosyncrasie de la commissaire de l’exposition ou simple reflet du poids de cet artiste dans la collection, le fait est que les recherches cinétiques de Vasarely – pour importantes qu’elles demeurent pour l’histoire de l’art – apparaissent aujourd’hui bien démodées (au même titre que d’autres courants comme le suprématisme, etc.)

Forever not

Un artiste parmi les plus contemporains, le Chinois Ha An est représenté ici par une pièce agréablement décorative constituée d’idéogrammes fabriqués à partir de néons récupérés, Forever not (2015), « Oui, c’est toujours non » suivant la traduction française littérale. On est avec une telle œuvre au cœur des ambiguïtés d’un certain art contemporain où le message (ou le gag[i]) importe davantage que la maîtrise technique, et la séduction facile davantage qu’une véritable recherche esthétique.

Robert Doisneau

Sait-on que Robert Doisneau fut pendant une quinzaine d’années, avant et après la deuxième guerre mondiale, le photographe officiel de Renault, réalisant non seulement des photos publicitaires mais encore un recensement systématique des ateliers, bureaux d’étude, cantines, et autres lieux où se déroulait le quotidien des ouvriers et des employés de l’entreprise. La photographie reproduite ici, variante du thème du déjeuner sur l’herbe, laisse apparaître à l’arrière-plan deux exemplaires – cabriolet et berline – de la voiture sans doute la plus élégante de toute l’histoire de la marque, la Vivaquatre.

 

Renault, l’art de la collection, Fondation Clément, Le François, Martinique, 9 décembre 2018 au 17 mars 2019.

[i] Le titre fait référence aux démêlées de l’artiste avec sa commanditaire.

L’« œuvre » peinte de Jean-Marc Hunt

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En attendant de voir ce que nous réserve le prochain « Pool Art Fair », du 11 au 8 janvier prochain à Fort-de-France, c’est encore à la Fondation Clément, au François, qu’il faut se rendre pour découvrir une « œuvre » au sens fort du terme, celle de Jean-Marc Hunt. L’exposition est intitulée Negropolis, une référence directe à la personne du plasticien, « négropolitain » né en 1975 à Strasbourg. Des peintures en trois formats, trois ambiances différentes, à quoi s’ajoutent des Vanités, sculptures métalliques en forme de crane, couturées, qui pourraient être aussi bien les casques d’un gang de motards psychédéliques.

Le mot psychédélique est encore celui qui vient à l’esprit pour caractériser l’ensemble d’une exposition où l’on chercherait en vain dans les œuvres peintes sur papier – représentant toutes des figures humaines – le moindre réalisme. Avec leurs membres difformes, leurs faces grotesques, leurs silhouettes désarticulées, ces personnages pourraient tous sortir d’un cauchemar provoqué par l’acide, avec malgré tout toujours une pointe d’humour. Autres points communs aux peintures de J.-M. Hunt, la fulgurance du geste et – réinvention, réminiscence ou hommage – le trait noir qui souligne, parfois incomplètement, les contours. Mais les ambiances, encore une fois, varient sensiblement en fonction du format.

Compère

Compère

Les plus grands œuvres, aux couleurs vives et gaies sur un fond presque blanc, respirent une gaité simple et bon enfant : Compère avec son lapin sur les genoux ; Pro-Géniteur au phallus rouge, qui transperce d’une flèche un cœur tout aussi rouge ; Pisseuse d’où jaillit une cataracte et fait s’enfuir un papillon ; Ballon, tête qui flotte en haut du tableau au bout d’une ficelle. Une exception : Baron, interprétation « grotesque et  tragique » du baron samedi du vaudou haïtien, selon l’auteur du catalogue de l’exposition, Christian Bracy. Ces peintures spectaculaires qui attirent immédiatement les regards ne laissent aucun spectateur indifférent, y compris le plus rétif à l’art contemporain, celui pour qui « même un enfant saurait faire ça ». Par contre les amateurs doivent se préparer à vider leur bourse, le grand format (170 x 150 cm) étant proposé à 6000 €.

Dans les formats moyens (120 x 110 cm ; 4000 €), on remarque surtout Sodade du soldat, repris pour l’affiche, qui confronte un visage en forme de masque, pourtant très expressif, et même plutôt menaçant, contemplant une sorte d’oiseau stylisé, version bassecour de la colombe de la paix, si l’on peut dire, avec des pattes de poulet, un corps de poisson coffre et deux petites ailes semblables à celles qui coiffaient les casques des Gaulois. L’humour est encore présent mais la palette s’assombrit.

????????C’est encore plus le cas dans la série des 36 Ex-voto (21 x 15 cm ; 400 €) qui privilégie le brun et le marron. L’unité stylistique, par-delà la diversité des personnages représentés, le titre inscrit en grosses capitales, parfois retournées, participent à nouveau d’une atmosphère différente de celle des deux autres séries, plus proche du street art qui fut l’un des modes d’expression de J.-M. Hunt. Pourtant il est tout de suite évident pour le visiteur de l’exposition que c’est bien la même main qui a dessiné et coloré chacun des personnages dégingandés, « néo-expressionnistes », qui se démènent dans les trois séries, avec souvent un sourire en coin – y compris lorsque l’un d’eux se trouve doté d’une tête de cheval (Busy). Tous ces personnages font bien une seule et même œuvre.

 

Negropolis de Jean-Marc Hunt.

Exposition à la Fondation Clément, Le François, Martinique, du 19 décembre 2014 au 25 janvier 2015.

 

Vanité 4

Vanité 4