Le message de « Moonlight »

On a déjà tellement parlé dans les médias de ce film vainqueur des Golden Globes et des Oscars, que l’on pourrait presque croire l’avoir vu sans avoir besoin de le voir. Il n’en est rien, évidemment, et, de toute façon, un bon film se laisse voir et revoir. Or Moonlight est incontestablement un bon film.

Une réserve préalable, cependant, concerne la manière dont des esprits fragiles risquent d’interpréter le film de Barry Jenkins. Que montre-t-il en effet ?
– Le petit Chiron (c’est le nom du héros), un enfant noir du ghetto de Miami, maltraité par la vie ne trouve de réconfort qu’auprès de Juan, un dealer (prospère chef de réseau) au grand cœur et de la compagne d’y-celui. Certes, on nous fait savoir que la drogue vendue par ce même monsieur peut faire des dégâts (quoique…, voir la suite) mais il reste qu’il est présenté d’abord comme un homme bon et compatissant.
– Devenu grand, Chiron deviendra lui-même un trafiquant de drogue prospère au cœur gros comme ça, un être pétri de sensibilité, tout comme son mentor auquel il s’est d’ailleurs mis à ressembler physiquement aussi, l’enfant maigrichon et l’adolescent souffreteux s’étant transformés en un adulte à la musculature impressionnante.
– Or, qu’est-ce qui explique cette transformation physique quasi-miraculeuse ? La prison. En effet, alors qu’il était encore adolescent, Chiron, après s’être laissé passer à tabac par des camarades, a finalement décidé de se venger et frappé sauvagement celui qui lui cherchait noise depuis son arrivée au lycée. Il ressort de cet épisode, d’une part, que Chiron a fait de la prison sans être vraiment coupable et, d’autre part, qu’aller en prison peut métamorphoser en vainqueur celui qui avait jusqu’ici aux yeux de tous un statut de victime. C’est en effet grâce à la prison que Chiron se transformera physiquement et nouera les contacts qui lui apporteront la prospérité (à défaut du bonheur).
– Enfin, être intoxiqué au dernier degré n’est pas si grave, puisque l’on peut s’en sortir et devenir quelqu’un de bien. Tel est le cas de la maman de Chiron, perdue dans la drogue quand il était enfant, qui l’a négligé, maltraité, qui fut la cause évidente de son caractère renfermé et malheureux. Cette même maman, désintoxiquée in fine, ne pense qu’à se repentir du mal qu’elle a lui fait, implore son pardon et lui offre enfin tout l’amour qu’elle lui avait  refusé jusque là.

Tout ceci additionné, le message adressé aux petites frappes est clair : allez-y, dealez, cela ne vous empêchera pas d’être les bonnes personnes que vous savez être au fond de votre cœur ! Evidemment, les membres du jury des Oscars et les journalistes qui ont encensé le film ne risquaient pas de devenir dealers et n’envisageaient pas cet avenir pour leur progéniture ! Ils se sont concentrés sur les qualités du film qui sont grandes en effet.

On l’aura compris, le film montre l’évolution d’un noir des cités défavorisées (comme on dirait en France) en trois étapes : l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte (Chiron est donc joué successivement par trois comédiens, tous formidables). Le film séduit d’abord en raison de la densité des personnages principaux : Chiron, d’abord, à tous les âges, enfermé dans un mutisme plus éloquent que bien des discours. Et ses deux comparses masculins : Juan, le substitut paternel et Kevin, l’unique ami, que l’on voit, lui, évoluer depuis l’enfance et qui est donc interprété également par trois comédiens. Or Chiron ne reste pas seulement à l’écart à cause de son enfance malheureuse. Il est « différent » et c’est la raison principale pour laquelle il attire sur lui le mépris de ses camarades les plus mauvais, ceux qui reniflent de loin l’homosexualité (même latente) et en font l’objet de leurs moqueries. Kevin est le seul qui se montrera capable non seulement d’accepter son ami tel qu’il est mais encore, bien que lui-même hétéro, de lui donner ce dont il a tant besoin sans pouvoir l’exprimer. L’acte généreux de Kevin est à peine suggéré. Il n’y a pas le plus petit début de ce qui pourrait ressembler à une image pornographique dans ce film centré sur un Chiron présenté avant tout comme un être pur. C’est une autre particularité digne d’être remarquée.

Moonlight est enfin marqué par la qualité de la réalisation qui va de pair avec un film né à Hollywood. La perfection des images, du montage, n’empêche pas quelques idiosyncrasies, ainsi lorsqu’on nous montre Chiron, ou sa mère, disparaître lentement, comme dans un rêve, derrière une cloison de l’appartement familial.

Moonlight est un superbe morceau de cinéma. Encore ne faut-il pas se leurrer sur son message implicite.

Par Selim Lander, , publié le 24/03/2017 | Comments (0)
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« No Land’s Song » : les joies de la guidance islamique

No-landsong-afficheSi d’aucuns continuent à penser que l’islam est une religion comme les autres, on ne peut que leur conseiller, pour s’ouvrir les yeux, d’aller au cinéma. Ils verront – nouveaux saint Thomas – que l’islam est une religion … comme celle des chrétiens du Moyen Âge qui dressaient des bûchers ou ceux de la Renaissance qui s’étripaient entre papistes et réformés. Or nous sommes bien en 2016, pas au Moyen Âge ou à la Renaissance. Aujourd’hui il n’y a guère que les juifs intégristes pour se comporter de manière aussi aberrante, envers leurs femmes en particulier, que les régimes islamistes… Mais les juifs intégristes n’ont pas le pouvoir en Israël : ils ne font régner la terreur qu’au sein d’une communauté restreinte dont les réfractaires peuvent toujours s’échapper. L’islam, lui, est solidement installé dans des royaumes ou des républiques islamistes, ce qui signifie que tous les citoyens des pays en question doivent se plier à des règles moyenâgeuses. Le cinéma[i], comme le roman[ii] d’ailleurs, ont suffisamment documenté ces régimes de terreur pour qu’on ne puisse plus, sauf mauvaise foi, continuer à professer qu’il y a de bons et de mauvais musulmans. Il y a bien deux sortes de musulmans, mais le clivage est en réalité celui-ci : il y a, d’un côté, ceux qui ont le pouvoir et qui font régner un régime de terreur et, de l’autre côté, ceux qui ne l’ont pas et qui s’efforcent d’infléchir en leur faveur les règles du pays dans lequel ils se trouvent. Il ne s’agit à première vue que de petites choses : en France, par exemple, des menus hallal dans les cantines scolaires, des heures réservées aux femmes dans les piscines, la reconnaissance de la polygamie par les organismes sociaux, le droit de se présenter voilée à l’université, etc. – mais de petites choses qui font bouger les limites, qui contribuent, étape après étape, à changer l’ambiance dans le pays d’accueil. La Turquie est aujourd’hui exemplaire en ce sens : Atatürk doit faire des bonds dans sa tombe s’il peut voir ce qu’Erdogan est en train de faire de son pays. Religion + corruption, telle est l’équation des régimes islamistes. Si la France était moins entichée du Maroc, elle verrait que Mohammed VI manie exactement les mêmes cartes qu’Erdogan pour s’enrichir personnellement en affermissant son pouvoir.

L’Iran est un pays difficile pour les mollahs au pouvoir. Car il a connu longtemps, sous le Chah en particulier, un régime très occidentalisé, c’est-à-dire – au cas où l’on ne voudrait pas comprendre – un régime de libertés. Certes, LA liberté faisait défaut – le Chah n’aimait pas les opposants – mais du moins bénéficiait-on de ces nombreuses libertés que les mollahs ont en horreur : s’habiller à la mode occidentale, aller au cinéma, voir un film d’Hollywood ou de la Nouvelle Vague, boire de l’alcool dans un bar, passer la soirée dans un dancing, écouter une chanteuse populaire dans un cabaret, etc. Aujourd’hui, dans la République islamique, on n’a toujours pas LA liberté et l’on n’a plus ces « petites » libertés qui, mises bout à bout, peuvent au moins donner l’illusion d’être libre. Cherchez l’erreur !

No Land's Song1Plus anciennement, la Perse fut le berceau d’un islam lettré, précieux, tourné vers les plaisirs que chantaient ses poètes. Des poètes qui avouaient sans ambages leur libertinage et qui étaient prisés par les califes abbassides. Un article de la dernière livraison de L’Infini donne quelques extraits de leurs poèmes qui mériteraient immédiatement l’anathème de nos jours. Ceci, par exemple, d’Abu Nuwas, actif au tournant du IXe siècle : « J’ai quitté les filles pour les garçons / Et pour le vin vieux j’ai laissé l’eau claire ». Il y en a d’autres, plus tardifs, comme, au XIIe siècle, Modjir, ou Omar Khayyâm, mathématicien et philosophe, révéré par Baudelaire et partisan du carpe diem : « Bois, tu ne sais pas d’où tu es venu / divertis-toi, tu ne sais pas où tu iras ». Hafiz clôt la série des poètes arabo-persans au XIVe siècle : Goethe s’est reconnu en lui… Le plus remarquable, cependant, reste Rudaki, parce qu’il est encore aujourd’hui considéré en Iran comme le grand poète fondateur, au IXe siècle de la littérature nationale. Tellement célèbre que lorsque le régime a célébré, en 2008, son anniversaire, Mahmoud Ahmadinejad a participé en personne aux réjouissances. Il se sera gardé de citer des vers comme ceux-ci :

« C’est le vin qui met au jour la valeur de l’homme / et qui distingue des serfs ceux qui sont nés libres… / que de vertus contenues dans cette liqueur ! »

« Avec les belles à l’œil noir vivons joyeux / Le monde n’est qu’un conte, un souffle qui passe… / Je ne veux plus connaître que ces boucles parfumées / et que les charmes des filles des houris »[iii]

No Land’s Song d’Ayat Najafi raconte les tribulations d’une jeune compositeur(se) de musique, Sara Najafi, qui a décidé d’organiser un concert avec des chanteuses « solistes ». Le projet fait scandale. Pourtant il ne s’agit pas de présenter sur une estrade des punkettes aux narines percées et à demi dévêtues, mais juste de laisser chanter sur une scène en présence de spectateurs des femmes jeunes ou moins jeunes, dûment couvertes du hijab de rigueur. Ayat Najafi s’est contenté de filmer les démarches de sa sœur en vue d’aboutir à ce concert : cela ne fait pas moins un film diablement intéressant.  Il y a par exemple le mollah « érudit de l’islam » qui explique que la voix de la femme est tolérable en public (au marché, au travail) mais que seul un « homme intime » peut l’entendre chanter, tant la tentation devient forte alors… Encore ce mollah a-t-il accepté d’être filmé, ce qui n’est pas le cas des fonctionnaires du « Ministère de la culture et de la guidance islamique » (sic). On imagine qu’il a été plus facile de les enregistrer sans qu’ils s’en rendent compte et pour nous, spectateurs, cette censure se traduit par un écran noir.

No Land's SongLe concert a finalement eu lieu, en septembre 2013. Sara Najafi est sans doute parvenue à ses fins parce qu’elle a eu l’astuce d’associer aux Iraniennes deux Françaises et une Tunisienne. On peut penser en effet que l’insertion de ces étrangères et de leurs musiciens dans le projet a rendu plus difficile l’interdiction du concert. Encore faut-il ajouter que les censeurs ont exigé et obtenu la présence d’un chanteur homme chargé d’accompagner chaque chanteuse afin de respecter la règle interdisant les chanteuses « solo ». Hypocrisie que tout cela puisque le chanteur ne sera là que pour la forme et se bornera à un très discret accompagnement en sourdine…

Le film est tourné à Téhéran (essentiellement) et à Paris, S. Najafi circulant apparemment sans difficulté entre les deux pays. Elle appartient, d’après ce que l’on devine, à la classe moderniste et aisée de son pays : en Iran comme ailleurs, l’argent arrange bien des choses… Qui a dit que la religion était l’opium du peuple ? De fait, sans remonter aux pontifes romains de la Renaissance qui vivaient dans la débauche la plus abjecte, il est constant que les chefs religieux (ou à défaut leurs proches collaborateurs) ne s’obligent pas à pratiquer ce qu’ils exigent de leurs fidèles : rien n’a changé sous le soleil. Certes, la religion ne saurait être tenue pour responsable de tous les scandales contemporains. Pour s’en tenir à notre malheureux pays, président bling-bling ou président en scooter, dans tous les cas c’est moi d’abord (ou mes proches) et le reste aux autres… s’il en reste. Ce qui est particulier à la religion, celle des musulmans en particulier, puisqu’il n’y a que celle-là qui s’affirme aujourd’hui, c’est le divorce flagrant entre les vertus qu’elle professe et le comportement des zélotes : combien d’ignominies dissimulées sous un manteau de pureté ? Et combien de fidèles malgré eux contraints à vivre dans l’hypocrisie.

On relève ceci, toujours dans la dernier numéro de L’Infini, sous la plume de Khalil el Nour, « un homme dit musulman », comme il se présente lui-même :

« Les islamistes qui se targuent d’être les dépositaires de la supposée Droiture (musulmane) et invitent, enfin, somment les membres de la Oumma à réduire leur être au statut zombiesque, eux, par contre, mentent, ne cessent de mentir et d’imposer leurs ignominieux mensonges par la terreur et les massacres. Ils s’évertuent, au fond, à ce que chacun nie ou scotomise ce qui traverse et secoue son corps : l’amour pour un(e) mécréant(e), par exemple, ou, tout bonnement, pour la musique. Dieu merci, majoritaires sont encore les musulman(e)s à n’être pas dupes de l’odeur de putréfaction que portent ces islamistes »[iv]

No Land’s Song est un documentaire qui cache son nom. Même s’il est sans doute quelque peu « scénarisé », il faut le prendre pour ce qu’il est : une dénonciation de la censure (des mœurs, des esprits) telle qu’elle s’exerce en une terre d’islam comme l’Iran et, au-delà, une critique sans partage des méfaits des régimes confondant le politique et le religieux, c’est-à-dire qui s’appuient sur les croyances naïves du peuple pour le contraindre.

 

 

[i] Sur l’Iran, par exemple, Taxi Téhéran ou Une femme iranienne : cf. http://www.madinin-art.net/un-certain-regard-sur-les-films-de-fevrier/ et, bien sûr, Une séparation. Sur la Turquie, Mustang : cf. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/mustang-ou-le-malheur-des-jeunes-filles/

[ii] Voir par exemple le roman L’Esclave par Michel Herland, ou, plus soft, Soumission de Houellebecq.

[iii] Poèmes cités d’après Z. Safâ, Anthologie de la poésie persane, Paris, Gallimard, 1964 par Christophe Delhers, « Musulman et libertin », L’Infini n° 135, Printemps 2016, p. 54-61.

[iv] Khalil el Nour, « Solitude d’un homme dit musulman », L’Infini n° 135, p. 49.

« Hope » : My life is in the hands of God

HopeLe point de vue d’un Européen

Hope n’est pas le premier film sur les travailleurs africains migrants, un sujet douloureux pour le spectateur européen qui se trouve directement interpellé. Car c’est chez nous qu’ils veulent venir et c’est nous, les Européens, qui dressons les obstacles qui rendent leur parcours si difficile et trop souvent mortel. Il y a des films qui traitent des sujets douloureux et qui nous font pleurer parce que nous nous identifions au personnage souffrant. L’effet produit par Hope est autre : horrifiant, glaçant. Nous sommes confrontés à des humains que nous ne pouvons pas considérer comme des frères. S’ils étaient nos frères nous devrions les accueillir. Mais en dehors des militants d’extrême gauche rendus aveugles à leurs intérêts par l’idéologie, nous savons bien que ce n’est pas possible, que le chômage frappe déjà chez nous plus qu’il n’est supportable et que nous n’aurions pas d’emplois à offrir à tous ceux qui frappent à notre porte, qu’il faudrait pourtant leur offrir des conditions de vie décente et accepter, pour cela, de nous appauvrir.

Le philosophe Jacques Rancière explique que le seul théâtre politique efficace est celui qui permet « l’émancipation » du spectateur, non pas un théâtre de prêche  – quel que soit le contenu, gauchiste ou droitiste ou « extrême-centriste » du sermon, généralement sans effet concret – mais un théâtre qui mette le spectateur en position de choisir, c’est-à-dire, au fond, de faire lui-même de la politique[i]. En ce sens, Hope n’est pas du cinéma efficace puisqu’il place le spectateur face à un dilemme insoluble. Son cœur le pousse à accueillir les pauvres qui frappent à sa porte ; sa raison lui montre que c’est impossible. La solution – qui consisterait à tarir le flux des migrants en offrant aux Africains des conditions de vie satisfaisantes dans leurs pays – est absolument hors de la portée du spectateur. Il n’y a pas d’identification possible, contrairement à ce qui se passe dans d’autres films, pour le spectateur occidental, parce qu’il est directement pris à partie – ce qui n’est pas le cas lorsqu’on lui présente un drame individuel – dans une question d’ordre géopolitique dont il ne détient en aucune manière la clef[ii].

Si Hope n’est pas par ailleurs un grand film du point de vue strictement cinématographique, parce qu’il il y a trop de scènes attendues et parce que la qualité de la photo laisse parfois à désirer, ce n’est pas un film manichéen, bien au contraire. Il montre une réalité que les médias occidentaux passent généralement sous silence : le désert, la police corrompue, les passeurs parfois malhonnêtes ne sont pas les seuls obstacles que le migrant rencontre sur sa route jusqu’aux portes de l’Europe ; il se heurte encore à des mafias auxquelles il lui est apparemment bien difficile d’échapper. C’est en tout cas le sort qui attend le couple dont on suit les aventures tout au long du film, celui de Hope et de Léonard, dont la survie est d’autant plus compliquée qu’ils ne sont pas de la même nationalité. Elle est originaire du Nigeria et lui du Cameroun, si bien qu’ils ne sont bien accueillis ni par les Nigérians ni par les Camerounais, les premiers étant de loin les plus cruels. La société nigériane est particulièrement violente (on en a un exemple aujourd’hui avec les exactions commises par Boko-Haram) et tout laisse à penser que la cruauté du « Chairman » qui dirige la mafia des Nigérians n’est pas que de la pure fiction.

Il ne fait pas bon être une jeune femme dans cet univers, même mariée. Chairman l’explique clairement à Léonard : toutes les femmes du clan sont à lui. En tout état de cause, une jeune femme est considérée avant tout par celui qui a autorité sur elle – mari ou autre – comme une source de revenu : son « destin » est d’être prostituée. Hope raconte aussi une histoire d’amour, néanmoins, un amour qui s’affermit peu à peu à travers les épreuves. Dans ce monde dominé par la sauvagerie, l’héroïne, Hope, ne se révolte pas : elle admet être en dette à Léonard qui l’a fait accepter par le clan des Camerounais, dans un univers où rien n’est gratuit ; elle sait aussi que louer son corps est pour eux deux le meilleur moyen d’accumuler suffisamment d’argent pour la suite du voyage, aussi son attachement pour Léonard n’est-il pas affecté par le métier qu’il lui fait faire. Elle se soumet à la fatalité : « my life is in the hands of God ».  C’est plutôt Léonard qui a du mal à accepter cet amour ; il se reproche de s’être intéressé par pitié à Hope et la considère surtout comme une gêne. Le fait est qu’il renoncera à escalader le grillage de Melilla, dernier obstacle vers la terre promise, parce que, enceinte, elle ne peut pas le suivre. Il ne leur restera plus qu’à tenter la traversée de la Méditerranée et c’est alors que le couple tombera dans les griffes de Chairman et des Nigérians.

Le choix des comédiens est adéquat au projet d’un film qui se rapproche souvent du documentaire. Hope (Endurance Newton) et Léonard (Justin Wang), en particulier, ne sont pas interprétés par des « icones » mais des acteurs d’apparence ordinaire, en phase avec leurs personnages qui n’ont d’autre atout, pour survivre, que l’énergie du désespoir.

Hope n’est pas un « grand film », on l’a dit, et il n’est pas non plus un film « grand public ». C’est un film qui dérange et qui donne à réfléchir, à défaut d’apporter des réponses. A cet égard, pour son premier long métrage, Boris Lojkine n’a pas manqué sa cible.

[i] J. Rancière propose cette définition de la politique : « l’œuvre de sujets qui ajoutent dans l’ordre saturé de la police des objets en surplus. » Cf. J. Rancière, Le Spectateur émancipé (2008) et S. Lander, « Le Théâtre et ses spectateurs », Esprit n° 403, mars-avril 2014.

[ii] L’aide au tiers-monde devait être la solution mais on sait qu’elle a en grande partie échoué, non seulement faute de moyens suffisants mais encore parce qu’elle se trouve massivement détournée au profit de quelques-uns. Faire que l’aide atteigne véritablement ceux qui en ont le plus besoin exigerait des mesures radicales qui ne sont pas d’actualité. On peut consulter à cet égard un article de Michel Herland : « Une théorie normative de l’aide au développement », Région et Développement, n° 26, 2007. http://www.creum.umontreal.ca/IMG/pdf_Herland.pdf