Billet d’Avignon (2013-11) : Mamet, Joyce, Laclos

Oleanna

Il y a des pièces qui ont déjà fait une telle unanimité de la critique qu’on hésite à en rajouter. Oleanna de David Mamet est de celles-là. Il est vrai que l’affrontement entre un professeur un peu trop sûr de lui et une étudiante à la limite de la paranoïa fait très rapidement monter la tension. Tandis que le professeur, inconscient de la vipère qu’il a en face de lui, continue à pérorer, tout en s’occupant, au téléphone, de ses affaires personnelles, l’étudiante accumule les éléments à charge contre lui. Ses intentions à lui sont pures mais sera-ce suffisant face à une adversaire implacable  et totalement dépourvue d’humour? Gardons-nous de trop en dire. Ayant nous-même commis l’erreur de consulter l’épais dossier de presse avant le début de la représentation, nous en avons beaucoup trop appris, car certains de nos confrères ignorent, visiblement, qu’il y a des pièces pour lesquelles il est absolument indispensable de ménager le suspense.

On peut dire, néanmoins, que l’interprétation est éblouissante, à la hauteur d’un texte réglé à la virgule près. Les répliques fusent, les deux protagonistes n’arrêtent pas de se couper la parole : un vrai dialogue au scalpel. Le ton de supériorité du professeur (David Seigneur) – qui accompagne un physique naturellement imposant – est juste ce qu’il faut. Quant au phrasé saccadé, surexcité, à la limite de l’anormal de l’étudiante (Marie Thomas), il va également avec sa maigreur, son allure un peu maladive. Il est impossible de s’ennuyer ne serait-ce qu’une seconde dans une pièce pareille. Un (petit) bémol cependant : il demeure étonnant qu’un professeur expérimenté (sur le point d’être titularisé dans une université américaine, il a nécessairement plusieurs années d’exercice derrière lui) ne se méfie pas davantage d’une étudiante qui déborde autant d’agressivité. Il faut y voir une faiblesse de l’intrigue, à moins que le jeu de l’étudiante n’ait été poussé dès le départ vers un registre trop menaçant.

Qui, dans les jeunes générations, en France, à l’heure du zapping, lit encore l’Ulysse de Joyce ? Fort heureusement, le théâtre existe pour rappeler l’existence des classiques ! Et s’il ne paraît guère possible de transposer au théâtre l’intégralité d’une œuvre qui, dans la collection blanche de Gallimard occupe neuf cents pages imprimées en petits caractères, il est toujours possible d’en extraire une partie. Ulysse s’achève sur le monologue de Molly Bloom, l’épouse quelque peu frustrée du personnage principal, Léopold Bloom. Comme son monologue s’étend lui-même sur cinquante quatre pages (imprimées en petits caractères, etc.), des coupes s’imposent encore. C’est donc finalement une version réduite de moitié qui est interprétée en Avignon, sous le titre Molly, par la comédienne Chloé Chevalier, assistée pour la mise en scène par Pascal Papini.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Ulysse, une courte citation les aidera à mesurer la difficulté de l’exercice. Soit par exemple les dernières lignes (qui concluent donc également le livre) :

« … quand j’étais jeune fille et une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui. »

Aucune ponctuation (autre que le point final), une syntaxe bousculée, voilà le texte qu’il faut transmettre sans s’y perdre. Il y a dix ans que Chloé Chevalier a commencé à travailler son monologue et sans doute une longue familiarité avec le phrasé de Joyce est-elle indispensable en effet pour qui veut l’interpréter en public. Le résultat est à la hauteur du travail accompli : le spectateur ne peut rien faire d’autre que se laisser emporter par les vagues de cet océan de mots. La mise en scène et le décor sont très sobres et sans doute aussi est-ce ce qui convenait pour un texte si baroque. Molly soliloque, couchée dans son lit (un lit qu’on aurait pu cependant rapprocher davantage du public). Elle change de position, joue avec les oreillers, les draps. Elle le quitte une ou deux fois, pour y revenir. Elle finit par terre, enroulée dans un drap. Il n’y a guère d’autres accessoires que cette literie. On remarque néanmoins, sur un côté, une sorte de miroir aux reflets brouillés.

Les Liaisons dangereuses ont déjà fait l’objet de plusieurs adaptations, au théâtre comme au cinéma. Mais l’on n’est pas moins curieux de découvrir une nouvelle version du chef d’œuvre de la littérature libertine.  Ce d’autant qu’un roman épistolaire ne se prête pas si facilement à l’adaptation pour la scène. C’est d’ailleurs de ce côté que le spectacle laisse le plus insatisfait, les dialogues de la pièce peinant parfois à restituer les beautés de la langue française classique. Par contre le jeu des comédiens, les costumes, le décor, tout cela correspond bien à l’atmosphère du roman. Et les personnages existent vraiment, avec leurs faiblesses et leurs vices (rappelons que, dans l’ouvrage de Laclos, c’est en effet le vice qui est appelé à triompher d’une vertu insuffisamment solide). La mise en scène est de Patrick Courtois. La distribution comprend, autour de Michel Laliberté (Valmont), quatre comédiennes parmi lesquelles se font particulièrement remarquer Guylaine Laliberté (Mme de Tourvel) et la jeune Cécile Mazeas (Cécile de Volange).

27 juillet. Fin de nos billets sur le festival d’Avignon 2013.

Billet d’Avignon (2013-10) : Jean-Paul Delore, Anne Teresa de Keersmaeker

Fin du IN, pour ce qui nous concerne, avec deux événements bien éloignés du théâtre.

« Oratorio électrique, spectacle musical, théâtre fragmentaire » : telles sont quelques-unes des expressions qui reviennent à propos des productions de Jean-Paul Delore (qui dirige « Carnets Sud/Nord, laboratoire itinérant de créations théâtrales et musicales »). Il est présent cette année dans le IN avec le spectacle Sans Doute, par l’intermédiaire de Dieudonné Niangouna, comme l’on sait l’un des deux « artistes associés » cette année. Ce dernier paye d’ailleurs de sa personne dans le spectacle, en tant que comédien (et danseur) vedette : heureuse l’occasion ainsi fournie à ceux qui, comme nous, n’avaient pas encore eu l’occasion de découvrir son remarquable talent d’acteur, de se rattraper.

Dieudonné Niangouna dans Sans Doute

Quelle que soit l’étiquette qu’on lui accole, Sans Doute ne se présente en tout cas pas comme une pièce de théâtre. Douze comédiens / musiciens / chanteurs sont alignés face au public, avec l’équipement requis pour jouer de la musique électronique ou électro-acoustique. Les chants cependant seront le plus souvent traditionnels. La composition du plateau est éclectique avec six nationalités et sept langues différentes, réunies au gré des résidences de Jean-Paul Delore en Afrique, an Amérique du Sud, au Brésil, au Japon. Les textes choisis par les artistes expriment leurs sensibilités, leurs préoccupations, les heurs et les malheurs de leurs peuples. Tout cela est disparate, décousu. Pourtant on ne s’ennuie pas. De ce spectacle fait de bric et de broc se dégage une énergie bien sympathique. Les musiques sont variées et plutôt bonnes. La Brésilienne du groupe, Simone Mazzer, interprète magnifiquement une chanson dans le style de Cesaria Evora. D. Niangouna se dépense pour dix ; il danse comme seuls les Africains savent le faire. Bref la soirée se déroule très agréablement et l’on est conduit jusqu’à la fin sans même sans rendre compte.

Partita 2

Une danse blanche et sèche. On n’en dira pas autant de Partita 2 le spectacle qui conclut le festival dans la cour d’honneur du Palais des papes. La chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker interprète en duo avec Boris Charmatz sa chorégraphie de la deuxième Partita pour violon de Jean-Sébastien Bach. Deux danseurs sur l’immense scène du Palais, l’idée paraît saugrenue mais pourquoi pas ? Et puis cette idée de s’attaquer à Bach… Dans l’entretien avec les deux interprètes qui figure dans le programme du festival, B. Charmatz manifeste à bon droit quelques doutes : « J’ai rarement vu des pièces chorégraphiques réussies sur Bach… C’est une montagne. C’est peut-être trop haut, ou trop construit, ou trop solitaire, trop abstrait, je ne sais pas ». Quelle qu’en soit la raison, ce pas de deux est un échec à la hauteur du monument dans lequel il se produit. La soirée commence bien, pourtant, avec la seule musique. La violoniste Amandine Beyer, seule sur la scène plongée dans l’obscurité, interprète la partita. Les deux mille spectateurs de la cour d’honneur se laissent envahir avec une attention recueillie par la sublime musique de Bach. Exit ensuite la violoniste et place aux danseurs pour… ? Difficile de dire ce qu’ils font. On les voit esquisser des mouvements, petites courses, petits sauts. Ont-ils décidé de s’échauffer devant nous ou est-ce un avant goût du ballet qui suivra, la musique revenue ? En attendant son retour, on s’ennuie un peu, si l’on est fatigué on s’octroie un petit somme. Amandine Beyer à nouveau sur scène, le spectacle proprement dit peut enfin commencer. La musique est toujours aussi sublime,… la chorégraphie toujours aussi indigente. Bien sûr, puisqu’aujourd’hui tout est possible en art et puisque l’originalité et la réputation payent avant tout, on comprend qu’une partie du public puisse applaudir au presque rien qui était présenté sur la scène, faire l’éloge du minimal, de l’épuré.  Les deux danseurs se sont déjà produits – séparément – dans le IN : si on les réinvite, ils doivent être des valeurs sûres, n’est-ce pas ? Nous nous rangeons pour notre part résolument du côté de la minorité des spectateurs qui sont partis avant  la fin, ou qui, restés jusqu’au bout, ont hué les danseurs. Nous n’aurons pas les pudeurs de notre consœur Rosita Boisseau, laquelle, après avoir évoqué « un argument chorégraphique mince, presque maigre mais élégant » et reconnu que « ce régime sec n’a pas fait que des heureux parmi les spectateurs », voit malgré tout dans Partita 2 une « chorégraphie superbe, fabuleux ping-pong avec les humeurs de cette partition complexe » (Le Monde du 26 juillet). Qui a tort qui a raison ? De gustibus non disputandum.

Nous formulerons malgré tout un dernier regret. Puisque l’Afrique était à l’honneur, cette année dans le IN, et s’il fallait terminer le programme du Palais des papes par de la danse, pourquoi ne pas avoir invité plutôt un de ces « fabuleux » ballets africains, qui aurait brûlé les planches de la cour d’honneur avec son énergie et ses prouesses ?

26 juillet 2013.

Billet d’Avignon (2013-9) : Katie Mitchell

Billet d’Avignon (2013-9) : Katie Mitchell

Si nous devions décerner une palme du IN, c’est Reise durch die Nacht, de Katie Mitchell, qui l’emporterait sans hésitation. Il est vrai que n’avons eu qu’une vision très partielle du IN, pour être arrivé tardivement en Avignon, et n’ayant de ce fait pas pu voir toutes les pièces paraissant les plus prometteuses, y compris d’ailleurs certaines de celles qui se jouaient pendant notre séjour, comme par exemple L’Argent d’Anne Théron. Notre choix est donc non seulement subjectif mais encore très contraint. Cela étant, nous n’avons pas besoin d’avoir vu les deux projets des artistes invités – Par les villages de Stanislas Nordey d’après Peter Handke, et Shéda de Deiudonné Niangouna – pour connaître la déception de la plus grande partie du public.

Reise durch die Nacht
Voyage à travers la nuit

Reise durch die Nacht est le troisième volet d’une trilogie, tiré d’un livre de Friederike Mayrücker. Comme dans les cas précédents il s’agit d’un monologue intérieur, ici celui d’une femme. Dans le train de nuit qui la conduit avec son mari vers l’enterrement de son père, elle s’efforce de rassembler les souvenirs qui lui restent de ce dernier, de son enfance, mais ce ne sont que de mauvais souvenirs. Perturbée, n’arrivant pas à dormir, elle erre dans les couloirs du train, a une brève rencontre sexuelle avec l’employé du wagon lit. A la fin, elle quittera le train avec son mari – qui aura, entretemps, cassé la figure de l’employé – en abandonnant dans sa cabine le cahier griffonné.

Le récit se développe à la fois en images et grâce à une voix off (en allemand sous-titré) qui dit le soliloque, les comédiens demeurant muets tout au long de la pièce. Parfois les images se suffisent à elles-mêmes. En dehors de ce premier parti, l’originalité formelle tient à l’emploi de plusieurs caméras manipulées par des personnages tout de noir vêtus qui filment souvent de très près le jeu des comédiens (beaucoup de gros plans sur le visage de Linsey Turner qui joue la femme, une femme sans âge, déjà bien marquée par la vie. Un wagon de la Bundesbahn a été reconstitué sur la scène. D’un modèle ancien, il est pourvu de fenêtres plutôt exigües et, selon l’endroit où il est placé, le spectateur ne peut guère espérer voir directement tout ce qui se joue dans le train, sans compter que les scènes de couloir sont absolument invisibles, le couloir se situant de l’autre côté du wagon. Autant le procédé paraissait agaçant et artificiel, dans Conte d’amour de Markus Öhrn, présenté l’année dernière, autant, il paraît ici justifié. La différence tient à deux choses. D’abord Markus Öhrn prenait un malin plaisir à ne jamais montrer en direct ce qu’il était en train de filmer. Ensuite et surtout, chez Katie Mitchell, le même procédé correspond à une nécessité esthétique explicite : « Dans un grand théâtre, il est impossible de percevoir tous les détails du jeu des acteurs. Avec le temps cela devient très frustrant, d’autant que, plus les salles sont grandes, plus les comédiens doivent amplifier leurs gestes, qui deviennent imprécis, mécaniques et parfois grossiers. Utiliser la caméra est pour moi une façon de préserver un jeu très détaillé et proche de la vie, et d’être assurée que chacun puisse le percevoir dans la salle ». Pourquoi faire du théâtre et pas du cinéma, dans ces conditions ? Telle est la question qu’on serait tentée de lui poser avant d’avoir vu le spectacle. Ce n’est plus le cas après. Car la superposition des deux (les images sont projetées au-dessus du wagon) ne fait pas double emploi. Au contraire, il est instructif et même amusant de découvrir combien la technique cinématographique se réduit parfois à si peu. À un moment, par exemple, l’une des cabines du train pivote et se transforme en l’espace des portières à l’extrémité du wagon. La femme est à l’intérieur et regarde vers les spectateurs, à l’extérieur. Entre les spectateurs et elle, deux caméramen armés de leur instrument et un ventilateur. Soudain, elle ouvre la fenêtre et se penche à l’extérieur ; ses cheveux dénoués flottent au vent du ventilateur. Vu directement, cela ne ressemble à rien. Vu là-haut, sur l’écran, c’est une superbe image de cinéma.

24 juillet 2013.

Billet d’Avignon (2013-8) : Curti et Ribeiro, Philippe Ducros

Dans le OFF : « Un théâtre sans parole, vous dites, mais c’est du mime, alors ? » Eh bien non, aujourd’hui, c’est devenu beaucoup plus compliqué que cela. Il est vrai que les grands mimes de jadis savaient, et que certains clowns d’aujourd’hui savent encore raconter des histoires merveilleuses avec des mimiques, des gestes, et rien d’autre. Mais de nos jours le théâtre sans parole tend à s’étoffer – au sens premier, il y a beaucoup d’« étoffe », beaucoup de costumes à enfiler successivement, et plus généralement au sens où le spectacle réclame de nombreux accessoires machines, jouets (c’est pourquoi on parle également d’un théâtre d’objets).

Frères de sang

La compagnie « Dos à deux » est co-dirigée par André Curti et Artur Ribeiro (qui font également partie des interprètes, ici au nombre de quatre). Leur dernier spectacle, Frères de sang, raconte la vie de trois frères, trois triplés et celle de leur mère chérie, avec laquelle, semble-t-il, ils ont toujours vécu. Evidemment, ce n’est pas raconté dans le bon ordre. Sauf que la mère meurt bien à la fin. L’histoire est toute simple, ce qui s’impose quand on est privé des mots, mais ce qui n’empêche nullement de faire passer beaucoup de choses, la rivalité entre les frères pour gagner la première place dans le cœur de la mère, la mort prématuré de l’un deux, qui était le souffre-douleur, la joie, la peine.

Ce qui fait tout l’intérêt d’une telle histoire simple c’est bien sûr la manière de la raconter. Au début la lumière tombe sur deux garçons ;  ils sont debout sur un plateau qui se met à tourner ; progressivement ils se rapprochent, avant de se précipiter dans les bras l’un de l’autre. Cette image reviendra à la fin : c’est celle des deux frères, les seuls survivants après la mort du troisième frère puis celle de la mère. Entretemps, nous aurons découvert les accessoires et appris qu’il n’y a pas de plateau mais une simple planche sur un socle central que l’on peut faire tourner ou faire monter d’un côté puis de l’autre comme une balançoire. Pas de moteur, c’est le troisième comédien, le troisième frère, caché dans l’ombre qui, en l’occurrence, imprimait à la planche son mouvement de rotation. Deux de ces appareils sont sur la scène. Au début, sur le second, se trouve allongé le cadavre du frère mort (en fait une poupée grandeur nature), auquel on fera sa toilette avant de l’habiller pour la sépulture. La mère, déjà âgée à ce moment-là, est figurée elle aussi par une poupée grandeur nature, femme tronc qui semble sortir du ventre de la jeune femme – quatrième et dernière comédienne de la troupe – dont seul le visage masqué apparaît en retrait, ses bras se confondant avec ceux de la poupée. Tout au début, elle est dissimulée dans une sorte de placard, derrière une penderie remplie de vêtements qui lui serviront par la suite, lorsqu’elle reprendra forme humaine.

On ne fera pas la liste ici des innombrables accessoires ni de tous les tableaux qui composent le spectacle. Un seulement : bébés et petits garçons. Profitant d’une sortie de leur mère, les trois frères jouent à leur naissance. L’un deux, qui a revêtu une robe de la mère, se retrouve subitement (sans que nous ayons compris comment, la lumière privilégiant ce que l’on entend nous montrer) avec, accrochés à sa ceinture, trois  boudins sur lesquels sont dessinés des bébés. Il est occupé à mimer l’accouchement, c’est-à-dire qu’il est en train de se débarrasser des boudins, lorsque la mère revient. Confusion : les trois frères se dépêchent de faire disparaître les images des bébés, lesquelles sont en fait des housses d’oreiller, des oreillers dont ils s’emparent avant de filer se coucher. On n’aperçoit plus que les sommets des cranes posés sur les trois oreillers, bien alignés sur une balançoire maintenant horizontale et parallèle au public. Les enfants dorment, ou font semblant, quand leur maman vient donner le dernier baiser de bonne nuit. Juste après vient un moment de grâce singulier : la bataille de polochons ! Une lumière bleutée s’allume dans chaque oreiller et, dans le noir où la scène se trouve plongée, c’est un ballet aérien, fantasmagorique qui soudain se développe…

La force de Frères de sang tient à plusieurs facteurs, l’imagination, le rythme, la modestie qui se voit par exemple à la simplicité des accessoires (certes nombreux) mais aussi au comportement des comédiens qui ne donnent jamais l’impression de vouloir se donner en spectacle, comme s’ils ne jouaient pas, comme s’ils habitaient en toute simplicité leur petit univers factice, de balançoires, de chaise roulante, de poupées de chiens qui gémissent ou aboient, etc. Notons encore, pour finir, que la musique et la lumière ont également leur part dans le succès de ces Frères de sang (muets).

Cette année, le IN met en lumière deux « artistes invités ». À côté de Stanislas Nordey, un Congolais : Dieudonné Niangouna. Par l’intermédiaire de ce dernier la thématique africaine se trouve donc fortement présente. Nous avons déjà parlé d’Exhibit B, cette remarquable suite de tableaux vivants abritée à l’église des Célestins. À l’École d’art, on peut voir La Porte du non-retour, une exposition de photos assez exceptionnelle du Québécois Philippe Ducros. Des photos principalement prises au Congo (RDC), des photos volées et quelques photos posées, de la couleur grand format, avec un vrai travail sur le cadrage et la profondeur de champ. Bref du bon travail de photo-reportage qui pourrait se suffire à lui-même, combinant scènes pittoresques et beaux portraits. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens des mots. Le pittoresque est celui de la misère quotidienne, le beau celui qui transparaît à travers la condition humaine la plus cruelle. Tout cela apparaît d’emblée, pourtant Philippe Ducros n’a pas eu tort de renforcer son propos par un texte enregistré, dont il est l’auteur, qu’il fait dire par un comédien et une comédienne. Chaque visiteur est donc muni d’un audio-guide et peut choisir d’ajouter à la visite le commentaire de tel ou tel groupe de photos. Le texte est bien écrit, bien dit, prenant. Philippe Ducros a déjà effectué plusieurs voyages vers des destinations comme celles-ci : mégalopole poussiéreuse et misérable (Kinshasa), camp de réfugiés somaliens ; Il dit – et on a envie de le croire sincère – la tentation du « non-retour ». Découvrant Kinshasa, la foule qui déferle des bidonvilles pour gagner les quelques sous indispensables à la subsistance quotidienne, les camions-taxis où s’entassent des travailleurs épuisés, les nuages de fumée toxique, les étals chargés d’une si maigre marchandise, l’hôtel borgne qui apparaît malgré tout comme un refuge au milieu de cette apocalypse, il s’écrie – ce ne sont pas exactement ses mots – « c’est ça vivre » ! Pour une bonne moitié de l’humanité, c’est cela, en effet, un combat incessant pour simplement survivre. Mais là encore, il ne faut pas se méprendre : cette survie n’est pas dénuée de fierté, on la montre en arborant le boubou dans le tissu à la mode, une perruque, ou une belle chemise.  Dans la précarité, dans la survie, l’humanité résiste. Elle résiste encore dans les coins les plus disgraciés de la planète, les camps ou s’entassent les réfugiés par milliers. Il faut écouter le témoignage (dit par la comédienne) de cette femme violée par un groupe armée, alors qu’elle s’était un peu éloignée du camp pour ramasser du bois de chauffe. C’est poignant et d’une dignité admirable. Alors oui, on veut bien croire Philippe Ducros quand il avoue sa culpabilité à l’idée de retourner dans le monde si facile, ou si factice, si artificiel en tout cas, qui est le nôtre.

23 juillet 2013.

Billet d’Avignon (2013-7) : Philippe Quesne

Swamp Club de Philippe Quesne est passé par Vienne et Berlin avant Avignon. Une grande tournée internationale suivra. Ce metteur en scène a donc une solide réputation et des soutiens dans le monde du théâtre contemporain. Aussi était-on particulièrement curieux de le voir à l’œuvre. Il a lui-même comparé ses spectacles à « des études entomologiques, dans lesquelles on pourrait observer des êtres humains évoluer comme au microscope » – une remarque citée par Marion Siefert dans le programme du festival. Elle ajoute que Philippe Quesne « sculpte ses thématiques plus qu’il ne les écrit, trouvant son inspiration aussi bien dans la peinture et les arts graphiques que dans les aléas du réel et de la création collective ».

En pénétrant dans la salle de Vedène, grande et moderne, où Swamp Club est programmé, on est tout de suite séduit par le décor qui occupe tout le plateau. À jardin, une salle cubique, toute vitrée, sur pilotis, au-dessus de la marre qui donne son titre à la pièce. À cour, en haut d’une pente, une sorte d’entrée de mine ou de souterrain, légèrement surélevée, étayée de billots de bois et, devant, écrits avec des morceaux de bois les deux mots swamp et club. La mare est entourée de végétation et l’on aperçoit quelques animaux empaillés. Les dialogues sont quasiment inexistants mais des indications s’inscrivent sur deux rails lumineux. L’action se déroule dans un lieu qui sert de résidence d’artiste : le programme des résidents pour la journée s’affiche en rouge sur le rail situé au-dessus de l’entrée supposée de la mine. Dans la salle vitrée qui semble servir de foyer aux résidents, l’autre rail fait défiler l’histoire légendaire du roi des nains, roi d’un peuple souterrain, qui sera métamorphosé en taupe. Justement, la voici, cette taupe, qui sort du sous-terrain ; elle semble bien mal en point et on s’affaire pour l’aider. Il y a du monde sur scène car la petite colonie d’artistes s’est enrichie de trois nouvelles recrues. Après cette arrivée, tout le monde est parti au sauna, et les comédiens seront revêtus de peignoirs blancs pendant la plus grande partie de la pièce.

Tout cela est fort bon mais que va-t-il se passer dans ce beau décor, avec tous ces comédiens en blanc immaculé ? Quatre d’entre eux sont membres d’un quatuor à corde, ce qui nous vaut d’entendre de la très belle musique. Mais que va-t-il se passer, quand la pièce commencera-t-elle vraiment ? Notre insistance à poser la question laisse entendre, bien sûr, qu’il ne se passera rien ou si peu. La première partie, nous en avons déjà rendu compte. Il y en a une seconde, tout-à-fait différente, sans qu’on voie sa nécessité. Le ou les concepteurs de ce spectacle (puisque Quesne déclare faire un travail d’équipe) ont décidé de faire planer sur la petite colonie d’artistes la menace d’une guerre. Des roulements de basse se substituent à la musique de chambre. Un personnage vêtu comme un milicien ou un chasseur semble vouloir diriger l’évacuation. Tous les pensionnaires s’activent à transporter à l’intérieur du foyer (pour les mettre à l’abri ?) les plantes et les animaux qui peuplaient le marais. Cette tâche une fois achevée, ils enfilent en rang d’ognons l’entrée du sous-terrain et c’est la fin de la pièce.   

Ladite pièce ne nous ayant rien donné à penser, nous faisons appel à un critique quesnephile, à savoir René Solis du journal Libération. Il n’a que des éloges pour le début : « la musique, la légende, le lent ballet des comédiens explorant un univers dont tous les usages semblent à réinventer : la première moitié de la pièce est impeccable, hors de tout calcul utilitaire ». Il se montre nettement moins enthousiaste à propos de la suite : « Même si la surenchère spectaculaire est désamorcée de l’intérieur, le signifiant qui s’échappe du marécage ramène bizarrement le projet du côté de l’explicite » (Libération, 20-21 juillet, 2013, p. 22). Une critique de théâtre plutôt absconse, on le voit, mais il ne faut sans doute pas moins pour commenter une pièce éminemment absconse, elle aussi.

22 juillet 2013

Billet d’Avignon (2013-6) : Defoort et Goerger, Gombrowicz, Jérôme Bel

Germinal

Le IN est devenu avant tout le lieu d’un théâtre expérimental avec tous les aléas que cela comporte inévitablement. Le spectacle intitulé « Cour d’honneur » de Jérôme Bel ne dissimule d’ailleurs rien de ces vicissitudes ; nous y reviendrons. Auparavant, on doit saluer l’inventivité et l’esprit d’à propos de Halory Goerger et Antoine Defoort qui ont mis au point une fantaisie technologique pleine de sagesse et d’humour (oui, ce n’est pas incompatible !). Le titre, Germinal, est trompeur : on pense tout de suite au roman de Zola alors qu’il s’agit bien d’autre chose, mais il y a bien « germination » des quatre protagonistes,… jusqu’à ce que la destinée commune à tous les humains ne les conduise vers leur trépas. Entretemps, ils auront appris à communiquer, d’abord par télépathie, puis à parler (au bout de 30 minutes) ; la musique arrivera plus tard (au bout de 50 minutes), et ainsi de suite. Pas de décor véritable dans cette pièce mais des accessoires à la technologie plus ou moins avancée. Au début (après un jeu spectaculaire sur les seules lumières) chacun se trouve en possession d’une console qui lui permet d’afficher ses pensées sur le fond de scène. Au bout d’un moment, la seule fille de la bande sort et revient munie d’une pioche à l’aide de laquelle elle entreprend de défoncer le plancher de la scène : surprise et nuage de poussière garantis ! Du trou qu’elle a creusé, elle extrait d’abord un micro, grâce auquel naîtra la parole. Plus tard, sortiront une guitare et enfin un ordinateur portable (baptisé, faute de mieux, « parallélépipède rectangle ») doté d’un menu qui permettra aux néohumains de la pièce de choisir dans quel univers ils souhaitent vivre. Parallèlement à tous ces événements, ces derniers ont entrepris un effort de classement de leurs découvertes successives – objets ou sentiments. Au début, il n’y a que deux catégories : ce qui fait « poc-poc » quand on le frappe avec le micro, et ce qui ne fait « pas poc-poc ». Bien sûr, très rapidement, les choses se compliquent… Tout cela paraît très élémentaire et sans doute l’est-ce, mais, après une première demi-heure un peu laborieuse, on est tenu en haleine, on éprouve de la sympathie à l’égard des quatre jeunes gens (parmi lesquels les deux concepteurs du spectacle), et on apprécie le regard très distancié qu’ils portent sur le monde.

Au OFF, ce jour-là, Yvonne, de Witold Gombrowicz, un conte moral qui met en scène une pauvre jeune fille retardée sur lequel un prince, par caprice, a jeté son dévolu. Contraints et forcés, et bien qu’elle soit un objet de scandale pour toute la cour, le roi et la reine commencent par tolérer la présence de l’ingrate Yvonne. Cependant le Prince ne tarde pas à abandonner sa lubie. Hélas, il constate alors qu’Yvonne s’est attachée à lui. Elle me porte en elle, constate-t-il. Dès lors, il serait vain de la chasser, il faut l’assassiner. Pour des raisons diverses, le roi, la reine sont parvenus à la même conclusion. Chacun s’efforce donc de mettre en œuvre son stratagème. Finalement Yvonne mourra étouffée par une arête lors du dîner des fiançailles.

Yvonne

Sur cette trame, Anne Bardot et sa compagnie « Narcisse » (Théâtre Romain Rolland, Villejuif) ont concocté un spectacle très visuel, très comedia del arte, avec tous les personnages masqués (à l’exception d’Yvonne). Il n’est pas si facile de dégager la morale de la fable, tant la situation paraît extraordinaire, mais on retrouve bien l’univers de Gombrowicz, la cruauté, la culpabilité. Quant à jeune Fanny Santer, dans le rôle d’Yvonne, sur les épaules de laquelle repose d’abord la réussite du spectacle, elle produit un numéro d’acteur prodigieux. Il faut faire un effort pour se rappeler qu’on est au théâtre et que cette personne laide et misérable, difforme, voutée, incapable de prononcer une parole, voire de marcher droit est en réalité une jeune fille bien sous tous rapports, comme on en aura la confirmation, bien évidemment, à la fin de la pièce.

Cour d’honneur

Retour au IN et à la cour d’honneur pour un spectacle intitulé justement « Cour d’honneur ». On craignait le pire lorsqu’on a découvert l’argument du spectacle (qui n’est pas une pièce) : faire évoquer par d’anciens spectateurs les moments les plus mémorables qu’ils ont vécus au festival, précisément dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Quant on entre dans la cour, une douzaine de ces spectateurs-témoins sont assis sur des chaises qui forment un vaste hémicycle sur la scène immense de palais. Ni fleurs ni couronnes (ou tiare). Ouille, ouille, se dit-on. Car il est inévitable, malgré une sélection assez sévère (une centaine de candidats s’étaient présentés), que les prestations individuelles soient plus ou moins drôles et intéressantes. Certaines sont si parfaites qu’on se demande si l’on a vraiment affaire à une personne lambda ou si l’on n’a pas plutôt convoqué un véritable comédien. Des véritables comédiens, il y en a deux d’affichés : l’un qui récite en polonais le début des Bienveillantes de Jonathan Littel, un autre, flamand, qui intervient après un couple qui venait d’évoquer un de ces « fours », comme il y en a en Avignon dans le IN, lorsque les spectateurs abandonnent en masse les gradins en conspuant les artistes. Il était intéressant, en l’occurrence, d’entendre deux sons de cloche très différents, le comédien ne remettant aucunement en cause la qualité du spectacle auquel il avait participé. A part ces deux-là, une comédienne dit – assez mal – un monologue d’Agnès dans l’École des femmes et un acrobate escalade le mur du Palais. Ah, j’oubliais, Isabelle Hupert, soi-disant en duplex avec la cour d’honneur, et la larme à l’œil, qui récite un monologue de Médée, son image projetée sur le mur de fond de scène. Ces différents intermèdes, bien sûr, sont en rapport avec les discours des témoins.

Ce spectacle qui n’est pas une pièce et où il ne se passe quasiment rien, n’est pourtant pas le ratage qu’on pouvait redouter. En dehors de quelques témoignages qui frôlent (de très très près) le ridicule, les discours ne sont pas inintéressants et l’on ne s’ennuie pas vraiment. Pas au point en tout cas de quitter avant la fin cette grand-messe dans laquelle le festival se rend un culte à lui-même.

21 juillet 2013

Billet d’Avignon (2013-5) : « Exhibit B », Wilde, Molière, Copi

L’immigré clandestin refoulé

Dans l’église des Célestins, le lieu où, l’an passé, Sophie Calle se livrait en public à la lecture du journal de sa mère, un Sud-Africain, Brett Bailey, interprète à sa façon et dans une intention critique affichée ce que furent, en des temps heureusement révolus, les zoos humains. Le résultat est à proprement parler stupéfiant. L’impression de malaise est renforcée tant par le caractère sacré du lieu que par une mise en scène qui fait de chaque individu exposé une statue parfaitement immobile, à l’exception du regard que l’on peut croiser. Le dialogue silencieux qui s’engage dans ce cas entre le visiteur (le plus souvent blanc) et le visité noir ne peut être que bref tant il est gênant pour l’un et – imagine-t-on – l’autre. Dans les zoos humains, on voyait plutôt des groupes vaquant à quelques besognes primitives, ce qui permettait sans doute une distance que l’immobilité et le regard, ici, abolissent.

Parmi les tableaux vivants représentés dans l’église, on remarque par exemple la chambre d’officier colonial avec, assise sur le lit sa maîtresse noire, dont on aperçoit le visage dans un miroir ; ou un homme et une femme debout sur des socles, de part et d’autre d’une table couverte de cartes de l’Afrique, avec des trophées de chasse ; ou un gisant, enveloppé dans son suaire, couché sur un authentique tombeau moyenâgeux, ou encore cet immigré clandestin, expulsé, attaché au siège de l’avion.

Le chœur de l’église est occupé par une installation intitulée « cabinet de curiosité » : de quatre socles en pierre blanche émergent simplement quatre têtes noires qui chantent a capella et à quatre voix des airs traditionnels de Namibie. Cette merveilleuse musique, intemporelle, emplit la nef et ajoute encore, si besoin était, au caractère sacré de cette exposition/installation d’un genre très particulier.

 Pour que l’art contemporain ait un sens, il faut que le message qu’il cherche à véhiculer intéresse et que le medium soit adéquat au message. Avec Exhibit B, c’est incontestablement le cas.

Retour au théâtre avec L’Importance d’être Wilde, une pièce composée par Philippe Honoré à partir des écrits de Wilde et mise en scène par Philippe Person (1). Le but est de nous divertir au spectacle d’une belle intelligence et le résultat est atteint. Il faut dire qu’il n’y a aucune difficulté à repérer les bons mots chez un auteur qui fut l’un des plus brillants de son temps, avec une arrogance propre à fasciner le bourgeois. « J’aime être encensé par mes inférieurs » : son goût de la provocation se montrait dans des déclarations à l’emporte-pièce comme celle-ci. Il disait encore : « En Angleterre, rien n’est fait pour les femmes, même pas les hommes », ce qui prend tout son sel quand on sait que Wilde fut lui-même un homosexuel notoire.

Les trois Wilde

Cela étant, la fin de sa vie, après le procès pour immoralité et la prison, et la misère par-dessus le tout, ne fut guère brillante. Il n’écrivait plus, disant : « J’écrivais lorsque je ne connaissais pas encore la vie ; la vie ne peut pas être écrite ; elle ne peut qu’être vécue ». Ecrire ou vivre, tel en en effet le dilemme que tout écrivain doit affronter un jour ou l’autre. Hélas pour Wilde, il choisit la vie contre l’écriture au plus mauvais moment !

S’il n’est pas trop difficile de faire théâtre avec une telle matière, il reste que le spectacle concocté par Philippe Person s’avère particulièrement réussi. Le personnage de Wilde est interprété par deux comédiens (Emmanuel Barrouyer et Pascal Thoreau) et une comédienne (Anne Priol) qui se renvoient la balle, ce qui ne les empêche pas d’endosser momentanément un autre rôle, ainsi lorsque E. Barrouyer revêt la robe rouge du procureur dans le procès Wilde, robe de dessous laquelle on le verra surgir petitement vêtu de quelques pièces de cuir comme pour un rituel sado-maso.

Le Misanthrope

Le Misanthrope et Tartuffe sont les deux chefs d’œuvre de Molière, ils renferment quelques-uns des plus beaux alexandrins de la langue française. Pas de Tartuffe, cette année, en Avignon, mais deux Misanthrope. Nous avons vu celui qui se donne au théâtre du Bourg-Neuf avant de migrer vers Paris et la Comédie Nation, port d’attache de la compagnie du même nom. Le maquillage très dessiné, parfois en forme de masque, les costumes modernisés – dégageant, pour les hommes, la vue sur le poitrail nu, tenue très en vogue cette année dans tous les théâtres – l’élégance des robes, le décor en damier noir et blanc, la présence constante de tous les comédiens sur scène (qui se contentent de s’asseoir lorsqu’ils n’ont pas à intervenir), tout concourt à faire de cette mise en scène (signée Laetitia Leterrier) un succès. Le texte a été raccourci par endroits – on n’a pas droit par exemple au sommet d’Oronte et lui-même n’intervient que très brièvement en voix off – mais cela fait partie des contraintes du festival, les gestionnaires de salles imposant des tranches horaires strictement limitées. La troupe est assez homogène ; s’en détachent néanmoins Hervé Dandrieux (Philinte) et Floriane Jourdain (Célimène). Yannick Barnole (Alceste) a paru parfois un peu trop pressé de dire ses vers.

Raoul Damonte (1956-1987), dit Copi, dessinateur de presse, militant du FHAR (Front

Eva Peron

homosexuel d’action révolutionnaire), est l’auteur d’un théâtre plein d’humour et de fantaisie. Sa famille avait émigré à Paris en 1962, fuyant la dictature péroniste. Ce n’est donc pas tout-à-fait par hasard s’il écrivit une pièce, intitulée Eva Peron, dans laquelle il tourne complètement en ridicule celle qui fut en Argentine un mythe vivant. En dehors de l’infirmière – car l’action se déroule dans les quelques jours précédant le mort d’Eva – tous les personnages féminins sont joués par des travestis. On ne saurait évidemment objecter à un tel choix qui ne peut être bien éloigné des intentions de l’auteur. Par contre, le jeu presque constamment hystérique de ces « dames » (particulièrement Eva et sa mère), leurs cris incessants, deviennent rapidement accablants pour le spectateur. Nous évoquons en note la pièce de Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien. C’est exactement ce que l’on a envie de dire en quittant le théâtre.

20 juillet 2013

(1) Pour la même compagnie, Philippe Honoré (à ne pas confondre avec Christophe Honoré qui fut artiste invité lors du dernier festival IN) a produit une adaptation de Beaucoup de bruit pour rien jouée, entre autres lieux, en Martinique.

Billet d’Avignon (2013-3) : Anouilh, Mouawad, Lazare

Antigone

De toutes les Antigone écrites pour le théâtre, c’est celle d’Anouilh qui est la plus jouée et l’on ne se lasse pas de la redécouvrir dans des décors et des mises en scène différentes. C’est ici une troupe de comédiens amateurs qui s’est lancée, composée d’élèves de sciences-po (Paris). Bien que novices, ils démontrent déjà une surprenante maîtrise. Surtout, ils parviennent à faire passer les différentes émotions, les genres différents qui se bousculent dans cette pièce : tragédie, compassion, sagesse, amour passion, comédie…

Au début de la pièce les comédiens sont tous vêtus de noires ; la seule à être habillée différemment, dans une gabardine bleu marine, représente le chœur ; au fur et à mesure qu’elle présente les comparses, ces derniers se lèvent et enfilent la tenue de leur personnage. Antigone, la première, revêt une longue robe blanche qui lui laisse les bras nus ; quelqu’un les lui couvre les bras de terre ; la pièce peut alors commencer. L’intimité du cadre (une petite salle du théâtre des Barriques), l’absence de tout décor, la ferveur des comédiens, la sobriété de la mise en scène, tout cela empêche que l’émotion faiblisse jamais. Curieux comme le mythe d’Antigone parle encore aussi fort en cette époque utilitaire et matérialiste. Qui aujourd’hui serait prêt à donner sa vie pour rendre les honneurs à un frère criminel ? Si Antigone nous touche malgré tout, ce n’est sans doute pas uniquement parce que nous reconnaissons dans son histoire un mythe fondateur de notre culture. Chez Antigone  la folie se mêle à la sainteté des martyres. Son abnégation nous impressionne d’autant plus que nous ne pouvons plus la comprendre.

Wajdi Mouawad est un auteur et metteur en scène qui fut en Avignon en 2010 avec son spectacle Seuls. Cette année, il est présent par une pièce (mise en scène par Marie Provence du théâtre « 7e ciel » de Marseille) à l’intention aussi bien de la jeunesse que des adultes, tout en remplissant à la perfection le programme qu’il assigne au créateur : « L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté » (sur son site). Pacamamboraconte en effet l’histoire d’une petite fille qui s’est enfermée dans une cave avec un cadavre, celui de sa grand-mère chérie, « parce que c’est la personne que j’aime le plus au monde ». Toute cette pièce est une lutte contre la mort : contre la putréfaction, d’abord, la petite Julie a recours aux fards et aux parfums de sa grand-mère ; au-delà, elle jette un véritable défi à la mort qui, d’abord apparue sous la forme de la lune venue chercher l’âme de la grand-mère, réapparaîtra à  la fin – plus classiquement – sous l’apparence d’une femme en noir. Quant à « Pacanambo », c’est un autre nom du paradis promis aux êtres d’espérance.

Pacamambo

La pièce est à la portée du jeune public, mais les adultes feront aussi leur miel de cette histoire quelque peu merveilleuse, à condition de bien vouloir retrouver leur âme d’enfant. La distribution comporte cinq comédiens : Julie, la grand-mère, le chien fidèle de Julie, la psychologue qui s’efforce de ramener Julie à la normalité en lui faisant raconter son histoire, la mort enfin. Une mention spéciale à Jean-Jacques Rouvière qui démontre d’impressionnantes qualités d’imitation dans le rôle du chien bien sympathique nommé « Le Gros ».

Au pied du mur sans porte, de Lazare, un spectacle du IN. Lazare est un de ces auteurs talentueux qui possèdent leur propre langue. Grâce à quelques mots légèrement déformés tirés d’un vocabulaire très basique, et sans jamais s’éloigner vraiment de la syntaxe orale, il parvient à créer un langage étonnamment poétique. Au pied du mur sans porte raconte l’histoire d’un garçon, Libellule, d’abord élève de l’école élémentaire puis membre d’un gang de drogue. Ce garçon est sinon demeuré, en tout cas retardé. L’histoire est particulièrement émouvante quand on sait que Lazare fut lui-même cet enfant. « J’ai commencé à écrire très tard, car j’ai souffert, dans ma jeunesse, d’une forme de handicap à lire et écrire, ce qui me valut d’être balloté d’école spécialisée en école spécialisée » (entretien avec J-F Perrier). Les autres personnages tournent autour de Libellule. Pour s’en tenir au premier temps de l’histoire, il y a son double, sa mère, la directrice de l’école, l’institutrice, le magicien-chef, le magicien, l’enfant maltraité et la petite sœur. Rien que l’énoncé de ces personnages donne une idée de l’atmosphère de la pièce entre réalisme, onirisme et fantastique.

Au pied du mur sans porte

Lazare a mis lui-même en scène sa pièce et alors, là, pour qui connaît le texte, totale est la surprise et grande la déception ! En dehors de quelques moments de calme où la grâce si particulière de son langage peut se faire entendre, il en fait un barnum épouvantable, avec des comédiens qui ne cessent de crier et de s’agiter en tout sens, sans compter les musiciens qui viennent ajouter au vacarme. Les auteurs de théâtre ont l’habitude de dire qu’ils ne reconnaissent pas leurs petits quand ils sont mis en scène par d’autres. Ici c’est le lecteur de la pièce qui ne s’y retrouve guère (1).

18 juillet 2013.

(1)    Afin que le lecteur puisse bénéficier d’un avis différent sur le jeu « paroxystique » des comédiens, nous le renvoyons cependant à l’article de Roland Sabra : http://www.madinin-art.net/tag/au-peide-du-mur-sans-porte/

Billet d’Avignon (2013-2) : Corneille, Tchekhov, “Mutu”

Don Diègue dans Le Cid

Corneille et le Cid : avait-on revu cette pièce en en Avignon depuis Jean Villard et Gérard Philippe ? Il faut, en tout cas, un certain culot pour remonter cette pièce ici. Mais la réussite est au rendez-vous. Elisabeth Chastagnier qui dirige et met en scène les spectacles de la compagnie Miressance (basée dans l’Ain) a transposé le Cid dans un univers légèrement décalé par rapport à celui du théâtre classique, mélange de conquistadors légèrement hippies pour les habits et de motards pour les bottes. Le décor est inhabituellement chargé pour un spectacle du Off : un hémicycle de grilles encadre une porte derrière laquelle se dissimule le trône du roi de Castille ; autour de cette porte rayonnent des bancs métalliques. On a un grand plaisir de reconnaître dans la bouche des comédiens des vers que les (vieilles) personnes de ma génération ont appris par cœur. D’autant que ces comédiens les disent avec autant d’aisance que d’autorité. Ils ont tous par ailleurs le physique de leur rôle. Chimène est ravissante, l’infante est fort mignonne mais un petit brin moins que Chimène, le Cid est grand et développe une belle musculature, le comte est costaud mais moins que le Cid, Don Diègue est vieux et fatigué, etc. Un tel casting contribue incontestablement à la crédibilité de la pièce. Il n’est pas mal venu non plus de faire de Don Diègue et du roi des personnages comiques. On note enfin entre Chimène et Rodrigue de beaux élans de sensualité. Bravo donc à cette troupe qui a le mérite de faire revivre les classiques avec un rien de fantaisie mais sans les trahir aucunement.

En 2012, la Mouette hyper branchée et démesurément étirée (4h15 !) d’Arthur Nauzyciel, avec ses comédiens affublés d’un masque d’oiseau a défrayé la chronique du IN. A la rentrée suivante au théâtre Paris-Villette, Isabelle Lafon a présenté Une Mouette, dans une distribution réduite à cinq comédiennes qui se répartissaient les répliques et demeureraient alignées en position frontale tout au long du spectacle. En regardant la version de la Mouette authentique mise en scène par Hélène Zidi-Chéruy dans son théâtre du Chêne noir, on ne pouvait pas s’empêcher de se demander quelle mouche a donc piqué ceux qui se permettent de passer Tchekhov à leur moulinette au lieu de se contenter de le jouer. La Mouetteest une des plus belles pièces du répertoire théâtral, ne devrait –on pas y regarder à deux fois avant de la tailler en morceaux ?

Nina et Constantin

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le parti d’Hélène Zidi-Chéruy, qui restitue une Mouette fidèle au texte et aux intentions de Tchekhov. Les comédiens ont l’âge et la maturité de leur rôle. Une histoire archi-connue devient à nouveau intéressante parce qu’elle s’incarne dans des acteurs qui croient à leur personnage et donnent le meilleur d’eux-mêmes. Cette Mouette se joue dans le cœur de la chapelle du roi René, décorée de motifs végétaux, ce qui correspond parfaitement avec tout le début de la pièce. C’est cependant le dernier acte qui nous a paru le plus émouvant, avec la scène où Macha (Blanche Veisberg) rebute son mari Medvedenko (Julien Jovelin) et bien sûr la grande scène finale dans laquelle Nina (Laura Mélinand), actrice déchue, réapparaît brièvement auprès d’un Constantin Treplev (Alexis Moncorgé) devenu enfin écrivain mais irrémédiablement enfoncé dans le désespoir.

Mutu (Silence!)

Mutu (Silence !) sort du répertoire classique. Cette histoire de retrouvailles entre deux frères siciliens, l’un mafioso, l’autre curé est écrite par Aldo Rapè qui l’interprète lui-même à côté de Marco Carlino. Les deux comédiens s’expriment en italien surtitré, comme à l’opéra. Leur jeu est convaincant, avec  l’intensité qu’il faut. Est-ce dû au surtitrage (qui fait manquer une partie du texte original ?), toujours est-il que nous avons eu un peu de mal à suivre cette histoire familiale compliquée qui s’achève plutôt inopinément par le suicide du prêtre soudain rongé de remords.

17 juillet 2013.

Billet d’Avignon (2013-1) : Kwahulé, Kacimi, Marivaux

Promotion dans la rue

Notre premier jour en Avignon où le festival bat son plein. Une semaine déjà que les rues de la ville sont envahies par les amateurs de théâtre et par les comédiens qui s’efforcent de les convaincre de venir assister à « leur » spectacle qui promet tant de merveilles. Les affiches s’étagent sur les murs, accrochées partout où c’est possible, aux grilles, aux fenêtres et aux moindres poteaux. Les chiffres donnent le vertige : 1258 spectacles différents aux OFF et 66 au IN, lequel a depuis longtemps débordé de son lieu historique, la cour d’honneur du palais des Papes et envahi cloîtres, lycées, etc. Un nouveau lieu, une construction nouvelle, a ouvert cette année, la FabricA, dédié aux résidences et aux répétitions. En dehors des représentations proprement dites, le festival est marqué par divers événements et de nombreux débats à destination des professionnels comme d’un public plus large. Ainsi, le lundi 15 juillet, le IN s’interrogeait sur « Comment sortir de la crise de l’avenir ? », tandis qu’au OFF on débattait sur « Culture et numérique – le prix de la gratuité ».

Rencontre du IN – Cloître Saint-Louis

Mais l’on se rend en Avignon d’abord pour le théâtre. On peut y découvrir un nombre incalculable de pièces et d’auteurs et même revoir des pièces qu’on a aimées. P’tite Souillure de Koffi Kwahulé, dont nous avons dit grand bien ici-même récemment, est programmée à la chapelle du Verbe incarné, dédiée aux outremers : nous avons revu avec le même plaisir cette pièce baignée dans une ambiance mystérieuse, qui ménage de nombreux retournements de situation et des moments d’intense émotion. Les comédiens s’identifient à la perfection aux personnages dont les projets sont aussi flous que les identités (1).

Rencontre – Village du OFF

Au même théâtre, Terre Sainte, de Mohammed Kacimi (mis en scène d’Armand Éloi) n’a pas suscité – chez nous en tout cas – le même enthousiasme, malgré Layla Metsitane que les spectateurs de Fort-de-France se souviennent peut-être avoir vue dans Palabre en négritude (qu’elle avait mis en scène) et qui illumine la pièce par sa présence. Sid Ahmed Agoumi se tire également à son avantage d’un exercice difficile. Car la pièce qui raconte les malheurs des Palestiniens apparaît décousue et les personnages trop convenus : la mama, le papa revenu de tout, la jeune femme émancipée, le fils qui vire fou de dieu, le soldat israélien déboussolé. Quant au dialogue, il hésite entre la trivialité et la poésie et ne touche que par intermittence, que ce soit dans l’un ou l’autre registre.

Plus tard, autre lieu, autre siècle, Marivaux et sa Dispute. Qui de l’homme ou de la femme a été le premier infidèle en amour ? Pour en décider un prince a eu l’idée de faire grandir séparément quatre enfants (deux filles et deux garçons), sans autre contact qu’avec le couple chargé de les élever. L’adolescence venue, on les fait se rencontrer. Une fille, Églé, est la première à sortir du petit domaine dans lequel elle était enfermée. Elle se découvre elle-même, dans un miroir, en même temps qu’elle découvre le monde extérieur. Le ravissement devant sa propre image n’a d’égal que son étonnement face à la vastitude du monde. Lorsqu’un garçon, Asor, la rejoint, ils succombent immédiatement à une attirance naturelle entre deux êtres jeunes et normalement constitués. Les choses se compliquent, évidemment, lorsque un garçon et une fille supplémentaires se joignent à eux : trahison, jalousie, chagrin, autant d’attitudes, de sentiments qui sont les compléments inévitables de l’amour.

La Dispute

La pièce, à vrai dire, ne répond pas à la question initialement posée. L’infidélité semble également partagée et constitutive des deux sexes. Et Marivaux n’a pas cherché à se dégager des stéréotypes de son temps. Les femmes sont immédiatement coquettes et rivales tandis que les hommes savent pratiquer entre eux une saine camaraderie… Des traits de comportement qui caractérisaient en effet l’aristocratie du XVIIIe siècle mais qui n’ont rien d’universel. Que l’on songe par exemple à toutes ces peuplades où les hommes se montrent bien plus coquets que les femmes ! Il n’empêche que le message porte. Marivaux pointe du doigt des conduites qui sont aussi les nôtres.

Le thème de la pièce – on le voit – touche immédiatement et il faut féliciter la compagnie Arcade (de Soissons) et au metteur en scène Vincent Dussart pour l’avoir montée en accentuant l’étrangeté de la situation imaginée par Marivaux, tout en restant dans son époque, comme le montrent les costumes des adolescents, camisoles fermées dans le dos par des lanières en cuir. L’idée la plus intéressante est sans doute d’avoir juxtaposé à la langue classique parfaitement maîtrisée par les adolescents, avec tous les imparfaits du subjonctif qu’il faut, un second langage fait de gestes saccadés, tout aussi éloquent que le premier. Les comédiens qui interprètent les adolescents ne le sont plus depuis longtemps mais en donnent l’illusion. L’ensemble de la troupe est homogène avec néanmoins quelques individualités qui se font particulièrement remarquer, comme Nathalie Yanoz, presque constamment sur scène, qui interprète d’une manière assez stupéfiante le rôle d’Églé.  

15 juillet 2013.

(1)    http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/a-ne-pas-manquer-au-prochain-festival-davignon-ptite-souillure-de-koffi-kwahule/