Avignon 2017 (17) « Une maison de poupée », « Les Larmes amères de Petra von Kant »

Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen (OFF)

Dans un billet précédent nous émettions l’hypothèse qu’Ibsen est le plus grand dramaturge du XIXe siècle, toutes langues confondues. Ce n’est pas Une Maison de poupée, reconnue comme l’une de ses meilleures pièces, qui nous fera changer d’avis, surtout dans l’interprétation qu’en donnent Florence Le Corre (Nora) et Philippe Calvario[i] (Torvald Helmer) dans la M.E.S. de Philippe Person (qui joue lui-même Krogstad).

Il n’est peut-être pas anodin de savoir que cette pièce féministe (écrite en 1879) fut inspirée d’un fait réel. Une certaine Laura, une amie du couple Ibsen, vécut une histoire semblable à celle de Nora de la pièce, en plus tragique. Nora comme Laura ont emprunté de l’argent pour soigner leur mari malade, mais là où la Nora de la pièce voit son problème résolu par un « miracle » et quitte son mari la tête haute, la vraie Laura fut contrainte au divorce et internée dans un asile !

L’écriture de la pièce est remarquable en raison de la tension qu’elle introduit dès le départ. Nora apparaît torturée d’emblée (avant même que le spectateur sache ce qui la préoccupe) par le faux qu’elle a réalisé pour se procurer l’argent du voyage salvateur en Italie, tandis que Torvald, le mari, très à cheval sur les questions d’argent, voit avant tout (et à tort comme nous le découvrons aussi plus tard) dans Nora la femme qui dépense inconsidérément. La tension se relâche un moment lorsqu’on se doute que la question du faux pourra être résolue mais remonte tout à fait à la fin de la pièce quand Nora, qui a pris conscience de la veulerie et de la goujaterie de son époux, se décide à le lui faire savoir et à le quitter.

Le décor est astucieux avec deux grandes vitres  derrière lesquelles on peut apercevoir les comédiens quand ils sortent de la maison. C’est là, entre les deux vitres, que se trouve la boite aux lettres qui joue un rôle important dans la pièce. Ces vitres, en outre, fonctionnent comme des miroirs ce qui permet de voir aux comédiens de tourner le dos au public sans inconvénient pour lui.

 

Les Larmes amères de Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder (OFF)

Deux anciennes des Cours Florent, Fanny de Font-Réaulx et Louise Massin, se sont associées pour mettre en scène cette pièce parmi les plus connues de Fassbinder. F. de Font-Réaulx s’est chargée du rôle titre et contribue donc doublement à la réussite de cette entreprise. Le personnage de Petra n’est pourtant pas des plus faciles puisqu’il exige de la comédienne qu’une femme sûre d’elle, impérieuse même, se transforme en victime désespérée de la passion amoureuse ayant abdiqué toute fierté. F. de Font-Réaulx fait preuve d’une maîtrise impressionnante dans les deux facettes de son personnage. Elle est dotée en outre d’une belle voix un peu rauque dont elle se sert à merveille.

Petra est une styliste en vogue. Elle règne sur son atelier et au premier chef sur Marlène qui est mise à contribution aussi bien pour terminer un dessin que pour servir à boire ou à manger. Sidonie, une amie, lui présente une jeune femme, Karine, dont Petra tombe éperdument amoureuse. Lorsque Karine quitte Petra, cette dernière sombre dans une sorte de folie. Presque à la fin de la pièce l’anniversaire de Petra réunit autour d’elle sa mère, sa fille, Sidonie et, bien sûr, l’indispensable Marlène : c’est le climax, le moment où Petra, à demi saoule, effondrée se révèle un grand personnage tragique, une Phèdre moderne.

Toutes les comédiennes, issues des Cours Florent à l’exception de la mère, sont bien dans leur personnage. Juste retour des choses, c’est celle qui joue Marlène, Delphine Lanniel, qui focalise immédiatement l’attention au moindre déplacement : les acteurs réduits à un rôle muet muets, pour peu qu’ils possèdent une présence physique et sachent en jouer, font souvent cet effet sur le public[ii].

Est-ce à cause du jeu de F. de Font-Réaulx, de la sobriété des costumes, du décor glaçant (métal et néons), parce que nous étions installé au premier rang, au plus près des comédiennes, ou pour toutes ces raisons à la fois ? Le fait est que cette production de Petra von Kant nous a davantage emballé que celle à laquelle nous avions assisté au théâtre de l’Œuvre en 2015[iii].

 

[i] Le même comédien remarqué dans l’Antoine de Juste la fin du monde de Lagarce (voir notre billet n° 8)

[ii] Ainsi Patrick Bosso dans Acting de Xavier Durringer. Cf. http://www.madinin-art.net/rentree-aixoise-danse-theatre/

[iii] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/petra-von-kant-de-fassbinder-un-mauvais-beguin-chez-les-lgbt/

Par Selim Lander, , publié le 26/07/2017 | Comments (0)
Dans: Périples des Arts | Format: , ,

« Petra von Kant » de Fassbinder : un mauvais béguin chez les L(G)B(T)

Rainer Werner Fassbinder (1945-1982) a écrit aussi bien pour le théâtre que pour le cinéma, passant de l’un à l’autre comme ce fut le cas pour Les Larmes amères de Petra von Kant, une pièce créée en 1971 par sa troupe (baptisée Anti-Teater), avant de faire l’objet d’un film, l’année suivante, avec Hanna Schygulla dans le rôle-titre. Pas d’intrigue dans cette pièce mais la descente aux enfers d’une bourgeoise arrivée, créatrice de mode en vogue, Petra, qui s’est prise de passion pour une jeune et ravissante prolétaire, Karine. L’argent ne peut pas tout acheter : la morale de la pièce est donc politique, en ce sens, mais le sujet principal est bien celui des ravages de la passion.

Petra von Kant

Deux personnages qui s’affrontent, deux femmes bisexuelles : Petra sort d’une mauvaise expérience avec un homme ; Karine, mariée, est prête à courir vers son mari dès qu’il se manifestera. Cela ne l’empêche pas de faire le premier pas vers Petra, en venant lui donner un baiser. Et Petra s’embrase immédiatement.

Fassbinder a consacré plusieurs films à des figures féminines dont certaines sont restées célèbres. Il disait à propos d’elles : « Les conflits à l’intérieur de la société sont plus passionnants à observer chez les femmes, parce que, d’un côté, c’est vrai, elles sont opprimées, mais selon moi elles provoquent aussi cette oppression du fait de leur situation dans la société et elles s’en servent à leur tour comme d’un instrument de terreur »[i]. Il était par ailleurs lui-même bisexuel ce qui explique sans doute également pour une part le choix de son sujet.

Petra von Kant1

La pièce comprend quatre personnages à côté de Petra et Karine : Marlène, l’assistante de Petra, qui ne prononce pas une parole mais, constamment en scène, est le témoin muet de la dégradation de sa patronne ; sa fille, Gabrielle ; sa mère, Valérie ; enfin une cousine et amie, la baronne Sidonie von Grasenabb. Il faut enfin mentionner la présence énigmatique pendant la première moitié de la pièce d’un personnage quasi invisible, assis derrière le sofa et dissimulé sous un capuchon.

Peut-être parce que le théâtre de l’Œuvre est de dimension réduite, le metteur en scène, Thierry de Peretti, a choisi d’intégrer le parterre dans l’appartement de Petra : les entrées et sorties des comédiennes se font derrière les spectateurs. Il insiste par ailleurs sur la déchéance physique de Petra qui s’imbibe largement d’alcool tout au long de la , jusqu’à perdre complètement le contrôle d’elle-même, comme lorsque, dans la scène de l’anniversaire, elle balance un gâteau à la crème sur sa mère et sa cousine. Auparavant, des spaghettis se seront répandus sur les vêtements de Karine et sur le sofa… Les comédiennes qui incarnent les rôles principaux, à savoir ceux de Petra, Karine et Marlène (laquelle, bien que muette, ne tient pas moins une place importante) sont donc fortement sollicitées. Elles se tirent avec les honneurs d’un exercice difficile. Valeria Bruni Tedeschi en particulier, dans Petra, elle aussi toujours en scène, est remarquable de vérité et si parfois, malgré tout, l’attention décroche un peu, il faut moins lui en tenir rigueur qu’à un texte qui ne ménage aucune surprise véritable.

Par contre, le décor surchargé surprend un peu, au départ, s’agissant de l’appartement d’une styliste. Une sorte de loft où le réfrigérateur voisine avec un piano, des verres et des flacons entamés un peu partout, une tapisserie qui tombe des cintres, un grand miroir incliné dans lequel on aperçoit parfois le reflet d’une comédienne : tout cela crée une ambiance décadente qui colle finalement assez bien avec le propos de la pièce.

Zoé Schellenberg est Karine ; Lolita Chammah est Marlène. Pour l’anecdote, le rôle de la mère de Petra est tenu (en alternance) par Marisa Borini qui se trouve être dans la vie la maman de Valeria Bruni Tedeschi, un rôle qu’elle a déjà joué par ailleurs au cinéma dans les films de sa progéniture.

 

[i] Cité dans le programme de la pièce, fort bien fait et illustré, qui contient le texte intégral.