L’avenir de la monnaie européenne 

Les recettes du bon professeur Stiglitz

-Les fédéralistes sont partisans de l’euro qui constitue une avancée majeure vers l’intégration économique et politique qu’ils appellent de leurs vœux. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à se montrer attachés à cette monnaie dont l’attractivité se mesure aisément par l’augmentation du nombre de pays qui sont entrés dans l’union monétaire. Les particuliers comme les entreprises apprécient à leur juste valeur les facilités apportées par la monnaie commune  dans leurs relations avec les autres pays de l’eurozone.

Impossible, cependant, de ne pas percevoir le désenchantement qui se manifeste par ailleurs. En dehors des quelques pays qui tirent plus ou moins leur épingle du jeu, l’Europe ne tient plus ses promesses aux yeux de bien des citoyens et l’euro est désormais pris bien souvent comme le bouc émissaire.

Le procès qu’on lui fait est injuste car ce n’est pas l’euro en tant que tel qui est responsable des maux, bien réels, qui accablent l’Europe et plus particulièrement bon nombre de pays de l’eurozone. Dès 1974, dans notre thèse consacrée à l’union monétaire européenne, alors en gestation, nous expliquions qu’elle ne pourrait pas fonctionner si les Communautés européennes, comme on les appelait à l’époque, ne se transformaient pas en une authentique fédération, avec des institutions fédérales pesant suffisamment lourd pour assurer la redistribution indispensable à une croissance harmonieuse de l’ensemble. Ce message, partagé par bien d’autres économistes, n’a malheureusement pas été entendu et la zone euro traverse aujourd’hui une crise profonde avec une croissance atone dans les principaux pays[i] et, plus grave, une très grande hétérogénéité des taux de chômage. Pour ne retenir que les principaux pays, on peut distinguer trois groupes, celui des pays à taux de chômage faible[ii], l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas autour de 6%, celui des pays à taux de chômage intermédiaire, la Belgique, l’Irlande, la France, l’Italie et le Portugal autour de 10%, enfin l’Espagne et la Grèce qui subissent un chômage très élevé, supérieur à 20%.

Le fonctionnement actuel de l’union monétaire explique en partie ces différences. Les pays qui affichent des taux de chômage élevés ou très élevés sont généralement ceux qui sont contraints de mettre en place des mesures d’austérité parce qu’ils ont laissé dériver leurs finances publiques. La dette publique en pourcentage du PIB atteignait à peu près 100% à la fin 2015 en France, en Espagne et en Belgique, 130% au Portugal et en Italie, 180% en Grèce, alors que le maximum prévu dans le traité de Maastricht est seulement 60%, rappelons-le[iii]. Pour des pays habitués à vivre « à crédit », toute mesure visant à réduire leur endettement a des conséquences négatives sur l’activité et sur l’emploi. Concrètement, la croissance devient insuffisante pour absorber toute la population active[iv] et résorber le chômage. Par ailleurs, en période de récession ou de croissance ralentie, l’effet attendu de l’augmentation des taux d’imposition est annulé en tout ou en partie par la diminution de la base fiscale, les rentrées d’impôts stagnent et la dette ne diminue pas. Reste la baisse des dépenses publiques mais celle-ci se traduit par une réduction immédiate de l’emploi et des revenus distribués sans aucune garantie que le secteur privé prenne le relais.

Un constat s’impose : pour légitimes qu’elles soient au regard des traités, les mesures d’austérité sont économiquement inefficaces et injustifiées au regard de leurs conséquences sociales. Faut-il pour autant lâcher la bride aux pays du sud (puisque c’est d’eux qu’il s’agit) ? Ce serait irresponsable, comme le montre l’exemple de la Grèce : un pays trop endetté ne trouve plus de créanciers disposés à lui prêter dans des conditions acceptables ; la fuite en avant atteint donc inévitablement sa limite.

Cela étant, une question se pose ici qui concerne la théorie fédéraliste et le principe de subsidiarité (ou d’exacte adéquation selon le vocabulaire du fédéralisme intégral) : les finances d’un État fédéré sont-elles de sa compétence ou de celle de la fédération ? En toute logique fédéraliste, un État fédéré devrait être seul responsable de son budget. On attend de lui qu’il le gère de manière… responsable, sous la surveillance de ses citoyens et de leurs représentants. A priori, la solidarité au sein d’une fédération ne devrait pas servir à couvrir les erreurs manifestes des dirigeants de telle ou telle composante. C’est ainsi que l’État fédéral américain n’est pas venu au secours de New York lorsque celle-ci fut en faillite. En d’autres termes, l’Union européenne et la BCE n’avaient aucune obligation d’aider la Grèce en faillite. Et la Grèce ne peut pas se plaindre qu’elles l’aient fait à des conditions qui lui déplaisent.

L’union monétaire s’est constituée dans un cadre institutionnel qui est loin d’avoir les attributs d’une fédération authentique. Dès lors, les règles qui furent acceptées alors par les États ont une certaine logique, compte tenu de 1) l’hétérogénéité des économies, certaines étant plus dynamiques, plus compétitives que les autres – et de 2) l’absence des mécanismes stabilisateurs qui existent dans une fédération, les transferts automatiques des États les plus riches vers les autres. Dans une telle situation, les États les moins compétitifs, désormais privés de la possibilité de dévaluer, sont tentés de relancer leur économie grâce au déficit budgétaire. Ainsi les règles de Maastricht étaient-elles destinées à empêcher une dérive insupportable des finances publiques.

On sait ce qu’il en est advenu ! Car cette logique est perverse. Une fois la limite de 60% du PIB atteinte, que peut-il se passer, en effet ? En théorie, le pays moins compétitif entreprend les réformes structurelles supposées le mettre à niveau, mais quid s’il ne le fait pas ou si elles se révèlent moins efficaces que prévu ? Il continuera à « vivre à crédit » et s’affranchira des règles auxquelles il avait lui-même souscrit ! C’est ce qui s’est produit, à des degrés divers dans tous les pays qui ont laissé dériver leurs finances publiques.

Nous sommes plusieurs parmi les économistes à professer que le maintien de l’union monétaire dans sa forme actuelle est intenable et qu’il ne sert à rien de chercher à la rafistoler, que les sacrifices imposés aux peuples grec et autres pourraient être en grande partie évités[v]. Le professeur Joseph Stiglitz vient de prendre position dans ce débat avec un livre dont le titre annonce tout de suite la couleur : L’euro – Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe [vi].

ImpressionJoseph Stiglitz est un économiste avec lequel il faut compter. Il ne fait pas partie de ceux qui professent une foi aveugle dans les vertus de la concurrence. Il a obtenu le prix Nobel en 2001 pour ses travaux sur l’inefficience des marchés ; économiste en chef de la Banque Mondiale entre 1997 et 2000, expert des politiques de développement, il a publié en 2002 un best-seller, La Grande Désillusion, dans lequel il critiquait les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI aux pays pauvres ; président du Council of Economic Advisers sous l’Administration Clinton, il a eu également une connaissance directe de la conduite de la politique économique américaine. C’est dire combien il mérite l’attention lorsqu’il fait des propositions concernant notre Europe.

Stiglitz n’a pas peur de mettre les pieds dans la marre. En résumé : les pays de l’eurozone n’ont pas été capables de rapprocher suffisamment leurs performances économiques ; certains sont plus compétitifs que d’autres ; les moins compétitifs, qui connaissent des déficits commerciaux importants[vii]  et une croissance insuffisante, échouent à relancer leur économie par la politique budgétaire, ce qui creuse le déficit public ; quand ils tentent de redresser leur situation financière, ils n’y parviennent pas non plus. Une fois posé ce constat – désormais largement partagé –, il faut en tirer les conséquences et c’est ce que fait le professeur Stiglitz en proposant rien moins que la sortie de l’Allemagne de l’euro !

Verbatim : « Si l’Allemagne sortait, la valeur de l’euro pour les autres pays membres baisserait automatiquement, ce qui soutiendrait leurs exportations. L’Allemagne, elle, profiterait d’une monnaie plus forte, ce qui allègerait le poids de la dette, toujours libellée en euros » (in Le Monde du 13 septembre 2016). En d’autres termes, un processus gagnant-gagnant.

Et si c’était plutôt un pays comme la Grèce qui sortait (comme nous le préconisons depuis longtemps) ? « Si un pays tel que la Grèce sortait, il verrait automatiquement la valeur de sa devise s’effondrer, ce qui gonflerait sa compétitivité. En revanche le poids de sa dette publique, toujours en euros, s’envolerait. Une restructuration de celle-ci serait donc inévitable : si elle est bien négociée, cela se déroulerait sans difficulté majeure. L’exemple de l’Argentine montre à quel point un pays libéré du fardeau de la dette, retrouvant au passage la pleine maîtrise de son taux de change, peut prospérer économiquement[viii] » (ibid.).

Stiglitz n’abandonne pas définitivement l’idée d’une monnaie européenne. Il considère simplement que celle-ci est venue trop tôt, sans que les réformes institutionnelles nécessaires aient été menées à bien au préalable. Il suggère, en attendant, de scinder l’eurozone en trois ou quatre sous-ensembles homogènes pourvus chacun de sa monnaie.

Cela étant, tout n’est pas nécessairement à reprendre dans les propositions du Prix Nobel. S’il est à l’évidence indispensable de transférer davantage de compétences à l’échelon européen, et donc des ressources fiscales, si la création d’un impôt progressif européen pourrait être un premier pas vers la non moins indispensable harmonisation fiscale, si enfin la suppression de la monnaie fiduciaire (pièces et billets) serait sans nul doute efficace contre la fraude fiscale, il est moins sûr qu’il faille se rallier comme il le fait à l’idée d’une mutualisation partielle des dettes publiques via des euro-obligations émises à l’avantage d’un État membre avec la garantie de tous les autres. À nouveau, le principe de subsidiarité commande de laisser chaque État entièrement responsable de ses finances et la logique fédéraliste préconise plutôt ici des aides conditionnelles, ciblés, remboursables ou non, de la collectivité composée aux collectivités composantes.

Concernant la BCE, les critiques de Stiglitz paraissent quelque peu dépassées. Il y a longtemps en effet que la BCE s’est affranchie de son mandat strict et fait tout ce qu’elle peut pour soutenir l’activité en Europe. On pourrait plutôt s’inquiéter devant la masse des obligations souveraines des différents pays qui s’accumulent dans son bilan.

 

[i] 0,9% en 2015 en Allemagne, Belgique, France, Italie (source Eurostat).  Les chiffres cités par la suite concernent également 2015, sauf indication contraire, et proviennent de la même source.

[ii] Au regard des normes actuelles.

[iii] À 71% l’Allemagne s’approche de la limite autorisée. Elle a dégagé en effet un excédent des comptes publics (+0,7% du PIB), alors que la France (-3,5% du PIB) ne parvient toujours pas à atteindre le maximum autorisé pour cet indicateur (-3%).

[iv] Toutes choses égales par ailleurs, il est plus difficile d’atteindre le plein-emploi dans un pays comme la France dont la population s’accroît « naturellement » (hors immigration) de 3,6‰ qu’en Allemagne où le taux de croissance naturelle de la population est négatif à -3,3‰ (chiffres de 2012).

[v] Cf. par exemple notre article http://mondesfr.wpengine.com/espaces/frances/la-dette-publique-et-la-croissance-le-cas-de-la-france/

[vi] Les Liens qui libèrent, 462 p., 24 €.

[vii] C’est le cas, en 2015, de la France, de l’Espagne, de la Grèce et du Portugal. La France connaît en outre un déficit de sa balance des transactions courantes depuis 2007 (-0,2% du PIB en 2015 contre +8,4% en Allemagne).

[viii] Comme le remarque à ce propos Stiglitz, les difficultés actuelles de l’Argentine ne remettent pas en cause les bienfaits de la dévaluation de 2002 et de la restructuration de sa dette.

Retour sur la crise grecque

Rappel des faits. La crise de la dette grecque éclate en 2010, comme une suite de la crise des subprimes en 2008. Mais, en l’occurrence, c’est surtout la révélation dans le courant de l’année 2009 des « tricheries » du gouvernement grec à propos de l’ampleur de son déficit qui provoqua la crise de confiance des investisseurs privés, la très forte hausse des taux d’intérêt et l’incapacité pour le gouvernement de se financer sur le marché. Depuis cette année-là, la croissance de la Grèce est devenue négative (avec un léger sursaut en 2014) et depuis 2013 ce pays connaît même la déflation (les prix diminuent en conséquence de la baisse du pouvoir d’achat). C’est dire que la crise n’est pas que financière : elle impacte l’économie réelle plus sévèrement que n’importe quel autre pays de l’Union Européenne. L’UE n’est pourtant pas restée inerte, loin de là[i]. Un premier plan d’urgence de 110 milliards € a été décidé en mai 2010, financé par des prêts bilatéraux des Etats européens. En 2012, la Grèce s’avérant toujours incapable de se financer sur le marché, un nouveau plan de 130 milliards € a été annoncé, cette fois financé pour la plus grande part par le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF créé en 2010), le reste par le FMI. En contrepartie, la « troïka » (Commission, BCE et FMI) s’arrogeait le droit de vérifier que les réformes demandées à la Grèce étaient bien réalisées. Ces réformes visant à rétablir l’équilibre budgétaire se traduisent principalement par la réduction des dépenses et sont douloureusement ressenties par le peuple grec. Du coup, les réformes tardent à se mettre en place et c’est ainsi que l’on a assisté à la fin juin 2015 à une situation de blocage, les chefs d’Etat et de gouvernement refusant que soient versés les derniers milliards du deuxième plan d’aide (dont le total était monté alors à 165 milliards), sans engagement plus crédible de la part de la Grèce.

Banque centrale de Grèce

Banque centrale de Grèce

Entretemps, deux événements très importants avaient eu lieu. D’abord, sur le plan strictement financier, en 2012 les créanciers privés du gouvernement grec durent abandonner la moitié de leur créance tandis que la dette publique portée par FESF était elle aussi « restructurée » (allongement de l’échéance et moratoire des intérêts jusqu’en 2023). Ensuite, sur le plan politique, une force nouvelle s’est affirmée, incarnation du « ras-le-bol » populaire face aux conséquences des politiques de rigueur. Après sa victoire aux élections européennes du printemps 2014, puis aux élections législatives qui suivirent[ii], les Grecs confièrent ainsi, en janvier 2015, leur sort à Syriza, le parti qui promettait de les affranchir des diktats de la troïka. Débuta alors une partie de bras de fer entre le nouveau premier ministre Alexis Tsipras et son ministre de l’économie Yanis Varoufakis, d’une part, les autres chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, d’autre part.

La partie grecque plaidait pour des réformes moins radicales, tout en laissant planer implicitement la menace d’une sortie de la zone euro, le « grexit », accompagné d’un défaut sur la dette. La dette de la Grèce envers des institutions publiques s’élevait alors à un peu plus de 250 milliards €, dont quelques 30 milliards envers le FMI, le reste étant partagé entre le Mécanisme Européen de Stabilité (MSE, nouvel intitulé du FESF, 142 milliards), les prêts directs des autres Etats européens (53 milliards) et la BCE (25 milliards).

La perspective d’un grexit a eu pour premier effet d’inciter les Grecs à sortir leurs euros des banques, lesquelles, bien qu’ayant été déjà recapitalisées, se sont retrouvées à cours de liquidités. Malgré le contingentement des tirages de billets par les particuliers, l’instauration d’un contrôle des changes et les concours supplémentaires de la BCE, les banques ont encore besoin d’un apport de capitaux. Cela n’a pas empêché les Grecs de voter majoritairement (à 61 %) en faveur d’Alexis Tsipras lors du référendum du 5 juillet. En démontrant à ses partenaires européens qu’il bénéficiait toujours du soutien de son peuple, Tsipras entendait renforcer ainsi sa position dans les négociations en cours.

Lesdits partenaires, néanmoins, avaient fait leur compte. Nombreux étaient les gouvernements européens décidés à vider l’abcès, c’est-à-dire en l’occurrence à laisser la Grèce quitter la zone euro. Son maintien signifie en effet nécessairement l’octroi d’aides supplémentaires. Alors que les économistes, au début de la crise, concluaient majoritairement que le départ de la Grèce serait une catastrophe pour l’euro, plus le temps passait et plus nombreux, au contraire, étaient ceux qui minoraient les inconvénients éventuels de ce retrait. Par ailleurs, le poids d’un défaut pour chaque pays européen n’aurait pas été considérable. Par exemple l’Etat français, si l’on cumule les prêts bilatéraux et sa part dans le MSE, n’est engagé que pour une quarantaine de milliards vis-à-vis de la Grèce : une goutte d’eau dans l’océan de sa propre dette ![iii] Cependant le président Hollande – au nom de la nécessaire solidarité entre les pays européens ou parce qu’il redoutait les conséquences pour notre pays d’un grexit qui aurait pu laisser présager la sortie d’autres pays lourdement endettés – s’est employé avec succès à trouver un compromis acceptable aussi bien par M. Tsipras que par Mme Merkel. Faut-il rappeler ici que la France elle-même n’arrive pas à contenir la croissance de sa dette publique, laquelle frôle désormais les 100% du PIB (derrière l’Italie et le Portugal à 130% et naturellement la Grèce à 175%)[iv] ?

Le grexit n’a pas eu lieu. Malgré sa victoire au référendum, Alexis Tsipras est venu à Canossa dès le 13 juillet. Après s’être débarrassé de son ministre Varoufakis, jugé infréquentable par les partenaires européens, il a accepté de mettre en œuvre des réformes plus sévères que celles qui se trouvaient sur la table les 25 et 26 juin. Sur cette base, un troisième plan d’aide à la Grèce de plus de 80 milliards € sur trois ans a pu être négocié : de nouveaux prêts qui sont destinés principalement à rembourser les emprunts antérieurs en échange d’une rigueur accrue.

L’avenir dira ce qu’il adviendra de la Grèce et de l’euro. Tout porte à croire néanmoins qu’il aura été vain de s’entêter dans des plans de rigueur aux conséquences socialement inacceptables, de surcroît incapables de réduire la dette. Que faudrait-il faire dans ces conditions ? La solution optimale consisterait sans nul doute à réformer la zone euro de telle sorte qu’elle devienne durablement viable. Pour expliquer de quoi il s’agit, il suffira de prendre l’exemple d’un pays comme la France, puisqu’il présente tous les caractères d’une zone monétaire durable. Ce n’est pourtant pas qu’elle soit constituée de régions homogènes, de niveaux de développement comparables : la question n’est pas celle-là. Pourquoi une région française dont l’économie est sinistrée ne connaît-elle pas un déséquilibre financier majeur, c’est-à-dire une dette astronomique du conseil régional ou des autres collectivités locales ? Simplement en raison de la présence de mécanismes rééquilibrants qui ont prouvé leur efficacité. Ainsi les recettes fiscales collectées au niveau national sont-elles redistribuées de telle sorte que les régions déprimées reçoivent davantage de « ressource fiscale » qu’elles n’en « produisent ». Cette forme de péréquation n’est pas pourtant la plus importante. Comme il y a peu d’emplois dans une région déprimée, sa population compte une forte proportion de personnes âgées revenues au pays à l’âge de la retraite. Or les retraites ne sont pas financées par une caisse régionale mais par la caisse, organisée au niveau national, à laquelle les habitants actuels de la région ont cotisé quand ils travaillaient ailleurs, dans une région plus prospère. Par ailleurs les vieilles personnes sont souvent malades, ce qui entraîne des dépenses de santé élevées : comme les retraites, elles n’ont pas à être financées au niveau régional. Idem pour le chômage : l’assurance chômage étant nationale, les chômeurs d’une région déprimée ne sont pas particulièrement pénalisés. Evidemment, si l’économie de la France entière se porte mal – comme c’est le cas aujourd’hui – cela aura des conséquences sur les subventions, les retraites, les allocations chômage, le remboursement des frais médicaux, mais ces difficultés ne seront en aucune manière ressenties comme étant spécifiquement celles de la région. Or si la Grèce, en tant que membre de l’UE, bénéficie bien de subventions en provenance de l’UE, elle est privée de tous les autres « stabilisateurs automatiques » que l’on vient d’énumérer, si bien que, en cas de ressources budgétaires insuffisantes, elle n’a d’autre solution que l’endettement. La solution optimale pour elle consisterait donc dans la transformation de la zone euro en une fédération, avec suffisamment de responsabilités confiées au niveau fédéral pour que les stabilisateurs en question soient opérants. Evidemment, cela ne règlerait pas le problème de la pénurie d’emplois et de nombreux Grecs seraient toujours contraints de s’exiler en attendant que les « fonds structurels » européens produisent éventuellement leur effet.

Aujourd’hui, la France est elle-même en mauvaise posture (le chômage ne cesse d’augmenter, le nombre d’emplois industriels de diminuer, la balance commerciale est déficitaire), si bien qu’elle aurait, elle aussi, bien besoin de cette fédération européenne. Celle-ci, malheureusement, n’est pas à l’ordre du jour. Certes, l’idéal européen existe encore chez nombre de citoyens de l’Europe mais il n’est pas assez puissant pour vaincre les égoïsmes nationaux. Car la solidarité des habitants de l’Île de France envers les Aveyronnais ou les Ariégeois n’a rien de naturel : elle est le résultat de siècles d’une histoire souvent douloureuse au fil desquels s’est constituée une identité nationale. Et si les Français, aujourd’hui, se montrent solidaires d’une région à l’autre, ils continuent – beaucoup d’entre eux en tout cas – à considérer les étrangers sur le sol de France ou les Français de fraîche date comme des intrus qui viennent prendre leurs emplois. Comment espérer dans ces conditions que les transferts qui sont acceptés entre les régions d’un même pays le soient entre pays différents ?

Une fédération aurait néanmoins pu sans doute se constituer entre les six pays fondateurs de la CEE, tant que le souvenir de la Deuxième guerre mondiale demeurait bien présent dans les esprits. Pour diverses raisons – en particulier l’attitude de la France – cela ne s’est pas produit et la chance paraît désormais passée. Pour ne prendre qu’un exemple, les travailleurs des pays européens les plus prospères, au Nord, ne sont certainement pas d’accord pour que leurs cotisations chômage servent à indemniser les chômeurs du Sud qu’ils considèrent à tort ou à raison comme des « paresseux ». A cela s’ajoutent aussi bien l’impossibilité de s’entendre à 19 (le nombre actuel de pays de la zone euro), a fortiori à 28, que les réticences des gouvernements aussi bien du Sud que du Nord, jaloux de conserver les attributs de leur « souveraineté », celle-ci fût-elle désormais en grande partie illusoire.

Ce n’est pas que la fédération européenne ne puisse pas être profitable pour l’ensemble des Européens. Tous les pays européens se trouvent confrontés peu ou prou à des défis qui ne peuvent être relevés que dans le cadre d’une Europe puissance : l’expansionnisme russe, la puissance économique d’une Chine qui tend de plus en plus clairement vers l’hégémonie, les flux migratoires, la crise écologique. Dans tous ces domaines il serait indispensable que l’Europe puisse non seulement parler d’une seule voix mais mettre en œuvre sans tergiverser sa politique. La question n’est donc pas de savoir si l’Europe serait nécessaire mais de savoir comment elle serait possible.

Pour en revenir au problème de la Grèce, la preuve est faite qu’un gouvernement seul, même porté dans son pays par un élan populaire incontestable, ne saurait changer les règles de l’Europe. On a certes pu imaginer que d’autres pays, se trouvant dans des situations semblables sans être tout-à-fait les mêmes, se seraient unis à la Grèce afin de peser davantage sur les institutions européennes. D’aucuns ont même rêvé un moment que le président Hollande prendrait la tête d’un tel mouvement contestataire ! Peut-être cela adviendra-t-il un jour ? Force est de constater qu’il n’en a rien été jusqu’ici. Donc si la Grèce – comme c’est probable – ne parvient pas à sortir rapidement de la récession malgré les aides supplémentaires qui lui sont promises (puisque ces dernières demeurent conditionnées à des réformes qui contribuent à appauvrir le pays), le grexit apparaît la seule option possible.

D’aucuns diront qu’elle n’est pas réaliste. On peut d’abord leur répondre que le retrait (temporaire ?) de la zone euro ne signifie pas plus l’abandon de la Grèce par l’Europe que l’abandon de l’Europe par la Grèce : celle-ci continuera à bénéficier des fonds structurels européens. Quant à la « catastrophe » qui résulterait du passage de l’euro à une drachme nécessairement sous-évaluée (faute de quoi l’abandon de l’euro n’aurait aucun impact positif), la réponse est simple : si manipuler le taux de change, dévaluer sa monnaie, favoriser l’inflation sont des pratiques aussi courantes (dont la France a elle-même été longtemps coutumière), ce n’est certainement pas par masochisme mais parce que cela produit des effets positifs sur les pays qui les utilisent. Reste alors la question de la dette. L’abandon de l’euro devrait évidemment s’accompagne d’un défaut quasi-total, puisque la Grèce ne recevrait plus aucun prêt pendant un certain temps et qu’elle se trouverait de ce fait dans l’incapacité de rembourser ce qu’elle doit. Il suffit de noter à ce propos que les défauts sur les dettes souveraines ne sont nullement des exceptions : la Grèce y a eu plusieurs fois recours ; l’Allemagne elle-même l’a pratiqué après la Première guerre mondiale. C’est une solution de désespoir mais la Grèce se trouve justement dans une situation désespérée. L’histoire démontre d’ailleurs que les pays qui font défaut ne doivent pas attendre très longtemps avant de pouvoir s’endetter à nouveau sur le marché international des capitaux.

 

[i] Avant même la crise, selon certains calculs, les transferts nets de l’UE vers la Grèce au titre des divers fonds structurels auraient été de l’ordre de 3 à 4% du PIB grec chaque année.

[ii] Elections anticipées provoquées par Antonis Samaras, le premier ministre conservateur de l’époque, pour sortir de la crise de régime.

[iii] Les partisans du grexit pouvaient faire valoir par ailleurs que la Grèce n’était pas, loin s’en faut, le pays de l’UE qui « méritait » d’être aidé aussi largement. Bien que les calculs du revenu par tête en dollar PPA – c’est-à-dire après correction pour tenir compte des différences entre les coûts de la vie – ne soient pas d’une précision absolue, les ordres de grandeur peuvent être retenus. Pour la Grèce, il s’établit à 25000 $, soit au même niveau que le Portugal, un chiffre supérieur à celui de la Pologne, par exemple (23000 $), et a fortiori de la Bulgarie et la Roumanie (17000 $ – données de 2013).

[iv] Alors que tous les pays membres de la zone euro ont souscrit aux accords de Maastricht qui imposent de ne pas dépasser 60% du PIB.

La dette publique et la croissance – le cas de la France

Au-delà du cas grec, qui est en quelque sorte caricatural, l’exemple français mérite réflexions. En 2013, dernière année pour laquelle on dispose de chiffres quasi-définitifs, les dépenses de l’État se sont élevées à 373 milliard d’euros et les recettes (hors emprunt) à 302 milliards. Plutôt que de présenter le déficit de 70 milliards environ en pourcentage du PIB, chiffre passablement abstrait, il est plus parlant de le rapporter aux dépenses de l’État. Le calcul est vite fait : l’État français s’avère incapable – et ce de manière récurrente – de financer un cinquième de ses dépenses, parfois davantage, autrement qu’en recourant à l’emprunt. Quelle entreprise, quel ménage, pourrait vivre indéfiniment sur un tel pied ? Autre chiffre à retenir : en 2013, toujours, alors que les prélèvements obligatoires atteignaient 46% du PIB, les dépenses publiques s’élevaient, elles, à 57% du PIB.

Paris - Palais de l'Elysée

Paris – Palais de l’Elysée

Même un keynésien doit reconnaître que ce dernier chiffre est excessif. Il est difficile de ne pas voir une relation entre l’apparition des déficits commerciaux, désormais récurrents, la faiblesse des investissements privés et le poids du secteur public. Car tout un chacun, « usager » des services publics, est bien placé pour observer l’inefficacité des administrations. Il y a certes toujours des exceptions mais, en règle générale, la productivité des fonctionnaires – centraux et a fortiori locaux – laisse à désirer. Or la fonction publique pléthorique a un coût qui pèse d’autant plus sur le secteur privé que celui-ci se trouve déjà en difficulté. Force est de le constater, face à une croissance quasi nulle depuis plusieurs années, le mécanisme vertueux keynésien (déficit public →augmentation des dépenses publiques →augmentation de la demande globale → augmentation de la production du secteur privé → augmentation des impôts et remboursement des emprunts publics) s’est enrayé. Plusieurs raisons expliquent le « changement de paradigme », au premier rang desquelles la mondialisation, non seulement parce que nos entreprises sont concurrencées par celles des pays à bas coûts mais encore, en tout état de cause, parce que, dans une économie « ouverte », l’effet d’une relance par la demande dans un pays, au lieu de rester confiné au pays qui l’entreprend, se dilue dans tous les pays qui lui fournissent ses importations. Si l’on attend aujourd’hui, en France, que l’Allemagne, dont les finances sont saines, pratique une politique de relance vigoureuse, c’est parce qu’on espère, dans ce cas, exporter davantage vers elle.

Augmenter la dette et les dépenses publiques étant devenu contreproductif, les pays comme la Grèce et la France sont amenés à opérer un renversement « copernicien » auquel, de toute évidence, ils ne sont pas prêts… Avant l’euro, ces pays ont longtemps disposé d’un moyen commode de réduire leur dette : l’inflation. En profitaient non seulement les gouvernements mais l’ensemble des débiteurs. C’est l’un des facteurs qui explique pourquoi, par exemple, les ménages français sont plus nombreux en proportion à être propriétaires de leur logement que les ménages allemands : contrairement à la France, l’Allemagne de l’après deuxième guerre mondiale n’était pas abonnée à l’inflation. Aujourd’hui, l’inflation n’est pas à l’horizon de la zone euro ; on redoute plutôt le risque de déflation. En France, toujours en 2013, la croissance a été nulle et l’inflation inférieure à 1%. Depuis 2008 le taux de croissance n’a jamais dépassé 2%, ce qui – en l’absence de mesure radicale pour le partage du travail – explique que le chômage ne cesse de croître. Quant à la Grèce, en déflation depuis 2013, son taux de croissance est resté négatif entre 2009 et 2013. La situation de la France, a fortiori celle de la Grèce, ne plaident pas vraiment pour une baisse des dépenses publiques et/ou une augmentation des impôts dans ces pays dont les finances publiques sont pourtant en fort déséquilibre.

Tous les experts s’accordent sur un point : bâtir l’union monétaire sans l’union politique – c’est-à-dire sans une authentique fédération avec des institutions fédérales pesant suffisamment pour que des « stabilisateurs automatiques » aident à réduire les écarts conjoncturels à l’intérieur de la zone – a été une erreur dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Les chefs d’Etat qui ont conçu l’union monétaire ont voulu à la fois le beurre (la monnaie européenne) et l’argent du beurre (préserver l’essentiel de leurs souverainetés respectives) : on voit à quoi cela nous a conduits.

Les analystes lucides savent tout cela mais ils ne vont pas, en général, jusqu’à en tirer la conclusion qui s’impose. De deux choses l’une : ou bien le saut qualitatif de l’UE à la fédération européenne est possible ou il ne l’est pas. Puisqu’il ne l’est pas, il est de l’intérêt des pays qui ne peuvent pas supporter les contraintes de l’union monétaire d’en sortir et de regagner ainsi deux instruments de leur politique économique qui leur font actuellement défaut, l’inflation et le taux de change. Ils se retrouveraient alors dans la situation de la Grande-Bretagne, par exemple.

On lit souvent que le retrait d’une partie des pays membres de l’euro serait pire pour eux que le mal dont ils souffrent. Encore faudrait-il le démontrer ! Sortir de la zone euro serait l’équivalent d’une dévaluation. Que l’on sache, si les pays qui éprouvent de graves difficultés économiques dévaluent leur monnaie c’est parce que les avantages à long terme l’emportent pour eux sur le coût à court terme. Il n’en irait pas autrement en cas de « Grexit » ou autre. Il est vrai que le problème de la dette libellée en euro se poserait à ces pays avec encore plus d’acuité et qu’un défaut massif serait alors inévitable, ce qui n’est évidemment pas dans l’intérêt des pays créanciers. Mais, en tout état de cause, la décision de quitter ou non l’euro demeure du ressort des pays surendettés.

 

 

 

 

 

La France en désamour d’Europe

« On peut être critique de l’Europe, mais si vous doutez de sa nécessité,
vous êtes perdus », Daniel Cohn-Bendit à la tribune du Parlement européen,
le 16 avril 2014.

Dans le métro parisien

Dans le métro parisien

Le dernier sondage sur les sentiments des Français à l’égard de l’Europe (1) a de quoi faire réfléchir les europhiles. Rappelons les chiffres principaux : seulement 39 % des sondés estimaient que l’appartenance de la France à l’Europe était une « bonne chose », 22 % étaient de l’avis contraire et 39 % n’y voyaient ni une bonne ni une mauvaise chose. Soit 39 % de partisans, 22 % d’« europhobes » et 39 % d’« eurosceptiques ». Si l’on ajoute les deux dernières catégories, on obtient une forte majorité (environ 60 %) de sondés dépourvus de toute flamme européenne. Plus inquiétantes encore, pour les europhiles, les réponses à des questions plus précises : ainsi 67 % des sondés ont-ils déclaré qu’il fallait renforcer les pouvoirs de décision de la France, si l’on voulait résoudre efficacement les grands problèmes des années à venir, même si cela devait conduire à limiter ceux de l’Europe ; 63 % considéraient par ailleurs que l’Union gaspillait l’argent des contribuables. L’argument de campagne selon lequel il convient de renforcer l’Union parce que c’est à ce niveau-là seulement qu’on pourra répondre aux principaux défis qui se posent à nous aujourd’hui, et qui se poseront demain, cet argument n’a donc pas été entendu. Un autre résultat significatif concerne l’euro : les Français distinguent clairement la monnaie unique in abstracto et la manière dont elle est gérée in concreto : si 73 % le tiennent comme une « bonne idée », ils sont 54 % à répondre qu’elle présente aujourd’hui plus d’inconvénients que d’avantages pour la France.

Les élections européennes sont un autre test possible de l’état de l’opinion à l’égard de l’Europe. Les chiffres ne sont pas comparables, dans la mesure où le sondage se veut représentatif de l’ensemble de l’opinion, tandis que les élections ne renseignent que sur les suffrages exprimés. Les abstentionnistes sont traditionnellement très nombreux lors des éIections européennes (67 % cette fois), or ils comptent une majorité d’indécis, tandis que les personnes qui se déplacent pour voter ont, en général, un message clair à faire passer, qu’il soit d’approbation ou de sanction. Le fait que tous les partis de gouvernement voient leur part baisser par rapport à 2009 peut seulement être interprété comme une sanction de la politique suivie aussi bien par la droite que par la gauche depuis la crise de 2008, une politique considérée comme étant celle de Bruxelles (ou de Berlin), même si, la France étant ce qu’elle est, ses gouvernements ont toujours quelque peu biaisé par rapport aux engagements souscrits.

Dessin de Sergueï dans Le Monde

Dessin de Sergueï dans Le Monde

À côté de l’UMP et du PS, deux partis peuvent servir d’appoint à un gouvernement, à savoir les écologistes et l’UDI-MODEM : ils sont les seuls qui portent un message fédéraliste. Or les écologistes ont connu une désaffection brutale (9 % des votants contre plus de 16 % en 2009) et si l’UDI-Modem, avec 10 %, affiche une légère hausse par rapport à 2009, c’est simplement parce que le Modem était parti seul au combat en 2009  (l’UDI faisant alors liste commune avec l’UMP). Leur total de 26 % doit être comparé avec celui des partis qui ont axé toute leur campagne sur la dénonciation de l’Union et de ses méfaits. Les électeurs qui leur ont apporté leurs suffrages peuvent être tenus à coup sûr pour des adversaires de la construction européenne. En additionnant le Front National et Debout la République, à droite (29 %), le Front de Gauche, le Nouveau Parti Anticapitaliste et Lutte Ouvrière, à gauche (7 %), on aboutit à un total de 36 % d’europhobes parmi les votants du 25 mai. Le bilan apparaît ainsi cuisant pour les fédéralistes : en ne considérant – comme nous venons de le faire – que les résultats des partis affichant une position tranchée par rapport à l’Europe, il ressort une différence de 10 points au détriment de ceux qui sont en faveur d’un approfondissement de la construction européenne. Le résultat étonnant, à cet égard, n’est pourtant pas que les europhobes soient aussi nombreux mais plutôt qu’ils ne le soient pas davantage dans tous les pays qui ne parviennent pas à se sortir des difficultés économiques, ce qui est le cas de la plupart de ceux de la zone euro, la France, en particulier, qui est loin d’être la plus mal lotie, mais dont la croissance du PIB demeure inférieure à 1 % depuis 2008 (en tout et non pas par année), ce qui signifie, compte tenu de la croissance démographique, la stagnation du PIB par habitant (2).

On cite constamment l’Allemagne en exemple, mais il convient de relativiser ses succès. Avec un taux de croissance de 1,8 % en 2013, dernière année connue, elle fait bien moins bien que les États-Unis (2,8 %), ou le Canada (2,3 %), ou que d’autres pays européens non membres de la zone euro comme la Pologne (3,2 %), la Grande-Bretagne (2,9 %) ou la Hongrie (2,1 %). Si l’on prenait un autre indicateur, comme le taux de chômage, l’Allemagne passerait en tête des pays mentionnés ci-dessus, à égalité avec les États-Unis. Cependant le taux de chômage de ces deux pays (6,7 % en mars 2014) ne saurait être considéré comme proche de l’objectif de plein-emploi, surtout si on le compare à celui d’un pays comme la Suisse (3,2 %), la Suisse qui n’appartient pas à l’Union européenne !

L’exception allemande existe bien mais elle se situe ailleurs. L’Allemagne fait partie des très rares pays industriels, non pétroliers, capables de dégager à la fois un excédent budgétaire et un excédent de la balance courante en 2014 (soit respectivement 0,5 % et 6,8 % du PIB selon des estimations de The Economist). À ses côtés, on trouve à nouveau la Suisse ainsi que la Corée du Sud. Cela suffit-il à faire de l’Allemagne un modèle ? D’abord, on peut noter que l’augmentation de l’excédent commercial allemand s’est effectuée en grande partie au détriment de ses partenaires au sein de la zone euro, à commencer par la France qui demeure son premier client (et son troisième fournisseur). Par ailleurs, si les lois destinées à rendre le marché du travail plus flexible, comme l’absence jusqu’ici d’un salaire minimum ou la multiplication des emplois à temps partiels, ont eu pour effet  de contenir le chômage, elles ont augmenté les inégalités qui se creusent par rapport à la France. En 1960, par exemple, les 10 % les plus riches de la population accaparaient 36 % du revenu national en France contre 31 % en Allemagne. Suivant ce critère, la France était alors plus inégalitaire que sa voisine d’outre-Rhin. Depuis 1980, les positions se sont inversées : les chiffres correspondants sont de 36 % pour l’Allemagne et de 33 % pour la France en 2010 (3).

Il apparaît donc bien difficile de convaincre les adversaires de l’Union – en particulier les citoyens de pays membres de la zone euro – en invoquant simplement le « miracle allemand ». Pourtant il serait erroné de se fonder sur les seules données précédentes, qui ne concernent, pour la plupart, que la situation présente. Une vue à plus long terme est requise pour juger des avantages et des inconvénients de l’Union européenne sur le plan économique. S’il est évidemment très compliqué d’évaluer ce qui se serait passé si l’Europe n’existait pas, des économistes se sont néanmoins essayés à une telle estimation pour les pays ayant adhéré à partir de 1973 (4). Ces calculs «  contrefactuels » méritent d’être pris en considération malgré leur incertitude. Les résultats se présentent sous la forme d’un pourcentage correspondant au supplément (éventuellement à la perte) du pouvoir d’achat par habitant, dû à l’intégration dans l’Union depuis la date d’adhésion et jusqu’en 2008 (les pertes éventuelles depuis la crise de 2008-2009 ne sont donc pas prises en compte).  En règle générale, les pays entrés plus tôt ont gagné davantage que les suivants. Les auteurs de l’étude offrent une autre base de comparaison, plus homogène, en estimant également les gains obtenus pendant les seules dix premières années suivant l’adhésion.

Tous les pays ont gagné en pouvoir d’achat grâce à l’adhésion, parfois très largement, à l’exception de la seule la Grèce, entrée en 1981 (- 16 %). La Grande-Bretagne, le Danemark et l’Irlande, entrés en 1973, ont tous largement profité de leur adhésion. Cependant l’Irlande (avec un gain total de 43 %) apparaît très au-dessus des deux autres (+ 24 %) : la concurrence fiscale a payé ! Même contraste entre les pays entrés en 1986 : l’Espagne (+ 10 %) et le Portugal (+ 21 %). Ce dernier, contrairement à l’Irlande, a tiré l’essentiel de ses gains des dix premières années suivant son adhésion. La distinction entre la période totale et les dix premières années n’apporte pas d’information intéressante pour les pays entrés en 1995, par contre les écarts apparaissent encore très grands entre la Suède (gain quasi nul), la Finlande (+ 4 %) et l’Autriche (+ 8 %). Enfin, l’examen des résultats portant sur les seules dix premières années d’appartenance à l’Union révèle une tendance à la baisse des gains : ceux des pays entré en 1995 sont tous inférieurs à ceux des pays entrés plus tôt (à l’exception de la Grèce qui a enregistré une perte). On peut y voir aussi bien l’essoufflement du processus d’intégration que la conséquence de l’adhésion des pays de l’Est à bas salaires (exclus du champ de l’étude).

Si l’on ne saurait accorder une confiance aveugle à de telles estimations, elles sont néanmoins plus fiables et plus précises que celles dont on pouvait disposer jusqu’ici. Elles plaident globalement en faveur de l’Union, en dépit de ses imperfections. Et s’il n’est pas exclu que certains pays européens, en particulier dans la zone euro, auraient pu faire mieux depuis 2008 s’ils avaient été parfaitement maîtres de leur politique conjoncturelle, en tout état de cause, les pertes éventuellement encourues depuis cette date du fait des décisions prise à Bruxelles ou à Francfort laisseraient un gain net largement positif pour la plupart des pays de l’échantillon. Par contre, il est vrai, au vu de cette étude, que l’appartenance de la Grèce à l’Union et a fortiori à la zone euro ne semble justifiée en aucune manière.

Pour les autres pays aussi, la question de demeurer dans l’union monétaire telle qu’elle existe aujourd’hui peut se poser. Il est très généralement admis, de nos jours, qu’une union monétaire sans union politique n’est pas viable : la crise de 2008 et ses séquelles en ont fait l’amère démonstration. Même si la conversion entre la monnaie d’un pays entrant et l’euro s’effectue à un taux de change d’équilibre, l’absence d’harmonisation fiscale et sociale ne tarde pas à créer des écarts de compétitivité qui, à la longue, deviennent d’autant plus insupportables qu’ils ne sont pas compensés par des stabilisateurs automatiques (les prestations d’assurance chômage, par exemple, n’existent qu’au niveau national). Ainsi, alors que les Allemands sont globalement plus riches que les Français, le coût horaire est du travail  est plus faible en Allemagne qu’en France. En 2013, le coût horaire dans l’industrie atteignait 36,70 € en France contre 36,20 € en Allemagne. L’écart était encore plus élevé pour le secteur privé dans son ensemble (35 € en France contre 31,70 € en Allemagne) (5), or il faut savoir que la compétitivité de l’industrie dépend aussi du coût du travail dans les autres secteurs, en raison du recours de plus en plus massif à la sous-traitance.

Pour les fédéralistes, la solution est évidente : renforcer l’intégration européenne et transformer au plus vite la zone euro, tout au moins, en une fédération authentique. Cela soulève malheureusement une difficulté sur laquelle il n’est pas nécessaire d’insister : la fédération des États européens ne se fera pas sans les États européens… qui n’en veulent pas, préférant s’accrocher à une souveraineté le plus souvent illusoire (6). Même si de timides progrès sont réalisés dans le sens de l’harmonisation des politiques budgétaires, du contrôle des banques, et si la BCE se montre plus encline à aider les États, cela laisse entière la question des écarts de compétitivité. Les économistes nous disent que le taux de change de l’euro (entre 1,30 et 1,40 $) convient parfaitement à l’Allemagne mais pas à la France, qui voudrait un taux autour de 1,10 $, et encore moins aux pays plus au sud !

Seuls les peuples européens pourraient convaincre les États de s’immoler sur l’autel du fédéralisme, à moins que les circonstances ne les y contraignent. Hélas, le résultat des élections montre que le désamour l’emporte aujourd’hui sur l’enthousiasme à l’égard de l’Europe. Il ne faut donc pas compter sur le peuple et sur ses relais politiques. Quant aux circonstances, il est clair que, malgré les difficultés économiques et sociales dont on ne voit pas la fin, les États ne sont pas près d’accepter le fédéralisme. Songeons qu’une réforme aussi urgente et évidente que l’harmonisation fiscale et sociale n’est toujours pas à l’ordre du jour ! Pourtant les circonstances continueront à peser et les difficultés ne disparaîtront pas par enchantement. Faute de les dépasser par le haut, elles trouveront fatalement une solution par le bas. Ce n’est pas un hasard si les économistes sont de plus en plus nombreux à prédire l’éclatement inéluctable de la zone euro !

 

(1)   Sondage réalisé du 12 au 14 mai sur un échantillon représentatif de 1007 personnes âgées de 18 ans et plus. Voir Le Monde du 20 mai 2014.

(2)   D’après les chiffres les plus récents, entre 2008  et 2011, la forte hausse du revenu de la catégorie des cadres supérieurs et celle, bien moindre, des catégories intermédiaires ont à peu près compensé les baisses observées chez les employés, ouvriers et retraités. Voir: Louis Maurin : « la France populaire décroche, qui s’en soucie ? » (Observatoire des inégalités, 26 mai 2014).

(3)   En 2010. À comparer avec 42 % au Royaume-Uni et aux États-Unis 48 %, soit pratiquement la moitié du revenu national ! La part du millime supérieur (les 0,1 % les plus riches) dans le revenu national atteint 4 % en Allemagne, 2,5 % en France, 5,5 % au Royaume-Uni, 7,5 % aux États-Unis ! Autre élément de comparaison des inégalités : le taux de pauvreté, calculé comme le pourcentage de la population dont le revenu est inférieur à la moitié du revenu médian est de 9,7 % en Allemagne contre 7,1 % en France (cf. Th. Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Le Seuil, 2013). Tous ces chiffres permettent de comparer le degré d’inégalité entre les deux pays ; ils ne donnent aucune indication sur le niveau de la pauvreté dans chaque pays. En 2012, le pouvoir d’achat par habitant était de 12 % plus élevé en Allemagne qu’en France.

(4)   Hors PECO. Cf. Nauro Campos, Fabrizio Coricelli et Luigi Moretti, « Economic Growth and European Integration : A Counterfactual Analysis ». Voir le compte-rendu dans The Economist, 12 avril 2014, p. 74.

(5)   Le Monde du 16 mai 2014.

(6)   Cf. Altiero Spinelli : « L’unification de l’Europe ne peut pas être un chapitre de la politique étrangère de nos États, parce qu’elle est l’anéantissement de leur prétention même de faire une politique étrangère… Ce que nos États, nos gouvernements, nos parlements, doivent être appelés à accomplir est ce que j’ai appelé une abdication… ». Discours devant le Congrès du Peuple européen, Turin, avril 1957, in Manifeste des Fédéralistes européens (1957), Gardonne, Presse Fédéraliste et Fédérop, 2012, p. 116.