« Bouki fait gombo » : histoire d’une plantation en Louisiane

BoukiFaitGomboNous avons déjà présenté ici le mémorial de l’esclavage inauguré récemment sur le site de la Plantation Whitney en Louisiane[i]. Ibrahima Seck, son directeur scientifique, a consacré à l’histoire de la plantation un livre intitulé Bouki fait Gombo[ii]. Si le sous-titre est explicite, il n’en est pas de même du titre, compréhensible seulement pour qui connaît le proverbe entier (Bouki fait Gombo, lapin mangé li), proverbe dans lequel l’auteur propose de voir la description imagée de l’exploitation telle qu’elle existait en particulier dans les sociétés esclavagistes. Le brave bouc qui prépare à manger[iii], ce serait l’esclave et le lapin qui s’en régale serait le maître.

Cette interprétation proposée par I. Seck dans l’Introduction à son livre paraît néanmoins sujette à caution car le proverbe – dans ses diverses variantes et depuis ses lointaines origines au Sénégal où la hyène se trouve opposée au lapin – met traditionnellement en scène la ruse et non la force. Or c’est cette dernière qui est à la base de la société esclavagiste. Lafcadio Hearn, qui donne ce proverbe dans son Petit Dictionnaire des proverbes créoles, note qu’il résume un grand nombre de contes mettant en scène Compé Bouki épis Compé Lapin[iv]. On voit mal comment des contes amusants propagés par les esclaves pourraient se terminer systématiquement par le triomphe du maître. Il n’y aurait, en effet, guère de quoi rire dans ce cas.

Autre énigme : Si Compé Lapin est une figure traditionnelle des contes, il ne semble pourtant pas qu’un proverbe semblable à Bouki fait gombo… ait eu cours en Martinique. Qui plus est, alors que le dictionnaire de proverbes, principalement martiniquais, publié par les soins de Raphaël Confiant[v]  est rempli d’un bestiaire riche et varié, le lapin en est quasiment absent. S’il y figure – une seule fois – dans le chapitre consacré à la ruse, c’est plutôt à contre-emploi : Avan ou té lapen, man té ja garenn.[vi] Et le proverbe qui se rapproche le plus de celui qui nous intéresse paraît être celui-ci : Bénéfis rat sé pou sèpan.

Quoi qu’il en soit, le sujet du livre d’I. Seck n’est pas de discuter sur le sens des proverbes mais bien de faire l’histoire d’une plantation esclavagiste[vii], en Louisiane, celle-là-même qui est devenue le mémorial. L’Habitation Haydel est située sur la rive sud du Mississipi, non loin de la Nouvelle-Orléans, dans un lieu appelé la Côte des Allemands car il a été colonisé par des immigrants allemands attirés par John Law, à un moment où la Compagnie des Indes peinait à mettre en valeur son territoire. Ambroise Haydel a débarqué en Louisiane en 1721, à l’âge de dix-neuf ans. En 1766, lors du dernier recensement effectué avant sa disparition, il possédait onze arpents de terre et vingt esclaves. Son fils Jean-Jacques a encore fait grandir la propriété pendant la période de transition entre l’indigo et la canne à sucre. L’habitation passa ensuite à l’une de ses belles filles nommée Marie Azelie. L’inventaire de la succession de cette dernière, en 1860, faisait état de cent un esclaves. Après la guerre de Sécession, l’Habitation Haydel fut acquise par un millionnaire du sud, Bradish Johnson et c’est alors qu’elle fut rebaptisée Plantation Whitney, selon le nom de l’un de ses petit-fils, Stephen Whitney. Après plusieurs changements de propriétaires, la plantation appartient désormais au philanthrope John Cummings et doit pérenniser la mémoire de l’esclavage[viii].

A côté de l’histoire des maîtres, le livre évoque celle, évidemment plus lacunaire, des esclaves. Des esclaves de Louisiane, en général, dont le parcours est retracé depuis le continent africain, avec un rappel de ce que fut le commerce du « bois d’ébène » tout au long des côtes de l’Afrique. Les études disponibles montrent que 60 % environ des esclaves louisianais étaient originaires de Sénégambie et I. Seck a pu le vérifier à partir des inventaires successoraux, dans le cas particulier de l’Habitation Haydel. Naturellement, la part des esclaves « créoles » (nés en Louisiane) n’a fait que croître et ce avant-même l’interdiction de la traite.  Par exemple, l’inventaire successoral de Mathias Roussel (dont la plantation fut absorbée par Jean-Jacques Haydel), en 1818, fait état de trente esclaves dont onze créoles (plus quatre enfants en bas âge). La mortalité infantile était très élevée, supérieure à 50 % s’il faut en croire les cas de Delphine (née en 1825) et de Françoise (née en 1830) rapportés dans le livre. Ces inventaires fournissent également des chiffres concernant la valeur marchande des esclaves. On découvre par exemple qu’une jeune esclave domestique valait deux tiers d’un homme jeune travaillant aux champs, ou qu’une domestique, à trente-cinq ans, n’était plus estimée qu’à la moitié de son prix à seize ou dix-huit ans.

Le chapitre consacré à la vie des esclaves laisse un peu sur sa faim. Si les sévices, le marronnage « grand » (définitif) ou « petit » (temporaire), les violences (les assassinats, les suicides, la révolte de 1811), les formes de résistance passive, les affranchissements sont abordés tout à tour, on ne voit guère les esclaves dans leur vie quotidienne, au travail ou dans la case. Deux points néanmoins font l’objet de développements : la cuisine, avec la place privilégiée accordée au gombo (ou gombaut), la plante elle-même (abelmoschus esculentus) et les différentes préparations qui portent ce nom (gumbo févi, filé gumbo et gumbo z’hèbes en créole louisianais)[ix]. L’autre thème largement développé est celui des contes, particulièrement ceux mettant en scène Bouki et Compè Lapin. Ces contes sont de loin les plus nombreux dans le folklore louisianais, ce qui s’explique aisément puisqu’ils ont la même origine, sénégambienne, que les anciens esclaves. Ainsi l’un de ces contes se déroule-t-il exactement comme La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre, publiée par Senghor[x] à partir du folklore sénégalais. I. Seck souligne à juste titre que la persistance des contes enracinés dans la tradition africaine traduit une forme de résistance, au moins culturelle, des esclaves. Encore faut-il noter que celle-ci a été largement facilitée par l’homogénéité de la population de la Louisiane. Le processus d’acculturation a fatalement été plus poussé dans les territoires où les esclaves étaient plus mélangés.

 

[i] « Un mémorial de l’esclavage », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/afriques/un-memorial-de-lesclavage/

[ii] Bouki fait Gombo – A History of the Slave Community on Habitation Haydel (Whitney Plantation) – Louisiana, 1750-1860, University of New Orleans Press, 2014, 215 p., 18,95 $.

[iii] Kingombo désigne aujourd’hui un plat traditionnel louisianais.

[iv] Lafcadio Hearn, Gombo Zhèbes – Little Dictionary of Creole Proverbs, Selected from six Creole Dialects, 1885. In Bouki fait Gombo, p. XVII.

[v] Raphaël Confiant, Le Grand livre des proverbes créoles, Presses du Chatelet, 2004. Rééd. Marabout, 2008.

[vi] À malin, malin et demi (interprétation proposée par Confiant ; la traduction littérale, « avant que tu ne sois lapin, j’étais garenne » – et non « clapier » comme l’écrit Confiant [voir d’ailleurs son propre Dictionnaire créole  martiniquais – français] – pourrait conduire à mettre aussi bien en évidence la naïveté ou l’inexpérience de la jeunesse par comparaison avec la vieillesse).

[vii] Le sous-titre du livre apparaissant quelque peu restrictif.

[viii] Cf. « Un mémorial de l’esclavage », op. cit.

[ix] Voici ce que cite, à ce propos, le Littré : « Nous n’avons, pour notre compte, aucun entraînement pour le potage au gombo ; mais cela n’empêche pas que ce brouet verdâtre et filant ne soit en grande réputation en Amérique, et surtout aux Antilles, où la ketmie-gombo est cultivée comme plante potagère… » (Sachot, Rev. Britan. août 1874, p. 540).

[x]  La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre, Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji, Hachette, 1953.

Retour sur « L’Esclave »[i] ou qu’est-ce que la littérature ?

couv 1 - CompresséeNote d’intention rétrospective

L’écriture romanesque est un acte spontané. L’auteur se découvre capable d’une imagination dont il ne se croyait pas capable ; il donne naissance à des personnages bientôt dotés d’une autonomie propre, si bien qu’il ne sait plus si c’est lui qui les conduit ou s’il est conduit par eux[ii]. Autant dire que l’auteur n’est pas le mieux placé pour expliquer ce qu’il a voulu dire ; c’est pourquoi la lecture des critiques s’avère souvent si déroutante pour lui. Comme l’explique fort bien Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?[iii], le roman n’existe que par la rencontre de la subjectivité du l’auteur avec celle d’un lecteur. Celles-ci étant différentes, parfois très éloignées, voire incompatibles, il n’est pas surprenant que le premier, parfois, ne retrouve rien de ce qu’il croyait avoir voulu exprimer dans les commentaires des critiques littéraires et plus généralement de ses lecteurs.

On connaît peut-être la formule surprenante de Jean-Paul Sartre, toujours dans Qu’est-ce que la littérature ? : « Ecrire c’est à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur ». Formule a priori surprenante que le philosophe complète ainsi : « L’écrivain en appelle à la liberté du lecteur pour qu’elle collabore à la production de son ouvrage ». Représentons-nous le livre comme un rocher – surtout s’il est un peu difficile – qu’il s’agit de gravir. Cependant la lecture, demeure un acte libre : le lecteur est en droit de décréter que le livre n’en vaut pas la peine (trop mauvais ou trop exigeant)… à la condition toutefois d’avoir au moins essayé (c’est là sa générosité), puisqu’un livre négligé est un objet mort, voué au pilon ou à « la critique rongeuse des souris »[iv] (Marx).

Lire, libre, la proximité confirmée par l’étymologie (latin liber) n’est pas fortuite. On ne peut que s’inquiéter, à cet égard, de la désaffection de plus en plus marquée de la jeunesse à l’égard de la lecture. Mais passons.

 « Chacun sait, écrivait Jean Paulhan, qu’il y a aujourd’hui deux littératures : la mauvaise, qui est proprement ‘illisible’ (on la lit beaucoup), et la bonne qui ne se lit pas ». Le verdict manque évidemment de nuances. Il n’y a pas que de mauvais écrivains parmi les écrivains populaires, mais enfin il est vrai que les auteurs recensés ou encensés dans les suppléments littéraires des grands quotidiens, ceux dont on s’entretient dans le public « averti », ne sont pas ceux qui enregistrent les plus gros chiffres de ventes. Des « stylistes » comme Christine Montalbetti ou Jean-Noël Pancrazzi[v] ne font pas le poids – c’est le cas de le dire – à côté de « poids lourds » de l’édition comme Katherine Pancol ou Marc Lévy. Ces derniers n’auront jamais le prix Nobel mais l’on imagine qu’ils se consolent facilement avec leurs droits d’auteurs confortables. Des exceptions existent pourtant : on connaît des auteurs exigeants qui ont eu un gros succès de librairie comme, par exemple, Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. Sa réussite reste néanmoins ambigüe puisque beaucoup d’acheteurs du livre avouent ne pas être allés jusqu’au bout de leur lecture.

Je mentionne à dessein le best-seller de Littell car s’il s’agit bien d’un roman, avec une intrigue, des rebondissements, il n’est pas de ceux qui se lisent comme un simple divertissement. À travers une œuvre d’imagination, l’auteur contribue, à l’évidence, à « dévoiler le monde ». Mais de quel monde s’agit-il ? Un point commun entre Les Bienveillantes et L’Esclave (par ailleurs très différents ne serait-ce que parce que l’un se situe dans le passé et l’autre – principalement – dans l’avenir), c’est de prendre très au sérieux le problème du mal. Qu’on nous permette de citer à nouveau Sartre à ce propos :

 « Tout nous démontrait [il parle des écrivains de sa génération] que le Mal n’est pas une apparence, que la connaissance par les causes ne le dissipe pas, qu’il ne s’oppose pas au Bien comme une idée confuse à une idée distincte, qu’il n’est pas l’effet de passion qu’on pourrait guérir, d’une peur qu’on pourrait surmonter, d’un égarement passager qu’on pourrait excuser, d’une ignorance qu’on pourrait éclairer, qu’il ne peut d’aucune façon être tourné, repris, réduit, assimilé à l’humanisme idéaliste…  Nous avons appris à connaître cette horrible, cette irréductible pureté : elle éclatait dans le rapport étroit et presque sexuel du bourreau avec sa victime… Nous avons compris que le Mal, fruit d’une volonté libre et souveraine, est absolu comme le Bien. »

Notre époque est moins troublée, au moins dans le monde occidental, que celle à laquelle l’auteur de L’Être et le Néant fait référence, pourtant il n’est pas difficile de voir partout la présence du mal. L’enrichissement sans limite de quelques-uns, la croissance vertigineuse des inégalités, la fermeture des élites sur elles-mêmes, leur arrogance, le népotisme, le favoritisme, la corruption des gouvernants et plus généralement le triomphe d’un individualisme qui paraît irrésistible, tout cela chacun est en mesure de l’observer. Et puis il y a le mal étranger, ces guerriers sanguinaires qui massacrent des innocents au nom d’une conception totalement dévoyée de leur religion. Ce mal étranger, on le sait, n’est pas seulement extérieur, il surgit sporadiquement au sein même de nos sociétés civilisées. Je rappelle seulement pour mémoire les assassinats du mois de janvier 2015 à Paris.

C’est donc du mal qu’il est surtout question dans L’Esclave. Cela ne revient pas à nier la générosité ni  l’altruisme[vi] mais il est vrai que l’on aura du mal à trouver un personnage qui soit totalement « délivré du mal » selon la formule du Pater. Ne serait-ce que parce qu’on peut faire le mal sans le vouloir. Tel est, par exemple, le cas de Mariam, la jeune esclave qui justifie le titre : pour avoir excité, en toute innocence, la jalousie d’une personne du village, Ercol, où elle a trouvé refuge après s’être échappée des griffes de son maître cruel, elle déclenche une série de catastrophes.

L’Esclave est un roman existentialiste, au sens où il montre des personnages piégés dans une situation qu’ils n’ont pas choisie. Ces personnages ou « héros » du roman sont plus précisément « des libertés prises aux pièges » (Sartre toujours et c’est le mot « libertés » qui importe ici), obligées de réagir d’une manière ou d’une autre (d’où la première citation en exergue du roman). Cela étant, L’Esclave reste avant tout un roman pessimiste, comme on l’a déjà laissé entendre, dans la mesure où les motifs de ceux qui se rangent du côté du bien ne sont entièrement purs qu’exceptionnellement. À vrai dire, un seul personnage, l’esclave Kouam, se sacrifie d’une manière totalement désintéressée.

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L’Esclave combine, entremêle trois romans en un, trois romans attribués à des auteurs différents (celui dont le nom apparaît sur la couverture et deux de ses personnages) qui relatent des événements se déroulant à des moments différents sur une période d’un peu plus d’un siècle, entre 2009 et 2115. Un exercice intellectuel qui exige autant des lecteurs que de l’auteur mais qui, en l’occurrence, permet, d’une part, de mesurer les changements qui interviennent dans la psychologie de certains personnages entre leur jeunesse et leur vieillesse (ici en particulier Colette que l’on voit vivre d’abord comme une jeune étudiante puis à l’âge de quatre-vingt-dix ans) et, d’autre part, en situant une partie de l’histoire dans un futur aussi imaginaire que lointain, d’envisager des conjectures « limites », donc a priori peu vraisemblables, pourtant matière vraiment romanesque justement en raison de leur exceptionnalité (la « Reconquête » du sud de l’Europe par les « Sarrazins » à la fin du XXIe siècle et l’instauration consécutive d’une charia sanguinaire rendant crédible le déchaînement de la violence relaté dans L’Esclave).

Le roman « classique » raconté par le narrateur omniscient, les lettres de Colette, la dystopie inventée à l’intention de cette dernière par Michel, son professeur de philosophie à la faculté des lettres et sciences humaines d’Aix-en-Provence, constituent donc la trame de L’Esclave. Une trame dans laquelle s’insèrent des épisodes contrastés appelant des styles d’écriture différents : récit d’aventure, discussion pédagogique, philosophique ou théologique, tableau élégiaque, scène sentimentale, érotique, voire « gore », …

Plus inattendue, peut-être, la présence de la poésie dans le roman, pas au sens de simples envolées lyriques (d’ailleurs également présentes) mais bien de poésie versifiée, deux sonnets de Colette et, surtout, des citations dans ses lettres, empruntées pour une part au Victor Hugo des Contemplations, et pour l’autre à Jean-Noël Chrisment, poète d’aujourd’hui.  « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » (Musset) : n’est-il pas concevable que la vieille Colette, hantée par la séparation et la mort, éprouve le besoin de se tourner vers la poésie[vii].

[i] Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou, 2014.

[ii] Voir ce qu’en disait, par exemple, Philip K. Dick : « Au fur et à mesure que l’écrivain construit son roman, ce dernier l’emprisonne, lui ôte sa liberté ; les personnages qu’il a créés prennent le dessus, se mettent à n’en faire qu’à leur tête au lieu d’agir selon son désir à lui. Ce qui fait d’une part la force du roman, et de l’autre sa faiblesse » (in Laurence Sutin, Invasions divines – Philip. K. Dick, une vie (trad. 1995).

[iii] Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1948).

[iv] Karl Marx, préface à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859).

[v] Pour ne citer que deux auteurs dont mondesfrancophones a fait l’éloge sous la plume de Michel Lercoulois.

[vi] Comme le critique Roland Sabra a l’air de le reprocher dans l’un des articles qu’il a consacrés au livre (https://herlandlesclave.wordpress.com/2014/11/14/une-analyse-de-la-personnalite-de-michel-par-roland-sabra/).

[vii] Notons que Michel Houellebecq cite lui aussi des bouts de poèmes (de Charles Péguy, en l’occurrence) dans le roman Soumission, dans lequel il décrit par ailleurs une situation assez semblable à celle de L’Esclave (qui lui est antérieur). La proximité entre les deux romans est analysée, également par Michel Lercoulois, in « ‘Soumission’ : Houellebecq a-t-il plagié ‘L’Esclave’ ? » (https://herlandlesclave.wordpress.com/2015/01/17/soumission-et-lesclave-deux-romans-semblables-de-m-h/).

Un mémorial de l’esclavage

La Louisiane est l’un de ces États membres de l’ancienne Confédération américaine qui s’est battue contre les États du nord pendant la guerre dite de Sécession afin de conserver un régime esclavagiste. Elle est peuplée aujourd’hui d’un tiers d’Afro-Américains, la deuxième proportion la plus élevée des États-Unis après le Mississipi. On ne sort pas sans traumatisme d’une telle histoire marquée par l’esclavage. Mais quand un problème comme celui-ci existe, plutôt que le nier, ne vaut-il pas mieux le saisir à bras le corps afin de l’exorciser ? C’est dans cet esprit qu’un homme de loi de la Nouvelle-Orléans, John Cummings, a entrepris de restaurer une ancienne plantation esclavagiste située sur la « Route historique » qui longe le Mississipi, et de la transformer en un mémorial de l’esclavage.

Mémorial

Pendant la crise des années (mille neuf cent) trente, le Federal Writers’ Program permit de collationner des milliers de témoignages d’anciens esclaves ou de leurs enfants, regroupés sous l’intitulé Slave Narrative Collection. Témoignages très divers, chaque individu ayant connu une histoire différente, certains en proie à des maîtres horriblement cruels, d’autres, au contraire, ayant eu la chance de tomber entre les mains de personnes plus bienveillantes. Exemples :

jeunes esclaves « Ma maman a eu quinze enfants et aucun avec le même père. Chaque fois qu’elle était vendue, elle trouvait un autre mari. Ma maman a eu un enfant de son maître qui était le fils du frère de ma maîtresse. Vous voyez, chaque fois qu’elle était vendue, elle devait prendre un autre mari. Elle a eu quinze enfants avant qu’elle soit vendue pour la dernière fois » (Julia Woodrich, née en 1851).

« Mon papa devait recevoir une punition. Mon papa a dit au maître : vous ne pouvez pas me punir. Alors le maître a dit : ‘mais je peux te tuer’, puis il a tiré sur mon papa. Ma maman l’a amené jusqu’à notre case et l’a couché sur la litière. Il est mort » (Anne Clark).

Slave cabin« La pire chose que je peux raconter, c’est quand mon oncle Alf a fui pour « chevaucher le balai »[i]. C’est ce qu’ils disaient pour aller voir une femme. Il n’est pas revenu le matin, alors ils ont mis les chiens après lui. Ils ont suivi sa trace et trouvé où il se cachait. Il était un des nègres les plus forts de l’habitation, mais ils l’ont pris et lui donné cent coups avec le fouet à quatre-vingt-dix-neuf queues. Son dos était dans un état effrayant mais ils l’ont quand même envoyé au travail avec le sang qui coulait encore » (Dora Franks).

Tous les témoignages ne sont pas aussi dramatiques : « On avait plein de tonneaux de mélasse de Louisiane. On pouvait en manger autant qu’on voulait. Quand les tonneaux étaient vides, on laissait les enfants les gratter. Moi j’avais l’habitude de rentrer à l’intérieur du tonneau et de gratter et de gratter jusqu’à ce qu’il n’y ait plus du tout de sucre » (Fanny Johnson).

prisonEn tout état de cause, heureux ou, bien plus souvent, malheureux, ces témoignages, lus aujourd’hui, communiquent une connaissance presque intime de ce que fut la condition des esclaves, condition profondément indigne puisqu’elle fait dépendre entièrement le sort d’une personne humaine des décisions arbitraires d’une autre personne humaine. Ils sont présentés au milieu d’une liste des noms de plus de cent mille esclaves de Louisiane gravés sur des stèles de marbre noir, un mausolée voué pour une fois aux plus humbles des travailleurs. Comme l’explique John Cummings, « on ne sort pas indemne de cette visite ». Il est vrai qu’il s’est donné le moyen de réussir son projet en lui consacrant quelques sept millions de dollars et en choisissant comme directeur scientifique un universitaire sénégalais, Ibrahim Seck, auteur d’un ouvrage consacré l’histoire de l’esclavage à la plantation Whitney, une approche qui n’est pas plus usuelle aux États-Unis qu’ailleurs dans le monde[ii]. Il faut également mentionner l’apport du sculpteur Woodrow Nash, l’auteur des statues de jeunes esclaves que l’on peut voir en particulier, assis ou debout, dans la chapelle. Aucun sourire chez ces enfants mais l’expression craintive, l’attitude soumise de qui a déjà compris qu’une fatalité pèse sur sa destinée.

L’importance des travaux entrepris à Whitney s’explique parce qu’il a fallu non seulement restaurer les bâtiments subsistants (la maison des maîtres, la cuisine détachée comme il se doit de la maison, la grange[iii]) mais encore reconstituer ce qui n’existait plus. Les cases des esclaves (qui pouvaient chacune abriter de dix à quarante personnes suivant les besoins) comme la chapelle ont été transportées d’ailleurs et reconstruites sur le terrain de la plantation. Également venue d’ailleurs une cage métallique à usage de prison.

Copie de Whitney (27)

La plantation n’est accessible aux visiteurs que depuis la fin de l’année dernière[iv]. La visite guidée commence par la chapelle où est projetée une vidéo présentant un certain nombre de faits sur l’esclavage en général et sur l’habitation elle-même, puis se continue par le ou plutôt les mausolées (l’un étant consacré aux enfants morts en bas-âge) où l’on prend tout le temps nécessaire pour lire certains des témoignages gravés dans le marbre et, pourquoi pas, se recueillir, voire prier pour ceux qui savent encore le faire. La maison des maîtres ne vient qu’à la fin du tour de la plantation, après les cases des esclaves. L’habitation qui date du début du XIXe siècle est de belle facture, dans le style créole mais sans la magnificence de Oak Alley, sa voisine. Remeublée avec des objets d’époque, elle vaut à elle seule le détour. Elle n’est pourtant ici que l’accessoire d’une visite, nécessaire pour illustrer l’écart entre les deux mondes, les deux modes de vie, celui très confortable des maîtres et celui si démuni des esclaves.

 

[i] Expression désignant le mariage informel, seul accessible aux esclaves.

[ii] Ibrahima Seck : Bouki fait Combo – A History of the Slave Community of Habitation Haydel (Whitney Plantation) Louisiana, 1750-1860 , Presses de l’Université de la Nouvelle-Orléans, 2014.

[iii] Qui est considérée comme la dernière construite sur le modèle français subsistant aux États-Unis.

[iv]  L’espace voué à un futur musée est encore vide de tout objet.