L’amoureuse de Lacan ou Lacan l’amoureux

Un caillou riant au soleil

 

Catherine Millot

La vie avec Lacan

Gallimard

 

Des livres sur Lacan, sur ses écrits, sur ses théories, sur sa pensée, il est probable qu’on puisse en remplir des bibliothèques. Devraient s’ajouter, sur les rayonnages, les vies de Lacan, dont l’incontournable biographie d’Elisabeth Roudinesco, en plus des abondants témoignages de ceux et celles qui ont approché le Maître : écrivains, artistes, anciens patients, analysants devenus à leur tour psychanalystes… Mais une vie avec Lacan… ! Voilà qui est plus rare, et d’autant plus précieux qu’écrite par une femme, par une femme qui, jeune alors, fut son analysante puis vécut de longues années à ses côtés. Avec son livre, La vie avec Lacan, nous avons donc aujourd’hui le témoignage d’une femme, Catherine Millot, qui a entretenu un lien amoureux — à la fois profond et léger, comme elle le laisse entendre d’entrée,—  avec un homme devenu célèbre pour avoir consacré sa vie à mettre au jour ce qu’il en est de l’amour.

Saisie de l’intérieur

Que cette femme, Catherine Millot, soit l’auteur de remarquables études sur Tolstoï, Gide, Mishima, Genet, Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hilsum, et de ce bel essai autobiographique Ô solitude (1), me dispense de mettre en garde nos lecteurs contre la mauvaise surprise que serait pour eux la lecture d’un livre où on trouveraient déballées de croustillantes anecdotes sur la vie sexuelle d’un certain  Jacques L.. Ne cachons pas que son récit, d’une grande pudeur, tient  d’un exercice de haute voltige. Il lui a fallu mettre au jour comment, analysante de Lacan, elle a dû, comme je le suppose, pour que marche son analyse, pour que se déclenche le fameux processus du transfert, se trouver face à un sujet supposé savoir dont elle ne devait pas voir apparaître les faiblesses, les manques, les failles, les petitesses. Est-ce pour cette raison que l’éthique du psychanalyste lui impose de ne pas draguer ses patientes (ou patients, si la psy est femme) ? En tout cas, comment, en l’occurrence, ce type très particulier de lien amoureux qu’est le transfert, a-t-il évolué, plutôt faudrait-il dire a-t-il  été soudain remplacé par un sentiment d’une nature radicalement autre : l’amour.  C’est précisément ce que, explicitement et parfois entre les lignes, donne à comprendre, et c’est sa singularité et sa force, le récit de Catherine Millot.

Au début, ça lui paraissait simple. Elle écrit, ce sont les premières lignes du livre : « Il fut un temps où j’avais le sentiment d’avoir saisi l’être de Lacan de l’intérieur (…). C’était comme si je m’étais glissée en lui ». Ce qui allait de pair, ajoute-t-elle, avec la conviction qu’elle se sentait « transparente » pour lui, qu’il avait sur elle, « un savoir absolu ». « J’ai vécu à ses côtés pendant des années dans cette légèreté ». Et puis, « le poids de réel » du granthomme s’est imposé ; est-ce alors que l’amour est né ? Poids de réel qui l’aurait rendu moins grand à ses yeux ? Paradoxalement, pas du tout. « Sa particularité, sa singularité, ce qui en lui était irréductible », voilà de quoi il est question dans ces pages qu’on pourrait ajouter, pour les compléter, parfois les contredire, et ainsi les enrichir, à celles de De l’amour, de Stendhal.

Pas un « nous »

Ecce homo. Pas un Dieu, un homme, mais quel ! Avec ses grands et petits côtés, mais dont les petits ne font, tous comptes faits, qu’ajouter à la grandeur des grands. « Aujourd’hui — écrit Catherine Millot, et ce sont les dernières lignes de son livre —  j’ai l’âge que Lacan avait quand je l’ai connu. Est-ce ce qui m’a décidé à livrer ses souvenirs ? Comme un rendez-vous à honorer , une manière de le retrouver (…) La mémoire est précaire, mais l’écriture ressuscite la  jeunesse des souvenirs. Le temps d’écrire, j’ai retrouvé quelques jours anciens et, par éclairs, m’était rendue l’entièreté de son être ».

L’entièreté de son être, pour la retrouver, Catherine Millot a l’attitude du peintre faisant un portrait. Il faut à celui-ci un espace entre le modèle et lui, lui et sa toile. Quand parlant de Lacan et elle, il arrive à Catherine Millot de dire « nous », elle se reprend aussitôt : « J’ai l’impression d’une fausse note. Il y avait lui, Lacan, et moi qui le suivais, ça ne faisait pas un “nous “». Pas un « nous », et pourtant leur liaison ressemble à ce qu’on pourrait appeler, sans fuir le cliché une « belle histoire d’amour », avec les inévitables voyages à Rome, à Venise, les vacances communes, la vie dans la maison de campagne de Lacan à Guitrancourt, les non moins immanquables brûlures de la jalousie… Mais, quelques formules lacaniennes, désormais inscrites dans le marbre, aideraient peut-être à éclairer cette bizarrerie. Quoi qu’il en soit, c’est la distance maintenue, parfois douloureusement, qui nous vaut à coup sûr le très inattendu et très émouvant portrait de cet homme fonceur, né sous le signe du Bélier, comme il aimait le rappeler, dont Catherine Millot nous fait découvrir la drôlerie, l’humour, les fragilités, les fidélités, la générosité.

 Le réel

Fonceur : Catherine Millot nous apprend qu’au volant de sa voiture, où les pointes à 200 kms à l’heure font trembler la passagère, les feux eux-mêmes rouges ne l’arrêtent pas. Sa pratique du ski nautique, ou à la montagne, ses descentes à ski dans la neige sont des modèles de téméraire dinguerie. Faut que ça passe (ou que ça casse, une jambe fracturée,par exemple), comme ça devait passer, ou casser, dans les conflits qui agitèrent le milieu psychanalytique. Foin des limites et des interdits ! Un dur, Lacan, oui, qui se ballade avec un coup-de-poing américain dans les poches depuis qu’il s’est fait agresser chez lui par des malfrats, mais c’est aussi un enfant de cinq ans que Catherine Millot a parfois devant elle, un homme ne pouvant voyager non-accompagné, n’aimant pas la solitude. Un non-croyant, Lacan, oui, mais lecteur de saint Thomas, aimant la Rome catholique et se plaisant en la compagnie de prélats, côtoyant évêques et cardinaux dans son restaurant romain préféré. Lecteur de Freud, bien sûr, mais aussi de la Famille Fenouillard et du Sapeur Camembert. Admirateur de la Thérèse du Bernin, mais qui a pour idéal de beauté féminine Brigitte Bardot…

Tout méprisant des obstacles qu’il fût, il est arrivé maintes fois qu’au le réel, ce fameux Réel qu’il a théorisé, contre lequel on ne peut rien, il se heurta durement : lors de la mort accidentelle de sa fille Caroline en 1974, et de sa propre mort annoncée. « Il s’agissait pour lui, dans la vie comme dans une cure, d’aller jusque-là, jusqu’à cet infracassable de la réalité ».

Et c’est pourtant le même homme qui, de la mort, avait écrit : « Cette mort, principe du vrai, ce n’est jamais que du chiqué». Mais de l’amour, parmi toutes les définitions qu’il a pu en donner, il a eu celle-ci, inhabituelle : un « caillou riant au soleil ». Il est vrai qu’elle était adressée à une femme aimée, très réelle.

 

 

Pierre Jourde, cet “écrivain-boxeur”

Des mots et des poings

 

Pierre Jourde

Géographie intérieure

Grasset

 

De Pierre Jourde, je ne connaissais qu’un livre et une photo. Le livre : son pamphlet, la Littérature sans estomac, paru en 2002, écrit en collaboration avec Éric Naulleau. La photo : son portrait, toujours le même, publié dans la presse et qui continue d’ouvrir son blog de l’Obs. Une tête de boxeur, que je m’étais dit, du coup pas autrement surpris qu’il frappât dur contre quelques-uns et unes de ses pairs. C’était plutôt bien vu de ma part, puisque j’apprends en lisant les textes qu’il a réunis sous le titre Géographie intérieure, notamment son autoportrait, que boxeur il l’a été, et pas seulement boxeur, mais rugbyman, footballeur, pratiquant également l’aviron, la voile, le trekking, la course de fond, le ski, le tennis et les sports de combat. De quoi impressionner ses contradicteurs, sportifs en chambre de la plume et de l’ordinateur. S’il lui prenait soudain l’envie de laisser les mots au vestiaire pour enfiler les gants… Vaine crainte, la seule fois où il eut recours à sa pratique de pugiliste, c’est lorsque des paysans de son village d’Auvergne, peu au parfum des lois de l’hospitalité, l’accueillirent à coups de pierres, à cause d’un  livre de lui où ils crurent se reconnaître sous un jour peu amène. Ce ne sont pas mots qui lui sauvèrent alors la mise, à lui et à sa famille, mais probablement un savant enchaînement de crochets, de directs et d’uppercuts. Ayant donc l’occasion, par la récente publication en volume de certains de ses écrits de circonstances, de faire plus ample connaissance, je me rends compte que ce bagarreur, même avec les mots, s’il est un pugnace n’est pas un vrai méchant. Il est vrai que dans Littérature sans estomac, ils y allaient parfois un peu fort, lui et copain Naulleau (un petit hargneux médiatique celui-ci). Fort mais pas toujours à mauvais escient, même si dans son plutôt ludique jeu de massacres, il choisissait des adversaires qui, décidément, ne boxaient pas dans la même catégorie.

Que peut le roman ?

De Pierre Jourde, après la Littérature sans estomac, je n’ai plus rien lu. Pas de services de presse de ses livres. Sans doute l’idée que son éditeur et lui-même se faisaient de nos goûts littéraires, des miens en particulier ? J’en veux pour possible preuve le texte que Jourde donna à une revue où il mettait en cause, de façon très courtoise, gants de boxe accrochés au vestiaire, nos refus, à Philippe Forest et moi, du roman traditionnel et notre supposée addiction à « l’autofiction » alors à la mode et à l’autobiographie. Occasion pour moi pour de lui signaler, l’existence, entre autres, de deux de mes livres qui pourraient corriger ses a priori : un roman paru au Seuil en pleine époque Tel Quel (1980), Carrousels, où, s’il est vrai que sa forme n’obéissait pas au canon du roman dix-neuviémiste, il ne faisait pas pour autant fi du réel (l’histoire y est constamment présente : Terreur révolutionnaire, guerre 14-18, Auschwitz, Katyn, guerre des paysans en Allemagne…) ;  quant au second livre, un essai publié en 1990 chez Grasset, le Roman et le sacré, il était une défense et illustration du roman s’attachant à prouver la supériorité de ce genre littéraire sur les écrits à caractère autobiographique. Si mon point de vue a évolué  — sans en appeler aux arguments des auteurs qui ont pris leur distance à l’endroit du roman, comme Breton ou Leiris, ou à ceux qui  l’abandonnèrent faute de ne plus y réussir, ainsi Sartre et Aragon, ou à ceux qui auraient bien voulu s’y adonner mais y échouèrent, Barthes ou Muray —  c’est que le roman, au contraire du cinéma,  ne me semble plus à la hauteur du réel et des enjeux de pensée d’aujourd’hui.

 Une manière de ring

Je n’ai donc pas eu l’opportunité de lire les romans de Pierre Jourde, en revanche je lis régulièrement son blog de l’Obs et je pourrais dire, comme tel écrivain, dont j’ai oublié le nom, sur un de ses contemporains : « il est d’une grande intelligence,  vu que je suis d’accord avec lui sur tout ». Avec Pierre Jourde, je ne suis pas d’accord sur tout (je ne partage pas l’ensemble de ses détestations ni de ses admirations), mais disons que suis d’accord sur presque tout, ce presque tout n’étant pas loin d’être l’essentiel à mes yeux. Ainsi, je signerais volontiers des deux mains  ses points de vue sur la critique littéraire, les détestations d’Israël, l’islamophobie, l’usage du mot « racisme » employé à toutes les sauces, la situation de l’enseignement et de l’université , les manifestations de servitude volontaire et de soumissions (bonjour Houellebecq !) dont nos démocraties nous donnent quotidiennement le spectacle, et sur ce qu’il pointe comme étant à l’origine de tous  ces maux : le refus du négatif dans les différentes sphères de l’activité humaine (accord sur ce point avec Muray, Baudrillard, et inévitablement avec Bataille).

Exit l’andouille !

Cette chronique ayant principalement pour objet la littérature, il me faut signaler deux entrées de cet abécédaire. À la lettre A : Andouille ; à la lettre S : Style. De la remarque que dans certains livres (de Villepin, Rouart ou Haënel, par exemple) on ne rencontrera jamais le mot « andouille », ou « paupiette », ou « caleçon », Jourde en tire une leçon sur le lien qu’une certaine « littérature » entretient avec le réel. Il est des livres, en effet, pour lesquels les auteurs après s’être auto-promotionnés écrivains et bien admirés comme tels dans leur miroir seraient bien marris d’avoir à écrire tout simplement « il pleut », quand  il pleut. Il leur faut alors avoir recours à des flopées de métaphores, toutes plus improbables et ridicules les unes que les autres. Pas question pour eux d’écrire, ils surécrivent, en un mot, il font du « style ». Grandiloquence et lyrisme de bazar sont aussitôt au rendez-vous et là ni Rabelais, ni Swift, ni Shakespeare, ni Molière, ni Joyce, ni Céline, ni l’andouille, ni les paupiettes, ni le caleçon ne sont les bienvenus. « La littérature, écrit Jourde, commence peut-être au moment où l’écrivain refuse de faire de la littérature, c’est-à-dire un usage esthétique de la langue ». Exemple proposé : l’écriture de Houellebecq qui ne se veut pas un style, et qui pourtant en est un,  pas « voyant » mais immédiatement « identifiable », caractérisé par « une sorte de voix blanche ironique et désabusée ».

Il est un combat sur un ring où les mots et les poings d’un écrivain-boxeur ne font pas le poids quand l’adversaire face à lui est la mort. La mort, elle, qui frappe hors règles, à poings nus. À la lettre K : Kid Atlas. Cinq pages d’un père, Pierre Jourde, sur la mort de son fils. Le petit « Gazou » devenu le musicien Kid Atlas, meurt à vingt ans. Pour dire sans pathos et au plus juste la douleur d’une telle disparition, la fiction n’est sans doute plus de mise.

Par Jacques Henric, , publié le 02/06/2016 | Comments (0)
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La quête frénétique des origines

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Maurice Olender
Race sans histoire
Points Seuil 

 

Si, après la tragique histoire du 20e siècle, il est encore quelques idéalistes ayant foi dans les progrès de l’humanité, j’entends sur les plans de la raison et de la morale, qu’ils lisent pour tempérer leur excessif optimisme l’ensemble de textes de Maurice Olender réunis sous le titre Race sans histoire. Non que les analyses du directeur de la très riche « Librairie du 21e siècle » (éditions du Seuil) conduisent à je ne sais quel jugement désabusé sur notre humaine espèce et au constat que celle-ci étant décidément irréformable il n’y a qu’à la laisser à ses folies et à nous occuper de notre petit carré de radis. Maurice Olender n’est pas du genre à baisser les bras devant les monstruosités de son temps, ses activités d’historien, d’enseignant, de directeur de revues et de collections, le prouvent abondamment. Le savent aussi bien les écrivains et philosophes qui travaillent à ses côtés, collaborent à ses publications, que ses ennemis qui menèrent contre lui de violentes campagnes de dénigrement.

Le 20e siècle, on sait de quoi il fut capable, inutile d’insister, le mot Shoah en dit l’inégalable horreur. C’est ce monstrueux effondrement, difficilement pensable, de la conscience humaine qui a impulsé et qui continue d’alimenter le travail d’analyse et d’écriture de Maurice Olender. Difficilement pensable ne signifie pas impensable. L’auteur de l’Idée indo-europénne entre mythe et histoire, n’est pas de ceux qui ont déclaré le forfait de l’intelligence devant un certain réel en le déclarant indicible, inconcevable. Bien au contraire, il a très tôt décidé de remonter le fil des dérapages théoriques, idéologiques, philologiques, anthropologiques, philosophiques, sociologiques, politiques, religieux, scientifiques, qui ont conduit à cette nuit et à ce brouillard des corps humains et de la pensée. Ce qu’il suit alors à la trace, éclairant son histoire, dégageant les différentes strates de ses sens, c’est un mot, le mot « race ».

D’où vient-il, qu’a-t-il signifié au cours des siècles, à quel moment de notre histoire occidentale se charge-t-il d’une signification lourde des horreurs à venir ? Faut-il s’étonner que ce soit précisément à la fin du 19e et au début du 20e siècles que la machine devienne folle et que le mot « race » qui a pu auparavant identifier un peuple, une lignée, une famille, une classe sociale, une nation, une langue, voire une religion, se trouve lesté d’un sens « physique et métaphysique », bientôt biologique. Le racisme, dans son acception moderne, naît alors. C’est en 1892, repère Maurice Olender, que le mot « raciste » apparaît dans la langue française, et en 1902 le terme « racisme ». Les diverses théories de la race, explique Olender, nombreuses et contradictoires, qui jusque-là avait tenté de rendre compte de l’évolution des civilisations, sont peu à peu abandonnées au profit d’une seule, celle qui mènera au cœur du 20e siècle, à son anus mundi. Dès la première page de son livre, Maurice Olender rappelle qu’en 1883 l’orientaliste James Darmesteter avait agité la sonnette d’alarme : « Les sciences historiques dans ce [19e] siècle, ont vécu sur une idée, celle de race. Quand on ne vit que d’une idée, à la fin on en meurt. Cette idée de race, après avoir renouvelé, ou pour lieux dire, créé l’histoire moderne, avait depuis longtemps déjà commencé à la stériliser et à la fausser ».

Pour mener au mieux son enquête, il a fallu à Maurice Olender remonter loin, jusqu’aux Indo-européens, à leur histoire, mais surtout à la fiction d’une « âme indo-européenne » dont les usages politiques menèrent où l’on sait (les Aryens firent saliver les extrêmes droites européennes, notamment en France la Nouvelle droite – Maurice Olender rappelle la polémique qui opposa Art press à ce mouvement dirigé par Alain de Benoist).

Dans cette recherche de la généalogie d’un mot qui fonctionna comme un véritable « piège sémantique », Maurice Olender fait appel aux travaux de ceux qui en éclairèrent les variations de sens comme de ceux qui n’eurent de cesse de les obscurcir. Parmi les premiers, citons Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, lesquels contestèrent la notion de « peuples non civilisés » et appelèrent à la reconnaissance pour chaque société à sa singularité, singularité qui tenait, selon Lévi-Strauss, « à des circonstances géographiques, historiques et sociologiques, non à des aptitudes distinctes liées à la constitution anatomique ou physiologique des noirs, des jaunes ou des blancs ». Et d’insister : il n’existe pas plus « d’aptitudes raciales innées » que de « peuples sans histoire ». Quant aux seconds, occupés à brouiller la notion de « race » et à en effacer la « trajectoire sémantique » en vue de constituer des doctrines pour certaines meurtrières, Maurice Olender en analyse les écrits, mettant au jour leur logique et démontant les mécanismes de leurs croyances. Leur niveau de responsabilité dans leur « quête frénétique des origines » ou de quelque pureté perdue (de sang, de langue, de culture…), quant aux effets dans le réel, n’est pas égal, néanmoins tous ces penseurs ont contribué à mettre en place le préjugé raciste dont la finalité est toujours la même : fabriquer un « autre » et « l’entourer d’une frontière magique, infranchissable ». Sont ainsi passés au crible critique les écrits de Renan, Darwin, Wagner, Jung, Evola, Guénon, Mircea Eliade, Drieu la Rochelle, les textes des descendants illégitimes de Georges Dumézil et de cette génération d’universitaires allemands, de philosophes, juristes, historiens, médecins, écrivains, qui eurent quelque complaisance pour le nazisme ou, pour un certain nombre, en furent de fermes soutiens. Sur ces derniers, cette « génération de taiseux », comme il les appelle, Olender ne cesse de s’interroger : « Comment comprendre que des hommes, dont le métier est de penser, d’écrire, de parler, que des professeurs, dont la vocation suppose la formation et la transmission des savoirs, d’une génération à l’autre, n’aient rien dit ni écrit, ou si rarement, sur ce que fut ce type d’engagement politique, le leur propre et celui de leur génération ». Trous de mémoire, lâcheté, pudeur, honte, culpabilité ? Ne faudra-t-il pas attendre les années quatre-vingt-dix et deux mille pour la langue d’un Hans Robert Jauss, ou celle d’un Günter Grass, commence à timidement se délier. Quant au mutisme d’un Heidegger, il a longtemps mis dans la gêne les admirateurs de son œuvre philosophique.

Le mythe aryen, la notion de sacré, la recherche des origines, les aléas du mot « race », auront causé bien des tragédies. « Les mots ne sont pas des signes inoffensifs ». Il serait bon, par les temps qui courent dans de bien dangereuses directions, de ne pas oublier cette mise en garde de Maurice Olender.

Par Jacques Henric, , publié le 31/08/2009 | Comments (0)
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Leur temps et leur art

Paru dans art press, n° 347.

Mireille Havet

Journal 1924-1927

Éditions Claire Paulhan

Emmanuelle Retaillaud-Bajac

Mireille Havet

Grasset

Éric Rondepierre

Placement

Seuil Fiction & Cie

Chantal Thomas

Cafés de la mémoire

Seuil Coll. Réflexions

Jean-Patrick Manchette

Journal 1966-1974

Gallimard

Guy Debord

Correspondance, volume 7

Librairie Arthème Fayard

Droit à l’enfer

« Vous êtes une gonzesse de premier ordre ». « Une fille comme toi mérite la première place ». Ces compliments sont adressés à cette très jeune femme, Mireille Havet, née en 1898, morte en 1932, dont quelques poèmes et un roman,Carnaval, valurent à leur auteur une relative célébrité, qui fut après sa mort aussitôt oubliée, et qui trouve aujourd’hui dans l’histoire littéraire la juste place qui lui revient. Comment ne pas être gâtée par les fées quand la première qui se penche sur le berceau de la « gonzesse » est Guillaume Apollinaire, que la seconde qui lui promet la « première place » est Jean Cocteau, quand on apprend par la biographie qui vient de lui être consacrée, que Colette préfaça son premier livre, qu’elle fut habillée au théâtre par Chanel, que Crevel lui dédicaça plusieurs de ses livres, qu’André Gide l’assura de son admiration, que l’influent critique de l’époque, Edmond Jaloux, fut un de ses fidèles soutiens, quand on sait quel milieu littéraire la jeune Mireille côtoya. Quel défilé de célébrités ! Outre les noms de Gide, Crevel, Apollinaire et Cocteau à qui elle fut très liée, notons ceux de Paul Fort, Auric, Copeau, Morand, Picabia, Duchamp, Aragon, Soupault, Braque, Cendrars Matisse, Greta Garbo… J’ai rappelé dans deux de mes précédentes chroniques d’art press comment la découverte en 1995, dans un grenier, d’un mystérieux manuscrit qui dormait au fond d’une malle depuis des décennies – les milliers de pages manuscrites du journal tenu par la « petite poyétesse », comme l’appelait Apollinaire, de 1913 (elle a alors quinze ans) à 1929 – avait eu l’effet d’une révélation. On venait, là, de mettre la main sur un des chefs-d’œuvre de la littérature dite du « moi ». Les éditions Claire Paulhan en ont publié deux volumes, le troisième (années 1924-1927) vient de paraître. Le prochain couvrira les années 1927-1928 et reviendra sur celles des années 1913-1918. Le volumineux essai d’Emmanuelle Retaillaud-Bajac livre de précieuses informations non seulement sur la biographie de celle qu’elle appelle l’Enfant terrible, mais sur cette société française qui sort traumatisée de la boucherie de 1914-1918. Vu d’aujourd’hui, le milieu littéraire, alors étroitement lié au milieu mondain (queue de comète de l’aristocratie si bien décrite par Proust, politiciens de tous bords, journalistes, gens du spectacle et de la mode…), paraît singulièrement déjanté. Comment ne pas être frappé par la liberté de mœurs de cette époque (imaginez aujourd’hui, en ces temps d’obsession de la pédophilie, un balèze moustachu de quarante ans, ce crétin de « prince des poètes », Paul Fort, draguant une gamine de quinze ans, la petite Mireille), et particulièrement par celle des femmes ! Consommation massive de drogues, dragues, débauches sexuelles… Avec quelle facilité une petite bonne femme lesbienne d’un mètre soixante pesant quarante kilos, pas particulièrement belle ni sexy, dévergondait de belles bourgeoises hétérosexuelles. Voilà qui aurait intéressé Proust, s’il avait eu connaissance du Journal de celle qui se définira comme « l’acadabrante jusqu’au bout ».

1924-1927 : Mireille Havet entame sa descente aux enfers. Déchéance physique et morale via les drogues et les amours ratées, entrecoupées de courtes périodes de répit. Les mots qui reviennent avec insistance sous sa plume ? Loque, rage, folie, haine, faiblesse, imposture, trahison, désespoir, agonie, martyr, et plus rarement, paix, joie, lumière, amour, Résurrection (Dieu est à plusieurs reprises appelé au secours). Paradoxe de l’art, puissance de la littérature : ce journal d’un « supplice », proche souvent des écrits des grands mystiques, s’il va « droit à l’enfer », c’est par « le chemin qui le fait oublier ». Cette phrase-ci de son Journal de 1918-1919 n’aurait-elle pu être signée de Bataille ? : « Et nous étions ivres de nos combinaisons obscènes et de nos marchandages de prostituées. La nuit qui suivit fut chaude et divine ».

Pas coupable

Dans le récit que fait Éric Rondepierre de son enfance et de son adolescence, il n’est question ni de sévices physiques et sexuels, ni de basses prostitutions, ni de drogues, ni d’angoisses métaphysiques, ni de misère morale, ni de désespérance, ni de tentatives de suicide, ni de hauts affrontements entre le Bien et le Mal, ni des folles permutations de l’amour et de la haine, et pourtant, son livre, Placement, est un beau et terrible livre. S’il est vrai, comme l’a écrit Aristote, que la famille est le « nœud tragique par excellence » (les tragiques grecs nous ont tout dit là-dessus), le récit d’Éric Rondepierre nous rappelle qu’il est un autre nœud autrement plus serré, plus tragique, plus mortifère, et qui est l’extension et l’aggravation à toute la société du nœud familial. Placementraconte comment un jeune enfant vivant avec une mère, certes pas dans la norme (vivant d’hôtel en hôtel, présentant une évidente fragilité psychique), mais une mère attentive, aimante et aimée, a été brutalement et sans la moindre explication, enlevé à celle-ci, sans qu’elle en soit avertie, pour être placé par un juge pour enfants dans une sorte d’orphelinat qui avait pour doux nom prometteur : le Home. Imaginez deux gendarmes venant saisir le gamin dans son école pour le conduire dans une institution où il était prévu qu’il restât jusqu’à sa majorité qui était alors de 21 ans (Dieu merci, Mai 68 passa par là et le jeune Éric fut délivré !). Ce n’est que quelques années plus tard qu’un psychiatre annonça à l’adolescent avec le doigté dont cette profession est parfois coutumière qu’on l’avait soustrait à sa mère parce qu’elle était « folle ». Le Home ? Pas un bagne, sachez seulement que cette noble institution protestante était dirigée par un pasteur, franc-maçon, et sympathisant de l’extrême droite. Vous voyez le type d ‘éducation que cela pouvait donner : scoutisme à la dure, exercices physiques exténuants (72 Kms à pied), courrier lu, surveillance généralisée, répression sexuelle, humiliations diverses, éducateurs cinglés, et volonté affirmée de « faire taire toute singularité », et quels pouvaient être les effets d’une pareille pédagogie : délinquances diverses des anciens de l’institution, vols, braquages, séjours en prison… Certains s’en sont sortis, dont Éric Rondepierre qui va devenir, les lecteurs d’art press le savent, un des meilleurs artistes de sa génération. Un des intérêts de son récit est précisément de nous aider à comprendre en quoi son expérience d’un « exil » l’a conduit à la pratique de l’art, d’abord le théâtre, puis son passionnant travail sur les images photographiques et cinématographiques. C’est le « rapport falsifié à la réalité », explique-t-il, imposé par ce placement-enfermement, qui a favorisé une « réflexion, si fruste soit-elle, sur la construction de la réalité ». Lui restait la tâche de la déconstruire, cette réalité pour en faire surgir la vérité. C’est à quoi s’attache depuis des années ce descendant de la vaste famille de Jacques Bénigne Bossuet (à lire son récit, on en apprend beaucoup sur son histoire familiale pas commune). La force du livre, outre son contenu, tient à son ton, à son écriture. Pas de haine, pas de pathos, pas de colère, une évocation distanciée, froide, clinique, de la façon dont un être singulier a été violemment jeté dans le réel. S’en être sorti, c’est d’abord avoir pu affirmer (au rebours notamment de la morale protestante) : « Je ne suis pas coupable ». Mais c’est aussi avoir été en mesure de les désigner les coupables, les vrais. Pas sa famille, pas sa mère, à peine son père. Il ne hausse pas la voix, Éric Rondepierre, mais il qualifie comme il convient l’action de ceux qui, via les lois, ont abîmé son enfance : une « pratique criminelle ». Et de dresser un tableau peu connu du fonctionnement administratif et judiciaire du « placement » (de 200 000 à 250 000 enfants en sont chaque année l’objet). Ce n’est qu’à cinquante ans, après bien des démarches administratives, qu’Éric Rondepierre aura accès à son dossier et apprendra pourquoi, à la suite d’un jugement inique, il fut pendant des années privé de la présence de sa mère. Est-il besoin d’ajouter que Placement est aussi l’émouvante déclaration d’amour d’un fils à sa mère ?

Les miroirs du monde

La première bataille à laquelle a assisté la jeune Chantal Thomas, fut une bataille de fleurs, lors d’un carnaval dans la ville de Nice. La lumière qui l’éblouit ne fut pas celle de la drogue qui aveugla Mireille Havet, mais celle de villes du bord de mer, au sud de la France, où elle passa une partie de sa jeunesse, Nice, Arcachon, Bordeaux. Ses lieux d’enfermement n’eurent rien de commun avec ceux que connut Éric Rondepierre. Ces Cafés de la mémoire, comme elle les nomme, furent, bien au contraire, les lieux d’apprentissage de la liberté. Clos, mais avec de grands miroirs, comme ceux du Grand Café de Turin dont elle écrit qu’ils étaient « des miroirs du monde ». D’autres femmes, avant elle, dont celle qui jouera, par son exemple, un rôle actif dans sa formation intellectuelle, Simone de Beauvoir, ont fait des cafés les étapes de leur libération. Dans son beau récit, Chantal Thomas, remonte, via les cafés fréquentés, le fil d’un temps apparemment perdu (on s’y distrait, s’y ennuie, s’y morfond, et parfois pour les broutilles des premières amours on y souffre), mais qui pour certains, comme l’adolescente Chantal, est un temps qui vous décharge précocement des pesanteurs du monde à venir et des vôtres propres. L’important, bien entendu, est de ne pas devenir un de ces « piliers de bistrot » pour qui se fige le temps. Elle y erre, elle, Chantal Thomas, elle les traverse, ces cafés, avec la même légèreté qu’elle mettra à côtoyer certain(e)s de ses grand(e)s et très libres aîné(e)s, auprès desquel(le)s elle prendra des leçons de vie. Il n’est pas excessif d’affirmer que ses passions intellectuelles, que l’esprit de ses essais sur Casanova, Sade, Thomas Bernhard, et sur les grandes figures d’écrivains femmes du 18è siècle, ont pour une part leur origine dans ces instants vécus où les lumières d’une ville, les néons d’un café, sont les signes d’une plénitude de vie à venir. Voilà comment Chantal Thomas peut tranquillement écrire aujourd’hui : « Je suis exactement où je désire être ».

Chienne de vie

Légèreté de la mémoire chez Chantal Thomas, pesanteur du Journal qu’entame Jean-Patrick Manchette en 1966 et qu’il tiendra jusqu’à sa mort en 1995. Il a alors vingt-quatre ans quand il écrit ces premiers mots, le jeudi 29 décembre : « Aujourd’hui, ces temps-ci, je ne suis probablement sain tout à fait ni de corps ni d’esprit. Je mesure quelque chose comme un mètre 75, je pèse à peu près 60 kilos. Je suis fatigué, j’ai une crise de foie permanente par manque de sommeil et abus de bière. Les soucis d’argent, et ceux de Mélissa, que je ressens, me pèsent ». Au fil des jours, des ans, ce sera la même plainte lancinante. « Chienne de vie ». Le mot « fatigue » avec celui d’ « argent » sont ceux qui reviennent le plus souvent dans son Journal. Fatigué mais jamais découragé, il se bat quotidiennement pour se donner les moyens d’écrire. Des scénarios de films, des traductions, et bientôt ses romans de la Série noire. Il est un boulimique de lectures, peu de polars, semble-t-il, plutôt Stendhal, Retz, Laclos, Sade, Artaud, Jarry, Borges, Kafka, Céline, Lowry, Pavese, Fitzgerald, Joyce, Dada, Breton, et surtout les ouvrages à caractère politico-philosophique, Marx en premier et les écrits des situationnistes. Comme d’autres auteurs de romans policiers français de sa génération, et à la différence des Américains, la politique le passionne. Il a ses têtes, les bonnes et les mauvaises. Pour ces années pré et post-soixante-huit (le Mai « révolutionnaire » ne lui fait ni chaud ni froid) il n’est pas très politiquement correct, le jeune Manchette. Socialos, cocos, trotzkos, maos, en prennent pour leur grade. Idem les grands penseurs du moment, Sartre est sa bête noire. Althusser et Lacan ? « Le trouble mental de l’un et l’autre clown est le même ». Le futur auteur de Morgue pleine ne fait pas dans la dentelle. Les artistes ? : « Il n’y a pas pire flics que les artistes de gauche ». La connerie étant largement partagée, et le trublion Manchette se faisant fort de la détecter autour de lui, souvent avec succès, on lui doit de ne pas lui faire grâce de la sienne propre quand elle se manifeste. Son anticléricalisme très tendance des intellos gauchisants lui fait écrire quelques âneries sur l’Évangile selon Saint Mathieu de Pasolini (« une merde abjecte »), leDies Irae de Dreyer (« pauvreté, ordure (…) Dreyer est un con ») une petite infamie sur le soutien apporté par une pétition à l’agresseur du pape Jean-Paul II, une autre sur Soljenitsyne, et de franches conneries sur Pialat, Eustache et Murnau. Quant à ce « chien réactionnaire de Baudelaire, (il) avait quelque raison d’être réac ». À sa façon, Manchette aussi : « Il y a des moments où je souhaite très vivement la conservation du capitalisme ».

J’ai donc bien connu le monde

Si Guy Debord, dans une lettre datée du 13 mars 93, exprimait sa crainte que« tout finisse par quelque abominable “meilleur des mondes” », il n’en souhaitait pas pour autant, comme son adepte Manchette, la « conservation du capitalisme ». Faut-il rappeler que La Société du spectacle, outre une critique du communisme soviétique, des démocraties, développait une analyse irréfutable du capitalisme, ce qui le prémunissait contre le « véhément tourbillon de conneries suraccélérées » débitées par la « stupéfiante bande d’extrémistes » qu’il voyait composée de maoïstes, nazis, intégristes, anarchistes, racistes, situationnistes, et même, ajoutait-il, debordistes. Debord jugeait qu’à l’origine de ce déconnage généralisé, il y avait « l’effondrement vraiment spectaculaire du langage », avec, entre autres conséquences, l’incompréhension de ce que fut Mai 68, et le succès croissant d’un « néo-moralisme indigné » se manifestant chez les « moutons de l’intelligentsia » et autres « fonctionnaires médiatiques ».

Le septième et dernier volume de la Correspondance qui va de janvier 1988 à novembre 1994 est consacré pour l’essentiel à la très agitée « dissolution et liquidation » des Éditions Gérard Lebovici et aux non moins difficiles tractations avec Gallimard. Fidèle à sa précoce conviction selon laquelle la liberté d’un écrivain dépendait de l’absolue maîtrise de son lieu d’édition, on suit, notamment dans les lettres à Jean-Jacques Pauvert, avec quelle extrême vigilance, pour la réédition de ses œuvres, Debord suivait les négociations avec l’éditeur, dont il jugeait, sans états d’âme, qu’il était « le seul à être capable de payer ». Un fois ces problèmes réglés, son film Guy Debord, son art et son temps terminé, le constat avéré de l’incurabilité de sa maladie, une polynévrite alcoolique, il dicte à Alice Becker-Ho un texte d’une sobriété exemplaire puis se tire une balle en plein cœur. Si n’était le risque d’une poisseuse familiarité, devant une telle sortie de scène, à celui qui citait cette forme rajeunie d’une ancienne boutade des voyous de Paris : « Salut les artistes ! Tant pis si je me trompe », on aurait envie de lancer : « Chapeau l’artiste ! »

Par Jacques Henric, , publié le 27/10/2008 | Comments (0)
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Ni pape ni Dieu…

Paru dans art press, avril 2008, nº 344. 

… Il n’était ni l’un ni l’autre, Alain Robbe-Grillet, qui vient de mourir à l’âge de 86 ans. Rien qu’un écrivain, tout simplement. Et un écrivain qui, précisément, s’en est pris d’entrée à l’increvable pathos romantique selon lequel l’acte d’écrire relèverait d’une nécessité absolue. La posture oraculaire du dieu tonnant ses vérités n’a jamais été la sienne. « Moi, en tout cas, déclarait-il en 2001, je peux vivre sans écrire ». « Pas sans vin rouge », ajoutait-il. Logique que la veille de sa mort, la première chose qu’il ait réclamée : une bouteille de bordeaux. Certes, comme le lui rappelait dans une lettre son éditeur, Jérôme Lindon, il n’a jamais eu tendance à se prendre pour « de l’eau de bidet », mais de là à en faire une incarnation de l’Éternel ou son représentant sur terre…Fut-il même un maître à penser ou pour le moins un chef de file ? Pas vraiment. Ayant une responsabilité éditoriale aux éditions de Minuit, il y a fait entrer des écrivains dont il estimait les écrits et qu’il a défendus, non sans générosité, contre les attaques du milieu journalistique et littéraire d’alors. Attaques qui le visaient lui, en premier, et qui n’ont guère cessé, jusqu’à ces derniers jours, ce qui en soi est plutôt bon signe. Ces romanciers – Claude Simon, Robert Pinget, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Claude Ollier, Samuel Beckett – n’avaient, littérairement, pas grand-chose en commun ? Sans doute, d’où leur force. Rien en commun, sauf une chose : le refus de la production romanesque de leur temps. Ils auraient, continue-t-on de rabâcher, ravagé le paysage littéraire français (le même reproche sera adressé à Tel Quel quelques années plus tard) ! À voir l’essentiel de ce qui se publie aujourd’hui (production en masse du roman psychologique estampillé qualité France) on se dit que le « terrorisme » théorique de l’auteur de Pour un Nouveau roman fut bien inoffensif. Quant à la mise en cause du roman dit balzacien, elle visait moins Balzac lui-même que ses poussifs laudateurs. Soit dit en passant, j’ai toujours trouvé plaisant de constater que beaucoup de ceux-ci n’avaient pas lu une ligne de leur héros quand Robbe-Grillet, lui, pouvait citer de mémoire des passages entiers de la Comédie humaine.

Alain Robbe-Grillet a toujours été présent dans art press. C’était un ami. Nous avons voyagé, beaucoup bu et ri ensemble, en dépit de nos désaccords et des appréciations diverses portées sur nos livres respectifs.

Deux citations de lui, pour finir, résumant sa morale : « J’aime connaître la règle. Je n’aime pas la respecter ». « J’aime bien agacer les gens, mais j’aime pas qu’on m’emmerde ». Comme quoi un vrai écrivain, faux pape et Immortel raté (son entrée-sortie à l’Académie française) peut causer aussi cru qu’un président de la République…

Par Jacques Henric, , publié le 23/04/2008 | Comments (0)
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Le dur désir de la vérité

Paru dans art press, mars 2008.

Danièle Sallenave
Castor de guerre
Gallimard, 2008

 

Simone de Beauvoir, une femme actuelle
Trois films en DVD. Documentaire de Dominique Gros
Les films d’ici, Arte, INA.

 

        Retour en force de Simone de Beauvoir ? Un peu forcé ? Sans cette maladie très française de la « commémorite », l’œuvre de Simone de Beauvoir aurait-elle naturellement suscité un tel regain d’intérêt ? Peu probable, mais qu’importe. Que l’on fête cette année le centenaire de la naissance de l’auteur duDeuxième sexe et que ce soit l’occasion de lire ou relire l’ensemble de ses livres, qui s’en plaindra. Voilà un écrivain dont l’existence et l’œuvre, avec celles de Sartre, ont marqué la vie littéraire et politique du siècle passé. Un essai vient opportunément de paraître, de Danièle Sallenave, qui fait le point, au sens quasi photographique du mot, sur le portrait de celle qu’elle nomme le Castor de guerre. Danièle Sallenave n’utilise pas un logiciel type photoshop pour embellir les traits, gommer les imperfections, ou noircir les taches, accentuer les difformités. Sa méthode : « Réintégrer les Mémoires dans l’ensemble de l’œuvre, leur retirer cette place privilégiée que le castor elle-même a voulu leur donner ». Les confronter aux écrits autobiographiques et aux œuvres de fiction, les soumettre aux témoignages de ceux et celles qui ont traversé sa vie, signaler les dissimulations, les censures, les contradictions, les repentirs, les divers arrangements avec la vérité. Cela exige de la part du biographe précision, tact, absence de complaisance, mais aussi une réelle empathie avec le modèle portraituré. Toutes qualités dont fait preuve Danièle Sallenave qui nous livre ainsi une image complexe, tout en reliefs et en en nuances, de cette femme qui, comme tous les gens de sa génération, fut plongée dans une des époques les plus tragiques de notre histoire. À ce propos, comment ne pas s’étonner de la légèreté intellectuelle avec laquelle certains journalistes – ceux qui n’ont pas vécu ces temps-là, ou qui les ayant traversés n’y ont pas agi, donc ne se s’y sont pas compromis – ont tenté de réduire le livre de Danièle Sallenave à un brûlot anti Sartre-Beauvoir, alors que cet examen critique des Mémoires est en vérité un chaleureux exercice d’admiration.

        Les reproches que l’on peut adresser à Beauvoir, et plus généralement à l’indissoluble couple qu’elle forma avec Sartre, on les connaît pour l’essentiel, notamment, pour ce qui est du « pacte » amoureux noué tôt entre les deux jeunes gens, par le livre de Hazel Rowley paru l’an dernier (1). Danièle Sallenave revient sur les écarts entre le programme de vie idéal de la jeune femme, laquelle ne resta pas longtemps « rangée », et sa difficile application dans le réel. Elle ne fait pas l’impasse sur les manquements, les faiblesses, les fautes, les échecs, moins pour les juger moralement que pour en analyser la (parfois terrible) logique. Danièle Sallenave, bien que d’une autre génération que celle de Beauvoir, a elle aussi suffisamment participé aux luttes de son époque pour savoir qu’on est responsable de ses actes, surtout quand, s’agissant de Sartre et Beauvoir et de leur philosophie affichée, l’individu est conçu comme une totalité absolument libre.

        Les contradictions. Côté vie privée : « pacte » amoureux, « transparence » revendiquée dans les rapports amoureux, mais non respect du « pacte », mensonges explicites ou par omissions, jalousies, jeux plus ou moins pervers avec maîtresses et amants, promesses bidon, lâchages brutaux des partenaires (Sartre plus coutumier de la chose que Beauvoir), et graves dégâts psychologiques chez ceux-ci… Côté vie publique et engagements politiques : peu concernés l’un et l’autre par la montée du nazisme en Allemagne et par le statut des Juifs en 1940, dans la France occupée, absents de toute résistance active (en contraste : la figure de Marc Bloch, cet admirable résistant auquel Sallenave consacre de fortes pages), aveuglements prolongés sur la nature des régimes totalitaires, URSS, Chine, Cuba, justifications de la Terreur dans l’Histoire, petites saloperies et calomnies déversées sur d’anciens amis, Beauvoir sur Camus et Kœstler, notamment, et cette façon méprisante qu’elle avait parfois de juger des proches, Adamov qualifié de « déchet », Alain Cuny de « roi des cons », Sartre assimilant tout contradicteur à un « salaud » ou à un « chien », mais… Mais, cet envers d’ombre a sa face lumineuse. Ainsi, côté vie privée : courage d’affronter les tabous d’une société bourgeoise hypocrite et puritaine, grande générosité à l’endroit d’amis dans la dèche (j’en ai eu le témoignage d’Adamov), important soutien financier apporté aux maîtresses, peu économes de leur propre vie qu‘ils ont vers la fin brûlée, comme on dit, par les deux bouts (noctambulisme, drogues médicamenteuses, alcool…). Côté vie publique : après les errements politiques, entre des les flirts appuyés avec les états totalitaires, sursauts de grande lucidité (je n’oublierai pas, avec d’autres jeunes communistes, le soutien qu’apporta Sartre, lors de la révolte hongroise de 1956, à notre lutte contre le stalinisme), et engagements courageux dans les luttes anticoloniales.

        J’en viens à l’essentiel, la littérature, et singulièrement celle de Simone de Beauvoir ? Qu’en penser aujourd’hui ? Le deuxième sexe ? On mesure mal le formidable pouvoir de libération mentale, morale, politique, qu’eut la lecture de ce monumental essai sur les jeunes générations d’après-guerre, et pas sur les seules femmes (ce fut une des lectures les plus marquantes de mon adolescence). Quel scandale ce fut ! Qu’on relise les haineuses attaques des machos de l’époque (Camus, Mauriac, Kanapa…). Les romans ? Des récits formellement bien sages, très tradition française du roman psychologique bourgeois. Manquèrent à Simone de Beauvoir la superbe langue d’une Colette, la folie d’une Duras ou d’une Violette Leduc, l’audace d’une Anaïs Nin, les inventions formelles d’une Sarraute. Les Mémoires ? Pas écrits « au fer à repasser », comme l’a dit méchamment Nathalie Sarraute, mais platement rédigés, abondants en clichés (et ces insupportables premières personnes du pluriel du passé simple ! – « nous allâmes », « nous écoutâmes », « nous atterrîmes »…). Reconnaissons qu’elle fut plutôt lucide : « Je n’ai pas été une virtuose de l’écriture », confia-t-elle. La correspondance ? Sans prétendre à la grande littérature, sans doute est-elle la partie la plus libre, la plus émouvante souvent, de son œuvre. À retenir, selon moi, deux grands livres : Une mort si douce (récit de la mort de sa mère) et sa parfois drôle (elle pouvait manifester un humour à froid, Simone de Beauvoir) et toujours terribleCérémonie des adieux (maladie et mort de Sartre suivie au jour le jour). C’est que l’écrivain Simone de Beauvoir, cette utopiste de gauche, cette matérialiste, cette athée, cette visionnaire volontariste de lendemains devant chanter pour l’ensemble du genre humain, n’a jamais été aussi grande, littérairement et humainement, que confrontée à ce qui depuis sa tendre jeunesse l’a constamment habitée : la perspective de la mort. De sa mort. Comprenne qui pourra.

Par Jacques Henric, , publié le 24/03/2008 | Comments (0)
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D’un cul vrai et de quelques vrais faux-culs

 

Éditorial d’Art Press, n° 343, mars 2008.

 

        Quel foin dans la presse pour la vue d’un cul ! Que de protestations indignées ! « L’insulte faite à Marie », titre Libération (oh, pardon pour le lapsus : « à Beauvoir », devais-je écrire, le cul n’étant pas celui de la Vierge, mais rien de plus que celui d’une femme, d’un écrivain, Simone de Beauvoir, dont le Nouvel Observateur a commis l’infamie de publier la photo en « une ». « Scandale, mercantilisme, grossièreté, lâcheté, bêtise, machisme, obscénité, perversion, prostitution… », on a tout entendu. Les chiennes de garde ont foncé à la curée. Même l’intransigeant Daniel Schneidermann dans Libération a vu rouge : figurez-vous qu’on a traficoté le document en estompant le rouleau de papier-cul et en sortant du cadre la cuvette des W.C. ! Pure pratique stalinienne, non ? De quoi s’agit-il en vérité ? D’une photo pornographique ? Évidemment non. Simone de Beauvoir faisait tout simplement sa toilette, nue, dans une salle de bain d’un appartement de Chicago. La porte étant ouverte, le photographe Art Shay, ami de son amant américain, la voit « se pomponner devant le lavabo » et prend un cliché. S’indigne-t-elle ?? Fonce-t-elle vers l’ignoble paparazzi pour l’obliger à détruire la photo ? Nenni. Elle se contente de lui lancer en souriant : « Vilain garçon ». Objections des belles âmes : avec ce choix de couverture, le Nouvel Obs a voulu vendre du papier. Serait-il donc le seul hebdo à avoir une telle mercantile préoccupation ? Seconde objection de la ligue des vertueux : Simone de Beauvoir n’était pas là pour autoriser la publication de la photo, il y a atteinte à la vie privée. Incontestable. Mais quand la même Simone, dans ses Mémoires, dans ses lettres rendues publiques, racontait de long en large ses amours et celles de Sartre avec leurs très jeunes maîtresses, ou elle avec son amant américain, cela sans leur aval, voire à leur corps défendant, pas d’atteinte à la vie privée ? Et toutes les biographies, des vivants ou des grands morts, et en l’occurrence celle, excellente, de Danièle Sallenave, Castor de guerre, pas des atteintes à la vie privée ? Faut-il, dès lors, penser que l’indignation morale viendrait du fait qu’on peut tout raconter avec des mots, mais que s’agissant d’une image… ? Ce serait là la preuve que le toujours très puritain parti iconoclaste qui a sévi au cours des siècles est aujourd’hui plus puissant que jamais. Un dernier mot à l’attention des admirateurs et admiratrices de Simone de Beauvoir qui s’épuisent à nous convaincre que leur héroïne n’était pas cette intellectuelle froide, insensible, raisonneuse, mais une femme, une vraie femme, une belle femme, avec un corps, un vrai corps de chair, sensuel, sexy…, eh bien, de quoi se plaignent-ils ?, est-ce qu’avec cette photo on n’en apprend pas mille fois plus sur ce corps qu’avec tous les besogneux discours ?

Par Jacques Henric, , publié le 11/03/2008 | Comments (0)
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Philippe Sollers, René Girard

Paru dans art press, no 340, décembre 2007.

Philippe Sollers

Un vrai roman

Éditions Plon

«Voilà ma vie, ma vie comme mes romans, mes romans comme ma vie», écrit Sollers, dans Un vrai roman. Un livre qui, en effet, plus que de simples «mémoires», comme le sous-titre l’annonce (gare à ne pas faire tombeau), plus qu’un journal (avec sa pesanteur narcissique), plus qu’une autobiographie (avec ses entêtements et ses prurits obsessionnels) – plus, je veux dire mieux – est un roman, un vrai roman, un roman vrai parce qu’il est le roman d’une vraie vie. Mais qu’est-ce qu’une vraie vie ? Eh bien, c’est ce que Sollers nous donne à lire de sa vie, à lire dans ses romans, mais aussi de façon biaisée dans ses essais, et enfin dans ce nouveau livre qui éclaire ses ouvrages précédents, en prolonge le sens, en confirme la vérité. Une vie qu’il donne en exemple ? Sûrement pas. Ni philosophe, ni moraliste, Sollers. Héros, encore moins, sauf à donner à ce mot le sens qu’il réserve au Ulysse de l’Odyssée, à savoir qualité héroïque de celui qui refuse «toute servitude volontaire» et gagne sa guerre en conquérant une autonomie absolue (1). Rien à voir donc avec une «sculpture de soi» qu’on hisse sur un piédestal et qu’on passe son temps à briquer pour la faire reluire et la proposer à l’admiration des foules, ou un joujou qu’on prend un masochiste plaisir à casser à coups de marteau rageurs. C’est dire que les 350 pages d’Un vrai roman ne sont classables dans aucun genre littéraire connu. Comment le seraient-elles, d’ailleurs, quand elles sont le récit d’une vie qui, comme toute vie vraie, toute vie vraiment vécue, est absolument singulière ? Et s’agissant de cette vie-là, du roman vrai de cette vie-là, peu de chances que vous y trouviez quelque ressemblance avec les romans faux des vies falsifiées des milliers de morts-vivants dont les productions marchandes envahissent les étals des libraires et les colonnes de journaux. Il y a un mot que Sollers tient à distance, celui de «fraternité», comme celui d’«égalité». En revanche, celui de «solidarité» lui convient. «Tous les réfractaires spontanés sont solidaires. Ils ont vu la douleur, l’absurde, le néant, la mort, et ils n’oublient rien, ni les précipices ni les fêtes. On les croit rangés, ils restent étrangers». Beau passage qui donne à entendre ce que peut être une vie vraie. À retenir les deux termes : «réfractaire», «étranger». Et que ceux qui, ayant lu de travers, ou jamais lu les livres de Sollers, ont de lui l’image stéréotypée d’un jouisseur libertin, pèsent ces mots : «douleur», «absurde», «néant», «mort», «fêtes» bien sûr, mais aussi «précipice». C’est qu’il a eu ses saisons en enfer, au cours desquelles il a beaucoup appris, l’auteur de Paradis. S’est-on avisé que les «réfractaires» dont il se sent solidaires ne sont pas que Vivant Denon, Voltaire, Casanova, La Fontaine, Mme de Sévigné, Watteau, Fragonard…, mais aussi Hölderlin, Pascal, Bossuet, Kafka, Joyce, Artaud, Bataille, Faulkner…

Un vrai roman est d’autant moins classable que son projet et son esprit imposent une forme inhabituelle : au récit biographique, l’essentiel du livre, répondent des développements critiques sur Shakespeare, Dante, Saint-Simon, Nietzsche, Baudelaire, Rimbaud, Céline, Debord. Des digressions, des échappatoires ? Au contraire, cette convocation des grandes individualités «réfractaires», ces «personnages-œuvres», comme il les nomme, le rappel de leur «guerre secrète», ont pour but d’éclairer celle que très tôt, le jeune Philippe Joyaux, bientôt sous son nom d’écrivain, Philippe Sollers, va mener au fil de sa vraie vie. Un combat pour quel objectif, pour quelle victoire ? Ceux d’une œuvre, cette œuvre, la sienne, sur laquelle il revient, qu’il commente, l’éclairant des moments-clés de sa biographie, De son premier roman, Une curieuse solitude, jusqu’à Une vie divineparu l’an dernier, on suit les mille péripéties de ce qu’on peut appeler ses guerres de libération.

La fiction sauve

«La réalité tue, la fiction sauve. C’est par la fiction qu’on trouve le réel et la vérité.» D’où la confiance inentamée de Sollers dans le roman. De quoi a été faite cette réalité que la fiction a sauvée et continue de sauver ? L’invasion nazie, les escarmouches intra-familiales (avec les sœurs – avant-goût de la guerre des sexes, après celle de la guerre des classes : «Joyaux au poteau !»), la maladie, la découverte précoce que «la clé des situations se trouve dans le sexe et les livres», les désertions (adieu ! Jésuites, armée, «familles recomposées» du milieu littéraire), la fréquentation des bordels, les saouleries, les drogues et les marches pour rien comme expériences de la dépense et comme préparations à la connaissance du négatif («Qui n’a pas vécu à fond dans le négatif n’a pas droit à la moindre affirmation ultérieure»), la guerre d’Algérie, les hôpitaux militaires, l’aventure de Tel quel puis de l’Infini, Mai 68, le maoïsme, le poids de plomb des années 1970, plomb à transformer en or, et ce sera l’écriture de Paradis, les rencontres et les amitiés, Mauriac, Aragon, Breton, Bataille, Ponge, Foucault, Althusser, Derrida, Barthes, Lacan…, les ruptures avec certains, les voyages, Espagne, Italie, Chine, États-Unis… Et j’allais oublier l’essentiel pour qui a voulu mener à bien la (sa) Révolution (entendez par ce noble mot galvaudé un ensemble détonant comprenant : «le transcendantal, la mystique, la poésie, la pensée, l’amour, l’érotisme, l’ironie») : l’appui, la complicité des femmes, de certaines femmes, principalement de deux femmes dont Sollers esquisse un émouvant portrait : «La fée», Dominique Rolin (rencontrée quand Sollers a 22 ans, Dominique Rolin en a alors 45) ; Julia

Kristeva, cette jeune et belle Bulgare arrivée à Paris en 1966, que Sollers épousera en 1967. «Dominique, Julia, l’art de vivre». S’il fallait un critère, un seul, pour juger de la liberté qu’un homme, un écrivain, s’est donné dans sa vie, avec le souci de ne causer aucun dommage à autrui, la nature des liens avec ces deux femmes aimées y suffirait amplement. De cet «enfer des femmes» dont parle Rimbaud, que tout écrivain vrai se devrait d’avoir «vu» et connu, ce sont paradoxalement des femmes qui apportent leur précieux concours pour vous en libérer. Femmesla Fête à Venisele Lys d’orPassion fixeune Vie divine… sont les romans qui racontent cette Odyssée-là. Celle qui mène à la «vivace pérennité» dont parle Nietzsche et qui permet à Sollers de retourner ainsi la formule de Debord («Nous tournons en rond dans la nuit et sommes consumés par le feu») : «Nous planons en plein jour, et, comme le phénix, nous sommes vivifiés par le feu». Comment se réveiller du «cauchemar de l’Histoire» et sortir de la nuit ? Lisez Sollers, mais il nous prévient : «Se réveiller est chaque fois un miracle».

Jacques Henric

René Girard

Achever Clausewitz

Éditions Carnets Nord

Philippe Sollers

Guerres secrètes

Éditions Carnets Nord

La menace est désormais radicale, mais elle se présente sous une forme si double et si contradictoire qu’il est facile de se l’occulter et par là de la radicaliser encore. D’un côté, il y a la menace du bien-être, où la facilité technique de vivre éteint les dernières lumières de l’esprit ; de l’autre, celle de la violence, où la puissance technique de détruire laisse tout loisir de faire sauter la planète. La peur oscille de l’une à l’autre de ces menaces et parfois entend se protéger de l’une par l’autre, aggravant encore l’alternative entre une consommation anesthésiante et une destruction totale.

Cette double menace, la nouvelle maison d’édition dirigée par Benoît Chantre, Carnets Nord, la rappelle à notre vigilance. Elle démarre d’un coup par deux ouvrages majeurs, l’un de René Girard, l’autre de Philippe Sollers, qui donnent à regarder les «lieux du péril» en face. Deux livres sur la guerre. Deux livres qui se font la guerre (de bonne guerre) tant leurs perspectives s’opposent alors qu’elles brassent les mêmes références et aboutissent – comme par miracle – à une même conclusion. Tous les chemins mènent à Rome, dit l’adage, mais on s’étonne ici que ce qui conduit jusqu’au Vatican emprunte des routes si opposées. Pour nos deux auteurs, le danger n’est pas la guerre, mais sa terrible disparition. Sollers, du côté de l’existence personnelle, pointe l’oubli du «combat spirituel» dont parle Rimbaud. Girard, du côté de la vie collective, voit s’effacer l’«institution de la guerre», avec ses codes et son droit, au profit de la «montée aux extrêmes» que conceptualise Clausewitz. Ainsi le premier affronte la menace du somnolent bien-être que voudrait réaliser la société du spectacle ; le second, celle de l’extermination de masse que laisse entrevoir une violence déchaînée par la perte des vieilles issues sacrificielles. Pour nos deux auteurs, aussi, si l’on ne veut pas se rendre complice de cette liquidation physique ou spirituelle, c’est vers le catholicisme et les papes qu’il faut regarder. Et les voici qui convoquent presque les mêmes auteurs au renfort de leurs analyses : Euripide, Maistre, Hölderlin, Nietzsche,

Baudelaire, Benoît XVI…

Déclarations de guerre

Leurs deux livres présentent néanmoins d’extrêmes différences de ton et de point de vue. Girard est un bœuf de somme qui laboure sans cesse son même champ de spéculations. Sollers est un papillon de nuit qui passe d’une fulgurance à l’autre sans jamais faire durer l’éclair. Aussi reproche-t-on souvent au premier son obsession de systématique, tandis qu’on vilipende le second pour sa légèreté d’esthète. Cette différence de style les distingue, mais ce qui tend à les confronter, c’est l’opposition de leurs procédés démonstratifs. Ils rappellent deux types contraires d’apologétique. Sollers procède par assomption : de la figure d’Ulysse, il passe à celle de Dionysos, puis à celle du Christ (en passant par le Tao). C’est une ascension continue dont Nietzsche fournit la clef : s’il tue le christianisme, celui du père, pasteur puritain, c’est pour qu’il ressuscite catholique, baroque, assumant en lui tous les mythes grecs dans la sensualité transfigurée d’un Michel-Ange. À l’inverse, Girard procède par rupture, même si, au fil du temps, ses ruptures sont devenues de plus en plus intégratrices : Dionysos est le contraire du Crucifié, Nietzsche n’est pas la clef mais le contre-exemple, celui qui tôt perçut le dilemme, ne sut pas choisir, s’effondra finalement aux sabots d’un cheval. Girard brise les idoles, Sollers les reprend dans la sculpture du Bernin. Le premier ressemble à un chrétien des temps primitifs, annonçant l’imminence du Royaume au milieu du désastre. Le second fait penser à un catholique du temps des Borgia, affirmant les joies du corps parmi les élévations de l’âme. Mais cette opposition ne saurait tourner à une quelconque «rivalité mimétique» (c’est là qu’il faut saluer l’invention éditoriale de Chantre). Les deux vues sont complémentaires et, reliées l’une à l’autre, fournissent une considération essentielle sur le vertige de nos temps.

Aveugler le Cyclope

Les Guerres secrètes commencent par un long commentaire de l’Odyssée. Le nom même de Sollers (Sollus-ars, c’est-à-dire «tout-art») est le décalque latin du Polumétis dont Homère qualifie son héros. Ulysse est l’homme «aux mille desseins», insaisissable, métamorphique, «qui sait utiliser son apparence au profit de sa liberté». C’est le modèle qui hante Sollers depuis l’enfance. Aussi, tandis qu’il publie chez Plon ses Mémoires, c’est dans cet essai que le lecteur trouverait son autobiographie théorique. Il y fait retour sur le Retour, revient sur l’Odysséeet, d’une vie dont certains ont trop vite fait d’accuser le disparate, dévoile le principe unificateur: jouer chinoisement avec le «médiatique» pour mieux protéger un secret qui ne se révèle que par une cicatrice et par un lit…

Il y a ces pages remarquables où Sollers assimile la caverne du Cyclope à celle de Platon. L’oeil unique est celui de la «caméra dévoratrice» qui voudrait transsubstantier le réel en marchandise. Le dernier homme est là qui par son écran consomme tout dans le «sans-distance», ignorant le proche comme le lointain, la demeure comme le voyage. Il est pareil à ces prétendants qui festoient dans une maison qui n’est pas la leur et qui seront bientôt massacrés.

Il est semblable à ce Cyclope qui raille les dieux et mange les compagnons d’Ulysse pour son divertissement. La moindre des charités est de lui ficher un pieu dans l’orbite. C’est là que Sollers va plus loin que Debord, non pas dans l’analyse, sans doute, mais dans la résistance. Debord fit une critique de la société du spectacle, mais le génie de cette société est justement de vivre de son auto-critique, de la mettre en scène, de la changer en cirque qui n’en fascine que mieux le spectateur. Combien d’épigones debordiens qui n’en sont jamais que les courtisans ? Le négatif ne suffit pas. Il faut du positif. Sollers l’entrevoit. Il sait que pour lutter contre cette fantômatisation de l’existence qui ne peut déboucher que sur la «fabrication des corps», il faut revenir à l’esprit de la chair et donc, par Dionysos afin d’éviter toute régression puritaine, au mystère de l’Incarnation. De là son affirmation baroque : Titien, Bernin, Rubens, et ce vin de Bordeaux qu’une consécration peut convertir en sang du dieu…

Ce qu’il propose pour aveugler le Cyclope est pour le moins étonnant à qui voudrait ne voir en Sollers qu’un esthète évasif. C’est quelque chose comme l’apothéose du Carré blanc sur fond blanc, ou encore comme du Jarry transfiguré, le pataphysique et la métaphysique assumés et dépassés dans un geste divin. Mais il vaut mieux citer cette page stupéfiante : «J’ai proposé un jour à un responsable important de la télévision, de filmer la messe catholique tout autour de la planète. En ce moment même en effet, des messes ont lieu. Je me contenterais, lui disais-je, de l’élévation. J’opposerais au monoculaire noir de la caméra, et comme pour faire ressortir ce qui lui échappe à jamais, le rond blanc de l’hostie sujette à une dévotion particulière. Ce rond blanc est donc du pain devenu du corps, grâce à cette Cène qui s’oppose ainsi à toute scène. J’aurais donc pris cinq cents messes dans le monde entier, l’élévation vers le ciel d’un rond blanc indéfiniment opposable au rond noir de l’enregistrement, pourtant forcé d’enregistrer ledit phénomène. Mon interlocuteur m’a bel et bien pris pour un fou.»

Or nous savons, depuis Euripide et saint Paul, les Bacchantes et l’Épître aux Corinthiens, que la folie du dieu est plus sage que la sagesse des hommes. Tel est le combat spirituel qu’il faudrait soutenir, celui qui ouvre à cette folie divine, celui où le regard consent à s’abîmer dans «ce qui lui échappe à jamais».

Voir l’apocalypse

Le Cyclope aveuglé, il convient, comme «l’être le plus débordant de vie» selon Nietzsche, de «regarder l’énigmatique et l’effrayant». C’est ce que Girard nous convie à faire avec son dernier livre, peut-être le plus radical qu’il ait écrit, et sans doute quelque chose comme un testament. Achever Clausewitz, titre dans lequel on ne peut pas ne pas entendre «Auschwitz», c’est d’abord constater «ce monstrueux dérapage sacrificiel qu’est l’entreprise d’extermination des Juifs… où l’essence même de l’idée européenne a été entachée». Girard applique sa théoriemimétique à l’histoire moderne et fait voir comment la rivalité gémellaire de la France et de l’Allemagne a conduit à l’explosion de l’Europe et au saccage du monde.

Derrière Clausewitz, c’est Hegel qu’il s’agit d’abattre. Pour le philosophe qui voyant passer Napoléon sous ses fenêtres voulait reconnaître l’esprit du monde à cheval, la guerre est toujours sacrifice des intérêts privés et donc moment nécessaire vers la réconciliation dans l’universel concret. La violence serait le ressort dialectique de la vérité. Girard montre que rien n’est moins sûr. Avec Clausewitz, il repense le phénomène de l’«action réciproque» et de la «montée aux extrêmes» qui, loin de mener à quelque paix plus haute, ne peut qu’aller vers une frénésie d’extermination. Avec Pascal, il témoigne que la vérité et la violence s’affrontent dans une lutte inexorable, sans aucune réconciliation possible, mais non sans une révélation paradoxale et mutuelle : «Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus.»

Devant le néant

Fini le progressisme et son utopie d’un monde réconcilié qui fut la caution de tous les carnages. Fini le rationalisme et son humanisme trop humain qui nous piège dans une concurrence horizontale. Girard adopte le ton prophétique pour annoncer l’apocalypse : «Nous sommes aujourd’hui vraiment devant le néant. Sur le plan politique, sur le plan littéraire, sur tous les plans. Vous allez voir, cela se réalise peu à peu… Est-on encore dans un monde où la force peut céder au droit ? C’est précisément ce dont je doute. Le droit lui-même est fini, il échoue dans tous les coins.» Mais ce n’est pas tout : le christianisme lui-même a échoué. Telle est justement sa grâce : il est «la seule religion qui a prévu son propre échec» : «Par suite de l’iniquité croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre» (Matthieu 24, 12). «L’heure vient même où qui vous tuera estimera rendre un culte à Dieu» (Jean 16, 2).

Il faut lire cet admirable chapitre intitulé «Tristesse de Hölderlin» où, après une lecture des désastres annoncés par le Christ dans les Évangiles synoptiques, Girard médite les célèbres vers du poète : «Mais aux lieux du péril croît / Aussi ce qui sauve.» Ce qui sauve exige qu’auparavant l’on parvienne aux lieux du péril. Nul n’est sauvé s’il ne reconnaît d’abord qu’il est perdu. Or tout conspire désormais à faire éclater au grand jour cette perte et à prouver concrètement, selon le mot de Heidegger aux journalistes médusés du Spiegel en 1962, que «seul un dieu peut encore nous sauver». Car, Pascal l’a rappelé, tous les efforts de la violence ne peuvent que relever la vérité davantage, si bien qu’à l’endroit où commence le désespoir à l’égard du monde, commence aussi l’espérance qui le déchire : «Je persiste à penser que l’histoire à un sens, écrit Girard. Cette montée vers l’apocalypse est la réalisation supérieure de l’humanité.» Apocalypse dit à la fois cataclysme et révélation, et même révélation au sein du cataclysme. Rien d’un Teilhard de Chardin et son avancée optimiste vers le point Oméga. Rien d’une dialectique immanente réalisant sa lente synthèse. Mais un brusque retournement, comme si l’on passait d’un coup de l’autre côté des choses.

Pour ce qui est de nos temps, Girard n’aperçoit de lueur que du côté de cette Europe explosée et ne pouvant se reformer qu’autour de cette catholicité qui, à travers la figure de Benoît XVI, réveille une rationalité religieuse, réunit la France et l’Allemagne en profondeur, et oppose une résistance réelle aussi bien à l’islamisme qu’à la mondialisation. Sollers songe aussi à une échappée où le mythe et la raison s’épousent dans un catholicisme purgé de «sa moraline sexuelle idiote». De part et d’autre c’est un éloge du «Discours de Ratisbonne» de ce pape qui sait jouer Mozart. Mais Sollers pense aussi à ce temps du grand missionnaire Matteo Ricci où l’Europe et la Chine faillirent consommer leurs noces sacramentelles… C’est la voie du baroque chinois. Mais qui s’en souvient, de nous jours ? Et qui la désire ?

Cap au pire, donc. À moins de reconnaître notre radicale impuissance. À moins de refaire une place aux dieux, et surtout à ce dieu crucifié dont la vérité déchaîne la violence – mais la violence s’épuise contre sa vulnérabilité infinie. Cela n’ira pas mieux. Le monde ne deviendra pas meilleur. C’est à partir de ce constat que les cœurs peuvent connaître ce «retour» qu’Ulysse n’obtient qu’à travers le naufrage. La dernière phrase est de Girard : «Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire.»

Fabrice Hadjadj

Par Jacques Henric, , publié le 13/12/2007 | Comments (0)
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Un cadavre peut-il encore bouger ?

Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, 2007. 

« Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis ? Elle pue, cette charogne ; les pouvoirs des militaires, la dictature et le fascisme naissent ou naîtront de sa décomposition ; pour ne pas se détourner d’elle, il faut avoir le cœur bien accroché ». Ce diagnostic terrible de Sartre dans sa préface à Aden Arabie de Paul Nizan, Bernard-Henri Lévy l’a placé en exergue à son nouvel essai, Ce grand cadavre à la renverse. Sartre écrit ces lignes implacables à la fin des années 50, qu’en est-il aujourd’hui, près d’un demi-siècle après, de ce corps en putréfaction ? Bouge-t-il encore ? Si oui, sont-ce quelques restes de ses anciennes forces vives qui agitent l’extrémité de ses membres ? Ou sont-ce les larves mises au jour par Sartre qui poursuivent leur sinistre besogne de mort ? Hasard de l’actualité : à entendre sur les ondes de France-Culture ce matin même, au moment où je m’apprêtais à rédiger ces lignes, une interview du maire de Lyon, socialiste très ségolénophile, je me suis dit que les malheureux « fils » de la Gauche (avec son grand G majuscule, s’il vous plaît), pouvaient se constituer une bonne réserve de mouchoirs et de déodorants pour combattre les odeurs méphitiques émanant de la « charogne ». Toutes les erreurs, toutes les fautes, tous les concepts et les raisonnements faux, tous les archaïsmes idéologiques, toutes les stratégies douteuses et leurs impasses politiques, tout ce que Bernard-Henri Lévy a analysé dans ce qu’il appelle judicieusement sa « cartographie de l’obscur », était réuni là, dans le discours de ce maire, débité sur un ton péremptoire, qui prouve qu’un certain personnel politique n’a rien vu, rien entendu, rien appris, rien compris aux enjeux du monde passé, actuel et à venir. La gauche « lyrique », que Lévy oppose dans les dernières pages de son livre, à la gauche « mélancolique » (la bonne, à ses yeux – il s’explique sur cet adjectif), continue de chantonner avec son ancienne voix de fausset devenue aujourd’hui voix d’outre-tombe. Et je crains bien que le « coup de pistolet » qu’est l’essai de Lévy, coup de pistolet non pas dans le concert, mais dans le plein de ce gros corps mou à la renverse, ne suffise pas à lui assurer une quelconque résurrection.

« Fils » de la Gauche, Bernard-Henri Lévy rappelle d’entrée qu’il l’est bien, depuis toujours. Il revendique fièrement cette appartenance et il en donne les raisons, d’ordre idéologique, intellectuel, et pour une large part biographique (belle figure de son père, dont il rappelle les engagements : l’Espagne, la Résistance…). Fils fidèle (« on ne trahit pas sa famille »), mais fils lucide, fils combatif, fils rebelle, et, inévitablement, pour un grand nombre de membres de cette « famille », fils indigne, fils à répudier, fils à excommunier. Dois-je remettre en mémoire (je renvoie aux quelques pages de mon livre Politique où j’aborde ce sujet) à l’accueil qui lui fut réservé lorsqu’il publia la Barbarie à visage humain et l’Idéologie française ? Je cite ces deux livres parce que, prémonitoirement, ils annonçaientCe grand cadavre à la renverse. Ils furent des signaux d’alarme qui ne furent guère entendus et qu’on chercha par tous les moyens, y compris les plus moralement contestables, à étouffer. Et les plus violentes attaques vinrent, faut-il s’en étonner, de la gauche intellectuelle.

Fils fidèle, disais-je, mais fidèle seulement à une des branches de cette famille, dont il dresse la généalogie, évoquant ses engagements, ses combats. Il s’agit de la lignée qui va des Lumières (si décriées aujourd’hui), de Jaurès (pas de Jules Guesde), à Camus, à Bataille, à Benjamin, à Cavaillès, à Jean Moulin, à Pierre Mendès-France (pas à Guy Mollet, pas à Mitterrand, pas à Chevènement, à Mélanchon, à Régis Debray, à José Bové, aux altermondialistes, aux sectes trotskystes, aux rédacteurs du Monde Diplomatique, aux « néo-verts », aux partisans du différentialisme des cultures… Fidèle, oui, mais à quoi ? À une gauche qui fut dreyfusarde (il y en eut une anti) ; à une gauche qui ne se compromit pas avec Vichy (il y en eut une que charmèrent les sirènes de la Révolution nationale du maréchal Pétain) ; à une gauche qui fut à la pointe des combats anticolonialistes (il y en eut une – ma génération, celle de la guerre d’Algérie, ne l’a pas oublié – qui fut à l’origine des conquêtes coloniales puis se discrédita gravement en réprimant les mouvements de libération des peuples colonisés) ; à une gauche qui garda une mémoire vive de ce que furent les divers fascismes et de la façon de les combattre (il y en eut une qui, si elle sut précocement s’opposer aux totalitarismes bruns ne se montra guère alertée par les dangers des totalitarismes rouges, voire les soutint sans réserve) ; à une gauche qui, ayant rompu avec les idéologies critiques pré-marxistes du capitalisme ne donna pas dans un anti-libéralisme haineux et un refus de l’Europe (il y en eut une – il y en a une, car elle est toujours active, on l’a vu lors des dernières élections présidentielles – qui a attisé toutes les crispations identitaires, a eu dans ses discours démagogiquement recours aux envolées nationalistes les plus ringardes – ah, ces drapeaux aux fenêtres ! ah, ces Marseillaises !…).

En somme, depuis ses premiers livres, c’est contre les mêmes démons que bataille Bernard-Henri Lévy. Les mêmes, mais le temps passant ils se sont affublés d’autres oripeaux. Un des chapitres du livre a pour titre Trente ans après. Que s’est-il en effet passé au cours de ces trente ans ? Une tentation totalitaire « à l’ancienne » a été conjurée, moment que Lévy situe en gros à la chute du Mur de Berlin et à la déconfiture du soviétisme. La révolte anti-autoritaire de Mai 68 n’y a pas été pour rien. L’axe « Berlin-Moscou » est apparu comme central dans l’histoire du siècle passé, et ce croisement qu’on croyait naïvement contre-nature entre les deux totalitarismes a fait des petits en France, en Europe, et en Russie, on les a appelés les « rouges bruns ». Depuis, et c’est l’essentiel des 400 pages de l’analyse de Lévy, l’effondrement de la première tentation totalitaire, dont la gauche avait péniblement mis du temps à se défaire, a laissé des ruines sur lesquelles une autre, moins immédiatement détectable, plus rusée, a poussé« comme un chiendent ». Et le plus inquiétant, c’est qu’elle a puisé son inspiration non plus vraiment à gauche, mais à droite, voire à l’extrême droite, dans le « magasin des accessoires de la pire “idéologie française” ». « Une gauche de droite, commente Lévy, oui. Littéralement de droite… ». Et d’en décliner tous les thèmes : antilibéralisme, antiaméricanisme, anti-Europe (elle tombe ainsi de Foucault en Bourdieu, de Tocqueville, Rousseau, Voltaire, Montesquieu, en Hugo Chavez, oublie l’internationalisme de Marx, se réjouit de l’affaissement de la philosophie en sociologie, voire en actions de « basse police »). On voit, par exemple, une partie de son intelligentsia se prendre de passion pour le théoricien nazi antisémite Carl Schmitt. Cette gauche « néoprogressiste » donne dans le chauvinisme, le culte des identités, un nationalisme exacerbé. Elle est, selon Lévy, sans réaction devant les idéologies « altermondialistes, pacifistes, agroterroristes, zapatistes, islamo-gauchistes, souverainistes… » ou « verts tendance amis de la nature qui tournent au vert tendance Jihad révolutionnaire ».

Plus gravement, Bernard-Henri Lévy détecte dans cette gauche, dans ce « grand cadavre à la renverse », un vers dont il avait déjà, en 1981, constaté les dégâts provoqués dans une partie du monde intellectuel et littéraire français : l’antisémitisme. La revoici, l’ignoble petite bestiole, au travail dans la charogne, elle aussi ayant subi quelques mutations, donc moins visible, moins immédiatement détectable, car elle mène sa basse besogne sous le masque du progressisme. Lors de l’Affaire Dreyfus, elle était déjà au boulot, les antisémitismes de type religieux, national, voire carrément raciste, ayant muté en un antisémitisme de caractère social. Cette gangrène qui avait gagné une partie de la gauche explique le long temps mis par elle à prendre partie pour Dreyfus. Dans le chapitre titré « Le néo-antisémitisme sera progressiste ou ne sera pas », Bernard-Henri Lévy retrace la généalogie de cet antisémitisme qui a hier soudé les intervenants « anti-racistes » de Durban, qui s’exprime aujourd’hui sans complexe dans les discours d’un Dieudonné, nourrit un fascisme islamiste dont non seulement destruction de l’État d’Israël mais de tous les Juifs de la planète est le programme affiché. Lévy clôt son chapitre par ces mots : « Ici encore, ici plus que jamais, recherche gauche antifasciste désespérément… ».

 

On le voit la charge est dure, sans concessions, et imparable. Parions qu’elle va valoir à leur auteur de violentes répliques et les habituelles attaques ad hominem. Il en a l’habitude et s’est, depuis ses premiers livres, durci le cuir. Elles seront d’autant plus brutales que le réquisitoire provient non d’un ennemi de droite mais bien d’un homme de gauche, d’un membre de la « famille ». Pour prévenir toute ambiguïté, Bernard-Henri Lévy, dans les premières pages de son livre, rend compte d’une conversation téléphonique avec Nicolas Sarkozy (ils se connaissent depuis longtemps, se tutoient) au cours de laquelle le candidat à la Présidence sollicite son soutien, comme font tous les hommes politiques draguant les intellectuels de renom (à noter que ceux de gauche sont meilleurs dans ce sport). Sarkozy se heurte à une fin de non-recevoir exprimée en courtois mais fermes (au cours de la campagne électorale, Lévy ne cachera pas ses divergences fondamentales avec la droite, mais ne participera jamais à l’affligeante campagne haineuse, d’ailleurs contre-productive, visant Sarkozy). On a suivi dans la presse qu’après hésitations, il s’est engagé auprès de Ségolène Royal, l’a rencontrée, la conseillée, a tenté notamment de lui éviter les bourdes que l’âme damnée de la candidate socialiste, Jean-Pierre Chevènement, lui a fait faire (la connerie des drapeaux français aux fenêtres, de la Marseillaise, des délinquants à encaserner…, c’est le lui). Les lecteurs d’Art press et de mon livrePolitique savent que la personne de Ségolène Royal a toujours été pour moi, et pour beaucoup de mes amis (de gauche), un repoussoir. Aux griefs que lui adresse Lévy, dans le portrait nuancé, qu’il trace d’elle, dont son caractère influençable (inquiétant quand on ambitionne de diriger un pays) nous pourrions en ajouter quelques autres, rédhibitoires à nos yeux : sa volonté ancienne de régler par la loi des questions relevant de la vie privée, son puritanisme, sa condamnation ancienne des pratiques sexuelles qu’elle réprouvait, sa lutte contre les images dites « pornographiques » (ce haro d’un féminisme de mauvais aloi contre les corps féminins dans la pub, contre les strings des adolescentes…), son idéologie familialiste, la mise en avant de son image de bonne maman, sa demande de pénalisation des clients de prostituées, et plus gravement, quand elle fut au gouvernement, ses appels à la délation d’enseignants soupçonnés de pédophilie (combien de suicidés innocentés par la justice ?). Ce qui ne m’empêche pas de juger que la façon dont ses « amis » politiques, les journaux qui étaient à sa botte avant la défaite, se conduisent avec elle aujourd’hui, ne les honore guère. Au moins, Bernard-Henri Lévy, lui, ne participe pas à la curée. Il ne renie en rien le soutien critique qu’il lui a apporté. C’est une des qualités morales de l’homme.

 

Un bon livre est un livre qui affirme, démontre, mais a aussi le mérite de susciter des questions. Deux, pour moi, sont nées de sa lecture. La première : ne pourrait-on, comme Bernard-Henri Lévy l’a fait pour la gauche, dresser en parallèle les généalogies d’une « bonne » droite et d’une « mauvaise » droite ? Une « bonne » droite qui serait la droite libérale (au sens originel et noble du mot), humaniste, européenne, qui irait de Chateaubriand, Tocqueville à Robert Schumann, Raymond Aron, Ionesco, Simone Veil, De Gaulle… ? Seconde question : la gauche est-elle née totalement pure ? Fut-elle d’entrée un corps sain, non contaminé, qui aurait dégénéré au cours du temps pour aboutir à ce « grand cadavre à la renverse » ? Est-il besoin de rappeler que sa venue au jour coïncide avec ce grand moment fondateur de notre vie politique moderne, la Révolution Française, et que celle-ci (détail pas insignifiant pour ce qui est travail de l’inconscient) est née d’un crime symbolique et réel, la mort d’un roi, simulacre, selon Pierre Klossowski, de la mort de Dieu. Bel idéal, certes, que celui des Droits de l’Homme mais qui fut immédiatement trahi par ceux, les plus « à gauche », qui en avaient été les porteurs. Constatons, avec les historiens de la Révolution Française, que les vers étaient déjà bien au chaud dans le bel édifice politique tout neuf. On peut relire avec profit notre Art press spécial, 1789 Révolution Culturelle Française. Les vers ? Une définition de la Nation excluant les étrangers, et bientôt leur traque paranoïaque (cf. l’article de Julia Kristeva,L’homme, le citoyen, l’étranger) ; l’iconoclasme, les destructions d’œuvres d’art, l’utopie de la table rase (nouveau calendrier, nouveau lexique) ; la « biologisation de l’histoire » (cf. Mona Ozouf) ; la Terreur les appels à la délation, le culte de la mère et de la mort, l’encasernement des enfants (cf. Sollers) ; le remplacement d’une religion constituée par le religieux révolutionnaire, ses occultismes, son démoniaque (cf. Philippe Murray)… On voit que la gauche d’alors n’avait déjà pas besoin de la droite pour générer et nourrir les industrieux parasites qui s’étaient installés dans ses chairs.

Question subsidiaire : les petites ouvrières actives que sont ces larves évoquées par Sartre ne sont-elles sont aussi des forces de vie ? Elles nettoient la partie pourrie et provoquent des métamorphoses, préparent des renaissances. Lévy appelle celles-ci de ses vœux. Il en énumère les conditions d’existence. Sera-t-il entendu ? Et ce qui naîtra du grand cadavre décomposé portera-t-il encore le nom (archaïque, obsolète ?) de « Gauche » ?

Par Jacques Henric, , publié le 23/10/2007 | Comments (0)
Dans: La chronique de Jacques Henric | Format:

Vous avez dit « identité » ?

Paru dans art press, juin 2007. 

Identité : de identicus, semblable ; idem, le même. Plaque d’identité, pièce, carte, photo d’identité, identité nationale

Dict. Petit Robert

 

Il n’est pas difficile de voir qu’à travers toute l’Histoire se manifestent des tensions critiques telles qu’à aucun moment on ne doit parler d’un sentiment unanime, d’un goût commun à toute la nation. Pour Voltaire, la chapelle de Versailles est un « colifichet fastueux ». Un autre contemporain, Saint-Simon, y voit simplement un « immense catafalque (…) Une des questions à laquelle il faut tenter de répondre est celle-ci : dans quelle mesure peut-on parler d’art français quand il n’y a ni nation, ni État, ni unité quelconque, seulement une forme instable de pays.

                                            André Chastel. Introduction à l’histoire de l’art français

 
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                                                      André Chastel

 

« Les  constructeurs de cathédrales étaient des étrangers venus des chantiers de Burgos, de Cologne, de Bruges (…) ces étrangers considérables auront donc construit une église qui sera française. Les musulmans y furent peut-être pour une part, petite ou grande, Tolède n‘étant qu’à quelques semaines de galop »

                                                    Jean Genet. Cathédrale de Chartres. Vue cavalière

jean-genet    Jean Genet

 

« Debout peuple travailleur, le jour de gloire

est arrivé

Et toi la gloire, maintenant ta gueule».

Aragon. Hourra ! Oural

    Aragon. Réponse aux Jacobins

louis-aragonLouis Aragon

 

« Je voudrais un béret, un béret français, un vrai béret fran-çais ! »

                                                                 Les frères Prévert. L’affaire est dans le sac

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Les frères Prévert

 

« La terre ne ment pas »

                                                                                                            Maréchal Pétain

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Philippe Pétain

 

« Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France.

Mais non, rien.

(…) Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève ».

            Rimbaud.Mauvais sang

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     Arthur Rimbaud

 

« Je me définissais comme un “écrivain européen”. Blasphème ! (…) La France veut conserver son identité. Très bien. Mais laquelle ? »

« C’est le national social ou le social national. Il y a eu la version familiale Vichy, la cellule Moscou-sur-Seine. On ne s’aime pas, on est ensemble (…) mais de temps en temps la Marseillaise prend à la gorge, on agite le drapeau tricolore. On déteste son voisin comme soi-même… ».

                                                                           Philippe Sollers. Éloge de l’infini.

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Philippe Sollers

 

Par Jacques Henric, , publié le 15/10/2007 | Comments (0)
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