Le renouveau du mythe

Une symbolique forte, des thèmes récurrents autour de la marche du monde, de la nature. Des histoires racontées par les anciens aux plus jeunes et qui se sont transmises depuis la nuit des temps.
Sous tous les cieux, la mythologie a prétendu apporter sa perspective aux questions existentielles des peuples. Gréco-romaine, aborigène, arctique, indienne, celtique, amérindienne, sumérienne, maya, nordique, égyptienne, slave ou touareg… Une multitude de récits différents pour une même finalité : la transmission de valeurs.

Quel que soit son origine, le profil de cette mythologie antique se dessine : la prise en compte d’un monde invisible, la présence de dieux, ou génies et de héros, pour une nature vibrante et habitée. Ces caractéristiques se déclinent en fonction des lieux, des peuples et une symbolique universelle riche et subtile.

De nos jours, Disney aurait de quoi être inspiré et ne s’est pas gêné avec le succès populaire qu’on lui connaît pour l’adaptation de nombreux mythes et légendes… Au cours de l’exercice fiscal 2018, la Walt Disney Company a généré un chiffre d’affaires total de 59,43 milliards de dollars américains et plus important, fait partie du quotidien de nombreuses familles à l’échelle internationale (I).

Le plébiscite des ouvrages des auteurs des Inklings parle également de lui-même :
Ce cercle littéraire informel de l’université de Oxford à partir de 1930, regroupe les auteurs de best sellers des deux derniers siècles : C. S. Lewis (L’épopée du Monde de Narnia, qui puise ses sources dans les mythes grecques entre autres), J. R. R. Tolkien (père des volumes du Seigneur des Anneaux, inspirés de la mythologie nordique).
L’Inde quant à elle, a tout de suite privilégié les épopées mythologiques pour la télévision et le cinéma, des adaptions de la Mahabharata jusqu’au succès mondial de « La Légende de Baahubali » en deux parties (2015 et 2017), produit simultanément en quatre langues – télougou, tamoul, malayalam et hindi, considéré comme l’un des films les plus chers et les plus rentables (II) du cinéma indien…

D’où proviennent ces mythes fondateurs source de tant d’inspiration ? Les passionnés ont pu remonter jusqu’aux tablettes les plus anciennes. Adaptées et réécrites à l’infini, à l’image de l’incroyable diversité des éléments constitutifs de cette planète, nos origines et notre évolution conservent pour beaucoup cette part de mystère qui permet la recherche ou l’imaginaire et l’inventivité. De ce fait, la multitude des personnages et des versions de ces mythes est censée éduquer celui qui les écoute ou qui les lit, à une ouverture d’esprit sans commune mesure avec différentes implications…

Une mondialisation des mentalités ? Certainement.
Pour Laurent Carroué, géographe français, la mondialisation n’abolit ni l’histoire, ni le temps, ni la mémoire des faits d’un côté, ni l’espace, ni les distances, ni les territoires, ni les sociétés et cultures de l’autre » (III). Elle est une construction systémique, la fois géohistorique, géoéconomique, géopolitique, sociale et culturelle.

Des Grecs installés sur le territoire indien, fabriquant des Bouddhas qui seront exportés jusqu’au Japon…  Cela pourrait paraître familier et pourtant… C’est un exemple du commerce dit « au long cours » datant… de l’Antiquité ! Depuis, la commande peut se faire par téléphone ou internet.

De la lingua franqua, jargon parlé au 17ème siècle sur la mer Méditerranée composé de français, d’italien, d’espagnol et d’autres langues, qui s’entendait par les matelots et marchands de quelque nation qu’ils soient selon Antoine Furetière (1619 – 1688) (IV), lexicographe français, jusqu’aux illustrations mythologiques qui ornaient les plafonds du Versailles de Louis XIV (pour mieux exporter l’artisanat français), la prédominance culturelle de la mythologie implique-t-elle un état d’esprit ?
Au vu du succès des conventions et salons spécialisés internationaux consacrés aujourd’hui aux passionnés de Tolkien, de Star Trek, de mangas et de mythes de Bollywood ou de Disney… Sans doute.

Pour Aristote, « l’amateur de mythes est philosophe en quelque sorte, car le mythe est composé de merveilles »… (V)
Legba pour les Yorubas d’Afrique de l’Ouest, Athéna chez les Grecs, Hanuman en Asie… Trois exemples de guides pour plus de  sagesse… Et dans ces mythes, les éléments de la nature toujours personnifiés se révèlent susceptibles : l’eau, l’air, le feu, la terre… Censés être  respectés (l’écologie avant l’heure ?) pour ne pas subir de courroux…
Mais aujourd’hui, l’ancien raconte-t-il encore au coin du feu l’histoire du mythe fondateur de ce qu’il croit être les origines symboliques du soleil et de la lune ?

Après le raz de marée de la vague rationaliste propre au 19ème siècle (« qu’est-ce que Jupiter auprès du paratonnerre, et Hermès à côté du Crédit mobilier ? » se demandait Marx) (VI), la symbolique poétique du récit mythique semblait avoir  fait place à un pragmatisme sans concession.
Ne plus respecter l’eau parce qu’elle est personnifiée (la diversité des êtres aurait visiblement ses limites), mais pour permettre l’utilisation raisonnée des ressources…
Au fil des époques et des continents, à la mythologie antique et aux vieux contes semblaient s’être substitués des histoires aux préoccupations plus terre à terre et une nouvelle morale… Semblait-il… Car en y regardant de plus près…

Pour de nouvelles générations, la mythologie et la notion de héros se sont transmises autrement.
Faut-il parler des mythes antiques qui ont inspiré J.K. Rawlings pour Harry Potter ? Georges Lucas déclare : « quand j’ai fait “Star Wars”, je me suis consciemment mis à recréer des motifs mythologiques classiques. Et je voulais utiliser ces motifs pour traiter des problèmes qui existent aujourd’hui ». (VII)

Amorcée timidement un peu avant le milieu du 20ème  siècle, un renouveau des mythes suit son cours dans ce 21ème siècle, et l’essor numérique a amplifié le phénomène.

Pour les cinq cents ans de Léonard de Vinci, au Centre Val de Loire en France où ce dernier repose, est évoqué un nouvel esprit « Re-naissance » (VIII)…
René Rémond (1918 – 2007), historien et membre de l’Académie Française, caractérisait une Renaissance par l’apparition de nouveaux modes de diffusion de l’information, la lecture scientifique des textes fondamentaux, la remise à l’honneur de la culture antique (littérature, arts, techniques), le renouveau des échanges commerciaux et les changements de représentation du monde…

La Légende de Zelda, jeu vidéo japonais au succès planétaire (quinze records pulvérisés dans le livre Guiness des records) depuis 1986, en constitue bien un symbole : inspiré des mythologies japonaise, celtique, nordique, à l’avant-garde des nouvelles technologies, ce jeu a diverti plusieurs générations dont certains éléments sont aujourd’hui décisionnaires, dans le monde entier.

Une nouvelle réalité ?
En mai 2018, un bison blanc femelle est née au zoo de Belgrade (IX) et pour beaucoup, rappelle la légende de la femme Lakota bison blanc (Pte San Win) de la mythologie amérindienne (nation Lakota) de 2000 ans d’âge annonçant un « renouveau », déjà très évoquée pour des naissances en 1994 et 2005. L’Internet a permis le relai de l’information du zoo, une nouvelle qui serait passée totalement inaperçue autrement.

Surfant sur la vague, on ne peut plus compter les œuvres contemporaines sur les super héros de toutes sortes, les œuvres indépendantes s’inspirant des mythologies ou de l’Antiquité… Les plateformes internationales de vidéo streaming annonçant pour 2019, une série en langue arabe sur le mythe des djinns…

Il n’y a pas plus de limites aux combinaisons du binaire du numérique qu’il n’y en aurait dans les arbres généalogiques des mythologies du monde entier. Et la sauvegarde de la planète n’a jamais été autant à l’ordre du jour au sens littéraire et littéral : En Nouvelle Zélande, le fleuve Whanganui est (depuis le 15 mars 2017)  légalement considéré comme « personnalité juridique, avec tous les droits et les devoirs y afférents » (X). Quant à la prise en compte de l’invisible, le souci de composer ou non avec des bactéries dans notre quotidien, nous fait déjà évoluer dans une dimension où nous interagissons avec ce que nous ne voyons pas (sans microscope) !

Nonobstant certains pronostics et préjugés, cette ère technologique est celle de la communication et des échanges pour une majorité d’amateurs de philosophie de tous âges, de toutes nationalités  et d’un genre nouveau… A considérer peut-être autrement.

1.Chiffre d’affaires mondial de la Walt Disney Company pour les années financières 2006 à 2018 (en milliards de dollars des États-Unis) https://fr.statista.com/statistiques/571153/chiffre-d-affaires-mondial-walt-disney-company                       

2.Shekhar H. Hooli, « ‘Kabali’ box office collection: Rajinikanth starrer fails to beat 5 records of ‘Baahubali’ (Bahubali) » [archive], sur International Business Times, 9 août 2016

3.Mondialisation – Ressources de géographie pour les enseignants – http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/mondialisation

4.Dictionnaire universel (1690) par Antoine Furetière(.

5. Aristote, Métaphysique, 982b18-19.

6. Karl Marx, Le Capital

7. Interview de Georges Lucas (anglais) https://billmoyers.com/content/mythology-of-star-wars-george-lucas/

8.https://toursloirevalley.eu/lesprit-re-naissance

9.Article Le Point https://www.lepoint.fr/insolite/rarissime-naissance-d-une-bisonne-blanche-au-zoo-de-belgrade-30-05-2018-2222661_48.php

10. Article CNN Mars 2017 https://edition.cnn.com/2017/03/15/asia/river-personhood-trnd/This

Par Christina Goh, , publié le 29/04/2019 | Comments (1)
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Le masque du bourreau

En littérature, le masque selon le Larousse, est l’apparence trompeuse sous laquelle on s’efforce de cacher ses vrais sentiments. Et des exemples sont cités : « Ôter le masque ». « Jeter le masque »…

Un visage artificiel conçu soigneusement qui laisserait croire ce qui n’est pas dans un objectif connu uniquement par le porteur de l’artifice.

Camouflage de guerre, maquillage de carnaval, cagoule du vandale ou double face de l’escroc ou du meurtrier des âmes, dans tous les cas, l’inconnu derrière un masque agit souvent selon une stratégie que lui seul semble maîtriser…

L’image sombre d’un bourreau cagoulé et appliquant froidement la mort a même pu marquer de nombreux esprits… Et pourtant…

 

Le bourreau sans le masque

Ils ne portaient pas toujours des cagoules… Au cours de l’histoire, certains bourreaux chargés après les procès, des exécutions des condamnations à mort, n’ont pas cherché à préserver leur anonymat. Ils assuraient l’exécution des arrêts de justice appelées « les hautes œuvres » à visage découvert, et plus troublant, certains sont devenus étrangement célèbres pour leur fonction. C’est le cas d’Anatole Deibler (1863-1939) qui essaya d’échapper à son destin en devenant vendeur, mais qui finalement, suivit la tradition familiale en assurant les exécutions des grands criminels en France (au début du 20è siècle) jusqu’à sa propre mort (d’un arrêt cardiaque) (I). Nulle dissimulation vestimentaire pour le célèbre Deibler que tout le monde savait exécuteur en chef des arrêts criminels et que la foule venait voir « travailler » avec une couverture des médias de l’époque… Anatole Deibler, un mystère quant à la gestion des émotions et du faciès pour la conduite de ce métier funeste ? Cela ne fait aucun doute.

 

Le masque sans le bourreau ?

L’exemple du carnaval et de ses déguisements semblent dans ce contexte fort approprié. Pendant un laps de temps déterminé, un certain nombre d’individus se mettent d’accord pour se masquer les uns pour les autres (II). Les masques sont les rois de la fête mais leur utilisation repose sur ce qui semble être un accord de fait entre les carnavaliers : « Je ne sais pas qui tu es en réalité. Voilà le jeu ». La parade devient une illusion assumée qui s’évanouira après la semaine du mardi-gras.

Mais même dans le cadre de ce moment éphémère, on retrouve tout un art de la préméditation pour assurer le succès des mascarades : le choix du déguisement, le soin apporté à son accoutrement ou son maquillage… Dans les contrées où le carnaval est une tradition religieusement suivie, certains comités dédiés travaillent sur leurs thématiques pendant toute une année…

 

A dessein oui. Le projet semble être un des particularismes de base de celui qui se masque, bourreau ou non.

Au cours des années 30, en France, le Comité Secret d’Action Révolutionnaire (CSAR) dit « La cagoule », pour renverser un gouvernement qu’il accuse d’être « aux ordres de Moscou », s’organise grâce à l’implantation de nombreuses caches d’armes réparties dans Paris et l’utilisation des égouts, pour « renverser » le pouvoir en place tout en prétextant des mouvements de protestations populaires. Attentats de l’Etoile à Paris, la peur du communisme ouvre la porte à tous les complots et là encore, un art de la dissimulation sans équivoque. Personne ne sait où frappera « La cagoule » jusqu’à sa chute lors de la révélation du putsch raté de la nuit du 15 au 16 novembre 1937 (III)… Autres cagoules, autres violences avec le port de masques dans certaines sociétés pré-colombiennes pour des sacrifices humains, les robes masquées des anciennes photos d’exécution de groupes racistes… Douloureuses réminiscences de l’histoire humaine.

Cependant et dans un contexte bien plus intime, le masque du bourreau peut aussi être très subtil, un  « deuxième visage » : le conjoint victime de violences psychologiques et physiques peut en témoigner. Le « partenaire bourreau » n’était souvent pas celui qu’il paraissait au premier abord jusqu’à ce que le masque tombe.

En Haute-Corse, le dimanche 5 mars 2019, Julie Douib, 34 ans et maman de deux enfants, était assassinée à son domicile sur L’Île-Rousse. Elle avait été battue et violentée pendant son mariage et avait déposé plusieurs main-courantes depuis sa séparation. Selon la procureure de la République de Bastia, la jeune femme aurait manifestement été tuée par son ex-conjoint, avec qui elle était séparée depuis six mois. Ce serait le compagnon de la victime qui lui aurait tiré dessus à deux reprises. Il s’est présenté dans la foulée aux services de gendarmerie pour se constituer prisonnier… (IV)

Oui, la préméditation d’un méfait et la blessure d’un autre. C’est le plus souvent ce qui justifie l’utilisation d’un masque, quelque justification que l’on puisse se donner.
Hors d’un cadre de convenances, à l’image de la scène, des arts et des costumes, hors des lois discutées et établies par tous, le masque cache souvent un bourreau de soi-même et des autres.

 

 


Notes

(I) Gérard Jaeger, Anatole Deibler, l’homme qui trancha 400 têtes, Félin, 2001.
(II) 
 « Carnaval » dans le Dictionnaire de l’Académie française, sur Centre national de ressources textuelles et lexicales.
(III) “11 septembre 1937 : Le Complot de la Cagoule” – de Clélia Guillemot – Gallica  Bibliothèque numérique de la Bibliothèque Nationale de France
(IV) Article “Trentième victime de féminicide depuis le 1er janvier” de Jeanne Sénéchal paru dans Le Figaro du 6 mars 2019. 

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Par Christina Goh, , publié le 23/03/2019 | Comments (1)
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La bascule (L’art de la balançoire) 

Paul Barras (1755-1829)

« Sans foi comme sans mœurs », c’est la réputation qu’avait Paul Barras (1755-1829) (I).

Homme de la noblesse ayant voté la mort du roi, militaire démissionnaire puis au service de la Révolution, il échappe au massacre des Jacobins, groupe auquel il appartient pourtant, se retrouve à siéger avec les Montagnards, participe au complot contre Robespierre et joue un rôle important le 9-Thermidor comme commandant de l’armée de l’intérieur. Il chargera le jeune Napoléon d’écraser l’insurrection royaliste de l’an IV. Exactions, pots de vins, luxure en pleine époque révolutionnaire, Barras vivra vieux. Fallait-il une prise de la bastille, guillotiner des milliers sans compter Louis XVI et Marie-Antoinette après un procès « étrange » où elle en appela « à toutes les mères ! » face aux accusations d’inceste (II)… Tant de tragédies pour qu’un noble obscur décrit comme « roi des pourris » devienne finalement le « roi Barras » du Directoire (III), une des instances majeures de la Révolution Française ?

C’est tout l’art de la bascule…

Un art pour lequel des conditions intrinsèques doivent être réunies.

Première des conditions et pas la moindre : le désordre.

Orgie des corps et des émotions, gabegie de l’action et l’autre qui ne compte pas. Enfin.
Car pourquoi des lois ? Pourquoi un cadre ? Quand la vie pourrait n’être qu’un savant mélange d’adrénaline et de plaisirs ? Terreur pour l’autre, plaisir pour soi si on est à l’origine du désordre. Comment affoler et disperser le plus grand nombre en toute discrétion ? Par des informations contradictoires… Il suffira de mentir. A tout va. Plusieurs sons de cloches, différentes sources, aucune fiabilité pour toujours plus de confusion : affabulations,  calomnies, « fake news » aujourd’hui … C’est comme vous voulez et ma foi, cela fonctionnait déjà très bien à l’époque de « la grande peur » de juillet 1789 à août 1789. (IV) Une ambiance d’incertitude à tel point que la poussière des troupeaux de moutons en Champagne fut associée à la poussière des armées anglaises de retour en France. L’Europe faisait déjà peur… Barras depuis sa tombe doit peut-être en pleurer ou en rire encore…

La deuxième condition indispensable : le cynisme.

Pour rappel, le cynisme est d’abord un mouvement philosophique qui date de la Grèce antique, fondé par Anthistène avec pour figure de proue Diogène de Sinop. Pour l’école cynique, la liberté est une notion capitale et le modèle à suivre pour atteindre la vertu absolue, est celui du chien : il mord, urine et copule n’importe où. Libre ! (V)

En transgressant tous les interdits, le cynique montrerait la vacuité des règles sociales… A ce stade, l’autre ne compte vraiment plus. On pourrait le mordre, uriner sur lui et copuler… C’est le premier pars vers la déshumanisation d’autrui, car le chien sait pourquoi et où il urine, mais cela compterait-t-il pour le cynique ?
Pour information, Diogène prescrivait également l’autosuffisance et la frugalité, mais seule la transgression convient au subtil art de la bascule, choisissant ce qui lui plaît et ne s’embarrassant pas d’éthique ni de Diogène lui-même…

Car la dernière condition pour le meilleur de la bascule est l’opportunisme.

En médecine, une maladie opportuniste est due à des germes peu agressifs dans un premier temps mais qui à moyen et long terme provoquent des complications irrémédiables en profitant de la faiblesse du système immunitaire pour le détruire… Que dire ?
Les faiblesses d’un système profite-t-elle à la bascule ?
Oui.
En admettant qu’aucun système n’est parfait, faut-il avoir peur des « Barras » en tout genre ?
Non.
Si on les connaît mieux.
Selon l’étymologie de l’opportunisme, du latin opportuns (ob : objet, portus : port – qui pousse vers le port, terme nautique), l’opportunisme consisterait dans la théorie à profiter des vents (circonstances) pour atteindre un lieu de sécurité (port) où son ravitaillement serait possible.

Pour éviter les adeptes de la bascule, il suffirait donc de comprendre mieux leur fonctionnement intrinsèque ; le désordre, le cynisme et l’opportunisme ayant cela en commun : malgré les apparences, ils ne s’appuient que sur des concours de circonstances et leurs afficionados ont besoin d’autres plus vulnérables pour se pérenniser.
Comme le disait si bien Nietzsche « la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut voir le fond » (VI).

La bascule prétend donc être là où elle n’est pas, prétend être qui elle n’est pas pour « se rapprocher du port ». Un port faut-il le préciser, crée par d’autres et fonctionnant en théorie grâce à un système en place. Nul souci pourtant de l’évolution de sociétés, de discours, ou d’idéal… La raison d’être de la bascule ne serait que la volonté, quel qu’en soit le prix, d’assurer matériellement “son ravitaillement” en préconisant à qui veut l’entendre la destruction de ce qui gêne son avancée.

« En tout état de cause, la partialité de Barras est évidente et ses mémoires doivent être utilisés avec beaucoup de précautions. »  écrit Alfred Fierro, historien français spécialiste de l’histoire de Paris, dans “Mémoires de la Révolution”.

Jusqu’à aujourd’hui le personnage de Paul Barras divise.
Diviser… Pour mieux régner ?

4 janvier 2019.

(I) Citation extraite de “Barras” de Christine Le Bozec. Portrait de Baras par Le Révelière. 2016
(II) Juger la reine de Emmanuel de Waresquiel, 2016. Prix Combourg – Chateaubriand.
(III) Quand Barras était roi de Alfred Marquiset, 1911
(IV) Georges Lefebvre, La Grande Peur de 1789, Armand Colin, 1932.
(V) Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Livre VI, « Diogène », §14

(VI) Nietzsche, philosophe allemand, figure du nihilisme philosophique.

Par Christina Goh, , publié le 05/01/2019 | Comments (2)
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La violence du savoir

Savoir est un processus violent. Entre « je ne l’aurais jamais cru » et « je n’y crois pas ». C’est un combat de titans à l’intérieur de soi.

Plusieurs fins possibles : le déni de l’information, la mauvaise foi, le renforcement de l’opinion, la nouvelle conviction, le doute… Autant de finalités, autant de voies pour y parvenir.
Dans ce labyrinthe, quelques-uns se perdent dans la fête de l’euphorie de la découverte, d’autres, tétanisés, en deviennent amnésiques, meurent de chagrin, plusieurs trouvent la sortie, traumatisés ou transformés à jamais.

Dans ce processus épique d’acquisition de la connaissance, certains, fortement ébranlés, utilisent le geste mais aussi le verbe pour perpétuer leurs traumas. En résultent quelques ouvrages devenus célèbres et passés de génération en génération dans lesquels des hommes et des femmes tétanisés par ce qu’ils avaient découverts, figés au propre comme au figuré dans leur Histoire, victimes éternelles, invoquent une révolution qui porte bien son étymologie [I]… Ce n’est bien souvent que leur révolte intérieure absolue qui s’extériorise et se transmet. Tragique épidémie. Hegel [II] ne nous avait-il pas prévenus ? La révolution pour toujours ! La violence à jamais. « Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer » [III] écrivait Jean-Paul Sartre (1905-1980)…

Pourtant, ne serait-ce pas qu’une haine contre soi : ce soi d’avant la connaissance, celui qui ne savait pas ? A qui on en veut à mort.
Un soi divisé, jugé et dont on condamne la part estimée niaise ou ignare. Ce soi ancien que le nouveau « je » voudrait faire disparaître chaque fois qu’il le peut.
Et cet ex soi ne serait-il pas perçu dans l’autre individu, celui qui ne sait pas encore ?
Réaction traumatique : « l’autre », coupable d’ignorance, naufragé, ne serait approché que pour être convaincu de devenir une réplique du nouveau « je », le salut. S’il n’adhère pas, il sera exécuté. Ainsi va l’extrémisme…
« Je suis l’autre. » [IV] écrivait le poète Gérard de Nerval (1808-1855), un an avant son dit suicide… Serait-il possible d’avoir fait le tour de l’autre ?

Arthur Rimbaud (1854-1891) écrivait à l’aube de sa carrière littéraire, à 17 ans : « Je est un autre. » [V] Un parmi d’autres à connaître. Là réside peut-être toute la différence.
Ainsi ne résulterait de la lutte intérieure pour l’acquisition de la connaissance, que l’expérience d’avoir pu se ressentir comme un ou des autres et d’avoir pu comprendre autrement.
« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! » pour citer Arthur Rimbaud

Oui. Savoir est un processus violent. Mais la lutte, la victoire ou la défaite sont intérieures. Un royaume personnel à conquérir. Et la vie avec autrui devient indispensable pour expérimenter en soi la multitude d’existences qui permettent d’apprendre, non de juger…

 


Références

[I] Du latin revolutio (« retour, cycle »)

[II] Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand connu pour sa dialectique.

[III] Préface de Jean-Paul Sartre. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, p. 184.

[IV] « Je suis l’autre », écrit par Gérard de Nerval sous son portrait en 1854.

[V] Rimbaud à Paul Demeny (« Lettre du Voyant », 15 mai 1871).

Par Christina Goh, , publié le 29/10/2018 | Comments (2)
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