Christianisme et islam – (I) Du martyre

Pour répondre aux dérives guerrières de l’islamisme radical, on a parfois suggéré la réunion d’une sorte de consistoire musulman de France qui expurgerait les textes sacrés de l’islam des passages prônant des pratiques incompatibles avec la morale laïque et républicaine. Cette proposition que nous avons nous-même défendue[i] ne se heurte-t-elle pas non seulement au constat suivant lequel la Bible renferme d’innombrables versets absolument contraires à ladite morale, mais encore au fait que la liturgie de l’Église catholique, aujourd’hui, reprend quelques-uns d’entre eux dans les lectures qu’elle adresse aux fidèles lors des messes ? Considérons donc deux exemples pris presque au hasard dans la liturgie des premiers jours de novembre et mettons-le en rapport avec le Coran. Dans ce premier billet sera examinée la question du martyre. Le suivant concernera la tromperie.

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Dimanche 6 novembre 2016 – 32ème dimanche du « temps ordinaire »

Lecture du Deuxième livre des Martyrs d’Israël
En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coup de fouets et de nerfs de bœufs, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara : « Que cherches-tu à savoir de nous ? Nous sommes prêts à mourir plutôt que transgresser les lois de nos pères. » Le deuxième frère lui dit, au moment de rendre le dernier soupir : « Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente, mais puisque nous mourrons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Après cela, le troisième fut mis à la torture. Il tendit la langue aussitôt qu’on lui ordonna et il présenta ses mains avec intrépidité, en déclarant avec noblesse : « C’est du ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver. » Le roi et sa suite furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme qui comptait pour rien les souffrances. Lorsque celui-ci fut mort, le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices. Sur le point d’expirer, il parla ainsi : « Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie. 

Ce texte est une version expurgée et tronquée du récit dont l’intégralité constitue le chapitre 7 du Deuxième livre des Maccabées dans la Bible de Jérusalem. Il fait l’impasse sur les détails des supplices des quatre premiers frères (couper la langue de la victime, enlever la peau de sa tête, lui couper les extrémités et finalement la passer à la poêle), omet la mise à mort des trois derniers et particulièrement le rôle de la mère, laquelle a exhorté successivement chacun de ses fils à mourir « en vertu des espérances qu’elle plaçait dans le Seigneur ». Néanmoins, le texte tel que retenu par l’Église catholique est suffisamment violent pour mériter quelques explications. Le moins qu’on puisse dire à cet égard est que le commentaire officiel inséré dans le livret liturgique mensuel Prions en Église à la date du 6 novembre esquive la difficulté. Sans évoquer nommément la lecture du Livre des Martyrs, il se réfère à Teilhard de Chardin et à saint Paul pour tirer la leçon suivante : « Sans se dérober à la mort lorsqu’elle se présente, le chrétien est bien invité à choisir la vie à chaque instant » (op. cit., p. 47-48).

Le texte, pourtant, invitait à expliciter la position de l’Église à l’égard du martyre, ce d’autant que l’actualité présente des exemples récurrents de terroristes qui sacrifient leur vie dans des attentats au nom d’Allah. La situation décrite dans le Deuxième livre des Maccabées est bien sûr tout-à-fait différente de celle de ces assassins : les sept frères n’attaquent personne ; ils n’acceptent la mort que pour eux-mêmes. Il n’empêche que le catholique pratiquant qui écoute aujourd’hui cette lecture risque fort d’être choqué par des comportements relevant d’un fanatisme d’un autre âge. Même s’il ne saurait être directement concerné puisque son Église n’interdit pas la viande de porc, il est en droit de se demander, mutatis mutandis, si elle attend de lui qu’il s’offre en holocauste au cas où, par exemple, des islamistes le forceraient à profaner l’hostie ou à nier la divinité du Christ.

En l’absence de réponse dans le sermon de son curé, il peut consulter les textes officiels et les théologiens. Les conclusions du concile du Vatican II contiennent un paragraphe 104 intitulé « Les martyrs et les saints » :

En outre, l’Église a introduit dans le cycle annuel la mémoire des martyrs et des autres saints qui, élevés à la perfection par la grâce multiforme de Dieu et ayant déjà obtenu possession du salut éternel, chantent à Dieu dans le ciel une louange parfaite et intercèdent pour nous. Dans les anniversaires des saints, l’Église proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui, et elle propose aux fidèles leurs exemples qui les attirent tous au Père par le Christ, et par leurs mérites elle obtient les bienfaits de Dieu.[ii]

Le martyre reçoit par ailleurs une définition précise : l’acceptation volontaire de la mort pour la foi au Christ ou pour tout autre acte de vertu rapporté à Dieu  (Dictionnaire de Théologie Catholique, col. 226).

Il est clair que l’Église, de nos jours, continue à donner les martyrs en exemple à ses fidèles. On peut néanmoins ajouter qu’elle ne leur impose pas de sacrifier leur vie. Les Évangiles offrent même un contre-exemple fameux en la personne de l’apôtre Pierre qui a pu renier Jésus par trois fois sans que cela l’empêche d’accéder à la sainteté ni même de devenir le premier chef de l’Église chrétienne.

Le 23 mai 1996, un communiqué du GIA (Groupe Islamiste Armé) revendiquait l’assassinat des sept moines cisterciens de Notre Dame de l’Atlas de Tibbhirine[iii]. Les frères se savaient menacés et l’abbé général de l’ordre, Don Bernardo Olivera les avait avertis : « L’ordre a plus besoin de moines que de martyrs. Donc vous devez tout faire pour éviter une fin dramatique qui ne servirait personne ». Le chef de la communauté de Tibbhirine, Christian de Chergé, n’était pas foncièrement en désaccord. Plus exactement, il était conscient du fait que son assassinat éventuel et celui de ses frères pourrait être exploité contre les Algériens, des musulmans qu’il n’était pas venu convertir, des croyants d’une autre foi qu’il jugeait proche de la sienne puisque vouée au même dieu. « Je ne saurais souhaiter une telle mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre…». Pourtant les moines de Tibbhyrine décidèrent de ne pas abandonner leur monastère !

Certes, Christian de Chergé et les autres frères avaient voué leur vie à leur communauté et à l’Algérie[iv]. Cependant, en demeurant sur place en toute connaissance du danger, n’ont-ils pas fait preuve d’une obstination qui s’apparente plus à de l’orgueil qu’à un acte de piété ? Or l’Église est claire à cet égard : « Il n’est pas permis de provoquer le persécuteur » (Thomas d’Aquin).

Dans son « chapitre » du 7 novembre 1995, Christian de Chergé abordait directement cette question :

On ne saurait sans fauter, dit-il, mettre son prochain en situation immédiate de tuer en le bravant directement sur le terrain où il se situe, où son aveuglement du moment l’enferme. Pour autant il n’est pas dit qu’il faille déserter ce terrain. D’ailleurs dans la plupart des cas, la chose n’est pas possible. Sauf à courir le risque d’être infidèle à ce qu’on croit, à ce qu’on est, à ce qu’on a voué, à l’urgence de la charité. 

Cette bravade à laquelle il fait allusion, c’est bien la provocation condamnée par l’Église. On voit combien l’abbé de Tibbhirine a du mal à justifier l’obstination des moines qui se savaient menacés. De fait, pour les ranger parmi ses martyrs, la théologie catholique doit introduire, à côté du martyre infligé par des persécuteurs, sans échappatoire possible autre que le reniement de sa foi, la notion de « martyre d’amour ». Ce don total de soi dont le Christ fut un exemple éclatant, Christian de Chergé l’évoquait en ces termes dans son homélie du Jeudi Saint, en 1995, un peu plus d’un an avant son exécution :

Martyre d’amour, de l’amour pour l’homme, pour tous les hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en animal de boucherie.

Le Christ s’est immolé pour le salut des hommes. Les Évangiles qui relatent la comparution de Jésus devant le Sanhédrin puis le jugement de Ponce-Pilate, ne peuvent pas en effet être compris comme une suite d’événements malheureux (commençant avec la trahison de Judas) ayant conduit à la condamnation à mort de Jésus et à sa crucifixion. Sans être obligé de suivre jusqu’au bout la thèse d’Aldo Schiavone[v] selon qui la Passion n’aurait pas été possible sans connivence entre Pilate et Jésus, il est certain que Jésus, pour sa part, a voulu sa Passion et que la parole du cantique, « Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne », est bien conforme à la vérité (théologique).

La foi comme la pratique des catholiques (le culte rendu aux saints) accordent donc une place essentielle au martyre, à côté de quoi l’islam paraît bien plus réservé, du moins en première analyse.

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le-coranExtrait du Coran, sourate XLVII, « Muhammad », versets 5 à 7[vi]
… Si Dieu voulait, il triompherait lui-même [des infidèles] ; mais il vous fait combattre pour vous éprouver les uns par les autres. Ceux qui auront succombé dans le chemin de Dieu, Dieu ne fera point périr leurs œuvres. Il les dirigera et rendra leurs cœurs droits. Il les introduira dans le paradis dont il leur a parlé.

Ce texte ne fait pas référence au martyre à proprement parler. Il n’y a pas d’acquiescement à la mort au sens strict. Le texte se situe dans une perspective guerrière, celle des croisades contre les infidèles. Or, sauf si l’on est désespéré, on ne fait pas la guerre pour mourir mais pour vaincre. La mort est un risque accepté, certes, mais elle n’est qu’un risque.

La définition musulmane du martyre, au demeurant, est très éloignée de la conception courante. Le « martyre » (« shahid » – littéralement « témoin »[vii]) est une catégorie hétéroclite qui recouvre selon certains hadiths les cinq cas suivants : outre la mort au combat contre les infidèles, la mort par noyade, par suite d’une maladie du ventre, de la peste ou de l’ensevelissement sous des décombres (!)[viii]

Par ailleurs, le Coran est très clair sur le reniement. Loin d’encourager au martyre le croyant interpellé sur sa foi, il affirme que le reniement sous la contrainte n’est pas un péché.

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset109[ix]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui –
 excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Que dire alors des djihadistes qui se font sauter avec une ceinture d’explosifs autour de la poitrine ? Ceux-là ont dit clairement oui à la mort et sont d’authentiques martyrs, mais sont-ils des musulmans authentiques ? En d’autres termes, dans quelle mesure l’islam autorise-t-il le suicide au nom de la foi, le recommande-t-il, le valorise-t-il ? A priori, le suicide quel qu’il soit fait l’objet d’une condamnation sans appel en droit musulman. Il y a néanmoins des accommodements possibles. Ainsi Peter Heine, professeur à l’université Humboldt de Berlin, spécialiste de l’islam non arabe, rapporte-t-il la fatwa rendue par un certain Yousouf al-Qaradawi, juriste réputé, interrogé par la direction du Hamas palestinien à propos des attentats-suicides : il les déclara licites, par exception, dans les terres d’islam occupées par des forces étrangères, comme Israël et la Palestine[x]. De là à ce que certains islamistes justifient les attentats-suicides où qu’ils se produisent, il n’y a évidemment qu’un pas.

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Les religions du Livre ont vu le jour en des temps de guerres incessantes, quand la perspective d’une mort violente faisait partie de la vie de chacun. Elle était acceptée comme une fatalité par les uns, comme un acte héroïque par les autres, parmi lesquels se recrutaient les martyrs. De nos jours, pour la plupart des occidentaux, la seule mort violent envisageable est celle qui proviendrait d’un accident de la route. Mais même en Occident où les religions ont perdu de leur influence et où l’héroïsme n’est guère valorisé, il reste des catholiques qui sont prêts à sacrifier leur vie au nom du Christ. À contre-courant des mœurs qui dominent notre société, ils sont évidemment très peu nombreux. Et surtout, les martyrs chrétiens ne font de mal qu’à eux-mêmes. Au Moyen-Orient où la modernité n’a guère eu le temps de s’installer, le retour en arrière vers un état d’esprit moyenâgeux empreint de religiosité a été aussi irrésistible que brutal. Les volontaires pour mourir « sur le chemin d’Allah » se sont multipliés, persuadés de gagner ainsi le paradis pour eux et pour leurs proches.

Il est vrai que les descriptions du paradis dans le Coran, sont faites pour séduire des esprits crédules.

Extrait du Coran, sourate LVI, « L’événement », versets10 à 25
Ceux qui ont pris le pas en ce monde dans la foi… seront les plus rapprochés de Dieu. Ils habiteront le jardin des délices… se reposant sur des sièges ornés d’or et de pierreries, accoudés à leur aise et se regardant face à face. Ils seront servis par des enfants doués d’une jeunesse éternelle, qui leur présenteront des gobelets, des aiguières et des coupes, remplis de vins exquis. Sa vapeur ne leur montera pas à la tête et n’obscurcira pas leur raison. Ils auront à souhait les fruits qu’ils désireront, et la chair des oiseaux les plus rares. Près deux seront les houris aux beaux yeux noirs, pareilles aux perles dans leur nacre. Telle sera la récompense de leurs œuvres. Ils n’y entendront ni discours frivoles ni paroles criminelles. On n’y entendra que les paroles : Paix, paix.

Qui plus est, l’accès au paradis est réputé immédiat pour les martyrs.

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets163 et 165
Ne croyez pas que ceux qui ont succombé dans le sentier de Dieu soient morts : ils vivent près de Dieu, et reçoivent de lui leur nourriture… Ils se réjouissent en raison des bienfaits de Dieu et de sa générosité, de ce qu’il ne laisse point périr la récompense des fidèles.[xi]

L’idée suivant laquelle un martyr, en se sacrifiant, peut sauver avec lui ses proches fait partie de la tradition musulmane : « Le martyr sera en droit d’intercéder pour soixante-dix personnes de sa maison. » On peut voir dans ce hadith une réminiscence du christianisme qui professe non seulement que le Christ s’est immolé pour le salut des hommes mais encore que les saints et les martyrs ont la capacité d’intercéder en faveur des croyants. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, le hadith précédent constitue pour des islamistes belliqueux une incitation supplémentaire au martyre.

« Si vis pacem, para bellum ! » Tel doit être à peu près le raisonnement de ces djihadistes : nous voulons la paix et les délices du paradis (pour nous-mêmes et ceux qui nous sont chers) ; le martyre est sans nul doute un excellent moyen de prendre le pas en ce monde dans la foi et de se distinguer aux yeux d’Allah puisque celui-ci, par l’intermédiaire du Prophète, a prôné la guerre contre les infidèles ; mourrons donc pour Allah en entraînant le plus grand nombre de mécréants dans la tombe.

La différence entre le christianisme et l’islam concernant le martyre est donc considérable sur ce point. Certes, dans les deux religions les martyrs peuvent être considérés – en stricte raison – comme des fanatiques persuadés que la mort volontaire leur apportera le salut éternel. Néanmoins chez les chrétiens il n’est pas question d’entraîner quiconque avec soi dans la mort. Ou en tout cas il n’en est plus question, car au temps des croisades il n’y avait pas de différence entre les soldats du pape et ceux du Prophète : dans les deux camps, on était prêt à mourir en massacrant le maximum d’infidèles et gagner ainsi son paradis. Mais nous ne sommes plus au temps du roi saint Louis. Aujourd’hui le catholicisme qui érige en vertu cardinale l’amour du prochain, fût-il l’ennemi comme chez les moines de Tibbhirine, cette religion qui proscrit toute violence contre un humain quel qu’il soit, apparaît aux antipodes d’un islam dont certains imams ou émirs continuent à prêcher la guerre contre les mécréants (ce qu’on nomme le « petit djihad »), quand ils n’excitent pas leurs fidèles d’obédiences différentes à s’entre-tuer. Certes, il serait absurde de prendre tous les musulmans comme des assassins en puissance. Il demeure que les horreurs proclamées dans les églises – comme la lecture tirée du Livre des Maccabées citée plus haut – n’invitent personne au meurtre, contrairement au Coran censément dicté par Dieu lui-même à Mahomet.

À partir de l’exemple du martyre, une conclusion s’impose donc : s’il n’y a pas lieu de demander aux catholiques de revoir leurs textes sacrés, cela s’impose bien pour les musulmans.

 

 

 

 

 

[i]http://mondesfr.wpengine.com/espaces/frances/les-fous-dallah-et-les-trafiquants-de-drogue/

[ii]À compléter par cette citation: « La cause de leur martyre, ç’a été le mépris des idoles ; le fruit de leurs souffrances et de leur martyre, ç’a été la conversion des peuples ; et enfin ce qui en fait la perfection, c’est qu’ils ne se sont pas épargnés eux-mêmes, et qu’ils ont signalé leur fidélité par l’effusion de leur sang » (Bossuet, Panégyrique de saint Victor).

[iii] Concernant l’affaire de Tibbhirine et son interprétation théologique, nous nous basons sur Christian Salenson, « Le ‘martyre’ selon Christian de Chergé : contribution à une théologie du martyre », Spiritus, mars 2006.

[iv] « Les moines cisterciens prononcent un vœu de stabilité qui les lie dans la durée à leur communauté d’élection. Ce vœu prit une dimension nouvelle comprenant la fidélité à un peuple, à des voisins, des connaissances, des amis musulmans, à l’Eglise d’Algérie » (Salenson, op. cit).

[v] Dans son livre Ponce Pilate, Fayard, 2016.

[vi] Sauf indication contraire, nous citons le Coran dans la traduction de Kasimirski (1840) qui se distingue par sa qualité littéraire.

[vii] De même martyr, en français, vient du grec μάρτυρος (márturos) qui signifie « témoin.

[viii] Hadith de Hurayra rapporté par al-Boukhari.

[ix] Nous abandonnons ici la traduction de Kamisirski évidemment fautive.

[x] Peter Heine, http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-esprit/20160504.OBS9872/l-islam-incite-t-il-au-martyre-et-aux-attentats-suicides.html

[xi] Également dans la sourate de la Génisse : « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas » (II, 149).

Le péché et la grâce

Lettre de la marquise de S*** à sa fille

Ma bonne,

francois_boucher_-_jeune_fille_au_bouquet_de_rosesPuisque vos noces sont annoncées, il est temps de m’entretenir avec vous de certains sujets dont l’honnêteté me commande de vous avertir. Je sais votre inclination pour la vie religieuse et la comprends d’autant mieux que je ne croyais point moi-même qu’il y eût meilleure vie que celle-là tant que je fus, comme vous, chez les dames du Saint-Esprit. Leur exemple édifiant, leur sérénité, la présence presque palpable de notre Seigneur en ce couvent, tout pousse une âme jeune et sensible à s’y confiner à l’écart des vanités et des péchés du monde. Cependant nous sommes femmes et donc soumises aux volontés d’un père ; le vôtre a résolu de vous sortir de la clôture et de vous trouver un époux. Pour s’être quelque peu compromis avec Monsieur le Prince, il a jugé de bonne politique de vous donner à M. d’Arpajon, lequel fut toujours résolument du Roi. Moins flatté par l’éclat de notre maison – qui n’en est pourtant pas dépourvue – mais la sienne nous vaut bien – que par celui de votre esprit et de votre beauté, Arpajon n’a pas cru devoir vous refuser.

Veuf de fraîche date, encore vert mais connu pour la sagesse de ses mœurs, je ne me hasarderai pas trop en avançant qu’il aura cherché en prenant une deuxième épouse à se prémunir contre le péché de chair auquel son ardeur aurait pu le conduire. À parler cru, vous aurez à satisfaire les envies de bas-ventre du comte d’Arpajon ! Les bonnes dames ont dû vous informer suffisamment sur les devoirs d’une épouse. Craignez donc le pire dans l’espoir que la réalité sera moins cruelle que ce à quoi vous vous attendrez. Écartez-vous comme on vous a montré et le comte ne tardera pas à finir son affaire. Dévot comme il est, vous ne sauriez craindre qu’il s’affranchisse beaucoup des prescriptions de notre Église. Les enfants viendront vite qui seront la meilleure des consolations. Et puis vous aurez un rang à tenir ; vous irez dans le monde. La cour est immodeste, le bruit des intrigues est partout ; cela vous effrayera au commencement, vous vous habituerez, cela finira par vous amuser. Vous aurez à cœur de briller, sinon pour vous, du moins pour l’honneur d’Arpajon. Vous prendrez goût aux beaux atours, vous affecterez de ne remarquer ni la jalousie des uns ni les hommages des autres. Vous saurez faire la coquette ; vos beaux yeux, votre bouche délicate, votre gorge sous la dentelle seront les armes pour mettre à vos genoux les plus fats avant que vous ne les terrassiez d’une épigramme. Vous jugerez qu’il est des divertissements moins vains ; au moins ceux-ci restent-ils innocents.

Vous savez déjà tout cela sans encore le connaître. Ce qu’il faut maintenant vous écrire vous surprendra davantage et vous aurez la bonne grâce de détruire ce billet après que l’avoir lu. Vous comprendrez pourquoi j’ai longtemps tergiversé avant de faire cet aveu ; vous m’en voudrez sans doute et peut-être, un jour, me pardonnerez ; mais vous avez l’âge où l’on peut apprendre une vérité à défaut de l’entendre.

Sachez d’abord que ce que l’on vous a enseigné de la manière dont se reproduit notre espèce n’est pas tout le vrai. Les devoirs qu’il convient de rendre à celui auquel vous serez jointe par les liens de notre sainte Église sont bien ceux qu’on vous a enseignés. Nonobstant ce, il se peut faire qu’une fois accoutumée vous y trouviez certaines satisfactions des sens. N’en soyez ni effrayée, ni mortifiée, la nature nous réserve parfois des plaisirs inattendus. Il y a plus ; ou pire selon que vous en jugerez. Le fardeau de la vertu est parfois bien lourd. Il y a en nous un appétit pour les jouissances que nous ignorons et dont nous ne sommes pas toujours le maître. Ce qu’un mari respectueux des convenances nous refuse, un autre nous l’offrira. Les tentations sont partout dans le monde ; même une honnête femme peut succomber aux charmes d’un bel esprit dans un corps bien tourné.

Tel est mon péché et mon tourment. Mon directeur de conscience qui est seul jusques ici à en connaître ne m’absoudra point tant que je ne saurai me résoudre à une sincère contrition. Or je voudrais me repentir mais ne puis condamner en moi-même une affection passée par quoi j’appris que le bonheur n’était pas seulement du ciel, qu’il pouvait également se trouver ici-bas. Ecartelée entre la représentation de ma faute et le sentiment de n’avoir rien fait d’autre que d’obéir à une loi de la nature, je m’en remets à la miséricorde de Celui qui nous a voulus simultanément âme et chair, tout en priant que les bonnes œuvres m’aideront à gagner une place Là-haut.

Le plus difficile, ma bonne, reste à confesser. J’aurais celé tout ceci si vous n’étiez pas directement concernée, mais vous êtes fine, peut-être avez-vous déjà deviné que le marquis n’est point votre père, même s’il n’en a personnellement jamais douté et ne vous a jamais marchandé son affection ? Sachez seulement que votre père suivant la nature, gentilhomme de haut lignage, mourut sur un champ de bataille, chargé d’honneur et de gloire. Contre les convenances de la société, contre les prescriptions de notre Église, contre la foi jurée au marquis, je cédai à un élan irrésistible et que je ne saurais sincèrement regretter puisque, s’il faut me redire, il m’apporta une félicité dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence.

Je devine votre sévérité et c’est par crainte de l’affronter que j’ai préféré écrire. J’avancerai seulement ceci pour ma défense : Si je suis trop incertaine de mon salut et trop soucieuse du vôtre pour souhaiter vous voir emprunter un chemin aussi plein de péril que le mien, qui n’a connu les transports d’une passion partagée n’est pas la plus compétente pour en juger. Et laissez-moi ajouter cela : La femme n’est pas aussi différente de l’homme qu’on a pu vous le dire. Pourquoi celle qui a eu la révélation du plaisir, n’aurait-elle  pas le droit de le chercher tout comme un homme ?  Et encore ceci qui vous heurtera peut-être le plus : Vous êtes en de très bonnes mains chez les dames du Saint-Esprit ; nul ne saurait mettre leur probité en doute ; leur morale n’est pas que de mots, elles la vivent tous les jours. Nonobstant ce, les dames ne sont pas dans le siècle, leurs principes sont faits pour la clôture. Vous jugerez, le moment venu, quels accommodements il vous conviendra de ménager.

Enfin, je n’aurais point consenti à pareil aveu si je n’avais la meilleure raison d’espérer que mon péché ne soit aussi contraire aux commandements de notre Seigneur qu’on pourrait le craindre. Comment expliquer, sinon, que vous en soyez, ma bonne, le fruit, vous qui faites ma fierté comme celle du marquis, vous dont chacun vante les vertus et la beauté, vous qui apparaissez à tous les yeux comme la preuve vivante de Sa grâce ?

Je vous embrasse avec toute la tendresse d’une mère très aimante,

À F***, C*** marquise de S***, le 31 mai 1653.

P.C.C. D.D.

 

Les fous d’Allah et les trafiquants de drogue

Les événements tragiques du mois de janvier 2015 ont provoqué chez quelques intellectuels classés à gauche une réaction paradoxale, que l’on peut identifier au communautarisme le plus extrême : l’État ne devrait pas seulement une forme de respect minimale aux cultures minoritaires, y compris les religions (ce qui est conforme au consensus national), il deviendrait comptable de la survie culturelle de chaque communauté. Qui plus est, nous serions, nous les Occidentaux, et les Français en particulier, collectivement responsables de ces événements et l’islam n’aurait rien à y voir.

Il suffit pourtant de réfléchir un tout petit peu pour comprendre que si les politiques suivies en  France sont, pour partie au moins, à l’origine, d’un certain nombre des difficultés que rencontrent beaucoup de membres de la minorité musulmane, ces politiques ne sont pas responsables du djihad ici ou ailleurs. D’une part parce que la montée de l’intégrisme musulman est un phénomène global. D’autre part parce que, en France même, les ratés de l’assimilation ne se sont pas tous rangés sous la bannière d’un islam revanchard et cruel. Seuls l’ont fait des individus psychiquement fragiles, accessibles à un discours aberrant. Les autres s’en tirent d’une manière autrement rationnelle. Appâtés comme nous tous par les délices de la société de consommation, ils se sont mis en quête de moyens pour assouvir leurs besoins et sont tout de suite tombés sur le commerce des produits illicites comme étant le plus facile. Une économie parallèle s’est développée, qui arrange tout le monde, ou presque (et c’est pourquoi – quelles que soient les rodomontades ministérielles – elle ne risque pas d’être démantelée dans un avenir prévisible).

Face aux revendications constantes des musulmans (il s’agit évidemment de ceux qui se font entendre, non des tièdes qui ne gênent personne), la République Française – pour autant qu’elle existe encore en dehors des discours creux des politiciens – doit affirmer franchement sa position. La Grande-Bretagne, avec ses quartiers patrouillés par des milices intégristes, peut nous servir de contre-exemple. Dans une démocratie libérale, la menace islamiste ne se résume pas aux attentats, ses valeurs fondatrices sont menacées, à savoir, selon Michel Waltzer dans une chronique récente : « la liberté individuelle, la démocratie, l’égalité des sexes, le pluralisme religieux » (Le Monde du 8 mai 2015).

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La solution de Waltzer (qui défend un multiculturalisme modéré) consisterait à « collaborer avec les musulmans, pratiquants et non pratiquants, qui combattent le fondamentalisme, et à leur apporter le soutien qu’ils demandent ». Il recommande donc, de facto, de céder davantage aux demandes communautaristes. Comment n’a-t-il pas perçu que sa proposition, si elle était suivie, ne ferait que conforter ceux qu’il appelle les « fanatiques » dans leur entreprise de conquête ?

Une République laïque se doit d’identifier les croyances incompatibles avec elle. Tant que les musulmans de stricte obédience considèreront que le Coran est la retranscription authentique de la parole divine, il y aura des fous furieux qui prendront au pied de la lettre les versets criminogènes. Exemple : « Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits » (Sourate 47, verset 4 ; voir également 4, 86 ; 9, 5 ; 48, 16). Laissons de côté la religion juive – qui a sa part de violence mais qui pèse de moins en moins en France – et considérons par contraste la religion chrétienne centrée autour de la figure d’un dieu sauveur. On n’oublie pas les atrocités commises par leurs ancêtres mais force est de reconnaître qu’il n’y a rien de plus inoffensif que les chrétiens d’aujourd’hui, qui prônent l’amour du prochain[i]. Selon les Évangiles, la religion est subordonnée à l’État (« rendez à César ce qui est à César », Mathieu 22, 21) et toute violence est bannie, même pour se défendre (« si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre », Mathieu 5, 39). Il faudrait se ranger parmi les « laïcards » les plus enragés pour vouloir anéantir une doctrine aussi lénifiante ! L’islam, c’est une autre affaire. La République laïque est en droit d’exiger que le Coran et les hadiths soient expurgés de tout contenu susceptible de servir d’alibis à des dérives criminelles et plus généralement aux atteintes aux droits humains. On pense d’abord aux femmes dont l’infériorité est consacrée dans le Coran. Voir en particulier le verset 4, 38 : « Les hommes sont supérieurs aux femmes en raison des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci » (également 2, 223 et 43, 18), ce qui se traduit par un ensemble de règles moyenâgeuses concernant par exemple la polygamie, la répudiation ou l’adultère[ii], des règles contraires à notre code civil et qui devraient être clairement abolies par les autorités représentatives de la religion musulmane en France.

Il ne serait pas nécessaire de passer par un tel aggiornamento officiel si les musulmans de France étaient tous sur une ligne modérée, moderne, compatible avec notre « libéralisme politique »[iii]. Il n’en est rien. On assiste au contraire à une régression : la transformation, au cours de la dernière décennie, des quartiers à majorité (ou forte minorité) musulmane se constate à l’œil nu dans les barbes des hommes, les habits masculins et féminins.

Ne confondons pas ces manifestations de plus en plus visibles de l’intégrisme musulman et les difficultés des banlieues. Les premières ont une cause exogène (l’islamisme est un phénomène qui a sa source ailleurs et se développe chez nous par contagion) alors que les secondes ont une cause endogène (le chômage de masse, la crise de l’école, etc.). Elles appellent des réponses politiques distinctes. Contrairement à ce que veulent nous faire croire certains esprits généreux mais naïfs, il ne suffira pas de résoudre les problèmes sociaux des banlieues pour éradiquer du même coup le cancer de l’intégrisme islamiste.

 

[i] Évangile de Jean (15, 12). Jésus a retenu ce précepte déjà dans l’Ancien Testament (Lévitique, 19,18).

[ii] Voir l’ensemble des sourates 4 et 24.

[iii] Théorisé par John Rawls : la démocratie libérale admet que ses citoyens adhèrent des conceptions divergentes du Bien, à condition qu’ils se retrouvent tous sur certaines valeurs qui sont grosso modo celles des droits de l’homme (Libéralisme politique, PUF, 1993).

La violence est-elle soluble dans la religion ?

Dessin de Cabu

Dessin de Cabu

L’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo par deux meurtriers se réclamant d’Allah, puis l’attentat contre un supermarché kasher, obligent à s’interroger sur les liens entre la religion et la violence. Les quelques brèves remarques qui suivent, écrites dans l’urgence, ne prétendent pas faire le tour de la question mais devraient contribuer à l’éclairer.

À quoi servent les religions ? Aujourd’hui comme hier, leur fonction première, celle qui leur permet de trouver facilement des fidèles, est de rassurer. Tout le monde n’a pas l’âme d’un stoïcien pour accepter la mort avec sérénité. Dans les religions primitives le culte des ancêtres traduit la croyance dans une vie après la mort. Les religions du Livre promettent la vie éternelle. Mais tout le monde n’ira pas au paradis : il faut le mériter en respectant toute une série d’interdits et d’obligations. La religion remplit donc aussi une fonction sociale, celle de discipliner les croyants. Les sociétés archaïques étaient toutes religieuses sinon théocratiques.

L’humanité progresse. L’esprit rationnel se substitue peu à peu à la mentalité magico-religieuse. « Peu à peu » donc pas partout et pas chez tous. Les sociétés contemporaines sont loin d’avoir entièrement basculé dans « l’âge scientifique », comme l’espérait Auguste Comte ; elles voient cohabiter d’une part des rationalistes, lesquels admettent qu’ils n’y ait pas de réponse pour toutes les questions et font profession d’agnosticisme, et d’autre part des croyants qui acceptent les réponses aux questions essentielles apportées par leur religion, même si elles n’ont pas de fondement rationnel.

Le progrès constitue-t-il un risque pour la morale et partant pour l’humanité ? La morale n’est rien d’autre que le souci de l’autre, or – bien que les avis là-dessus divergent – l’éthologie comme l’observation de nos mœurs incitent fortement à penser que l’altruisme se limite en général spontanément au cercle étroit des proches et des familiers. L’homme est un animal social, dit-on : c’est vrai si l’on entend par là que l’homme a besoin de vivre en société mais cela n’implique pas qu’il se comporte avec bienveillance. La loi du plus fort est celle qui prévaut naturellement.

En libérant l’homme de la religion, le progrès ne conduit-il pas inévitablement à une société anomique ? Le risque paraît d’autant plus réel que l’histoire montre que ce que nous appelons le progrès est indissociable de la montée de l’individualisme (1). C’est parce qu’il se reconnait comme sujet, acteur de son destin, que l’homme moderne se montre capable de surmonter les fausses croyances, les préjugés qui entravaient le développement des connaissances. L’individualisme peut certes conduire à la démocratie : aucun homme ne valant plus qu’un autre, il est logique que les hommes s’accordent à tous les mêmes droits, et qu’ils décident ensemble les règles communes conformes sinon à l’intérêt général du moins à celui du plus grand nombre. Cependant la démocratie se révèle fragile, elle est facilement dévoyée, beaucoup de régime se proclament démocratiques qui ne le sont pas. Comme l’expliquait Tocqueville, le danger est d’autant plus grand lorsque l’appétit des richesses devient dominant.

Dessin de Charb

Dessin de Charb

« Il y a un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques. Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir… Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte… Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que  d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer… Il n’est pas rare de voir… sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. » (De la Démocratie en Amérique, 1840, Livre II).

La France fournit un assez triste exemple d’une société constituée pour la plus grande part d’incroyants qui cherchent avant tout leur bonheur personnel sans se préoccuper (autrement que superficiellement) de celui d’autrui, et qui élisent régulièrement des députés sans se sentir pour autant « représentés ».

Ainsi le monde d’après la religion est-il loin d’être parfait. Ce monde gouverné par l’individualisme et l’égoïsme  présente néanmoins un énorme avantage, même si Tocqueville ne semble pas le considérer comme essentiel (2), celui d’être en paix. Il est donc juste d’opposer deux grands systèmes idéologiques, religieux et laïque, à condition d’entendre par religion tout ce qui implique la soumission absolue de l’individu à une autorité qui peut tout exiger de lui, sans lui permettre de réfléchir, qu’elle soit transcendante (dieu) ou non (la patrie, le communisme) (3). Soumission absolue parce qu’elle peut aller jusqu’à tuer et jusqu’au sacrifice de sa propre vie. C’est pourquoi la religion, quelle qu’elle soit, peut être tenue pour intrinsèquement guerrière, tandis que la société séculière, matérialiste, la nôtre donc, est intrinsèquement pacifique. Cela ne signifie pas qu’elle ne soit pas tyrannique, comme Tocqueville le notait déjà. Plus proche de nous, Frédéric Lordon fait appel à Spinoza pour expliquer comment le capitalisme sait jouer sur nos désirs et mobiliser les « affects joyeux » liés à la consommation afin de nous réduire en servitude (4).

Dessin de Wolinski

Dessin de Wolinski

Les religions sont guerrières. Il ne suffit pas que le Christ insiste constamment sur l’amour du prochain, la charité, le sacrifice, qu’il proclame que son « royaume n’est pas de ce monde » (Jean, 18, 36) – pour empêcher que des abominations de violence s’accomplissent en son nom. Faut-il égrener les croisades, la « Sainte Inquisition », les hérétiques brûlés vifs, les guerres entre protestants et catholiques (jusque, quant à ces dernières, au XXème siècle en Irlande) ? Que dire alors de l’islam qui prône ouvertement la guerre sainte dans le Coran. Il est de fait que l’on a entendu ces derniers jours (5) de nombreuses déclarations venant de musulmans autorisés nous informant que l’islam était une religion de paix. On nous permettra de demeurer sceptique à cet égard. Rappelons que l’islam est la seule religion qui prétende détenir un compte-rendu de la parole de dieu « en direct », Mahomet s’étant borné à répéter les messages divins. Les musulmans sont donc tenus en principe de prendre le Coran au pied de la lettre. Oui mais le Coran se contredit, dira-t-on, ce qui ouvre la voie à diverses interprétations. Sans doute – et il n’est pas le seul texte sacré à le faire. Il n’en demeure pas moins que n’importe quel musulman qui a envie d’en découdre trouvera toutes les justifications nécessaires dans le Coran. Florilège :

« Excite les croyants au combat. Dieu est là pour arrêter la violence des infidèles » (4, 86).

« Les mois sacrés expirés, tuez les idolâtres partout où vous les trouverez » (9, 5).

« Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits » (47, 4).

« Nous vous appellerons à marcher contre des nations puissantes : vous les combattrez jusqu’à ce qu’elles embrassent l’islamisme » (48, 16).

A côté de ceux-là, les quelques versets qui rappellent l’interdiction de prendre une vie humaine ne pèsent pas bien lourd.  « Ne tuez point l’homme, car Dieu vous l’a défendu, sauf pour une juste cause » (17, 35). Comment un fanatique pourrait-il douter que des journalistes qui caricaturent Allah et Mahomet sont des infidèles ne méritant d’autre punition que la mort ?

Dessin de Tignous

Dessin de Tignous

On voit la différence avec le christianisme puisque, dans un cas de figure semblable, le chrétien qui mettrait à mort un blasphémateur devrait être considéré en état de péché. C’est ce qui ressort directement de la citation fameuse de l’Évangile de Luc : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (23, 34). Une autre différence essentielle concerne le comportement à l’égard des infidèles en général. Les disciples de Jésus sont chargés d’évangéliser les païens, pas de les convertir par la force. « Allez dans le monde entier proclamer la bonne nouvelle à toute la création » (Marc, 16,15). Il ne s’agit pas de trucider ou de réduire en esclavage ceux qui se montreront réfractaires, c’est dans l’autre monde qu’ils seront punis : « Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné » (Marc, 16, 16). Tandis que le djihad est conforme à la lettre du Coran comme à son esprit, les massacres perpétrés par les chrétiens au nom de leur foi étaient clairement contraires au message des Évangiles.

Si de tels massacres ont pourtant eu lieu – on peut penser aussi aux guerres incessantes relatées dans la Bible, aux pogroms contre les juifs, aux massacres de musulmans par des hindouistes – c’est bien qu’il y a une violence inhérente à toutes les religions. Cela semble en effet une conséquence quasi inévitable de la foi. À l’instar de Socrate l’agnostique sait qu’il ne sait pas : il ne cherchera pas à imposer des certitudes qu’il n’a pas. Par contre le vrai croyant, persuadé qu’il détient la vérité, estime qu’il n’a pas le droit de laisser les hérétiques dans l’erreur (surtout si sa religion l’incite à se faire missionnaire). Les tièdes se contentent de s’occuper de leurs affaires mais les fanatiques vont jusqu’au bout de leur conviction. Quand on essaye de comprendre l’attitude des inquisiteurs du Moyen Âge qui envoyaient (froidement, on ne sait) des dizaines, parfois des centaines d’hérétiques au bûcher, il faut supposer qu’ils prenaient totalement au sérieux la parole de l’Évangile : puisque les hérétiques étaient condamnés à finir en enfer, ils pouvaient rôtir tout de suite sur le bûcher, supplice auquel ils étaient de toute façon condamnés.

Les chrétiens d’aujourd’hui comme les musulmans « modernistes » font partie des tièdes. Ils n’iront pas mourir pour leur foi. Ils ont été contaminés par l’environnement matérialiste dans lequel ils baignent. Ils sont effectivement pacifiques. Pour un certain nombre de raison que les sociologues nous expliquent, cette contamination ne touche pas tous les fidèles de l’islam. D’où les guerres intestines entre sunnites et chiites et d’où les attentats comme ceux qui ont frappé récemment les journalistes de Charlie Hebdo, des juifs de France, des policiers et quelques victimes collatérales.

Qu’ils et qu’elles reposent en paix.

 

  1. Voir là-dessus par exemple les analyses de Louis Dumont. Confrontés au risque pour une société sans dieu de sombrer dans l’anarchie, certains en viennent à proposer le retour à une éducation religieuse pour tous. Ainsi Thierry Michalon dans « Une société peut-elle vivre sans l’idée de Dieu ? », à paraître in Faberon, Florence (dir.), Liberté religieuse et cohésion sociale – La diversité française, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2015.
  2. Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. (Tocqueville, ibid.)
  3. Faut-il rappeler ici que les colonisateurs, persuadés de la supériorité de leur civilisation, étaient accompagnés par des missionnaires persuadés quant à eux de la supériorité de leur foi ?
  4. Voir son livre Capitalisme, désir et servitude.
  5. Rappelons que ce texte est écrit dans la foulée de l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo et ceux du Supermarché Kasher, les 7 et 8 janvier 2015.