Avignon 2016 (9) : « La Dictatura de lo Cool »

La Dictatura de lo CoolUne troupe chilienne, La Re-Sentida, dirigée par Marco Layera, s’attaque en l’actualisant à un sujet déjà traité par Molière (la référence est explicite chez M. Layera) : comment ridiculiser les petits maîtres d’aujourd’hui, ces personnes tellement persuadées de leur supériorité qu’elles sont incapables de voir leurs ridicules. Le misanthrope, ici, est un jeune plasticien chilien qui vient d’être nommé ministre de la culture. Il invite ses amis pour fêter ça. Croient-ils, car, en réalité, le nouveau ministre veut donner un coup de pied dans la fourmilière. Choqué par le caractère élitiste de la culture officielle (seulement dans son pays ?), il a décidé de nommer aux postes de responsabilité du ministère non pas ses propres amis – qui n’attendaient que ça – mais d’authentiques représentants de la culture populaire. Il le fait savoir sans prendre de gants au cours de la fête. L’esprit de la pièce de Molière est bien là : dénoncer des maux réels mais d’une manière tellement excessive qu’elle en devient elle-même ridicule.

La Dictatura de lo Cool.2JPGLa pièce vise deux populations non sans relation entre elles : les « Artistes » contemporains, ceux dont la prétention ne parvient pas à cacher la nullité de leurs œuvres (aux yeux, du moins, de qui sait regarder) ; les « bobos » de gauche qui professent les idées généreuses bien à l’abri dans leur cocon d’égoïstes (comme par exemple prôner l’école publique et mettre ses propres enfants à l’école privée).

Il y a beaucoup de bonnes idées dans ce spectacle. Pour n’en citer qu’une, celle de faire intervenir un ours, un figurant déguisé en ours pour l’occasion, la femme de ménage de la maison qui a accepté de faire des heures supplémentaires dans le but d’offrir un i-phone à son fils… Cette femme de ménage a été renvoyée du musée d’art contemporain après avoir détruit une « installation » qu’elle a confondu avec les reliefs du vernissage. L’anecdote est authentique, comme on s’en souvient peut-être, après d’autres du même genre. L’année dernière, en 2015, les « agents de surface » du musée de Bolzano, en Italie, ont ainsi jeté à la poubelle, croyant bien faire, une installation nommée « Où allons-nous danser ce soir ? » de Sara Goldschmied et d’Eleonora Chiari. Dans la pièce, la frénésie de nettoyage de la femme de ménage se traduit par la réapparition de l’ours au moment des saluts, qui se met immédiatement à ranger, et ce jusqu’au départ du dernier spectateur.

Où allons-nous danser...? Avant / Après

Où allons-nous danser…? Avant / Après

La vidéo est un autre point fort de ce spectacle. Dieu sait combien celle-ci peut souvent paraître gratuite. Ce n’est pas le cas ici où elle traduit une véritable recherche esthétique. Cela tient à la fois à l’éclairage, aux mouvements de la caméra, aux maquillages et particulièrement sans doute aux fonds peints, soit de couleurs très vives, soit en noir et blanc, sur lequel se détachent les comédiens que l’on devine par ailleurs derrière un rideau à-demi transparent.

La Dictatura de lo Cool.1JPG

Comme dans Alors que j’attendais (voir notre billet n° 7), les comédiens ne sont pas équipés de micro et leur voix n’est pas amplifiée quand ils jouent devant le rideau, donc directement sous les yeux des spectateurs. Hélas, cette concession au théâtre d’antan n’empêche pas que le niveau sonore devienne par moments insupportable. Exactement comme dans 2666, la pièce de Julien Gosselin d’après Roberto Bolaño, l’événement-marathon du festival cette année (durée 11h30), il y a en particulier une scène de boite de nuit qui paraît interminable, filmée, accompagnée de la musique (?) assourdissante et répétitive sur laquelle il convient de danser de nos jours. Pourquoi infliger une telle souffrance aux spectateurs ? Parce que les jeunes metteurs en scène et comédiens d’aujourd’hui sont tellement habitués à vivre dans ce bruit prétendument musical que non seulement il ne les dérange pas mais qu’ils aiment ça ?

La Dictatura de lo Cool est exemplaire d’un certain théâtre contemporain qui ne cherche pas à soutenir l’attention du spectateur par une intrigue un tant soit peu élaborée (sans compter que les programmes distribués à l’avance ne manquent pas de dévoiler le « pitch »). Si les comédiens ont en général l’air de bien s’amuser, le regard des spectateurs reste constamment distancié. Il est rare qu’on rie franchement, on sourit parfois, à d’autres moments on s’ennuie ferme. Il ne se passe rien, puis vient quelque chose qui nous surprend agréablement. Et la plus grande partie du spectacle se passe à attendre ces surprises agréables.

 

 

Billet d’Avignon 2014-11 : « La Imaginación del Futuro »

Neuf comédiens : sept garçons et deux filles. Parmi les garçons, deux n’ouvriront pas la bouche : celui qui interprète l’adolescent (cf. infra) et celui qui, dissimulé sous un masque de gorille, fait le machiniste sur le plateau. Au centre, un bureau imposant et le fauteuil qui va avec. Sur les côtés, des tables, un divan, quelques chaises, une caméra, des micros. Au départ, le rideau de fond de scène représente la façade endommagée du palais de La Moneda, siège de la présidence chilienne, là où Salvador Allende s’est suicidé le 11 septembre 1973. L’action de la pièce, qui se passe ce jour-là, n’est nullement respectueuse des faits. Nous assisterons à plusieurs tentatives parodiques du président pour enregistrer son discours (authentique) d’adieu au peuple chilien, entouré par quelques-uns de ses ministres qui le houspillent et donnent de lui l’image d’un pantin sans consistance : une satire du monde de la télévision et de ses animateurs (ici les ministres) et de leur comportement  de diva. Marco Layera, le directeur de la troupe chilienne La Re-Sentida, vise à un théâtre insolent et provocateur, et il y parvient incontestablement. Il faut, en effet, un certain culot pour déboulonner l’idole de la gauche chilienne, ce qui explique que La Imaginación del Futuro ne soit pas toujours bien accueillie par les Latino-Américains.

Imaginacion del futuro

Les tentatives de captation du discours s’interrompent au moment où Allende, fatigué, éprouve le besoin de faire la sieste (!) Intervient alors « l’adolescent » qu’on sort de la boite dans laquelle il était enfermé, un jeune chilien emblématique de la classe populaire aujourd’hui, un garçon dont l’avenir apparaît bouché. Une quête est organisée parmi les spectateurs pour lui offrir des études convenables ; un spectateur réticent est pris à parti par une comédienne : dépoitraillée, elle se dit prête à tout pour le convaincre, y compris à pratiquer une fellation (!) Ce morceau de grand guignol tombe à pic pour dissiper l’impression de gêne qu’on ressent obligatoirement quand on est mis face à ses contradictions : car si nous déplorons la misère du monde, que faisons-nous concrètement pour la soulager ; et si nous faisons quelque chose, en faisons-nous assez ? L’adolescent a envie de découvrir la mer. S’ensuit un épisode drolatique avec les ministres en maillots de bain, mais l’adolescent, quant à lui, est réduit à vendre des boissons sur la plage. Son histoire vire au tragique quand il meurt, touché par une balle perdue (incarnée par un comédien), lors d’une manifestation. La mère en pleurs est assaillie par les médias.

Imaginacion del futuro1Allende se réveille alors pour de nouvelles tentatives de dire son discours (à chaque fois, le décor du fond de scène est modifié en fonction de la nouvelle ambiance décidée par les ministres). Apparaît ensuite la poupée d’une jeune fille sortie d’outre-tombe, qui interpelle le président. Manipulée par deux comédiens, elle le rend responsable de la terreur qui suivit son passage au pouvoir. Tel est en effet, d’après Layera, le  véritable sujet de la pièce :

« Nous posons des questions nouvelles, des questions douloureuses qui peuvent incommoder mais nécessaires. Ce rêve [la république d’Allende] valait-il la peine contre dix-sept ans de dictature et de violence ? Ou contre les vingt-cinq années de ‘transition vers la démocratie’ pendant lesquelles le système néolibéral s’est consolidé ? Cette utopie était-elle possible ? »

Allende finit par mourir, pas par suicide, mais en conséquence du bombardement du palais…

Layera se veut le porte-parole d’une génération « absolument désabusée » et en proie à une contradiction existentielle : nourrie par une éthique progressiste, révolutionnaire, elle constate que celle-ci ne correspond plus à la réalité. Alors que faire, à défaut d’apporter des solutions ? Faire rire pour faire réfléchir, puisque cela permet d’ouvrir sur l’ironie, la cruauté, l’absurde aux « pouvoirs inquiétants et corrosifs ».

Layera atteint incontestablement son (modeste) objectif. La Imaginación del Futuro est un spectacle drôle, enlevé, et qui, par le décalage qu’il entretient volontairement entre la réalité et la fiction, nous conduit effectivement à porter sur l’histoire dramatique du Chili un regard neuf. Ce qui n’implique pas que nous devions adhérer à sa vision parodique d’Allende.

 

Crédit photos : Ch. Raynaud de Lage.