La « Cendrillon » de Joël Pommerat m.e.s. par Camille de la Guillonnière

Une des pièces les plus connues de Joël Pommerat montée par une troupe de province dont la renommée ne nous était pas parvenue, on se demande ce que cela peut donner. La magie Pommerat opèrera-t-elle ? La réponse est oui et trois fois oui. Il est vrai que le texte est l’un des meilleurs du théâtre actuel. Cette réécriture du conte de Perrault est rien moins qu’un bijou de théâtre qui mêle l’émotion et le rire en prenant bien des libertés avec le conte sans jamais le trahir sur l’essentiel.

Si le « pitch » demeure – Cendrillon, maltraitée par une horrible marâtre, rencontrera l’amour d’un prince (plutôt l’amitié en fait) grâce à l’intervention d’une gentille fée – Pommerat se permet en effet bien des infidélités. Nulle pantoufle de vair ici mais une chaussure du prince. La fée, fatiguée de son pouvoir, s’essaye maladroitement à des tours de magie. La marâtre, si elle est bien odieuse et accable Cendrillon comme il se doit, est surtout obsédée par son physique : tout le monde prend, dit-elle, ses filles (envers lesquelles elle ne montre aucune tendresse) pour ses sœurs. Deux filles, au demeurant, plus bêtes que méchantes. Quant à Cendrillon, bouleversée par la perte de sa maman, elle acceptera longtemps toutes les vexations, comme poussée par un sentiment de culpabilité. Enfin, Cendrillon et le Prince ne sont pas encore des jeunes gens accomplis, plutôt des enfants ou des adolescents trop jeunes pour tomber amoureux.

La comparaison de la m.e.s. de Camille de la Guillonnière avec celle de Pommerat, en 2012 (1), se révèle riche d’enseignements. Pommerat bénéficiait d’une production de prestige, avec en particulier un décor reproduisant de manière assez réaliste la « maison aux murs de verre » de la marâtre. Rien de tel pour C. de la Guillonnière, son décor est minimaliste : une estrade portant un lit en fer branlant et à l’arrière, posé sur un arceau, un rideau noir qui s’ouvrira pour les scènes se déroulant dans le palais royal. Or, on ne saurait dire que la nouvelle m.e.s. soit handicapée par la pauvreté du décor. On savait déjà qu’un grand texte n’avait pas besoin de grand-chose à cet égard pour passer la rampe : nouvelle confirmation ici.

Si Pommerat et la Guillonnière confient tous deux plusieurs personnages à certains comédiens, le second accentue le côté comique de la pièce en jouant sur une nouvelle répartition sexuelle des rôles, bien moins naturelle, avec le résultat heureux, selon nous, d’atténuer l’effet que peut avoir la méchanceté de la marâtre sur des jeunes spectateurs sensibles. Chez Pommerat, deux comédiennes interprètent à la fois les deux sœurs et, respectivement, la fée et le prince. C. de la Guillonnière confie les rôles des deux sœurs à deux comédiens, de surcroît l’un chétif et blanc de peau, qui jouera aussi le prince, l’autre grand et noir de peau, qui se sera chargé du rôle de la fée !

Autre innovation heureuse de C. de la Guillonnière, la comédienne qui interprète à la fois la narratrice (et accessoirement la maman) double ses discours en langage des signes. Ce petit bout de femme toute de noir vêtue, debout au-devant de l’estrade, face au public, capte immédiatement l’attention : on la suit fascinée tout autant par ses gestes que par les mots de Pommerat.

Faisant abstraction du décor, une pièce réussie exige, rappelons-le une fois encore, un bon texte, une bonne mise en scène et de bons comédiens. Quand les trois sont réunis, le succès est assuré. Qui ne voit que le théâtre contemporain souffre trop souvent des ambitions démesurées de metteurs en scène qui croiraient déroger en se contentant de servir un texte du répertoire ? Ce qui ne signifie évidemment pas qu’on ne puisse être à la fois auteur et metteur en scène : Pommerat et, un peu plus ancien, Jean-Luc Lagarce sont deux très bons exemples qui viennent immédiatement à l’esprit. Les exemples contestables sont plutôt ceux de metteurs en scène confirmés, pris un beau matin par la fièvre de l’écriture (et qui commencent le plus souvent par adapter un roman).

Pour en revenir à C. de la Guillonnière, comme tout bon metteur en scène, il a choisi un grand texte qu’il sert sans aucune servilité. Etant par ailleurs lui-même servi par de bons comédiens, ce qui se voit immédiatement aux changements de rôle : la capacité à rendre soudainement crédible un personnage complètement différent de celui qu’ils viennent d’interpréter est un signe qui ne trompe pas. Seule la jeune comédienne dans le rôle-titre paraît un peu en dessous. Elle partage en outre avec nombre de jeunes personnes de sa génération une diction inconstante qui empêche de saisir certaines répliques.

Cendrillon de Joël Pommerat, m.e.s. Camille de la Guillonnière avec Chloé Chazé, Frédéric Lapinsonnière, Aude Pons, Lise Quet, Mathieu Ricard, Clément Séjourné.

 

(1) https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/cendrillon-pommerat-ne-se-rate-pas/

 

En tournée à Tropiques-Atrium Scène nationale, Fort-de-France, 12-14 décembre 2019.

Cendrillon : Pommerat ne se rate pas !

S’il est un auteur-metteur en scène français qui mérite l’attention aujourd’hui, c’est bien Joël Pommerat (1). Il a choisi cette fois de se saisir du personnage de Cendrillon et la chaîne Arte a eu la bonne idée de diffuser une captation le dimanche avant Noël, à dix heures, l’heure de la messe, ce qui peut être pris comme une indication de ce que pourrait être le rôle du théâtre aujourd’hui !

Un mot pour commencer sur le théâtre à la télévision. D’aucuns s’en offusquent qui avancent que le théâtre étant par définition un spectacle vivant, le filmer c’est le figer, donc le faire mourir. Ils ajoutent que l’artifice, toujours apparent au théâtre, n’est acceptable que parce qu’il s’accompagne d’un contact direct avec les interprètes et que, quitte à filmer, autant faire carrément du cinéma. Cette thèse, si elle se défend théoriquement, ne tient pas face à la captation réussie d’une grande pièce de théâtre, comme il en existe de nombreuses. Un seul exemple que beaucoup connaissent : la Phèdre de Patrice Chéreau. Grâce à la caméra, le téléspectateur est toujours le spectateur le mieux placé. Et même, il peut voir ce que ce dernier ne verra jamais au théâtre, comme le gros plan sur le visage de Dominique Blanc, en larmes, expirant littéralement les vers du divin poète… On ne renoncera pas pour autant à se rendre dans les salles de théâtre, évidemment ! Les deux plaisirs ne se contredisent pas, ils se complètent.

Pour en revenir à Cendrillon et à Pommerat, il réussit à transformer le conte en une histoire d’aujourd’hui, tout en préservant les éléments clefs du récit (la marâtre, la fée, le prince, la chaussure – même s’il ne s’agit plus ici d’une pantoufle de vair mais d’un soulier du prince). Les modifications, pour radicales  qu’elles soient, sont d’abord d’ordre psychologique ; elles s’inscrivent dans une intrigue qui demeure pour l’essentiel celle du conte, conservant au spectateur le plaisir de la reconnaissance.

Cendrillon et ses deux belles-soeurs

Dans cette nouvelle Cendrillon, l’héroïne n’est plus la victime plus ou moins passive de sa belle-mère et de ses belles-sœurs, qui ne devra qu’à son exceptionnelle beauté et à l’intervention de sa bonne fée de susciter l’amour du prince. Il n’est plus question d’amour chez Pommerat, en tout cas pas de celui-là, car Cendrillon et le prince sont des enfants dans la pièce – et non pas des jeunes gens – qui finiront par se trouver parce qu’ils ont en commun de ne pas avoir su faire le deuil de leur maman. Cendrillon, pour sa part, se voue volontairement aux tâches pourtant abjectes dont elle est chargée, comme on se noie dans le désespoir. Il faudra l’intervention de la fée (sorte d’être farfelu qui ne correspond guère à l’archétype, mais néanmoins providentiel) pour qu’elle accepte de regarder la réalité en face. Alors que, sous l’empire du sentiment de culpabilité suscité par la mort de sa mère, elle s’imaginait capable de faire que celle-ci « reste en vie quelque part », si elle ne cessait de penser à elle. Sans doute n’est-ce pas un hasard si sa belle famille l’appelle souvent par dérision « Cendrier ». Ce surnom insultant, qui se réfère certes directement à un jeu récurrent avec les cigarettes du père, n’évoque-t-il pas plus profondément – et inconsciemment chez celles qui l’emploient – l’urne qui renferme les cendres des défunts ?

La Cendrillon de Pommerat – ou plutôt « Sandra », son prénom pour l’état-civil – est à part ça une petite demoiselle, préadolescente ou jeune adolescente, tout-à-fait moderne, au caractère affirmé et à la langue bien pendue. Ainsi déclare-t-elle au roi venu inviter la famille pour une troisième soirée à la Cour : « Si votre fils y est aussi, on boira un coup ensemble » (sic). Se pousser du col ne l’empêche pas, ceci dit, de rester naturelle en présence du prince : « Tu vas pouvoir rester un peu avec moi. Je suis pas ta mère mais je suis pas mal comme personne ». Elle est interprétée par la jeune Déborah Rouach qui n’a pas froid aux yeux et porte ce rôle avec une vaillance sans faille.

Cendrillon a été montée à Bruxelles ; les comédiens laissent percer leur accent, ce qui ajoute une dimension exotique et finalement de la crédibilité à une pièce dont l’action est située dans un lointain royaume. Ceci vaut en particulier pour la mère, Catherine Mestoussis, qui en rajoute dans la méchanceté avec un entrain communicatif. Mais les deux autres comédiennes qui interprètent les deux sœurs sont excellentes aussi, d’autant qu’elles sont chargées également du rôle de la fée, pour l’une, et du prince, pour l’autre. S’il est plus difficile d’apprécier le jeu des deux hommes, le père et le roi, qui servent plutôt faire-valoir, les comédiens sont tous dans le caractère de leur personnage et l’ensemble donne l’impression d’une troupe homogène et bien rodée.

Un mot pour finir du décor : celui du palais, qui se réduit à rien à la télévision, ne laisse que le souvenir d’une esplanade sombre et vide, par contre celui de la maison familiale, avec son mur transparent, parvient paradoxalement à renforcer l’impression d’un univers clos, prison de Cendrillon.

Sur la chaîne franco-allemande Arte, le 23 décembre 2012 à 10 h.

Selim Lander.

(1)   Né en 1963, sa première création date de 1990. Il a déjà adapté deux contes pour le théâtre : Le Petit chaperon rouge et Pinocchio. Cendrillon s’est donnée à Paris, au Théâtre de l’Odéon, du 27 novembre au 31 décembre.

 

 

Par Selim Lander, , publié le 26/12/2012 | Comments (0)
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