Des images contrastées du Cameroun dans  les poèmes de Nathalie Étokè et de Jean-Claude Awono

Résumé

Dans leurs poèmes respectivement intitulés « Cameroun mon pays », « Mon pays » et « Puis mon pays », Nathalie Étokè (auteure du premier poème cité) et Jean-Claude Awono (auteur des deux derniers cités) orchestrent des métaphores et des métonymies pour révéler leurs acceptions du Cameroun ainsi que certaines facettes de ce pays aux lecteurs. À l’analyse du corpus, quelles images du Cameroun ces deux tropes essaimés dans les trois poèmes exposent-ils ?  Quels effets ces tropes peuvent-ils produire chez les lecteurs ? Et quels messages peut-on déduire de cette stratégie d’écriture ? Pour répondre à ces questions, l’analyse se fonde sur « Lire la poésie/Lire Supervielle », un article de Daniel Delas publié dans le collectif Lecture des amis inconnus (1980). Cet article met en avant une méthode herméneutique, laquelle cristallise les « mises en relation qui parcourent les poèmes en tous sens ». La stratégie d’étude repose sur les trois temps forts suivants prescrits par Delas : l’inventaire des métaphores et des métonymies dans les poèmes, leur contextualisation et leur interprétation.

 

Introduction

Depuis les années 1990, le champ poétique camerounais se présente comme une grande fenêtre à partir de laquelle certains poètes peuvent voir leur pays, le comprendre et remonter le fil de son histoire. Au cœur de ce champ, Nathalie Étokè ainsi que Jean-Claude Awono empruntent au langage ordinaire des termes et des images qu’ils enrobent d’un contexte particulier afin de traduire leurs acceptions du Cameroun.  Auteurs du corpus, la première citée a écrit « Cameroun mon pays » et le second « Mon pays » de même que « Puis mon pays ». Dans ces productions, une obsession tenace marque les deux écrivains également enseignants respectifs à Brown University aux États-Unis et à Yaoundé au Cameroun : toucher les cœurs des lecteurs pour susciter une amélioration de la réalité économique, socioculturelle et politique du Cameroun. En articulant l’étude autour de ces poèmes, nous cherchons à répondre aux préoccupations suivante s: 1. Quelles images du pays les métaphores et les métonymies essaimées dans les trois textes exposent-elles ? 2.  Quels effets ces tropes peuvent-ils produire chez les lecteurs ?

Au préalable, précisons que selon Patrick Bacry (1992 :288) dans  Les Figures  de style,  la métaphore consiste en  la « substitution ou l’accolement, dans le cours d’une phrase ou d’un vers, d’un mot à un autre situé sur le même axe paradigmatique. Ces deux mots recouvrent des réalités qui présentent une certaine similitude ou sont données comme telles. » Par exemple, « le printemps de la vie » est une métaphore pour parler de la jeunesse. Quant à la métonymie, c’est le « remplacement, dans le cours d’une phrase ou d’un vers, d’un substantif par un autre substantif, ou par un élément substantivé, qui peut lui être ordinairement associé sur l’axe syntagmatique du discours. » Exemple : « la salle applaudit », pour dire « les spectateurs ». Ces figures de style ressortissent à la rhétorique, art de bien parler, et elles se remarquent comme un ensemble de procédés que les deux poètes emploient pour persuader, convaincre.

De plus, dans cette étude, les poèmes et la poésie se veulent des productions autant qu’une forme d’expression littéraires caractérisées par l’utilisation harmonieuse des sons, des rythmes du langage et par une grande richesse d’images. Ils s’avèrent, par ricochet, un des terrains de prédilection où se cristallise l’expression métaphorique et métonymique flamboyante. En ce qui concerne le Cameroun, c’est un Etat d’Afrique centrale limité à l’Ouest par le Nigéria, au Nord par le Tchad, à l’Est par la Centrafrique, au Sud par le Gabon, le Congo et la Guinée équatoriale, au Sud-Ouest par l’Océan Atlantique. Sa capitale politique est Yaoundé, sa superficie couvre 475 444 kilomètres carrés et sa monnaie, c’est  le franc CFA.

De ce qui précède, nous procédons à cet « éclairage sur des images contrastées du Cameroun » dans le corpus sur la base d’une démarche analytique exposée par Daniel Delas dans « Lire la poésie/Lire Supervielle », du collectif Lecture des amis inconnus (1980). Le fondement de son procédé repose sur le principe selon lequel « la lecture d’un poème implique une méthode herméneutique qui prenne en compte les mises en relation qui parcourent le texte en tous sens et qui ait conscience de sa propre relativité » (p.24). Mais au fait, que révèlent les métaphores et les métonymies auxquelles recourent Étokè et Awono pour notifier le réel camerounais aux lecteurs ?  Et quels messages cette stratégie d’écriture véhicule –t-elle ?

  1. De la quintessence du corpus et du cadre analytique

« Cameroun mon pays » de Nathalie Étokè constitue le premier élément du corpus. Il s’agit d’un mélange de prose et de vers imbriqués qui apparaît en sixième position dans un collectif de 18 textes publiés en 2008, sous la direction de Joseph Fumtim, et au titre éponyme de Cameroun mon pays.  De Jean –Claude Awono, les deux autres titres « Mon pays » et « Puis mon pays » occupent respectivement la 10e et la 11e position dans son recueil À l’affut du matin rouge (2006), préfacé par E. Njoh Mouellé.  Dans cet ensemble de 46 vers qu’il nomme « Mon pays », le poète prend sur lui de mettre le Cameroun en exergue en le désignant comme son « héritage » (v.2), sa « chanson » (v. 17), son « enfance » (v.29), etc. À la suite de « Mon pays », « Puis mon pays » a été forgé en 32 vers au total, répartis en trois strophes. C’est une composition qui captive le lecteur par sa beauté.

Dès lors, l’étude des métaphores et des métonymies dans ces trois productions, à la manière de Daniel Delas, n’en est qu’instructive. Précisons-en donc le cadre théorique. Pour Daniel Delas, l’engagement poétique, tel que le corpus s’en ressent, peut être à la fois esthétique, littéraire et politique. L’essayiste explique que le discours poétique est un langage de la connotation, soumis aux lois de la langue naturelle (la dénotation), et tout poème s’avère lui-même un nouveau langage dans la mesure où il crée des objets et établit entre eux de nouvelles relations. Au sujet du décryptage du texte poétique qui nous intéresse ici, l’auteur de « Lire la poésie/Lire Supervielle » (p.24-29) suggère dans cet article que l’analyste procède en trois temps : d’abord, l’examen des divers plans de texte (et dans le cas présent, l’agencement stylistique), pour dégager les métaphores et les métonymies, selon qu’elles apparaissent pertinentes dans l’intelligibilisation de l’expression poétique. Il est donc question d’effectuer un inventaire de ces faits de style dans le corpus. Ensuite, à partir des plans ou faits de style relevés plus haut, il faut mettre en relation des rapports que la connotation entretient avec la dénotation, c’est-à-dire  énoncer le contexte  qui éclaire l’utilisation de la trope. Enfin, il faudra « décrypter les mises en relation qui  parcourent le texte en tous sens » (Delas 1980 :29), autrement dit, préciser la signification, l’intérêt ou le message du trope. Compte tenu des contraintes éditoriales, nous nous focaliserons ici surtout sur l’inventaire et la dimension interprétative, qui font alors office de boussole de l’étude.

  1. Des images prégnantes du Cameroun dans le corpus

Cette articulation   de l’étude  correspond au premier temps fort  de la démarche de Daniel Delas, pour qui l’analyste des tropes dans un texte poétique doit commencer par examiner l’agencement  stylistique de la production. Sous forme d’un inventaire, cela revient à « dégager les métaphores et les métonymies, selon qu’elles apparaissent pertinentes dans l’intelligibilisation de l’expression poétique. » (Delas 1980 : 24)

  • Le pôle métaphorique d’Étokè et d’Awono dans le corpus

Les métaphores participent de la littérarisation de l’expression poétique dans « Cameroun mon pays », « Mon pays » et « Puis mon pays ». Rappelons, d’emblée, que du grec metaphora, la métaphore, fondée sur l’idée du transfert, est un trope qui opère un transfert de sens entre mots ou groupe de mots, fondé sur un rapport d’analogie plus ou moins explicite (Robrieux 1998 :21). Exemple : « Ce bras (Dieu) qui rend la force aux plus faibles courages/Soutiendra ce roseau plié par les orages. ».(Voltaire, Zaire, Acte3, scène1.  Dans cet exemple, la métaphore porte sur  « un roseau »,  et sur «  plié ».  On comprend alors qu’il est question d’un être humain. Il existe deux principales formes de métaphores : in praesentia, où comparant et comparé se trouvent en présence l’un de l’autre dans le même énoncé ; et in abstentia qui consiste en l’ellipse du comparé. Cette dernière opère non seulement un transfert sémantique, mais aussi une substitution de termes.

C’est précisément à cette technique qu’Étokè recourt lorsqu’elle écrit, pour signifier le Cameroun, aux vers 49 et 50 : « le pays est le pire des cauchemars ». Cette expression est utilisée par la poétesse vers la fin du poème pour insinuer certaines réalités politiques et  socioéconomiques  du  Cameroun.

La même stratégie stylistique s’avère caractéristique de l’art poétique d’Awono qui, dans « Mon pays »,  fait usage des cinq termes suivants, en rapport avec le Cameroun : « mon héritage » (v.2) ; « mon sentier » (v10.) ; « ma chanson » (v.17) ; « mon enfance » (v27.) ; « ma victoire » (v.34). La tonalité un tantinet enjouée de ces expressions cède place  à une autre  plus grave, dans le poème « Puis mon pays », lorsque le poète  déclare : « C’est dans les typhons et les bourrasques (v.7) / Qu’il a été calibré (v.8)/ Il a été en moi un avortement (v27) ». Dans ce cas, les expressions qui ressortissent à l’analogie dans le transfert sémantique sont: « les typhons », « les bourrasques » et « un avortement ».  Toutes riment avec l’idée de la violence.  Qu’en est-il de l’inventaire des métonymies ?

  • Le pôle métonymique d’Étokè et d’Awono dans le corpus

Notons d’entrée de jeu que, du grec metonumia, la métonymie consiste en  l’emploi d’un nom pour un autre.  C’est un trope par lequel un terme se substitue à un autre  en raison d’un rapport de contigüité, de coexistence ou de dépendance (Robrieux  1998 :29). Il existe plusieurs formes de métonymies :

-contenant/contenu, par exemple : « boire une bouteille » pour boire du vin.

– Lieu/chose ou personnes’y trouvant, par exemple : « Etoudi » pour le Président de la République du Cameroun.

-Objet propre/personne ou entité collective, par exemple : les « blouses blanches » pour les infirmiers et les médecins.

En fait, du point de vue du fondement de ces métonymies, l’on a chaque fois un rapport de contigüité donné par la langue elle-même (Bacry 1998 : 35).  Étokè emploie surtout la forme de métonymie où la partie est désignée pour le tout, et le tout par sa partie.  Alors, d’un côté, elle affirme que le Cameroun est une « Terre fertile en despotes » (v26), « l’Afrique en miniature » (vers 8). Au surplus, elle cite les dix régions du pays pour évoquer le Cameroun lui-même, des vers 16 à 25.   D’un autre côté, elle liste des « leaders charismatiques assassinés » et des « voix étranglées », à partir des vers 30, pour dire des « combattants de la liberté » (Fumtim 2008 : 62), assimilés au pays lui-même. Le sort de ces « leaders charismatiques » et celui de ces « voix épuisées » rime avec le tragique.

En ce qui concerne les poèmes « Mon pays » et « Puis mon pays » d’Awono, les métonymies y occupent également une place de choix. Ainsi, au vers 28 du premier poème cité, parlant du Cameroun, l’auteur le désigne par le mot « âme » dans la formule suivante : « J’ai porté ton âme ». Tel qu’employé, ce terme, « âme », contribue à personnifier le Cameroun.  Dans « Puis mon pays », on peut lire, du vers14 au vers17 : « Il faudra beaucoup de bras /Pour entasser ce pays que les pillages/ Ont mêlé aux gravats ». Le mot « bras », une partie du corps, est utilisé comme une indication de l’homme lui-même. La troisième strophe continue cette tendance métonymique basée sur l’évocation des parties du corps pour faire allusion à l’être humain, puisqu’ Awono y dit, à propos du Cameroun: «  Et son gâchis de sang versé/De cordons ombilicaux saqués/ Des placentas et des sexes truqués ». On le voit, métaphores et métonymies donnent pouvoir aux deux poètes de puiser dans un langage de connotation pour révéler  leur pays. Qu’en est –il alors des messages résultant de ces connotations et leurs dénotations

  1. De l’effet des métaphores et des métonymies ou des messages d’Étokè et d’Awono

Outre l’inventaire et l’analyse contextuelle des tropes, Delas (1980 :29) prescrit, pour une étude des textes poétiques, une dimension interprétative, dont l’objectif revient précisément à « décrypter les mises en relation qui parcourent le texte en tous sens. »  Décrypter, c’est dévoiler le sens. Il s’agit de répondre à la question « qu’est-ce que cela veut dire ? », en rapport avec les deux tropes étudiés.  En fait, que signifient ces deux fleurs de rhétorique employées dans le corpus ? Comment les comprendre ? A quoi servent-elles ?

Centrant des métaphores et des métonymies sur le Cameroun, qu’Étokè et Awono écrivent que c’est une « Terre fertile en despotes », « l’Afrique en miniature », « le pire des cauchemars », « Rio dos camaroes », « un avortement », un « gâchis de sang versé », etc., ils entreprennent d’exprimer des facettes de la réalité du pays. Leur démarche est similaire à celle d’autres poètes comme Charles Ngandé, François Sengat –Kuo, Paul Dakeyo  ou Patrice Kayo soucieux de styliser la vie de la nation, de refléter son histoire, au-delà de l’épanchement lyrique.  Ce faisant, les auteurs du corpus passent pour accoucheurs  de valeurs édifiantes, constructives,  moralement refondatrices (Mongo 2005 : 174). En effet, sur le plan économique, une métonymie telle que « bras » dans l’expression « Il faudra beaucoup de bras/ Pour entasser ce pays que les pillages/ Ont mêlé aux gravats » convie tout le monde, chacun dans sa sphère d’activité, à penser à construire le Cameroun et à arrêter de  distraire  les ressources  financières de l’Etat (Fumtim 2008 :44).

Sur le plan de l’histoire, et pour une prise de conscience collective, Étokè et Awono infèrent que le pays renaisse à ses origines mythiques et nationalistes. Car, en nommant des figures emblématiques du nationalisme camerounais, telles que Um Nyobe, Martin Paul Samba, etc.,  Étokè souhaiterait  que  chacun sache précisément d’où il vient, que chacun sache que Um  n’étaient guère un bandit, mais plutôt un fondateur et que ses compagnons de lutte et lui  ont versé leur sang sur le limon de la terre camerounaise. Toujours dans ce registre de l’histoire, la métonymie « Rio dos camaroes » (rivière des crevettes) mise en relief par l’un et l’autre poètes tient lieu d’indice par lequel ils proposent que le Cameroun s’appelle  un jour autrement, à cause des déterminations coloniales et alimentaires de l’expression portugaise «  camaroes » . Ce mot ne se rattache d’ailleurs à aucun symbole fort du pays.  Au contraire, parfois prémonitoire à la manière d’un redoutable atavisme, « camaroes » refait surface dans le sang des Camerounais et infecte leur agir et leur être (Fumtim 2008 : 44).

Sur le plan social, la déstructuration des parties du corps perceptible à travers les  métonymies articulées autour du « gâchis du sang versé », de « cordons ombilicaux saqués », des « placentas et des sexes truqués » est voulue pour éveiller l’intérêt de la communauté nationale à l’idée que la sécurité des citoyens et l’émigration soient considérées comme des défis majeurs du Cameroun. De même, la métaphore de l’« avortement » que semble le pays pour Awono interroge la ruine prématurée de certains jeunes dévoyés par des déviances de toutes sortes. Chacun doit travailler à  trouver des solutions idoines à ces plaies.  Car, lorsqu’on a peur, on ne reste plus chez soi, on aspire à quitter le pays.

Sur le plan de la géographie, lorsqu’Étokè se livre à une revue des dix chefs-lieux des régions en vue de traduire le Cameroun, lorsqu’elle le rend présent à la mémoire à travers la formule proverbiale  « Afrique en miniature », c’est pour un dessein précis. Elle plaide pour que les écrivains s’ingénient toujours plus à affirmer la présence du pays ainsi que sa singularité  géographique, de manière à le rendre plus visible au monde. Car, garants de la formation d’une conscience collective, nationale, ils permettraient à leurs concitoyens et aussi à d’éventuels  touristes de renaître aux savanes, aux rythmes et aux parfums soit de leur enfance, soit  des sites visités. En clair par  leur esthétisation des métaphores et des métonymies dans le corpus, Étokè et Awono veulent proposer un reboisement total, esthétique, moral, spirituel et culturel  du Cameroun.

Conclusion 

Tout compte fait, l’étude aura permis de constater que le langage poétique emprunte ses termes au langage ordinaire, qui a recours au contexte pour en définir les acceptions. Aussi, pour révéler au monde leurs acceptions du Cameroun, Nathalie Étokè et Jean-Claude Awono  se servent –ils des métaphores et des métonymies. Selon Robrieux (1998 : 23), la métaphore est une figure d’analogie réunissant des éléments sémantiques communs à deux isotopies. Dans le corpus, le Cameroun a été donné par exemple pour « pire des cauchemars », pour évoquer le labyrinthe redoutable qu’il est devenu pour certains dans le champ politique. Par métonymie, nous avons perçu un trope par lequel un terme se substitue à un autre en raison d’un rapport de contigüité, de coexistence ou de dépendance. (Robrieux 1998 : 28). Dans ce paradigme, plusieurs formules ont été citées, parmi lesquelles « Rio dos camaroes », une expression proverbiale utilisée par l’un et l’autre auteur pour référer au Cameroun.

Le ressort théorique de l’étude s’est trouvé être une démarche herméneutique initiée par Daniel Delas dans « Lire la poésie/Lire Supervielle » du collectif Lecture des amis inconnus (1980). Ses temps forts ont pris en compte, aussi bien des images contrastées telles « Afrique en miniature », « pire des cauchemars », etc., que l’analyse du contexte et l’interprétation des  figures de style examinées. Il en découle l’idée que les  métaphores et les métonymies ont été travaillées par Étokè dans « Cameroun mon pays » et par Awono dans « Mon pays » et « Puis mon pays » pour humaniser toujours plus les potentiels lecteurs en particulier et le Cameroun en général, de sorte à contribuer au progrès moral, social, économique,  politique , technique et culturel du pays. Il y a là un véritable redimensionnement  de ces deux tropes ainsi  orchestrés pour nommer le Cameroun, agir sur les Camerounais et le transformer bénéfiquement sur la route de l’émergence.

 

Ouvrages cités

Awono, Iean-Claude, 2006. A l’affût du matin rouge. Yaoundé : CLE.

__________ « Pour solder le gâchis ». In: Fumtim, Joseph (Dir.). 2008 .Cameroun mon pays. Yaoundé: Editions Ifriqiya. 35-45.

Bacry, Patrick. 1998. Les figures de style. Paris : Belin.

Delas, Daniel. 1980. « Lire la poésie/ Lire Supervielle ». In : Delas, Daniel (Dir.). 1980. Lecture des amis inconnus. Paris : Belin. 24-29.

Etokè, Nathalie. 2008. « Cameroun mon pays ». In : Fumtim, Joseph (Dir.). 2008. Cameroun mon pays. Yaoundé: Editions Ifrikiya. 57-62.

Fumtim, Joseph (Dir.). 2008. Cameroun mon pays. Yaoundé: Editions Ifrikiya .

Mokwe, Edouard. 2016. « Une approche heuristique du texte poétique à l’Université de Buea… ». In : Mballa Ze, Barnabé, Mbassi Ateba, Raymond et Abada Medjo, Raymond (Dir.).2016. La Didactique de la littérature en contexte camerounais. Interrogations, dilemmes et modalités de transmission. Yaoundé : Africaine d’édition. 189-200.

Mongo, Pabé. 2005. La Nolica (La nouvelle littérature camerounaise) Du maquis à la cité. Yaoundé : PUY.

Robrieux, Jean-Jacques. 1998. Les figures de style et de rhétorique. Paris : Dunod

Toursel, Nadine et Vassevière, Jacques. 2001. Littérature : textes théoriques et critiques. Paris : A. Colin

Annexe : Le corpus

 

Cameroun mon pays

« Rio dos Camaroes », s’écrièrent les Portugais
Emerveillés par les innombrables crevettes qui se
prélassaient dans l’estuaire du Wouri.
Au gré des turbulences et des /turpitudes de l’Histoire, les
Allemands perdirent leur Kamerun qui devint
Cameroun pour les Français et Cameroon pour les
Anglais. Certains disent de ce pays qu’il est l’Afrique
en miniature. L’harmattan et la mousson y soufflent
à l’unisson. La savane du Nord épouse la forêt dense
du Sud. On y parle  anglais et français. Les Foulani cohabitent avec les Bantous. Les animistes, les
chrétiens et les musulmans coexistent sans heurt.
Bafoussam
Bamenda
Bertoua
Buéa
Douala
Ebolowa
Garoua
Maroua
Ngaoundéré
Yaoundé
Terre fertile en despotes
Le  Cameroun  c’est aussi le pays
Des révolutions
avortées et des  leaders
Charismatiques assassinés
Rudolf Duala Manga Bell
Martin Paul Samba
Ruben Um Nyobe
De ces voix
Etranglées par les mains invisibles de la dictature
Engelbert Mveng
De ces voix
Epuisées par l’adversité
Monseigneur Dogmo…
Que dire des artistes qui ont dans l’exil trouvé le
Chemin des honneurs ?
Feu Francis Bebey
Manu Dibango…
Que penser de la corruption environnante ? …
Que dire à une jeunesse dont le pays est le pire
des cauchemars
Pourquoi lui reprocher le rêve d’un ailleur
américain ou européen au bonheur incertain?

Nathalie Étokè, « Cameroun mon pays », in Joseph Fumtim (Dir.), Cameroun mon pays, Yaoundé, Ifrikiya, 2008, pp. 57-59.

 

Mon pays

Faut-il t’écrire à l’encre ou au feu
Ô mon pays mon héritage
Pour que rien n’efface plus ton nom
Sur la latérite et les fronts
Quel pas de soldat me faudrait-il marquer
Pour saluer ton drapeau
Quel paysan téméraire devenir
Pour te semer parmi la matrice poreuse
Des limons et des rêves
Mon pays mon sentier
J’ai heurté ton destin
Parmi l’héritage des falaises
Et la main sur le cœur
Je chante avec la bande
Victorieuse à l’unisson des lancinances
Qui donc  t’a appris

Ô mon pays ma chanson
À baigner tant dans l’océan
Ton buste d’okoumé
Ton offre de forêt ton présent de sahel
Brillent comme des montagnes allumées
Sur la masse de ton buste
Quel fragment de toi
Faut-il ajouter à l’horizon
Pour que le chant des vainqueurs
S’entonne dans la foi de la multitude
Mon pays mon enfance
J’ai porté ton âme
Parmi les tombes de ceux qu’on a tués

Et la main sur le cœur
Je chante avec la bande
Victorieuse à l’unisson des lancinances
Quel trappeur menace  tes matins
Ô mon pays ma victoire
Pour te faire tant flèche sur le lac Tchad
Et pour lancer tant contre le ciel
Ton char-des-dieux
Quels hommes en marche
Faut-il rejoindre pour brandir
L’enseigne offusquée de ton sang
Quel  océan appeler au
Secours de ton sahel

Quel boubou quelles sandales
Faut-il arborer
Pour danser dans l’averse frénétique
De tes tam-tams en délire

Jean-Claude AwonoÀ l’affût du matin rouge, Yaoundé, Clé, 2008, pp. 34-35.

 

Puis mon pays

Puis il y a eu mon pays
Parce que mon pays
Engeance de crevettes
Troupeau de camaroes n’avait su rien apporter d’autre
À ses pannes
Que l’excès d’eau et de requins
C’est dans les typhons et les bourrasques
Qu’il a été calibré
Et nourri aux hormones,
Il s’est bradé sur la place mondiale
Bradé jusqu’à son dernier limon
Jusqu’à son unique héros
Il faudra beaucoup de pelles

Il faudra beaucoup de bras
Il faudra beaucoup de libertés
Pour entasser ce pays que les pillages

Ont mêlé aux gravats
Il faudra l’entonner  dans la nuit
Avec des flambeaux et des mots arrimés

À des bourgeons et à des crèches
Des mots kpwangbwala et des mots forges
Pointés sur l’excès de  la déréliction
Chaque fois embusqué du côté mortel
Mon pays m’a frappé de plein fouet
Comme une cible d’obus
Pendant tout le trajet
Il a été en moi un avortement
À la cantonade

Et son gâchis de sang versé
De cordons ombilicaux saqués
Des placentas et des sexes truqués

À ouvert toutes les stérilités

Jean-Claude Awono, A l’affût du matin rouge, Yaoundé, Clé, 2006, pp. 36-37.

 

 

 

 

 

« Elle(s) » de Kouam Tawa

Kouam Tawa est camerounais. Il est surtout un littérateur multiforme, à la fois poète, auteur de romans pour la jeunesse et dramaturge. Sa pièce Nuit de veille, en forme d’oratorio, a été mise en lecture lors des dernières Francophonies en Limousin[i]. Elle(s) s’en rapproche à ceci près que ce texte fait entendre des voix exclusivement féminines. Je suis la femme dont sont faites la plupart des femmes de ce pays… Je suis la femme qui est faite de la plupart des femmes de ce pays, annonce la narratrice qui incarnera donc plusieurs personnages. Comme dans Nuit de veille, K. Tawa entend donner la parole aux petites gens de son pays, qui s’échinent pour pas grand-chose et doivent subir le spectacle d’une richesse insolente étalée sur les écrans de la télévision ou calfeutrée dans des limousines climatisées. Ses personnages n’ont pas besoin d’élever la voix pour crier leur frustration et leur révolte ; il leur suffit de se raconter. Nulle fioriture dans cette langue aux accents poignants qui fait d’autant plus mal qu’elle ne cherche pas l’effet. Écoutons pour commencer la femme délaissée :

Après la chasse il y a des chiens
qu’on récompense avec des jets de pierre.
S’il est temps de noyer ta chienne
noie-la, noie-la, noie-la, sans l’accuser de rage.

Kouam Tawa

La femme plurielle qui remplit les pages d’Elle(s) vit dans le regret de ce qu’elle n’a pas été. Un texte sur deux commence par « J’aurais aimé », formule qui revient en tête de chaque paragraphe. « J’aurais aimé être quelqu’un » est le premier de ces leitmotivs. Ensuite viendront « j’aurais aimé aller ailleurs », puis « avoir un homme », « savoir parler », « avoir un chez moi », « avoir un garçon », « avoir un don », « être une reine », « être une muse », « être sensée », « être une actrice », « être une légende », « être une herbe » et, pour finir, « être une chanson ».

Chacun de ces textes qui énumèrent divers avantages qui résulteraient du fait d’être quelqu’un, d’aller ailleurs, etc. se termine par le tableau désenchanté de la réalité. Ainsi le poème « j’aurais aimé être une herbe », après avoir énuméré les services susceptibles d’être rendus par les plantes médicinales, s’achève-t-il ainsi :

Je ne suis hélas qu’un rien de feuille qu’on dit même pas bonne à contenir la dernière des offrandes.

L’alternance dans ce livre des morceaux où la narratrice se raconte avec ceux où elle énumère ses regrets est renforcée par le contraste des styles, les récits étant écrits dans une langue plus nettement poétique que les autres, plus prosaïques. En témoignent leurs « incipits » respectifs : Ici elle chante (et son chant est parole) contre Ici elle parle (et sa parole est chant).

Les trois quatrains qui débutent, par exemple, le premier « poème » obéissent à une construction rigoureuse. Ils sont faits de vers embrassés de neuf et six pieds, comme ici :

Je buvais tranquillement ma bière
sans idées, sans désir.
Tu m’as parlé d’amour
et m’as dit : pardon, sois ma petite.

(Les mots soulignés par nous se retrouvent exactement à la même place dans les trois quatrains.)

On constate cependant que K. Tawa fait tout ce qu’il peut pour résister à la tentation des vers réguliers (non rimés). D’abord parce qu’il ne respecte pas les contraintes qu’il s’est imposé tout au long du même poème. Puis à quelques vers qu’il distord volontairement au lieu d’accepter une formulation plus évidente. Voir ci-dessous la fin du poème sur l’exil :

Mieux vaut souffrir mourir
dans le chaud d’un désert
ou le froid d’une mer
que mener sur sa terre une vie si misérable
.

On aurait attendu, en effet, à la place du dernier vers, ces deux autres hexamètres : que mener sur sa terre / une vie de misère.

À côté des deux sortes de textes – regrets et récits – examinés jusqu’ici, Elle(s) contient un texte dialogué (et non ponctué). Dans ce dernier, la mère d’un enfant malade s’adresse à diverses personnes susceptibles de l’aider.

faites, je vous en prie
quelque chose pour lui

implore-t-elle. Hélas ! on lui avait d’avance répondu:

il y a dans l’hôpital
des cas plus inquiétants

Si tout n’est pas rédigé dans une telle veine, proche du théâtre classique, les hexamètres abondent à nouveau dans ce texte qui se clôt sur le quatrain suivant :

mon enfant mon trésor
mon épine dorsale
mon enfant s’est éteint
me voici seule au monde

On a mentionné plus haut la révolte qui transpire de ce texte. Elle n’est nulle part plus apparente que dans les deux morceaux consacrés respectivement à la démocratie et à la politique. Il vaut sûrement la peine de citer intégralement la fin du premier, qui en dit plus que bien des discours.

Dites-moi si la démocratie
dont viennent nous parler nos gens d’en haut
avec des voitures cent pour cent de là-bas
des costumes cent pour cent de là-bas
des parlers cent pour cent de là-bas
est aussi cent pour cent de là-bas.
Dites-moi vous qui savez
si dans la démocratie de là-bas
on bat campagne avec des sacs de riz et des casiers de bière
si dans la démocratie de là-bas
on organise des charters et des bourrages d’urnes
si dans la démocratie de là-bas
on punit d’abandon la ville ou le village
qui n’a pas voté pour ceux qui sont en place
dites-moi, vous qui savez, dites-moi.

 

Kouam Tawa, Elle(s), Lanskine, coll. « Ailleurs est aujourd’hui », Nantes, 2016, 52 p., 12 €.

 

[i] Cf. https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-apercus-des-francophonies-en-limousin-edition-2017/

Peut-on sauver le Cameroun?

              Peut-on sauver le Cameroun ? emprunte les sentiers laissés par Développer pour libérer (1986) de Pierre-Marie Metangmo dont le thème  a été repris par le prix Nobel de l’économie Amartya Sen dans son ouvrage Development as Freedom. Publié en juillet 2010 à Paris par  l’Harmattan dans la collection Etudes Africaines, critique sociale de cent soixante neuf (169) pages s’inscrivant dans le champ des mentalités, cet essai politico-philosophique plaide pour une solidarité dans la refonte des valeurs et stratégies pour l’édification du Cameroun. Une politique qui met l’humain, le citoyen camerounais non pas en tant qu’objet mais sujet, au centre du développement. Avec la triple casquette de médecin, homme politique et chercheur, Dr. Pierre-Marie Metangmo défend dans cet ouvrage une thèse-mère : le Cameroun souffre d’une crise systémique qui affecte tous les secteurs de son développement. Il part de l’idée selon laquelle depuis près d’un demi-siècle après son indépendance, le pays de Ruben Um Nyobe peine à trouver un modèle propre de gouvernement efficace, capable de stimuler l’émancipation équitable et participative de ses populations. La corruption, ayant infectée les mentalités et paralysée tous les niveaux du système (administration, économie, politique, culturel et social…), serait la cause majeure de ce malaise. Le diplômé des universités de Lille II, Paris VI (France) et d’Emory, Atlanta (Etats-Unis) fait ainsi état du bien-fondé de son œuvre, répond à la question : Comment sortir le pays de cette crise ? Le chef du village Ntsingbeu, avec cinquante six ans sur terre, tire profit de toute sa large expérience pluridisciplinaire et n’hésite pas à faire appel à d’autres textes- d’où son aspect littéraire- pour faire claironner sa philosophie de l’humain. Embrassant l’histoire des mentalités, ce projet arrive à point nommé en ces heures des échéances électorales camerounaises et s’inscrit en ligne droite avec Le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi et le challenge des horizons 2035. Dans cet essai,  l’expert-consultant et gestionnaire-évaluateur de développement communautaire propose un vaste programme à quatre échelles qui, appliqué, extirpera le pays du malaise pour le mener vers un « développement à visage humain ».

Que signifie « sauver le Cameroun »?  Comment  le Cameroun peut-il être sauvé ? Qui peut/doit sauver le Cameroun ? Telles sont les questions dont les réponses synthétisent le travail effectué par Metangmo dans son essai Peut-on sauver le Cameroun ?.

Sauver le Cameroun suppose  une solidarité entre l’Etat et son peuple. C’est rebâtir une nation juste et prospère où « l’Etat  fort, ouvert et équilibré, conduit les politiques d’intérêt général, soutient et facilite le progrès. » (2010 : 11) De plus, sauver le Cameroun c’est rebâtir une nation où les populations, confiantes d’être protégées et respectées, participent à l’effort collectif et réalisent pleinement leur potentiel. Il s’agit du « […] rêve d’un Cameroun de toutes les opportunités, avec un état de droit et des institutions fortes dans lesquelles les populations ont pleinement confiance.» (2010 : 11)

Ces idées se dressent comme des lianes et serpentent farouchement les quatre grandes parties de cet essai. Selon l’ancien doyen de faculté, sauver le Cameroun passe premièrement par l’appréhension des défis qui attendent le pays. Car tout n’est pas perdu, on peut bâtir le futur aujourd’hui en comprenant la crise actuelle. Mais « comment pouvons-nous nous engager à faire changer les choses si nous croyons, avant même d’avoir commencé, que jamais rien ne changera en notre faveur? » (2010 :17). Un pessimisme collectif ambiant qui empeste la cervelle des camerounais, faisant oublier que d’autres défis majeurs restent à affronter : renouveler le leadership, revaloriser les régions, préparer la jeunesse, préserver la diversité dans l’unité…

La seconde portion de l’essai élucide la notion de «  développement à visage humain.»  Développer humainement veut dire mettre l’individu au cœur du développement et cerner que la révolution des mentalités constitue un préalable à la relance. Metangmo pense à cet effet qu’un « changement profond des mentalités […] de nos populations facilitera le changement de dirigeants et de gouvernance et vice-versa.» Ainsi, il ne suffit pas de dénoncer, il faut proposer, rééduquer le peuple, refonder le système. Gage, d’où le troisième volet,  d’un Cameroun prospère, paisible et démocratique.

 Pour un Cameroun prospère, paisible et démocratique, il faut gouverner autrement et multiplier les opportunités qui en découlent. Gouverner autrement demande à l’Etat de satisfaire les besoins essentiels des populations et se rassurer que tout fonctionne pour le mieux. Il s’agit également d’établir les droits des clients et des prestataires. Cela dit, lorsqu’on conçoit les programmes de développement, les droits des clients doivent demeurer à l’esprit, être communiqués et enseignés par le gouvernement. Gouverner autrement renvoie à la gestion efficiente des résultats : s’établir une mission, une vision, des stratégies et mettre en place des structures efficaces fondées sur des systèmes et sous-systèmes garantissant leur réalisation. Non pas gouverner par snobisme/formalisme et se laisser surprendre par le cours des évènements ou de l’histoire. Une fois ce système mis en place, la multiplication des opportunités s’impose. Ceci passe par l’inventaire des ressources : recenser, localiser, comptabiliser, cartographier nos communautés, ressources et sites. Ensuite « bâtir sur nos succès » : miser sur nos points forts, nos ressources et avantages. Il faut également, responsabiliser nos communautés en les aidant à promouvoir elles-mêmes leur propre développement. Une sorte d’autonomisation décentralisée  débouchant sur une politique intégrationniste, « d’interdépendance et de partenariat » efficaces. Le partenariat se veut triangulaire : du bas vers le haut (la communauté mobilise ses populations pour son propre développement), du sommet vers le bas (l’Etat établit un environnement légal et réglementaire favorable à la créativité communautaire), et enfin, de l’extérieur vers l’intérieur (chercheurs, universitaires, entrepreneurs, diasporas… apportent des idées nouvelles pour insuffler le changement). Au final, multiplier les opportunités exige une attention particulière à l’égard de « l’aide au développement ». Certes, et l’auteur le reconnait, sans l’aide et la solidarité internationale, les pandémies telles que le VIH /Sida et le paludisme auraient bien plus fait de ravages. Mais cette aide, en général, détruit les incitations et les capacités des populations à se battre pour trouver des solutions aux défis rencontrés, reformer ses institutions et prendre en main leur propre destin : « Elle [Dambisa Moyo[1]] nous rappelle  qu’entre 1970 et 1998, c’est-à-dire au moment où l’aide au développement était à son niveau le plus élevé, la pauvreté augmentait de 11% à 66¨%. » (2010 :117). Comment donc développer humainement sans  l’aide occidentale ?

Une alternative crédible, la quatrième échelle, pointe à l’horizon. C’est le changement total. Car « si nous changeons, notre pays changera » (2010 : 123). Un changement individuel qui charrie le collectif et nécessite la maîtrise de nos potentiels (des camerounais qui croient en eux et en leur pays) et de nos priorités, à savoir : la redynamisation de l’économie et des finances, la première priorité. La seconde priorité est la révision du management de l’administration, de la magistrature et de l’économie. L’ENAM[2] ne sera plus uniquement réservée aux diplômés de droit, mais aux diplômés tout court. Ceci, relativement aux  corps de métiers que prépare l’enseignement supérieur du Cameroun. L’inculturation de la démocratie et des institutions représente la troisième priorité chez Metangmo. Il relève le pari de la sagesse africaine et propose, à titre illustratif, un collège de chefs coutumiers dans au moins une des chambres parlementaires. Primer une éducation à tous les niveaux, renforcer la sécurité, promouvoir la culture et l’identité nationale (la création des MJC : maisons de la jeunesse et de la culture), défendre l’égalité de genre et promouvoir le droit des femmes, le développement durable, l’intégration nationale et renforcer l’autorité de l’état font également partie des bagages prioritaires déballés dans cette dernière partie.

Au regard de ces aspects politico-idéologiques, socio-économiques et culturels du « développement à visage humain » explicités, Metangmo pense que développer humainement son pays reviendrait à «  partager le pouvoir » puisque, dans cette logique humaniste, il n’appartient  plus à personne mais à tout un système honnête, constitué d’institutions fortes que portent des individus libres, épanouis et solidaires.  De plus, développer humainement équivaudrait à aiguiser son esprit  patriotique, en aimant son pays et en y investissant, car l’ « avenir de notre pays se trouve dans sa paysannerie».

Même si ce texte brille par sa grande force résolutive, il existe quand même dans cet océan de pensées quelques intempéries idéologiques entrainant avec eux la nécessité de se faire analyser.

 Peut-on sauver le Cameroun ? regorge de grandes valeurs civiques et morales. Nous pensons par exemple à la paraphrase de Barack Obama par Metangmo qui demande de changer nos relations par rapport aux obstacles, c’est-à-dire faire de la crise actuelle une opportunité de se rassembler pour le changement. Autres exemples parmi la centaine de citations que comporte le texte : « Le plus important n’est pas de ne jamais tomber, mais de se relever chaque fois, et ce, avec plus de vigueur. Les Chinois disent ‘‘Si vous perdez, ne perdez pas la leçon’’. C’est en faisant des erreurs que l’on apprend. » (2010 : 16)

Il est temps d’arrêter de nous plaindre pour nous mettre sérieusement au travail. Nous devons être le changement que nous attendons des autres, nous dit Mahatma Gandhi. Il nous faut investir sans crainte dans notre pays pour le protéger de ceux qui le détruisent, pour le rendre plus propice à une vie de qualité. C’est vrai qu’il y a des terres arides. Mais nous avons vu l’eau jaillir en certains déserts, déserts que la volonté politique et le travail déterminé des citoyens ont transformés en jardin. Ils l’ont fait là-bas, nous pouvons le faire ici au Cameroun, et l’action, c’est maintenant. «  La terre ne ment pas ». (2010 : 169)

 Par ailleurs, la vingtaine de citations intra et péri-textuelles convoquées de part et d’autre l’univers, confèrent à cet essai une couleur originale et une forte saveur littéraire. Le péritexte, présent dans chaque partie et sous partie de l’ouvrage,  pourrait faire objet d’une analyse littéraire innovante.  L’auteur va jusqu’à faire appel aux écrivains et philosophes allant de l’antiquité à l’époque contemporaine. Une interprétation paratextuelle  nous permettant de lire la forte influence anglo-saxone et la quasi absence de l’Afrique dans ces hypertextes. Car sur vingt citations péri-textuelles,  il n’a pas évoqué un seul penseur africain si oui un anonyme proverbe africain. Or, on note une large domination de citations américaines allant des politiciens aux littéraires en passant par les économistes. Le changement, ne partirait-il  pas aussi de cette considération, reconstruction, sauvegarde et promotion du patrimoine intellectuel africain? Nonobstant, cet essai serait moins une pensée philosophique, une critique sociale, un exercice scientifique qu’un vaste programme politique. D’ailleurs l’auteur le dénomme « nouveau paradigme de développement socio-économique, politique et culturel. » Un nouveau mode de gouvernement qui prépare sa possible candidature électorale d’ici 2018[3]. Ce qui justifie les tendances révolutionnaire ou propagandiste de ce texte. Et l’on comprend la pertinence politique de citation suivante lorsqu’on a lu Chassons Biya[4] : « Le temps du changement radical pour un nouveau départ est arrivé et c’est maintenant ! Ce changement, nous devons œuvrer de façon solidaire à le mettre en place, parce que notre peuple et notre pays en ont urgemment besoin. Il devient plus qu’impératif pour nous de bâtir un nouveau modèle de société au service des Camerounais. » (2010 : 15)

Au demeurant, sauver le Cameroun insinue placer l’être humain au centre du progrès et du développement et non l’argent, les biens ou les services. Cette mission incombe aussi bien à l’Etat qui se doit de « partager le pouvoir », de créer un système de développement participatif et affranchisseur des populations, qu’aux populations qui doivent révolutionner leurs mentalités, se prendre en charge avec autonomie et innover. Ainsi au lieu d’homme-objet, on parlera d’homme-sujet. A la question peut-on sauver le Cameroun, l’essayiste répond par l’affirmative en développant des projets concrets dans les secteurs politique, économique, social, culturel…Pour lui, le développement ne vient pas d’ailleurs, il ne viendra pas demain non plus, si nous ne bâtissons pas le futur maintenant, si nous ne l’apportons pas aujourd’hui. Car le développement en réalité, c’est chacun de nous, citoyen camerounais.  Voilà le sens de cette philosophie du « développement à visage humain » développée dans Peut-on sauver le Cameroun ?du Dr. Pierre Marie Metangmo. Essai à forte dose politique pouvant être assimilé à un programme politique, cet ouvrage a le mérite de servir de lumière à cette heure électorale et peut être usité pour aborder des questions essentielles et futures sur « l’Afrique en miniature. »

CORPUS

Metangmo, Pierre-Marie, Peut-on sauver le Cameroun? (2010), L’harmattan, Paris, 169 pages.

__________________________


[1] Référence à l’économiste zambienne dans son ouvrage L’aide Fatale : les rouages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique, J. C. Lattès, 2009.

[2] Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature

[3] Une étude épitextuelle et biographique confirme que Metangmo présentera sa candidature après les élections 2011. De surcroît, il a été militant de l’UDC (Union Démocratique du Cameroun) du Dr. Adamou Ndam Njoya qu’il quitte en 1993 pour rejoindre l’ADD (Alliance pour la Démocratie et le Développement) de Garga Haman.

[4] Titre d’un article à la une du quotidien camerounais « Le jour » (n° 880 édition du 22 février 2011) commenté par le Dr. Pierre-Marie Metangmo sur le site internet www.camfirst.com, véritable peinture biographique de l’auteur consultée le 13 juillet 2011, qui porte comme maxime : «  ensemble bâtissons l’avenir », sous-titre de l’œuvre Peut-on sauver le Cameroun?.