Mon père aux chantiers de jeunesse, 1941-1942

André Séguéla au sommet du Mt Vallier

D’après les nombreuses photos retrouvées dans ses albums, et souvent annotées par ma mère, mon père André Séguéla a été incorporé aux Chantiers de Jeunesse au plus tard en août 1941.

Il devait y rester 8 mois, du mois de juillet-août 1941 à février-mars 42.

Le grand nombre de photos montre qu’il bénéficiait d’une relative liberté, à mi-chemin entre le village de vacances et le camp militaire.

Je dois reconnaître, que mon père en parlait volontiers, mais que je n’ai pas toujours écouté avec le sérieux mérité. Il faut bien dire, qu’il évoquait cette période difficile avec son humour habituel, et que dans son récit on avait plutôt l’impression, qu’il s’était agi d’une partie de plaisir.

Et pourquoi pas, il valait mieux être là, que dans d’autres endroits plus risqués pendant cette seconde guerre mondiale…

De sa survie dépendait plus égoïstement la mienne!

A l’assaut du Mont Vallier dans les Pyrénées Ariégeoises

Il évoquait en priorité sa découverte de la montagne.

Jusqu’alors, élevé à Toulouse et sa proche campagne, il s’était peu déplacé. On retrouve sa trace à Soulac/Mer en 1936, et il avait aussi habité Agen.

En dehors de ces 2 faits, aucune trace de déplacement dans les Pyrénées. Il ne faut pas oublier que les congés payés, ne remontent qu’à 1936.

Et aux Chantiers de Jeunesse, il découvre les Pyrénées ariégeoises : il en parlera toute sa vie avec ravissement. Il avait senti s’éveiller en lui une âme de montagnard!

Toute sa vie il en rêvera, sans pouvoir jamais concrétiser… ma mère préférait la mer à la montagne, et ses incursions vers les sommets furent rares.

 

 

 

La mer de nuages dans les Pyrénées Ariégeoises

Cette photo, qu’il a faite lui-même, montre toute sa sensibilité devant la beauté de la nature depuis les sommets.

C’est à partir des camps de Sentein, Bethmale et Lascoux, dans le Couserans (Ariège), base du groupe Péguy des Chantiers de Jeunesse, qu’il sillonnera ce pays de montagne par de nombreuses randonnées pédestres.

Et l’exploit dont il parlera le plus, dont il sera le plus fier, c’est la conquête du Mont Vallier, le plus haut et le plus beau sommet des Pyrénées Ariégeoises (après le Montcalm).

Ce Mont Vallier, 2838 m, deviendra, de facto, une référence familiale. Son nom a bercé notre enfance.

L’ascension du Mt Vallier est restée pour lui un souvenir historique.

A cette époque, il n’était pas courant de gravir des sommets.

Pas de voies matérialisées, pas d’équipement adéquat, des cartes succinctes, il fallait la volonté d’une entité paramilitaire pour tenter de tels raids.

Vu les photos, l’ascension dut avoir lieu durant l’été 1941, en août, peut être en septembre.

L’équipement était léger et inadapté. Mon père nous racontait, que les chaussures n’étant pas imperméables, dès que l’on franchissait une zone enneigée, les pieds baignaient dans l’eau. Il en fut marqué à un point tel qu’en 1945 il racheta une paire d’énormes brodequins “imperméables” à un GI américain. Ces énormes chaussures, de pointure 45, stationnèrent toute ma jeunesse dans un placard, en occupant une place démesurée. Il les a gardées “au cas où”, mais ne les a jamais utilisées.

Le Mont Vallier est un beau sommet, le plus élevé des Pyrénées Orientales, et par beau temps on peut l’admirer depuis Toulouse.

Le Mont Vallier

UN PEU D’HISTOIRE

Le livre de Eric Alary, “Nouvelle Histoire de l’Occupation”, paru chez Perrin en mars 2019, nous fournit quelques éclaircissements (pages 138 et 139), sur l’organisation des Chantiers de Jeunesse.

« Le souci de l’ordre social est une obsession pour un régime autoritaire, qui n’a plus d’armée. Les jeunes hommes de plus de 20 ans sont intégrés aux Chantiers de Jeunesse, créés en juillet 1940 par le général de la Porte du Theil. Sorte de service national civique, c’est une utopie éducative.

Les premiers jeunes qui y arrivent, sont ceux de la classe 40, démobilisés après le débâcle. En 1941, ce service est étendu à d’autres classes d’âge.

Il est comme un “succédané” de service militaire, mais sert aussi à l’endoctrinement par une formation idéologique et physique de base…

Durant leur formation, les jeunes hommes doivent travailler la terre, mettre en valeur la nature, lutter contre l’intellectualisme, être disciplinés, développer leur corps de façon virile, suivre une morale chrétienne. Près de 500 000 jeunes passent par les Chantiers de Jeunesse entre 1940 et 1944.

A partir de septembre 1943, de fortes tensions apparaîtront entre les cadres de Chantiers et les occupants.

Ayant basculé dans une collaboration presque exclusive au service de l’occupant, ils son devenus très impopulaires et nombre de jeunes gens les fuient pour rejoindre les maquis. Le régime de Vichy voit donc lui échapper l’un de ses instruments de propagande et d’endoctrinement les plus importants.

La Porte du Theil est évincé au début de 1944 par une décision d’Otto Abetz. Il est aussitôt arrêté par les Allemands, interrogé par la Gestapo, puis transféré en Bavière- il sera libéré en mai 1945. »

Mais mon père les avait quittés durant l’hiver 1942…

14 08 1941 au camp de Bethmale

 

A Lourdes, mon père André Séguéla est porte drapeau

Le suivi d’une morale chrétienne fait partie des valeurs prônées par Vichy.

Bien que “mécréant”, mon père n’a pas le choix, il doit se soumettre, et il est même désigné comme porte drapeau lors du pèlerinage à Lourdes. Comment faut il interpréter ce geste, récompense ou sanction exemplaire contre un esprit récalcitrant ?

Je ne me souviens pas qu’il ait évoqué ce sujet….

 

 

A Sentein-Bethmale André Séguéla, le seul avec une cigarette

 

Le camp de Sentein (Bethmale), Couserans, Ariège