La Guadeloupe et la Martinique à travers les cartes postales anciennes

Pineau GuadeloupeLa réédition de deux ouvrages de Gisèle Pineau et André Lucrèce respectivement consacrés à la Guadeloupe et à la Martinique est l’occasion d’un voyage dans le passé riche d’enseignements. Les premières cartes postales ne ressemblent en rien à celles que l’on trouve aujourd’hui sur les présentoirs des boutiques pour touristes. Pas de paysage de rêve – mer bleue, sable blond et cocotiers –, pas de fleurs exotiques, pas de pin-up plus ou moins dénudée assortie d’une légende égrillarde. Il y a un siècle en arrière, on ne connaissait pas la photographie en couleurs, ce qui rendait sans intérêt les photos de paysages ou de fleurs. Quant aux jeune femmes et dames, elles se baignaient tout habillées – comme nous le montrent, justement, les cartes postales anciennes. Celles-ci nous apportent en effet un témoignage proprement irremplaçable sur la vie de nos ancêtres. Il y avait bien, à cette époque, le journal L’Illustration, mais ce dernier couvrait surtout les grands événements ; ses reporters ne visitaient pas les coins reculés et s’intéressaient peu à la vie sans grandeur des classes laborieuses. Heureusement, grâce aux cartes postales, il nous reste des images des moindres villages ; et non seulement des villages mais de leurs habitants dans des situations festives ou dans des occupations tout-à-fait ordinaires, alors qu’aujourd’hui le respect du « droit à l’image » interdirait de photographier n’importe quel quidam, d’imprimer sa photo sur du carton et de la vendre à qui en voudra qui l’enverra par la poste à qui il voudra en ajoutant au verso un mot (qui se continuera parfois jusqu’au recto).

Qui, parmi nos lecteurs d’un certain âge, n’a eu entre les mains de ces vieilles cartes un peu jaunies, écrites à l’encre noire ou violette d’une plume hâtive ou appliquée, adressées à des grands parents depuis longtemps disparus ?

Les deux livres racontent la même histoire dans des lieux qui se ressemblent. Ne parle-t-on pas des « îles sœurs » à propos de la Martinique et de la Guadeloupe ? Il faut des événements extraordinaires, comme l’éruption de la Montagne Pelée en 1902 ou le cyclone qui frappa Pointe-à-Pitre en 1928, toujours liés à la ruine et à la désolation, pour les particulariser. Pour le reste, c’est toute la société de cette époque-là, autour de la première guerre mondiale, qui défile : bourgeois ou paysans, marchands ou pêcheurs, riches ou pauvres, en tenue des villes ou des champs, parfois en guenilles, au travail ou au repos. Les photos nous enseignent comment on était vêtu pour couper la canne, laver le linge, vendre quelques légumes ou des bonbons gwo siwo, et le dimanche aller à la messe ou excursionner. Nous pouvons comparer les coiffures, panamas, casques coloniaux, chapeaux bakoua pour les hommes, et chez les femmes le langage compliqué des coiffes nouées et des bijoux, collier-choux, chaîne-forçat, tété-négresse, créole, nid d’abeilles…

MARTINIQUE BROCHE_COUV_dos 16_160p.inddC’est le temps de la première révolution des transports, quand apparaissent les bateaux à vapeur, les automobiles, les taxis pays qui remplacent progressivement les voiliers, les calèches, les chars à bœufs. Mais l’on monte encore à cheval ou sur un mulet, le tramway est hippomobile, la barque se manœuvre avec des rames, et c’est au sabre d’abatis qu’on coupe la canne, à la force des muscles qu’on soulève les sacs de sucre et les tonneaux de rhum.

Ces anciens qui nous regardent fixement à travers l’objectif du photographe ne nous ressemblent guère. Ils sont marqués par le labeur, par les privations pour certains. Ils font encore partie du monde de toujours, celui où l’on se déplaçait le plus souvent à pied, où toute l’existence restait confinée à l’environnement le plus proche, où la vie, pour la plus grand nombre, se résumait à trimer sans cesse pour le repos de quelques-uns. Il y avait fort peu d’obèses, seuls les riches étant susceptibles de manger une nourriture qui les fasse grossir. Les journées de travail s’allongeaient de la pointe du jour à la tombée de la nuit, les vacances n’existaient pas, pas plus que les congés-maladie et les CHU. On mourrait tôt et dans la souffrance, usé. On ne lisait pas, faute de savoir lire et du temps disponible pour cela. On croyait à l’au-delà et que peut-être on serait sauvé.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui est un autre monde. Pour le meilleur et pour le pire.

Les textes de G. Pineau et d’A. Lucrèce apportent un utile contrepoint aux nombreuses cartes postales (trois cents pour la Guadeloupe, quatre cents pour la Martinique), en rappelant un épisode historique, une anecdote ou en attirant l’attention sur des détails des photographies que l’œil n’aurait pas nécessairement perçus. Les auteurs sont deux écrivains, la première plutôt romancière (L’Espérance-Macadam, etc.), le second plutôt essayiste (Les Antilles en colère, etc.). Chacun connaît bien son île, ses habitants. Leurs discours s’accordent à l’émotion que suscite une plongée dans un passé pas si éloigné dans le temps mais tellement différent de notre présent.

 

Gisèle Pineau, La Guadeloupe à travers la carte postale ancienne, Paris, HC Éditions, 2016, 128 p. (première édition en 2004 sous le titre Guadeloupe d’antan)

André Lucrèce, La Martinique à travers la carte postale ancienne, Paris, HC Éditions, 2016, 160 p. (première édition en 2004 sous le titre Martinique d’antan)

 

 

 

 

 

« Liturgie et Poésie charnelle » : une introduction à la poétique césairienne

« Je dis que nous avons cloché un branle nouveau
au monde en heurtant trois mots d’or. »
Aimé Césaire, Et les Chiens se taisaient

 André Lucrèce dont on a présenté naguère l’étude sur Frantz Fanon et les Antilles (1) a voulu célébrer à sa façon le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire en consacrant à sa poésie un livre bref (2) mais qui peut constituer, justement pour cette raison, une introduction commode à l’œuvre du maître de Fort-de-France pour tous ceux qui voudraient la découvrir – ce qui ne signifie pas que ceux qui ont l’habitude d’arpenter les arcanes césairiens ne trouveront pas dans ce petit livre de quoi nourrir leur dévotion.

Wifredo Lam – La Jungle (1942-1943)

 Le livre se divise en quelques chapitres qu’on pourrait résumer chacun par un mot. « Bestiaire », pour le premier, puisqu’il nous fait rentrer dans l’œuvre du maître par le biais de quelques-uns des animaux qui peuplent ses poèmes : lucioles, abeilles, serpent, boa, nématodes, oiseau feu, « oiseaux zemis », jusqu’aux humbles chenilles, vers et autres filaires. Le deuxième chapitre pourrait s’intituler « Érotique ». C’est en effet de la chair et du plaisir qu’il y est question. Bien qu’il ne s’y refuse pas absolument, Césaire utilise peu les mots à connotation directement sexuelle, mais il ne se prive pas d’évoquer l’amour dans sa dimension la plus charnelle.

« l’amour perce les narines du soleil, l’amour d’une dent bleue
happe la mer blanche »
(Le grand midi).

 Ou bien :

« ô lances de nos corps de vin pur
vers la femme d’eau passée de l’autre côté d’elle-même »
(Nostalgique).

 Lucrèce souligne à jute titre l’importance de l’eau, de la chevelure (ou de la crinière) aussi, dans l’érotique césairienne :

« crinière paquet de lianes espoir fort des naufragés
dors doucement au tronc méticuleux de mon étreinte
ma femme
ma citadelle »
(Chevelure).

 On nommerait volontiers « Mythologique » le chapitre suivant» puisque Lucrèce y montre comment Césaire, dans ses poèmes, « élabore une mythologie qui confère une épaisseur et une dignité au pays natal ». Lucrèce cite  fort à propos ce qu’écrivait Benjamin Perret dans sa préface à l’édition espagnole du Cahier du retour au pays natal : « Sa poésie a le mouvement souverain des grands arbres et l’accent obsessionnel des tambours du vaudou ». Cette rythmique lancinante n’est nulle part aussi prégnante que dans Batouque, poème dans lequel le mot du titre – dont on peut discuter la signification mais qui évoque immédiatement le son du tam-tam – revient comme un leitmotiv :

« batouque du fleuve grossi de larmes de crocodiles et de fouets à la dérive
batouque de l’arbre aux serpents des danseurs de la prairie (…)
batouque de la femme aux bras de mer aux cheveux de source marine… »
(Batouque).

 Quant au dernier chapitre, on le placerait volontiers sous le signe de Dyonisos, tant il évoque, à propos du peintre Wifredo Lam et des eaux-fortes de la suite Annonciation (3), une sensualité traversée par la liberté la plus débridée : liberté de création qui se traduit par des formes totémiques qui se heurtent, se piquent : hermaphrodites à la stéatopygie exagérée, aux seins pointus, aux corps décharnés, portant un œuf ou un couteau ; têtes-masques de cheval, becs acérés, trompes ou serpents-phallus  On sait que Césaire a écrit quelques-uns de ses derniers poèmes pour accompagner ces eaux-fortes. On pourrait s’étonner que, parlant plus spécifiquement de ces gravures de Lam pour illustrer l’imaginaire commun des deux artistes , Lucrèce ne cite aucun des poèmes conjoints de Césaire. Nous préférons pour notre part y voir un acquiescement implicite à ce que nous écrivions ici-même à propos de cette collaboration : « l’inspiration poétique ne fonctionne pas sur commande : elle vient du plus profond du poète et ne saurait se calquer sur celle d’un autre » (4).

 Le livre de Lucrèce est sous-titré « Liturgie et Poésie charnelle ». De la « liturgie » chez Césaire ? Sans doute, si l’on entend par là un panthéisme qui accueille les divinités de l’Afrique et du vaudou. Quant à la « poésie charnelle » elle est effectivement partout présente, à condition de prendre le mot « charnel » au sens le plus large, qui englobe tout ce qui est chair, tout ce qui est vivant.

 Mais il faut encore parler de la forme de ce livre, introduction poétique à la poésie de Césaire. Contrairement à tant d’ouvrages savants consacrés au poète, qui abondent en explications précieuses mais dont le style académique peut rebuter parfois , celui de Lucrèce séduit d’abord par une écriture en empathie – si l’on peut dire – avec celle du maître. Des préciosités superflues (« mêlement », « épinalerie »), un créolisme qui apparaît ici incongru (« en quelque part »), sans compter quelques formules d’une surprenante lourdeur qui ont dû échapper à la relecture (5), ne suffisent pas à faire obstacle à une lecture aussi agréable qu’instructive. Et l’on retiendra pour finir cette triade qui caractérise, selon Lucrèce, la poésie césairienne : la voyance, la volonté d’exploration du langage, l’énergie critique.  

(1) Michel Herland, « Fanon, mauvaise conscience des Antilles »,  http://mondesfr.wpengine.com/espaces/caraibes/fanon-mauvaise-conscience-des-antilles/

(2) André Lucrèce, Aimé Césaire – Liturgie et Poésie charnelle, Paris, L’Harmattan, 2013, 98 p., 12 €.

(3) Éd. Grafica Uno, Milan, 1982. Les poèmes et les gravures sont reproduits in Daniel Maximin, Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 96 p., 22,50 €. En préambule D. Maximin propose un dialogue imaginaire entre le Cahier de Césaire et la Jungle de Lam, fait pour l’essentiel d’extraits empruntés à toute l’œuvre poétique de Césaire.

(4) Michel Herland, « Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/

(5) E. g. : « une intentionnalité nutritive ainsi symbolisée », « pour vivre cela, il convient que la langue du poète nous délivre de l’aile close du dieu qui s’est refermée et maintient la langue en immobilité ».