Fédéralisme – fondateurs du XXe siècle

« Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations
ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans ».
P.­J. Proudhon, Du Principe fédératif.

Michel Mouskhély (avec Gaston Stefani), Confédération et fédération : L’Antithèse, Textes choisis (1949-1964), Fédérop et Presse fédéraliste, Gardonne, 2012, 161 p.

Altiero Spinelli (avec Ernesto Rossi), Le Manifeste de Ventotene et autres textes (1941-1947), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 343 p.

Lord Lothian (Philip H. Kerr), le Pacifisme ne suffit pas, le patriotisme non plus et autres textes (1922-1943), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 280 p.

Éditions établies par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével.

Michel Mouskhély (1903-1964), né à Tiflis (Géorgie), a enseigné les sciences politiques à Paris et au Caire avant de terminer sa carrière comme professeur à l’université et à l’IEP de Strasbourg. Disciple d’Alexandre Marc (1904-2000), il fut un partisan du fédéralisme global (ou intégral), un courant proudhonien, désormais bien en sommeil, qui constitue pourtant une troisième voie entre capitalisme et socialisme, laquelle aurait toute sa pertinence aujourd’hui, alors que le socialisme (au sens de la propriété collective des moyens de production) semble définitivement enterré, tandis que le capitalisme mondialisé, désormais sans concurrent, consacre la domination des puissants sur les faibles. Certes, l’histoire n’a pas dit son dernier mot et l’on peut espérer que l’humanité s’échappe dans un avenir plus ou moins lointain de la double impasse (sociale et écologique) dans laquelle elle se trouve actuellement piégée. Il sera temps alors de retrouver les propositions élaborées dans les années 1930 par les membres du groupe Ordre Nouveau.

Les textes choisis par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével se concentrent pour leur part sur le fédéralisme politique (ou hamiltonien), le projet d’un fédéralisme plus vaste, englobant toutes les sphères de la société n’étant abordé que rapidement, sous l’étiquette « démocratie fédérale », à la fin du texte intitulé Structures fédérales (1964). Le texte le plus volumineux, L’Europe face au fédéralisme, qui date de 1949, cosigné avec Gaston Stefani, aborde principalement deux sujets : l’un de doctrine, la distinction entre confédération et fédération, la seconde étant évidemment préférable à la première ; l’autre plus pratique puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un projet de constitution européenne (1949, pp. 85-94). Pour être bref, ce projet est néanmoins précis et original, prévoyant, par exemple, de partager les compétences en matière militaire, seule l’aviation étant prérogative exclusive de la fédération.

L’ouvrage contient les textes de présentation des éditions originales par Alexandre Marc et Henri Fresnay (1903-1988), et une « Préface » de Lucio Levi (l’actuel directeur de la revue The Federalist Debate) qui insiste curieusement sur un point de doctrine qui le sépare de M. Mouskhély et de la plupart des fédéralistes. Les « Italiens », à la suite de Mario Albertini, défendent en effet généralement une conception fidèle au matérialisme historique, suivant laquelle l’infrastructure (économique) détermine (en dernière instance) la superstructure (politique) :

« C’est la deuxième phase du mode de production industriel, qui, avec la chaîne de montage et le production en série, l’aviation et la radio, alimente des processus d’intégration et des marchés de dimension macro-régionales et met ainsi en question l’indépendance des États régionaux » (p. 10-11).

Selon L. Levi, les analyses et recommandations de M. Mouskhély seraient donc obsolètes à l’heure de la mondialisation. C’est désormais « le problème du gouvernement mondial [qui est] à l’ordre du jour ». On ne saurait certes contester une telle affirmation tant que l’on demeure au niveau de l’idéal. Par contre, pour qui adopte un point de vue plus pragmatique, force est de reconnaître que la question de la fédération mondiale n’est pas vraiment d’actualité alors que l’on n’est même pas encore parvenu à bâtir la fédération européenne et que la consécration de la Chine en tant que prochain hégémon apparaît de plus en plus certaine.

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli (1907-1986) fut un militant inlassable de l’unité européenne. Si nous pouvons évoquer un souvenir personnel, nous le revoyons, à Strasbourg, en train de partager sa foi fédéraliste avec un groupe d’étudiants aixois que nous avions conduits au Parlement européen dans l’espoir d’en faire de futurs militants ou, à défaut, de solides soutiens. Cela se passait dans les années 1980, peu de temps avant la disparition du maître, à l’époque du Club du Crocodile qu’il avait fondé avec d’autres députés et qui parvint, on se le rappelle peut-être, à faire adopter par le Parlement le projet de Traité instituant l’Union européenne (1984), lequel devait aboutir, peu après, à l’Acte unique européen (1986).

C’est comme jeune responsable communiste entré très tôt dans la clandestinité que Spinelli fut condamné en 1927 à seize ans et huit mois de prison. Relégué au bout de dix années d’emprisonnement d’abord sur l’île de Ponza puis sur celle de Ventotene, c’est là où, au nom de la liberté, il abandonna le communisme et se convertit au fédéralisme. Le Manifeste de Ventotene (cosigné avec Ernesto Rossi), publié dès 1943 en Italie, est l’acte fondateur du Movimento Federalista Europeo qui jouera un rôle moteur dans le mouvement européen en général.

Spinelli, dans ses Mémoires, fait l’éloge des fédéralistes anglais, de « leur pensée claire et précise », et critique a contrario « le fédéralisme idéologique de Proudhon et Mazzini, fumeux et alambiqué »[i]. Partisan déclaré du fédéralisme hamiltonien, il professe que la construction de la fédération européenne est le préalable à toute politique de progrès. De fait, écrit-il dans le Manifeste, « la ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires [sépare] ceux qui considèrent comme but essentiel la conquête du pouvoir économique national  […] et ceux qui considèrent comme tâche essentielle la création d’un État international stable » (p. 51). Soit encore : « Le problème qu’il faut tout d’abord résoudre […] c’est celui de l’abolition définitive de la division de l’Europe en États nationaux souverains » (p. 48, n.s.).

Rédigé principalement par Spinelli, le Manifeste contient une partie attribuée à son co-auteur, E. Rossi, qui porte sur « La réforme de la société ». Le titre indique bien que l’on n’est pas ici dans de l’institutionnel à l’état pur, que le Manifeste se prononcera également sur des questions d’organisation sociale. Paradoxe : le programme esquissé apparaît parfaitement compatible avec celui développé à l’époque par A. Marc et ses amis d’Ordre Nouveau[ii] : complémentarité de la propriété publique (des firmes « monopolistes ») et privée (le reste de l’économie), développement des coopératives ouvrières et de la petite propriété paysanne, garantie inconditionnelle d’un revenu décent à chacun… (p. 52-59). Le Manifeste se montre d’ailleurs bien plus dirigiste qu’Ordre Nouveau en demandant « que les rémunérations moyennes puissent se maintenir, pour toutes les catégories professionnelles, à peu près à un même niveau et que les divergences salariales soient, au sein de chaque catégorie, à la mesure des capacités individuelles » (p. 56).

Plus étonnant encore, dans  l’article de 1943 intitulé « Politique marxiste et politique fédéraliste », Spinelli reprend seul à son compte les mesures sociales du Manifeste. Il développe en particulier l’idée du revenu minimum garanti sur la base d’une argumentation qui est précisément celle d’Ordre Nouveau : « Utiliser l’ensemble des ressources que les capacités techniques de notre société mettent désormais à notre disposition afin de satisfaire les besoins élémentaires de la vie civilisée de tous les citoyens, de sorte que les ouvriers ne tombent dans des conditions de misère telle qu’ils doivent accepter des contrats de travail avec des clauses contraignantes » (p. 254). La traduction est imprécise mais l’idée est bien là : lorsque les travailleurs sont assurés de jouir en toutes circonstances d’un niveau de vie suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux (nourriture, logement, etc.), le rapport de force entre les prolétaires et les capitalistes se trouve transformé et les travailleurs ne sont plus obligés d’accepter n’importe quel emploi contre n’importe quel salaire.

Spinelli a eu le grand mérite d’examiner sans complaisance les conditions du combat fédéraliste. « Les fédéralistes ne peuvent et ne doivent pas compter sur l’aide indifférenciée des masses », écrit-il par exemple dans le même article de 1943. La conclusion est non moins claire : « Les fédéralistes entendent former le noyau d’une classe dirigeante progressiste qui aurait les capacités révolutionnaires des communistes sans en avoir les défauts » (p. 295). Dans un article antérieur qui date de 1941 ou 1942, il apporte une utile précision. La révolution fédéraliste – puisqu’il s’agit bien en effet à ce stade de l’évolution de la doctrine de Spinelli d’une authentique révolution – n’adviendra que si les événements s’y prêtent : « Pour réaliser [les États-Unis d’Europe], il faut des circonstances particulièrement favorables, dans lesquelles les vieilles traditions, les vieux schémas de conduite auront provisoirement perdu, à la suite de graves événements, l’emprise qu’ils possédaient sur les âmes » (p. 211).

La stratégie fédéraliste qui se dessine ainsi est claire : bâtir une organisation capable de saisir toute occasion qui se présente de faire advenir l’autorité fédérale seule à même d’instaurer un fonctionnement harmonieux de la société. Dans le Manifeste, Spinelli envisage de confier cette tâche à un « parti révolutionnaire », cependant la doctrine s’oriente très vite vers la constitution d’un « Mouvement fédéraliste européen », ce qui est chose faite, en Italie, dès 1943, mouvement au-dessus des partis, dont la vocation est de réunir « toutes les forces et tendances progressistes qui s’avèrent favorables à la création de la fédération européenne » (p. 331).

On mesure aujourd’hui, alors que les circonstances depuis 2008 se prêtent à l’évidence à un changement radical des règles de l’UE, combien la mouvance fédéraliste est affaiblie. La crise de l’euro, les politiques de rigueur imposées aux pays du sud du continent, l’appauvrissement de leurs citoyens, ce sont là des événements suffisamment graves à propos desquels les fédéralistes ont pourtant eu bien du mal à faire entendre leur voix. Quel discours auraient-ils pu tenir au demeurant ? Spinelli a écrit ceci dans son Journal d’un européen : « Il faut comprendre quel est le point décisif et concentrer sur lui toutes les énergies pour remporter la victoire, puisque, si on gagne ici, le reste suivra tout seul » (p. 108). Sans doute. Encore faut-il être d’accord sur le point décisif. Transformer la zone euro en une fédération est-il un objectif susceptible de remporter l’adhésion de tous les fédéralistes (a fortiori de tous les citoyens européens) tant que les perspectives concrètes offertes pas ladite fédération sont simplement la poursuite de la politique néolibérale actuelle ? Dans une conjoncture de crise, il paraît vain de poser les questions institutionnelles sans indiquer en même temps la politique qui sera suivie par les institutions dont on souhaite la création. Or les fédéralistes européens sont aujourd’hui remarquablement discrets, dans leurs organes, à cet égard. Sans doute parce qu’ils demeurent profondément divisés.

Lord Lothian

Lord Lothian (1882-1940).

Le lien entre Philip Henry Kerr (devenu Lord Lothian en 1933) et Altiero Spinelli est ténu mais il existe. Spinelli et Rossi ont découvert le fédéralisme au début des années quarante par des articles de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955 et père du fondateur des éditions du même nom, publiés vingt ans auparavant. Sollicité par Rossi, ce même Einaudi envoya aux relégués « deux ou trois livrets de la littérature fédéraliste anglaise qui s’était développée vers la fin des années trente sous l’impulsion de Lord Lothian »[iii].

Ph. Kerr avait découvert quant à lui le fédéralisme en Afrique du Sud, alors que, jeune fonctionnaire auprès du haut-commissaire, il était chargé d’imaginer les futures institutions de la colonie de la Couronne. Avant la première guerre mondiale, il milita en faveur de l’organisation fédérale de l’Empire britannique, préfiguration dans son esprit d’une fédération mondiale. Pendant la première guerre mondiale, il devint le secrétaire privé du Premier ministre libéral Lloyd George, avec des responsabilités particulières en matière impériale et étrangère. Il participa à ce titre à la Conférence de Paris, prélude au Traité de Versailles. Comme Keynes[iv], il était convaincu que les conditions imposées à l’Allemagne ne posaient pas les bases d’une paix future. Dans son texte peut-être le plus fameux, qui donne son titre au livre examiné ici, « Le pacifisme ne suffit pas – Le patriotisme non plus » (1935), il distinguait la paix comme simple état négatif, l’absence de guerre, de la paix comme fait positif, lorsque la guerre est bannie, les différents étant réglés par la loi (p. 140[v]). Pour supprimer la guerre, il n’y a qu’une seule solution : fondre les nations potentiellement ennemies dans une fédération, en commençant par l’Europe. Les institutions comme la Société des Nations sont en effet impuissantes par nature car reposant sur « le principe de la souveraineté complète des États membres » (p. 162). Dans ce même texte, il annonçait qu’un nouveau conflit était déjà en germe dans le réarmement de l’Allemagne et que, par le jeu des alliances, il dégénèrerait inéluctablement en une nouvelle guerre mondiale.

« La fédération, écrivait-il alors, est la seule méthode durable d’unité et de paix parce qu’elle préserve ces éléments de liberté et de justice qui sont le principe de vitalité et de croissance, bien qu’elle soit beaucoup plus difficile à réaliser [qu’un empire] à cause des obstacles de race, de langue, de culture et d’histoire » (p. 189).

En 1935, l’auteur ne croyait guère qu’une fédération européenne fût possible dans l’immédiat. Il pensait par contre qu’il était temps de préparer pour l’après guerre la solution qui apporterait effectivement la paix (p. 190). Mais si le but est clair, on ne l’atteindra que par un « mouvement spirituel » :

« Un degré suffisant d’unité spirituelle et morale doit devenir une réalité avant qu’une communauté [commonwealth, res publica] fédérale durable puisse naître, car une union prématurée peut s’écrouler dans la sécession ou la guerre civile » (p. 192).

Par quelle cruelle ironie du sort faut-il que ce soit l’Angleterre, la patrie de Lord Lothian, qui donne aujourd’hui le branle de la débandade en Europe ?

 

 

 

PS : 1. D’Altiero Spinelli, les mêmes éditeurs ont déjà publié Manifeste des fédéralistes européens (1957). Cf. M. Herland, « À propos de trois livres de Fédérop et de Presse Fédéraliste », Fédéchoses pour le fédéralisme, n° 159, mars 2013, p. 31-33. / « Presse fédéraliste », Mondesfrancophones.com, http://mondesfr.wpengine.com/espaces/politiques/presse-federaliste/
2. Une remarque pour les ouvrages ultérieurs à paraître dans la collection « Textes fédéralistes » : faire en sorte que les textes soient clairement datés, les préfaces et autres introductions ne fournissant pas toujours – ou pas aisément – cette information pourtant capitale, s’agissant de la publication d’archives du mouvement fédéraliste.

 

 

[i] Toutes les citations d’après le recueil publié en 2016 dont les références figurent en tête de cet article. Ici, p. 71.

[ii] Curieusement, l’expression « ordre nouveau » apparaît trois fois dans les dernières pages du Manifeste. Sur le projet des partisans du « fédéralisme intégral », cf. Michel Herland, Lettres sur la justice sociale à un ami de l’humanité, Paris, Le Manuscrit, 2006, lettre 6, Le « marcisme ».

[iii] Lucio Levi in Spinelli, op. cit., p. 70.

[iv] John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la Paix, 1919 et son analyse in Michel Herland, Keynes et la macroéconomie, Paris, Economica, 1991, p. 27-33.

[v] Du recueil des textes de Lord Lothian.

Presse fédéraliste

L’idée fédéraliste est fort ancienne, son incarnation dans des institutions également (que l’on songe à la Suisse). On voit bien en effet les avantages d’une organisation politique qui permet à la fois de préserver l’autonomie locale et les identités particulières, tout en apportant, là où elle est nécessaire, la force liée à l’union. Il existe néanmoins assez peu de pays ayant adopté une constitution fédérale. Quant aux fédérations continentales – en attendant la fédération mondiale – elles restent encore à inventer. À l’Europe, qui s’en rapproche le plus, font défaut non seulement un État fédéral authentique doté des prérogatives souveraines en matière de défense, de diplomatie et de monnaie, mais encore, pour nombre de sujets (d’ordre économique) où la décision doit être commune, la règle majoritaire, ce qui aboutit à des compromis le plus souvent trop tardifs et trop timides.  

Si l’on admet que la fédération est la moins mauvaise de toutes les organisations démocratiques possibles, comment la faire advenir, contre les résistances nationalistes, sinon par une patiente éducation de l’opinion ? D’où l’importance pratique – et non pas simplement théorique – des maisons d’édition qui travaillent dans ce sens. Il s’agit bien évidemment d’entreprises militantes qui ne cherchent pas le profit, qui – bien au contraire – n’existeraient pas sans le mécénat de quelques-uns. En France, ce flambeau est porté principalement par deux éditeurs lyonnais œuvrant en symbiose : Presse fédéraliste et Fédérop. Signalons ici trois de leurs publications dont deux très récentes.

La première ne l’est pas mais il s’agit d’un livre d’histoire et l’histoire, on le sait, ne se périme pas. Jean-Francis Billion – que les lecteurs de mondesfrancophones connaissent déjà – a publié en 1997 une histoire du mondialisme (et accessoirement des fédéralismes continentaux, y compris européen) au cours des quarante premières années qui suivirent la Deuxième guerre mondiale (1). Si l’histoire de la construction européenne est assez bien connue, il n’en va pas de même de celle du ou plutôt des mouvements mondialistes. L’étude très fouillée de J.F. Billion nous apprend combien les initiatives en vue de la constitution d’une fédération mondiale – et donc de la transformation de la Charte de l’ONU – furent nombreuses au cours de ces quatre décennies. Cela étant, nos lecteurs africains ou d’origine africaine apprécieront sans doute plus particulièrement les passages consacrés aux efforts de certains leaders de leur continent (comme Sékou-Touré, Nkrumah, Senghor ou Nyerere) qui espérèrent un moment que l’accession à l’indépendance déboucherait sur la création d’une authentique fédération africaine, bien au-delà de l’actuelle OUA.

Concernant maintenant l’actualité européenne la plus brûlante, c’est-à-dire les difficultés économiques profondes de plusieurs pays de la zone euro – qui ont laissé augmenter leur dette publique dans des proportions déraisonnables –, un numéro récent de la nouvelle revue Carnet d’Europe apporte une foule d’informations intéressantes. Le titre du numéro, « L’Euro : un succès inachevé », annonce en réalité une monographie rédigée par deux co-auteurs qui ont eu l’occasion de suivre de l’intérieur les questions européennes, en particulier celles concernant l’euro (2). Leur étude contient une défense vigoureuse de l’euro et un plaidoyer en faveur d’une Europe fédérale. Ils font litière de la critique la plus courante à l’encontre de la monnaie européenne : non l’euro n’a pas entraîné l’inflation (en dépit d’une certaine « valse des étiquettes » pendant la période de transition). Ils sont moins convaincants lorsqu’ils s’efforcent de démontrer que l’euro fort ne peut pas être tenu pour responsable du déficit d’un pays comme la France, « puisque les trois quarts des produits exportés s’échangent à l’intérieur de la zone euro » (p. 28). Si la France devait revenir au franc et dévaluer, ajoutent-ils, les conséquences sur le pouvoir d’achat seraient dévastatrices pour un pays qui importe massivement, alors que les avantages attendus en matière de production ne seraient pas nécessairement au rendez-vous, la désindustrialisation étant déjà très avancée. Les auteurs ont certainement raison de souligner que la France souffre d’un déficit de compétitivité. Mais quelle que soit l’explication que l’on veut retenir de ce phénomène, le fait de pouvoir éventuellement modifier le taux de change de sa monnaie constitue pour un pays quel qu’il soit un avantage par rapport aux pays qui n’ont plus cette possibilité. Ce n’est pas pour rien que la Grande-Bretagne, ou la Suisse, dont les échanges s’effectuent également principalement avec la zone euro, ont récemment fait évoluer à la baisse le taux de change de leur monnaie. La situation se présenterait évidemment d’une manière entièrement différente pour un État fédéré puisque ce dernier pourrait compter – en cas de déficit de compétitivité – sur des transferts importants de la part de l’État fédéral. Il est absolument exact que « l’adoption d’une monnaie unique aurait dû être l’élément déclencheur d’un approfondissement économique, fiscal, social et industriel propre à changer radicalement le devenir des Européens » (p. 24). Mais tant qu’il n’en est pas ainsi, la perte de la souveraineté monétaire peut constituer, pour les membres d’une union monétaire, un réel inconvénient.

Ceci dit, il n’est pas inutile de rappeler les avantages objectifs apportés par la monnaie unique en termes de facilité et de sécurité des transactions à l’intérieur de la zone. Fallait-il, par contre, insister sur l’avantage pour les pays de la zone euro de posséder une monnaie forte, la deuxième monnaie de réserve au plan mondial ? Les deux caractéristiques, au demeurant, ne sont pas du même ordre. Le fait d’être une monnaie de réserve apporte un avantage (appelé « seigneuriage »), lorsque le pays émetteur finance un déficit commercial par la création monétaire. Contrairement aux États-Unis qui profitent largement de cette possibilité, tel n’est pas le cas de la zone euro qui n’est pas globalement déficitaire. Quant à la monnaie forte, elle présente un avantage évident pour les consommateurs (qui payent ainsi moins cher les produits importés) mais elle obère la compétitivité. Et l’Allemagne, dont on vante tant les mérites, n’a pu tirer jusqu’ici son épingle du jeu qu’en imposant de coûteux sacrifices à sa main d’œuvre,… ce qui ne saurait être considéré comme une politique optimale. « Une monnaie forte n’est pas pénalisante si la qualité des produits que l’on exporte est reconnue » (p. 22). Peut-être ! mais cela va encore mieux si la monnaie n’est pas trop forte. La Chine, qui appuie son développement sur l’exportation, prend bien soin de maintenir la sous-évaluation du yuan, suivie par les États-Unis et bien d’autres qui en font autant pour leur propre monnaie. Seule la BCE (Banque centrale européenne) semble ne pas avoir de politique de change : peut-on avoir raison seul contre tous ?

Quels que soient les inconvénients de la gestion actuelle de l’euro, il est vraisemblable qu’une sortie de l’euro serait, pour les pays en difficulté, encore plus dommageable, et les auteurs rappellent ici opportunément que les Grecs eux-mêmes, malgré les ajustements douloureux auxquelles ils sont soumis, ne veulent pas l’abandonner.

En dépit de l’absence d’un État fédéral, la crise de la dette des pays du sud de la zone euro n’a pas laissé les États membres sans réaction. L’étude publiée dans Carnet d’Europe rend utilement service en expliquant en quoi consistent exactement les outils qui ont été progressivement élaborés, depuis le Fonds européen de stabilisation financière (FESF) jusqu’au « Pacte budgétaire », en passant par le Mécanisme européen de stabilité (MES) et le « Six Pack ».

Altiero Spinelli

Si l’euro demeure « un succès inachevé », c’est à l’évidence parce qu’a manqué la volonté politique de pousser plus loin la construction européenne. A. Malegarie et A. Reguillon dénoncent le défaut « d’ambition, de vision et de courage » (p. 82) de dirigeants européens qui n’hésitent pas par ailleurs à s’abriter derrière une prétendue désaffection de leurs populations à l’égard de l’Europe, alors que les sondages démontrent régulièrement le contraire. Or, concernant l’attitude des gouvernants des pays européens, le troisième ouvrage que nous voudrions signaler apporte une clef essentielle.

Altiero Spinelli (1907-1986) est certes moins connu que Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi, les pères de l’Europe « fonctionnaliste ». Spinelli, quant à lui, s’est constamment battu pour l’Europe fédérale, depuis le Manifeste de Ventotene (1941) rédigé dans les geôles de Mussolini, jusqu’au Projet de Traité d’Union européenne (1984) qu’il a défendu au sein du Parlement de Strasbourg. Sous le titre de Manifeste des Fédéralistes européens, ce troisième ouvrage publié conjointement par Presse Fédéraliste et Fédérop rend accessible au lecteur d’aujourd’hui, à côté du Manifeste de janvier 1957, le Discours introductif à la première session du Congrès du peuple européen (3). Dans le Manifeste, Spinelli appelait en effet à la création d’un « Congrès permanent du peuple européen », chargé de faire pression sur les gouvernements nationaux jusqu’à ce que ces derniers acceptent de provoquer l’élection d’une « Assemblée constituante européenne ». La réunion inaugurale de ce Congrès du peuple européen s’est tenue à Turin les 6 et 7 décembre 1957. À cette occasion, Spinelli a prononcé un discours dans lequel il ne dissimulait pas les raisons pour lesquelles la construction européenne devrait se faire non pas avec mais contre les États. Verbatim : « L’unification de l’Europe ne peut pas être un chapitre de la politique étrangère de nos États, parce qu’elle est l’anéantissement de leur prétention même de faire une politique étrangère… Ce que nos États, nos gouvernements, nos parlements, doivent être appelés à accomplir est ce que j’ai appelé une abdication… ». Et encore : « Ne nous faisons pas d’illusion : nos États, leurs institutions, les forces politiques nationales, résisteront autant qu’ils le pourront contre cette abdication… » (p. 116).

Comment convaincre des États nationaux de se dessaisir d’une part essentielle de leurs prérogatives au profit d’un État européen ? Depuis qu’il existe le mouvement fédéraliste européen butte sur cette question. La tâche est bien plus ardue que ne le fut celle des fédéralistes américains en 1787. Les États confédérés étaient jeunes et modestes, ce qui n’est pas le cas de ceux de la vieille Europe. En 1787-1788, les articles publiés par Hamilton, Madison et Jay dans The Federalist ont convaincu les Américains de ratifier la Constitution de Philadelphie. Quoique les militants européens qui s’expriment aujourd’hui dans les publications fédéralistes n’aient pas la même notoriété, leurs efforts sont encore plus nécessaires.  

 

 

 

 

(1)    Jean-Francis Billion, Mondialisme, fédéralisme européen et démocratie internationale – Le mondialisme et l’intégration européenne (1945-1995), Église-Neuve-d’Issac, Fédérop, 1997, 216 p.

(2)    Alain Malegarie et Alain Reguillon, « L’Euro : un succès inachevé », Carnet d’Europe, n° 2/3, mai 2012, 131 p.

(3)    Altiero Spinelli, Manifeste des Fédéralistes européens (1957), Gardonne, Presse Fédéraliste et Fédérop, 2012, 190 p. Avec une introduction de Jean-Pierre Gouzy et trois annexes signées respectivement par Jean-Pierre Gouzy, Catherine Previti-Allaire et Jean-Francis Billion.