Dolor y Gloria ou “l’édifice immense du souvenir”

            Dolor y Gloria, ce film de Pedro Almodovar, sorti en 2019, s’organise autour d’une image emblématique, je crois, du corps abîmé d’un homme âgé, qui immerge dans l’eau. L’action semble thérapeutique dans tous les sens: l’homme est visiblement souffrant, l’eau lui fait du bien et, en outre, son cerveau semble être ranimé, sa mémoire se met à travailler sous l’action de l’eau et…

Il n’est plus vieux, il n’est plus malade et se prend à exercer <<le retour aux profondeurs>>, selon l’expression de Proust.

Le voici petit enfant à côté de sa tendre mère, entourée par d’autres jeunes femmes qui, sur le bord de la rivière, lavent du linge. L’enfant, Salvador, est très heureux de suivre sa mère et de découvrir le monde: la rivière, les poissons, l’herbe, le bocage. Sa mère sait très bien qu’il aime la rivière et ces fruits de l’eau, les poissons, et, pour accroître l’enchantement de l’enfant, lui fait remarquer les poissons-savons: <<Voilà, Salvador, des poissons-savons. Sont-ils jolis!>>

Ils doivent être très rares à Paterna, en Valence, les poissons-savons. Ils sont beaux et rares.

Aussi lui a-t-elle ouvert les yeux sur ces bijoux de l’eau. Et, à ce moment-là, tous les proustiens ont frémi de joie et, pour un instant, ils ont déserté la salle de cinéma et ont rejoint Tansonville, <<la haie de Tansonville>> et le grand-père du narrateur qui dit au petit Marcel:

            <<Toi, qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose; est-elle jolie!>> 

            En effet, c’était une épine, mais rose, plus belles encore que les blanches.

Le petit Salvador éprouve des sensations de plus en plus fortes, visuelles, auditives… car

La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles…

vu que les femmes chantent… C’est une chanson mélancolique qui parle de quelqu’un qui, pour avoir trop regardé ce qu’il aimait, a perdu la vue et, pour avoir trop aimé, il sentait bien qu’il mourrait d’amour.

La petite scène de la rivière est <<la petite madeleine>> de Pedro Almodovar. Tout le destin du cinéaste Salvador Mallo s’y trouve crayonné.

Tout comme le petit Marcel, il est très attaché à sa mère, qui l’aime et le protège; il sera alors homosexuel et voudra plus tard protéger et garder à tout prix près de soi Federico, son grand amour. C’est à proximité de la rivière qu’il apprend à regarder et à découvrir le monde. C’est là que les femmes mettent les draps à sécher. Les draps font pressentir le mur blanc où les films seront projetés, car, à Paterna, il n’y avait pas de cinématographe il y a 70 ans, et le mur blanc qui sentait la pisse et le jasmin éveille la passion  de Salvador pour l’écran blanc et le métier de réalisateur. À croire Proust, <<ces résurrections du passé sont si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux, elles forcent nos narines… notre volonté… notre personne tout entière…>> Elles nous ouvrent à une autre vie… 

C’est sa mère qui l’emmenait à la rivière. Et elle s’appelle Jacinta (jacinthe, en français), un nom qui éclate de parfums, de couleurs et de sons… Le fil conducteur, c’est l’eau. Le bassin où l’homme adulte plonge se fait rivière  et se met à couler vers Paterna, vers l’enfance de Salvador, organisée et embellie par sa mère, douce et énergique à la fois. Quand l’enfant lui demande s’il y a un cinéma à Paterna, elle lui répond, non sans tendresse et non sans mélancolie, qu’une maison lui suffirait. Et elle a raison. À Paterna, ils n’auront pas de maison, mais une sorte de grotte, un abri souterrain dont les fenêtres sont au plafond, mais, n’étant pas vitrées, elles laissent parfois y pénétrer les rayons du soleil qui les observent avec des regards familiers tout comme la pluie qui les mouille… et les rend perméables à la rêverie. Mais Jacinthe garde son sens pratique. Quand Eduardo, le jeune maçon illettré qui apprend à lire et à écrire avec le petit Salvador, lui demande s’il devrait commencer par chauler les murs pour enjoliver la grotte, elle lui indique fermement de commencer par installer l’évier, plus nécessaire et plus important encore que l’aspect des murs… Et toutes les spectatrices l’ont approuvée.

Le cinéaste nous fait voir s’élever la ville de Paterna. C’est une ville qui se construit sous nos yeux, tout comme le destin de Salvador.

Et, Gérard Genette d’arguer:

Le vrai miracle proustien, ce n’est pas qu’une madeleine trempée dans du thé ait le même goût qu’une autre madeleine trempée dans du thé, et en réveille le souvenir; c’est plutôt que cette seconde madeleine ressuscite avec elle une chambre, une maison, une ville entière, et que ce lieu ancien puisse, l’espace d’une seconde, <<ébranler la solidité>> du lieu actuel, forcer ses portes et faire vaciller ses meubles.

C’est la force de la mémoire involontaire qui nous aide à trouver notre vraie voie, à mener jusqu’au bout ce voyage vers nous-mêmes, vers ce qui est de plus véritable en nous.

Il y a partout à Paterna des ouvriers, des prêtres – on est sous la dictature de Franco – et des femmes pieuses. Salvador va poursuivre ses études chez les Franciscains, tout comme Pedro (Almodovar), mais l’un, Salvador, passe son enfance en Valence, à Paterna, et l’autre, en Estrémadure. Les prêtres franciscains ont appris à Salvador à chanter et, comme il chantait très bien, ils lui ont épargné l’étude (parfois ennuyeuse, mais très nécessaire) de la géographie, de l’histoire, de l’anatomie… Heureusement, il a appris la géographie à travers les tournois qu’il faisait pour promouvoir ses films. Quant à l’anatomie…

Ô! Il a pu même approfondir l’étude de cette discipline, grâce aux… maladies qu’il a contractées en réalisant et en promouvant ses films… Un destin très logique, n’est-ce pas?

Le cinéaste Salvador Mallo (Antonio Banderas – Prix d’interprétation masculine à Cannes) a mal au dos, mal aux genoux, à l’estomac et il tousse… Il tousse affreusement! Ce sont les effets laissés sur son corps par son travail épuisant, couronné de grands succès. Quand le comédien Alberto Crespo, interprété par Asier Etxeandia – très bon dans son rôle – lui rend visite dans son élégant appartement, celui-là juge que le logis est tel un musée. Et c’est vrai. Ce logis reflète le lustre de toute une vie. Mais il n’y a pas d’objet dans cette maison qui n’évoque pas, comme chez Proust, le passé –  la grotte et la ville de Paterna.

Et, Claude-Edmonde Magny de conclure à propos de Proust, alias Almodovar:

Avant d’être cloison, le liège était écorce vivante, caparaçonnait des chênes viriles et vigoureux. C’est cette silve primordiale qu’il faut maintenant évoquer.

Et les tableaux aux couleurs vives qui parent les murs de la maison du cinéaste évoquent les carreaux de faïence montés par Eduardo dans la cuisine de Jacinta. Il y a eu des critiques qui ont apprécié que le riche coloris qui éclate dans ce film évoquait les expériences  psychédéliques de Salvador Mallo, alias Pedro Almodovar.

Non! À un moment donné, l’histoire de ce film est interrompue par l’éclat des feux d’artifice. C’est la “Corda de Paterna”, une fête du bruit et du feu, une fête pyrotechnique qui dure toute une nuit. Elle a lieu le dernier dimanche du mois d’août, commence à une heure et demie du matin et se prolonge jusqu’au petit jour suivant. Il arrive qu’il y ait  chaque année quelques personnes légèrement blessées, mais ça ne fait rien, tout le monde est en délire et se réjouit du spectacle. C’est la nuit de feu qui a marqué le petit Salvador et a attisé son goût pour les couleurs éclatantes. Après avoir vu un film projeté sur le mur blanc qui sentait la pisse et le jasmin, on se réjouissait de la Corda. Car la vie était si belle à Paterna…!

La nature homosexuelle de Salvador est annoncée dès son enfance: après avoir monté les carreaux de faïence dans la cuisine, Eduardo se déshabille et se lave. Salvador le voit à poil lorsqu’il lui apporte une serviette propre et s’évanouit. Sa mère allait croire qu’il s’agissait d’un coup de soleil, mais c’était… du désir. Plus tard il tombera amoureux de Federico. Pour un temps, ils vont filer le parfait amour et il semble que rien ne puisse les séparer. Mais, cachée dans la passion même, dans la fantaisie débridée, dans l’excès, la drogue cherchait une fissure à élargir. Et ce n’était pas l’innocente cocaïne dont Salvador se servait lui-même, comme tout le monde, d’ailleurs; c’était la perverse héroïne qui a fini par terrasser Federico. Et l’amour de Salvador ne peut rien contre cette dégradation continue du corps aimé. C’est comme une maladie qui ronge… Salvador a pensé que les voyages lui feraient du bien, mais les beautés et <<les nourritures terrestres>> ne peuvent rien contre <<les paradis artificiels>> qui l’emportent. Il y a surtout cette ville de Madrid qui, ouverte à tout, fait mal à Federico. Quant à Salvador, il a besoin de Madrid comme de l’air qu’il respire. Federico en est jaloux. Ils se séparent. Le premier allait s’établir en Argentine, chez son oncle, qui tenait un restaurant à Buenos Aires. Comme les routes de l’héroïne ne passaient pas par l’Argentine à ce moment-là, notre bougre n’en consomme plus et le voilà rétabli, patron d’un restaurant, marié et père de deux enfants. C’est la vie…

Salvador, lui aussi, a une vie bien remplie; il fait des films qui remportent de grands succès. L’un de ces films est Saveur. Le premier rôle en est détenu par l’acteur Alberto Crespo qui prend de l’héroïne, ce qui imprime à son rôle quelque chose de ténébreux, de vacillant, là où Salvador attendait plus d’espièglerie et plus d’humour. Ils n’arrivent pas à se mettre d’accord. Salvador a toutes les raisons de détester l’héroïne. Il pense à Federico et à leur rupture… Le réalisateur demande au comédien de renoncer à la drogue; celui-là promet, mais manque à sa parole. Le film est un succès, mais le réalisateur en est déçu. Les deux restent brouillés pour trente-deux ans. Mais voilà qu’une cinémathèque de Madrid veut proposer Saveur à ses cinéphiles. Salvador revoit le film. Après tant d’années, attendu qu’il est malade, qu’il éprouve des douleurs atroces et qu’il prend de l’héroïne, pour les rendre supportables, il trouve le jeu d’Alberto créatif et même visionnaire. Les deux hommes oublient leur querelle. Ils se voient fréquemment et, un jour, Alberto découvre sur l’ordinateur de Salvador un texte ayant pour titre Dépendance, où Salvador fait la confession de son amour pour Federico, qui devient Marcelo dans le monologue. Pour Salvador, ce monologue est la seule chose qui compte en ce moment; c’est la confession de son âme, qu’il refuse pourtant de signer. Il voudrait encore travailler sur ce texte et semble s’interroger avec le Baudelaire du poème Le Mauvais Moine

Ô moine fainéant! quand saurai-je donc faire

Du spectacle vivant de ma triste misère

Le travail de mes mains et l’amour de mes yeux?

Il semble résolu de ne vivre que pour cette confession et accepte qu’Alberto la signe de son nom et la joue au théâtre Mirador. Ce même Alberto qui a su anticiper le devenir de Salvador… C’est leur manière de se réconcilier.

Ce moment du film évoque également le poète des Plaisirs et les Jours de Marcel Proust,  qui refuse l’hospitalité à un étranger, attendu que celui-ci a le toupet de lui demander de congédier tous les autres invités et ne garder que lui. Alors, le poète voit l’étranger s’en aller en lui disant:

Tu ne me verras plus jamais. Et pourtant tu me devrais plus qu’ aux autres, qui, dans ces temps prochains, te délaisseront… (…). Je suis ton âme, je suis toi-même.

Salvador choisit de se pencher sur soi-même, de ne plus trahir son âme et sa vie intime au profit de la vie réelle, extérieure, avec ses obligations, son emploi du temps et ses injonctions. Il en va de même pour Pedro Almodovar qui déclare:

<<Je parle de ce que je connais le mieux, c’est-à-dire moi.>> Mais <<Almodovar n’écrira pas ses Mémoires, il vient de les filmer>>, conclut Nicolas Schaller, le critique du Nouvel Observateur.

***

            Par hasard, Federico, qui est à Madrid, pour s’occuper d’une affaire d’héritage, passe devant le théâtre Mirador, voit l’affiche et se décide à entrer. Il reconnaît l’histoire, il se reconnaît dans Marcelo et son émotion, en écoutant le monologue d’Alberto, est comparable, je crois, à celle de Marcel de La Recherche, qui découvrait dans le Septuor de Vinteuil la petite phrase de la sonate…

Federico se procure le numéro de téléphone et l’adresse de Salvador. Les deux amants se rencontrent chez Salvador après des dizaines d’années: ils sont émus, ils parlent de leur vie et finalement, en faisant leurs adieux, ils s’embrassent. Pourriez-vous décrire ce baiser…?

Almodovar <<vient de le filmer>>, mais le décrire serait très difficile; il nous faut l’ardeur d’un amoureux et la plume d’un poète. Heureusement, je les ai trouvées chez Baudelaire. Vous n’en aurez nulle part de plus intense ni de plus belle:

Comme un flot grossi par la fonte

Des glaciers grondants,

Quand l’eau de ta bouche remonte

Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,

Amer et vainqueur,

Un ciel liquide qui parsème

D’étoiles mon cœur!( Le Serpent qui danse)

Les deux hommes sont confondus dans ce baiser telle l’eau des glaciers qui fondent sous les rayons vainqueurs du soleil. L’amour les enivre, les attache et s’empare d’eux, tel un serpent. Et les étoiles du <<ciel liquide>> de leur bouche leur montrent le chemin vers <<la patrie perdue>> de leur union.

Quand Federico demande à Salvador s’il veut qu’il reste lui faire l’amour, celui-ci refuse… Il est si troublé qu’il a peur de ne perdre le souffle pour avoir tant aimé…

Une autre déclaration d’amour très réussie est celle d’Eduardo, le maçon qui apprend si difficilement à lire et à écrire, mais qui s’exprime plus facilement par la peinture et qui achève le portrait de Salvador, en petit enfant, penché sur un livre, et le lui envoie. Ce tableau, ce film, le poème, le roman survivront à leurs créateurs, car Ars longa, vita brevis est. Mais cet art n’a rien affaire avec la vie matérielle; elle tire sa saveur de cette <<patrie perdue>> dont parle Proust, cette patrie intérieure que nous ignorons la plupart du temps et vers laquelle nous porte la mémoire involontaire. C’est <<la patrie perdue>> ou <<l’essence divine>> dont parle Baudelaire, avec les vers duquel j’ai choisi de clore ce témoignage en faveur de l’art véritable, soit-il littéraire, pictural, musical ou cinématographique:

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Eléonora Fojica, , publié le 11/09/2020 | Comments (0)
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