Mohammed Dib – “La Grande maison” : une mémoire communiste

Mohammed Dib (1920-2003) est écrivain et militant du Parti Communiste Algérien (PCA) dès la transformation de la Région communiste d’Algérie du PCF en parti autonome mais non affilé à la IIIe Internationale Communiste, puisqu’il resta sous la tutelle du « Parti-frère de France ».

Les années 1930 du siècle passé, forment en Algérie un couronnement sur les plans politiques et culturelles des lttes syndicales qui avaient, elles, débutées dès les années 1910. La naissance du PCA, puis du PPA nationaliste a bouleversé le quotidien des Algériens colonisés, qui furent dénommés successivement, indigènes musulmans puis à partir de 1946 Français musulmans, mais jamais sous leur appartenance identitaire en tant que peuple millénaire de formation historique.

Cette dimension a fait objet de nombreux contenus de romans, poèmes, récits et nouvelles écrites par des algériens autochtones et dans la langue du colonisateur comme une affirmation d’un Soi collectif totalement englouti, mêlés à des positions politiques de chacun des auteurs autour d’une question essentielle, celle de la question nationale dans la situation d’une domination de l’impérialisme colonialiste de population.

L’exemple du premier roman de Mohammed Dib, La Grande maison (1952) à travers lequel, l’auteur-narrateur fait glissé des indications ayant trait au mouvement communiste ouvriers en Algérie de la fin des années 1930 au début du débarquement  Anglo-américain en Afrique du Nord. Deux personnages du roman, attirent notre attention, à savoir Hamid Saraj et Mohammed Lekhal. Tout deux sont des militants communistes qui ont existés réellement et que l’auteur semble archiver dans un travail de création esthétique, comme s’il savait prématurément qu’ils seront un jour totalement ignorer dans leur pays.

Si le premier roman de Dib s’achève par une réunion des femmes de Dar Sbitar, en présence du jeune Omar fils d’Aini, autour d’un diner du soir autour d’une table basse traditionnelle, c’est le rituel voulut par l’auteur dans l’esprit de l’attente des longs lendemains de misères et de souffrances, annonçant aussi la fin d’une expérience historique et politique avec le sacrifice des militants révolutionnaires et le début d’une seconde étape de la lutte nationale de classe. M. Hassen, un instituteur nationaliste de l’école pour indigènes que fréquentait le jeune Omar, a osé « défragmenter » l’imaginaire des jeunes élèves Arabes avec cette question de la Mère-patrie qui remettait en cause le discours officiel et idéologique colonial d’une France gauloise, matrice de l’Afrique du Nord.

 

Hamid Saraj, « un homme que la police recherchait souvent »

Il est question d’un homme qui portait bien ses 30 ans, vivant chez sa sœur Fatima qui demeure dans cette maison collégiale appelée Dar Sbitar. A l’origine, le lieu de la trame romanesque et de la narration, existe bel et bien, il fut un ancien hôpital militaire au cœur de la ville de Tlemcen, durant la guerre 14-18. Hamid Saraj (HS) est un personnage « dépite de simplicité que lui conférait son air naïf et débonnaire », c’est quelqu’un qui avait « beaucoup vécu », une traduction bien dibienne de l’expression algérienne qui désignait les hommes de grandes expériences dans la vie. HS parle d’une voix basse, agréable « un peu trainante ». Il est de petite taille, mais trapu avec une démarche lente, des gestes lourds et puissants et les descriptions qu’entame le narrateur, nous annonces les origines de HS, qui dès qu’il avait 5 ans «  il avait été emmené en Turquie, lors de la grande émigration qui fit fuir tant de gens de chez nous pendant la guerre de 14 ».

A l’âge de 15 ans, il disparut de Turquie et que nulle ne sait que s’est-il advenus de lui, puisque sa famille est rentrée de Turquie et ne saura jamais informée sur son sort. Le personnage-militant est un homme qui lit la nuit à la lueur d’une petite ampoule. Il donna même à Omar, un livre à lire, Les Montagnes et les hommes, un roman de l’écrivain soviétique M. Iline, de son vrai nom Ilya Iakovlevich Marchak (1895-1953) et qui fut traduit du russe par Elsa Triolet.

Le jeune Omar ne faisait que lire et « déchiffré page par page, sans ce décourager », ce qui lui valut de passer quatre mois afin de le terminer. HS est ce militant communiste qui, aux yeux de Lalla Zahra, bourrait les gens de mots à chaque coin de rue et si ce qu’il dit « se réalise, ce sera le bonheur de tous les pauvres gens », rétorque la jeune Zahra.

Mais c’est à Bni Boublen, dans la campagne environnant la ville de Tlemcen, que HS sera appréhendé par la gendarmerie coloniale, avec plusieurs paysans. Et, c’est en homme de l’Agit-Prop qu’il sera mis en prison, défendant les fellahs contre les exactions des colons et du Gouvernement général d’Algérie en cette période de Vichy.

Le second militant communiste est le dénommé Mohammed Lekhal. Nous ne savons rien de lui sauf, qu’il est arrivé « dans les locaux de la police en bonne santé. Il en est ressorti trois jours après mort. » Aucun des deux personnages-militants n’adressent directement des propos aux autres antagonistes du roman, tout est dit dans une narration centrée sur le jeune Omar et émanent de ses pensées. Tout le monde est enclavé dans un profond silence que seul ce chœur de femmes rapporte à travers des dires et faits.

Mais qui est réellement Hamid Saraj ?

 

Mohamed Badsi est derrière sa doublure

Il est n’est à Tlemcen le 19/1/1902 et mort à Oran le 21/2/1979. Connu pour être le responsable régional du PCA à Tlemcen et sa région. Le père de Mohamed tenait un café maure dans la même ville et il eut 5 enfants, 2 filles et 3 garçons : M’Hamed, Mohamed et Sid Ahmed. M’Hamed est connu pour être un partisan du réformisme musulman et rejoint l’Association des Oulémas à Tlemcen dont le dirigeant local de l’époque, fut le cheikh Ibrahimi. Les 2 autres frères, notamment Mohamed, se rapprocheront du mouvement communiste ouvrier.

En 1908, Mohamed avait 6 ans, ayant perdu son père lorsqu’il immigra avec sa mère et son frère Sid Ahmed en Turquie avec un bon nombre de familles algériennes qui ont refusés de se soumettre aux nouvelles lois et réglementations coloniales. En Turquie, il exercera divers métiers afin d’aider sa famille dans la ville d’Izmir, où une petite communauté Algérienne subsistent déjà depuis 1867 et composée essentiellement de fidèles de l’Emir Abdelkader. La situation politique dans ce pays n’arrange nullement les communautés étrangères installées avant la révolte du parti Jeunes Turcs, la famille Badsi pense à un plausible retour en Algérie. Laissant son frère Sid Ahmed à Izmir, qui ne rentrera qu’en 1932, Mohamed est à Tlemcen et sera démobilisé en 1925. Démunit de toute source financière, il part en France comme ouvrier en région parisienne. C’est à cette époque qu’il côtoiera l’Union inter-coloniale et l’organisation de la Main d’œuvre nord-africaine, ayant comme dirigeants Abdelkader Hadj-Ali et Mohamed Marouf de la 1er Etoile Nord-Africaine de 1926. A travers cette dernière, il se rapprochera du PCF et se montre un militant aguerrit dans le milieux ouvrier des coloniaux. Membre de la cellule communiste du 5e arrondissement, il sera envoyé à Moscou afin de suivre une formation politique et idéologique de militant professionnel selon les préceptes léninistes.

En 1928, il est de retour en France et rejoint la Commission coloniale auprès du Comité central du PCF. L’année d’après, il est envoyé en mission en Tunisie afin de réorganiser le mouvement syndical des traminots et les ouvriers des mines. Délaissé à son sort, semble-t-il, il demandera de rejoindre Izmir où il restera sans papiers ni travail auprès de son frère jusqu’à leur retour commun à Tlemcen, en 1933. C’est à cette époque que Mohamed Badsi devient le responsable de ce qui été appelé à cette époque le Rayon communiste (Région) de Tlemcen, au sein de la Région Communiste d’Algérie du PCF. Nous évoquons là, un léniniste convaincu qui ne cessera de mettre en avant la question nationale et coloniale en situation  de colonisation de population.  Au VIIe Congrès de la 3e Internationale Communiste, il est délégué de l’Algérie en tant que colonie avec un statut autonome de la délégation française et son intervention aux plénières du congrès suscita la colère des délégués du PCF qui resta totalement ambiguë sur cette question de principe internationaliste, développant un paternalisme néocolonial depuis quelques années en s’enfermant dans l’électoralisme et l’idée d’union populaire avec la SFIO social-démocrate. Badsi Mohamed, accompagné de son frère dans certaines actions militantes, sera le principal instigateur du mouvement de grèves à Tlemcen et dans sa région. De 1935 à l’été 1936, il conduira les grèves des ouvriers du bâtiment, en imposant l’ouverture de chantiers pour chômeurs, et organisera les sections syndicales des ouvriers agricole.

Très lier aux principes et recommandations du Komintern au sujet de l’indépendance du mouvement communiste ouvrier dans les colonies, Mohamed Badsi militait pour un parti révolutionnaire national, tout comme son compagnon Sid Ahmed Belarbi dit « Boualem », à Alger. Mais la discipline du Parti lui imposait le nécessité de ce structurer au sein du futur PCA dès le mois de juillet 1936 et de mener sa lutte de libération des classes de déshérités. Lors de la création du Congrès musulman Algérien, une sorte de front démocratique en alliance avec les Oulémas, les Elus franco-musulmans et les communistes, les frères Badsi se retrouvent ensemble, symbole d’une symbiose politique pour une lutte nationale concertée.

 

Mohammed Dib, une praxis littéraire

Le journal Paris-presse, L’Intransigeant du 28/10/1952, présentait la parution du premier roman de Mohammed Dib, La Grande maison (LGM) en ces termes :

« A la vérité, ce n’est pas lui (le jeune Omar) le héros, c’est la faim, la misère, c’est les autres, ceux qui écrasent celui qui n’est pas un homme, ceux dont il faut supporter la dureté. »

L’auteur de ces lignes n’est autre que le journaliste et auteur des Histoires brutes (édition Table Ronde, 1954), Jean-Jacques Hauwuy qui présente Dib comme un ami d’Albert Camus et d’Emmanuel Roblès en indiquant que ce premier roman du jeune Dib (il n’avait alors que 32 ans), « comme un réquisitoire, voire un pamphlet, vigoureux et épris. »

Evoquant encore LGM, un autre critique français de l’Union coloniale française, Claude-Maurice Robert (1895-1963) et auteur de Tlemcen, jardin d’Eden (1959), jugeait que

« Bien qu’injuste envers la France, cette œuvre honore Tlemcen et la culture française qui ont formé son auteur (…) Mohammed Dib nous fustige mais dans la langue de Stendhal (…) ».

Au numéro du 1/11/1952 des Cahiers du Sud de Jean Baillard (1893-1973), il est bien mentionner que le roman LGM est celui « d’une voix marquante de la jeune Afrique du Nord musulmane où pointent les signes d’une véritable renaissance ». Dib n’est pourtant pas étranger aux colonnes de cette revus, puisqu’il publia dès 1948 au numéro 290, un très beau texte plein de poéticité, intitulé Tâches de Silence et en septembre 1951, il y reviendra avec une nouvelle titrée L’Héritage enchanté.

Mais la critique française conservatrice de l’époque, osa même de comparaitre l’écrit romanesque de Dib à La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette. Une critique qui  « parle beaucoup et souvent hors de propos », notait Pierre de Lescure (1891-1963) cet enfant d’Oran (Algérie) et cofondateur des Editions de Minuit, en parlant du dernier roman de Dib clôturant l’ère coloniale. Dans France nouvelle, du 24/12/1959, Lescure évoque Un été africain comme un texte qui façonne les paysages tracés par son auteur avec des lignes mesurées et précises. Des lieux et des espaces encadrés par des personnages paraissant avec une simplicité à l’aspect réservé, mais claire et net. Pour le journaliste-résistant, Dib s’exprime en français avec « une aisance naturelle » c’est pour montrer « les attaches profondes de son livre » à l’Algérie.

C’est cette réceptivité de l’œuvre de Mohammed Dib, par la presse et la critique française du temps de l’empire colonial, qui n’a jamais été prise en compte ni étudier en Algérie. Nous convenons que la question relève beaucoup plus d’une paresse intellectuelle que d’une incompétence académique. Pour notre pars, nous tenterons d’apporter un modeste éclairage sur l’intérêt porté par la critique et la presse communiste française, aux premières œuvres de Dib, en particulier LGM.

Mohammed Dib s’est lié d’amitié particulière avec Guillevic et un peu moins avec Aragon, même si des propos de respect et de reconnaissance ont été échangés entre les deux auteurs. La question de l’indépendance algérienne a nettement dominée un certain gèle de relation entre les deux militants, Aragon qui reconnaissait en le PCF, comme « ses yeux et son cœur », se mettait à la traine de reconnaître la résistance algérienne par rapport à un Sartre, offensif et pourtant anticommuniste. Mais Dib demeurait aussi fidèle à la ligne du PCA qui considérait le parti français comme allié avec une petite touche critique sur la question coloniale.

Il n’est nullement prétentieux de notre avis, si nous avancions  les propos qui suivent : la majorité de nos écrivains et écrivaines, d’entre 1945 et 1962, furent à « l’école » du journal de masse Alger-Républicain ou encore celle du PCA en vois d’algérianisation (dite aussi, d’arabisation). Kateb Yacine, Mohammed Dib, Malek Haddad et Assia Djebar étaient des « organiques », Mammeri et Feraoun aimant lire avec assiduité le quotidien progressiste étaient des Humanistes socialistes sans en vomir la pensée marxiste de leurs concitoyens. L’imprégnation du progressisme était un combat commun et la mosaïque politique entretenue par ces écrivains et écrivaines, rejoignait leur niveau  de créativité esthétique.

Il y a lieu de relever que Mohammed Dib fut le plus « organique » d’entre les romanciers algériens et cela jusqu’à sa rupture avec le parti en 1963. Question qui n’a jamais été étudier ni en Algérie ni ailleurs. On se contente de l’évoquer dans le seul rappel de sa biographie, en se référent au Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier maghrébin (2006) de l’équipe de René Galissot, pourtant la période militante de Dib s’est faite et accomplie au sein et autour du PCA, chose à laquelle nous estimons comme un facteur objectif qu’il faut, bien entendu, ajouté à d’autres facteurs sociologiques et culturelles en situation coloniale spécifique. Aujourd’hui, il est nécessaire de lier pratique littéraire dibienne et praxis militante de l’auteur afin d’approcher une certaine anthropologie du texte littéraire de Mohammed Dib entre 1945 et 1962.

 

« Le clerc et les colonialistes » à sept mois du séisme

Dans Le Clerc et le colonialiste dans le numéro 64 de La Nouvelle Critique, avril 1954, Mohammed Dib répond aux articles du polémiste et linguiste René Ernest Joseph Eugène Etiemble (1909-2002) qui publia, en trois parties, son Barbarie ou Berbérie ? Sur les colonnes de la nouvelle NRF (n° 9 de septembre 1953, le n° 10 d’octobre 1953 et le n°12 de décembre 1953) dont le contenu fustigé la littérature nord-africaine et particulièrement Mohammed Dib. Mohammed Dib, écrit Etiemble est celui  « qui raille ces instituteurs qui enseignent aux yaouleds, aux gamins, que la France pour eux est « la mère patrie », en concluant avec ardeur que «  Si je l’entend bien, la mère patrie du petit Kabyle, ce serait plutôt l’Arabie Séoudite ».

Le « clerc » de Dib n’est que le polémiste qui « s’adonné aux spéculations désintéressées », un mandarin « passionné d’érudition qui déborde d’attendrissement quasi paternaliste » devant « l’oeuvre coloniale » en direction des petits indigènes. Le transfuse  de la pensée de la droite conservatrice, épousant par occasion le marxisme puis le maoïsme, pour y revenir, en fin de son parcours au libéralisme bourgeois, pensait naïvement que « l’Algérie était la patrie du petit Kabyle » (Dib, P.97), pour un peuple qui n’existe pas.

Dib répondra à cette négation coloniale de l’histoire par cette séculaire vérité qui a fait de ce peuple des « descendants de Berbères, de Grecs, de Latins, d’Espagnols, de Turcs et d’Arabes » (Dib, p.99). il rappel au polémiste de la droite coloniale, qu’un « ban en arrière de 12 siècles » (p. 100) permet de retenir, que de l’an 710 à la colonisation en passant par la chrétienté féodal et « la République d’Alger » (Idem), il y a lieu de notait que le Dey Hussein d’Alger durant la Révolution française a aidé la République naissante avec quelques 250000 franc-or, et que c’est bien grâce aux Algériens que « la révolution française est parvenue à nourrir le peuple et l’armée (…)au même moment que les fermiers-généraux affamaient de la France. » (p.102)

Voilà qui est déjà trop pour un « peuple qui n’existe pas encore », réplique Dib, en dénonçant l’esprit colonialiste qui n’a cessé d’étouffer la recherche libre, et jeter le voile du mensonge et d’oubli sur des vérités historiques. Appelant en fin d’article, à réfléchir à l’inhumaine horreur du colonialisme, «  à son cortège de haine, d’abus et de brutalité honteuse » et de s’inscrire dans le livre du combat de cette abjection.

 

BIBLIOGRAPHIE

 – Ecrits de Mohammed Dib durant la publication du quatuor « Algérie »

Tâches de silence, Cahiers du Sud, n° 290, 1948.

 Jeu de massacres, Cahiers du Sud, n° 320, 1/12/1953.

Le clerc et le colonialiste, La Nouvelle Critique, n° 64, avril 1954.

Prolétaires algériens. Eléments d’enquête, La Nouvelle Critique, n° 68, septembre-octobre 1955.

L’autre, Cahiers du Sud, n° 334, 1/4/1956.

La mémoire du peuple, La Nouvelle Critique, n° 112, janvier 1960.

Bachir Yellès, peintre algérien. Alger Républicain. Alger, 27 septembre, 1950.

Corée. Alger Républicain. Alger, 5 juillet.

De nuit en jour. Alger Républicain. Alger, 23 août.

De nuit en jour. Liberté. Alger, 9 novembre.

Hommage à Nazim Hikmet, poète de la liberté. Alger Républicain. Alger, 12 avril.

Inventions et inventeurs d’Algérie. Alger Républicain. Alger, 25 juillet.

Je suis chaque matin. Alger Républicain. Alger, 31 mai.

Je te cherche. Alger Républicain. Alger, 11 octobre.

L’assassin. Liberté. Alger, 11 mai.

Les intellectuels algériens et le mouvement national. Alger Républicain. Alger, 26 avril.

Littérature décadente et littérature progressiste aux U.S.A. Alger Républicain. Alger, 30 août.

Pourquoi nous devons lire les écrivains soviétiques. Liberté. Alger, 27 juillet.

RHAIS, Roland (Collab.). (Sur les monuments d’Alger). Alger Républicain. Alger, 20 décembre.

  1. Les grèves des paysans d’Aïn Taya. Alger Républicain. Alger, 27 avril.

Cheminots d’Algérie. Alger Républicain. Alger, 24 mai.

Grève à 100% dans les tabacs à Alger. Alger Républicain. Alger, 24 avril.

L’Algérie vivra libre. Liberté. Alger, 10 mai.

Sur la vie chère et la grève centrale de Hamma. Alger Républicain. Alger, 9 mars.

Le chômage, cette plaie. Alger Républicain. Alger, 8911121314 mai.

(Compte rendu de pièces de théâtre en langue arabe). Alger Républicain. Alger, 10 janvier

Les mendiants. Europe. Paris, avril pp. 7290.

Poèmes d’Algérie. Europe. Paris, 106, octobre.

Terres interdites. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 515, 6 mai.

(Extrait du « Métier à tisser »).

L’Action. Tunis, Parti socialiste destourien, 1, 25 avril.

L’attente. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 593, 10 novembre.

L’enfant dort. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 20 octobre.

Le compagnon. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 583, 1° septembre.

La vérité ce scandale. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 9 février.

Sur le carnet de Mohammed Dib. L’Humanité. Paris, Organe central du PCF, 30 janvier.

La barbe du voleur. La Nouvelle Critique. Paris, P.C.F., 112, La Culture algérienne. Janvier pp. 83-84.

 

Par , publié le 04/11/2019 | Comments (0)
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Avignon 2018 (17) Marianne Piketty – Abdelwaheb Sefsaf – OFF (musiques)

Pour finir cette session 2018 du festival, deux spectacles musicaux aux antipodes l’un de l’autre, de la musique classique à celle d’aujourd’hui. Autant dire que l’appréciation que l’on en fera est surdéterminée par les goûts de chaque auditeur/spectateur.

Le Concert idéal

Drôle de nom pour l’ensemble de cordes de Marianne Piketty, car enfin quelle œuvre humaine pourrait raisonnablement se qualifier ainsi, l’idéal n’étant pas par définition inatteignable ? Peu importe, à vrai dire : nous sommes là pour écouter de la musique, ou plutôt écouter-voir puisque le charme des concerts de cet ensemble tient autant à leur mise en scène qu’à la qualité de l’interprétation. C’est en effet une très bonne idée que d’ajouter à l’écoute des morceaux une « lecture visuelle », les déplacements des musiciens sur le plateau mettant en évidence la contribution de chaque instrument à la partition comme aucun concert traditionnel – chaque instrumentiste assis à sa place devant son pupitre – n’est capable de la faire. Point de chaise ici (sauf pour la violoncelliste), les autres instrumentistes jouent debout et peuvent s’éloigner de leur pupitre (sauf la contrebassiste et donc la violoncelliste) lorsque le moment est venu pour elles (ou eux) de se mettre en valeur. Elles sont quatre (deux violons et les deux déjà nommées) plus M. Piketty, violon solo. Ils sont deux (alto et théorbe).

C’est merveille que de voir les musiciens se toiser, s’approcher ou, au contraire, prendre de la distance suivant l’évolution de la partition. Quant à M. Piketty, telle un farfadet, elle semble constamment en déplacement, invitant telle ou tel instrumentiste, tantôt proche des deux autres violons, tantôt seule à l’avant-scène au plus près du public, voire à genoux devant lui pour finir un mouvement.

L’ensemble interprète ou plutôt entremêle les Saisons de Vivaldi et celles de Piazzolla. Ici encore, cette innovation sans nul doute choquante pour les puristes s’avère féconde. La confrontation de deux musiques aussi différentes mais qui font pourtant appel aux mêmes instruments invite aux comparaisons et aide à mesurer l’évolution de la musique entre le XVIIIe siècle de Vivaldi et le XXe siècle de Piazzolla.

Direction musicale : Marianne Piketty ; M.E.S. : Jean-Marc Hoolbeck

Si loin si proche

Troisième volet d’une trilogie de « récits concerts », après Medina Merika (prix du festival Momix 2018) et Murs, Si loin si proche s’intéresse à un moment de l’histoire des immigrés algériens en France, celui de « l’impossible » retour. On a eu beau construire une maison « au bled » bien plus spacieuse que l’appartement HLM en France, quand le moment est venu de l’habiter, avec des enfants français et surtout francisés, c’est plus difficile que prévu, si difficile qu’on finit par renoncer. Pas tout à fait d’ici mais moins encore de là-bas, malgré les vicissitudes liées à la condition d’immigré on finit par trouver son nouveau pays plus accueillant que le pays d’origine.

Cette situation qui est celle de ses parents, Abdelwaheb Sefsaf la raconte ou la chante dans ce spectacle qui joue à la fois sur sa verve et son bagout et sur la musique de son complice Georges Baux (l’arrangeur, entre autres, des Mains d’or de Bernard Lavilliers) renforcé ici par Nestor Kéa.

Paroles : « La maison, c’est pas pour moi, c’est pour vous », dira mon père toute sa vie. Depuis sa construction jusqu’à aujourd’hui, notre maison restera une sorte de maison témoin avec meubles neufs n’ayant jamais servi, chaîne stéréo encore dans son carton, salon style Louis XXIII (comme disait mon grand frère) encore dans son cellophane pour éviter « les taches de gras ».

Chanson : Arbres Déracinés Nous naissons de l’horizon Pour vivre Sous votre ciel Et nos fruits sont amers

Compagnie « Nomade in France » ; M.E.S. A. Sefsaf ; musique « Aligator »

 

 

 

 

 

La grande biographie de Frantz Fanon par David Macey

David Macey, Frantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, 2e éd. 2013, 599 p.

Bien que parue il y a déjà quelques années, il est encore temps de faire connaître largement cette biographie exemplaire d’une figure particulièrement remarquable du tiers-mondisme révolutionnaire. En ces temps d’aphasie idéologique où l’individualisme néolibéral n’a pas d’autres concurrents crédibles que le populisme nationaliste ou une religion rétrograde, il n’est pas inutile de rappeler que des hommes et des femmes ont combattu jusqu’au sacrifice de leurs vies pour un monde où la liberté, l’égalité et la fraternité ne seraient pas de vains mots. Que les résultats n’aient pas été à la hauteur de leurs espérances n’entache en rien la valeur de leur idéal.

En 1957 Frantz Fanon, médecin des hôpitaux psychiatriques en poste à Blida (Algérie), soupçonné à juste titre d’intelligence avec les rebelles, est expulsé. Replié à Tunis, capitale du FLN en exil, il devient l’un des principaux rédacteurs de El Moujahid, l’organe de propagande du FLN et l’un des porte-parole internationaux du Front, tout en poursuivant sur place son travail de psychiatre. En février 1960,il est nommé représentant permanent du gouvernement provisoire de la République algérienne à Accra (Ghana).Atteint par la leucémie, il est soigné brièvement à Moscou, continue à travailler, à écrire, à voyager, rencontrant Sartre et Beauvoir à Rome. Il s’éteint à 36 ans, fin 1961. L’indépendance de l’Algérie sera proclamée l’année suivante.

D. Macey relate les étapes d’une existence aussi brève que bien remplie, la jeunesse en Martinique, la guerre dans les rangs de la France libre aux côtés des alliés, les études médicales à Lyon, les premiers pas professionnels à l’hôpital de Saint-Alban auprès du psychiatre Tosquelle, initiateur de la psychothérapie institutionnelle, puis l’Algérie… Homme d’action, Fanon a pourtant d’abord marqué son empreinte par l’intermédiaire de ses livres. Le Frantz Fanon de Macey est donc avant tout une biographie intellectuelle, obéissant aux exigences du genre,avec 54 pages de notes et un index nominorum de 10 pages.

Des trois livres de Fanon, le plus connu aujourd’hui reste sans doute le premier, Peau noire, masques blancs (1952) car le schéma psychologique qu’il décrit, celui d’un être – le Noir en l’occurrence – déterminé par le regard de l’autre – le Blanc –demeure malheureusement d’actualité. Dans les termes de Fanon, l’aliénation du Noir ne relève pas d’abord d’une philogénèse ou d’une ontogénèse mais d’une sociogénèse. Si Fanon emprunte au Sartre des Réflexions sur la question Juive et de l’Être et le Néant, le phénomène de « l’être pour autrui », il ne manque pas cependant de souligner la différence entre le juif, victime de l’antisémitisme seulement s’il est dépisté, et le Noir « surdéterminé de l’extérieur » parce qu’immédiatement repérable par la couleur de sa peau[i].

Peau noire, masques blancs comporte une autre critique de Sartre qui mérite d’être rappelée car elle tient à la position de Fanon à l’égard de la négritude. D’une manière plutôt inattendue Fanon se déclare partisan de la version senghorienne (« l’émotion est nègre comme la raison hellène »[ii]ou comtienne (« les Noirs sont les champions du sentiment »[iii]) qui essentialise le Noir. Tandis que Sartre, dans sa préface à Orphée noir(1948), l’anthologie des poètes noirs rassemblée par Senghor, voit la négritude comme un simple moment dialectique (l’antithèse de la thèse proclamant la supériorité du Blanc, la synthèse devant réaliser « une société sans races »), Fanon soutient que « la conscience noire se donne comme densité absolue, comme pleine d’elle-même »[iv].

Cela n’empêche pas Fanon de déclarer aussi bien, en conclusion de son livre, qu’il ne doit « pas s’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue » et qu’il n’a « ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour ses ancêtres domestiqués ». Ne se faisant « l’homme d’aucun passé », il refuse d’être « esclave de l’Esclavage qui déshumanisa nos pères »[v].

Cette conclusion annonce le Fanon révolutionnaire des deux ouvrages suivants. « Moi homme de couleur, je ne veux qu’une chose : … Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme »[vi].

L’An V de la Révolution algérienne publié chez Maspéro en 1959 est un livre de propagande… disparate. Son but est avant tout de faire voir la guerre d’indépendance sous son meilleur jour possible, d’attirer les sympathies de la gauche, de susciter de nouvelles vocations de porteurs de valises et de conforter le FLN comme unique représentant légitime du peuple algérien. Le premier chapitre, « L’Algérie dévoilée » est celui qui résonne le plus aujourd’hui puisque l’auteur y identifiait « la liberté du peuple algérien… à la libération de la femme, à son entrée dans l’histoire…, à la destruction du colonialisme et à la naissance d’une nouvelle femme »[vii].

Fanon est resté psychiatre jusqu’au bout. Comme l’An V…, l’ouvrage ultime, Les Damnés de la Terre (1961) aborde dans un chapitre la relation entre guerre coloniale et troubles mentaux, mais l’essentiel dans cette bible du tiers-mondisme (dixit l’éditeur Maspéro) est bien de convaincre de la nécessité d’une révolution dans les pays colonisés, avec passage obligé par une phase de violence[viii]. Cela étant, il est permis de penser que le principal intérêt de ce livre, aujourd’hui, réside dans la critique formulée par l’auteur, dès 1961, à l’encontre de la « bourgeoisie nationale » des pays nouvellement indépendants. Il dénonce« l’inégalité dans l’enrichissement et dans l’accaparement », les « gangs » où « l’esprit jouisseur domine », qui « ne servent à rien » sinon à faire le lit du néocolonialisme[ix]. Fanon stigmatise également les partis uniques, les « dictatures tribales »[x], la pléthore administrative[xi].

D. Macey souligne à juste titre (p. 515) la contradiction inhérente aux Damnés de la terre, ouvrage dans lequel Fanon théorise à la fois le détournement de la révolution par la bourgeoisie nationale et, à partir de l’exemple algérien, la possibilité pour un peuple de se gouverner lui-même et de résister aux tendances corruptrices : « Il faut avant tout se débarrasser de l’idée très occidentale, très bourgeoise donc très méprisante que les masses sont incapables de se diriger »[xii]. Fanon, on le sait, n’a pas vécu assez longtemps pour savoir laquelle de ses deux théories était la bonne !

Si l’histoire du XXe siècle a fait le lit du Fanon révolutionnaire, elle lui a donné raison avec l’accession des colonies à l’indépendance. Pourtant la Martinique elle-même, devenue département français à l’issue de la deuxième guerre mondiale[xiii], n’a jamais réclamé son indépendance, une « exception » face à laquelle un fils de l’île ne pouvait rester indifférent. Deux articles[xiv] d’EL Moudjahid lui sont consacrés,plutôt optimistes à l’égard d’une indépendance future. Dans le premier, Fanon décrypte les signes d’une renaissance culturelle antillaise, prolégomènes de l’émergence d’une nation martiniquaise. Dans le second, il interprète les émeutes sanglantes de décembre 1959[xv]comme la « première manifestation de l’esprit national antillais ». En privé, l’apôtre de la révolution violente se montrait cependant moins optimiste. Un Guyanais, le docteur Bertène Juminer, rapporte les propos suivants de Fanon à propos de ces émeutes : « Il s’agit d’un simple défoulement, un peu comme certains rêves érotiques. On fait l’amour avec une ombre. On souille son lit. Mais le lendemain tout rentre dans l’ordre. On n’y pense plus »[xvi]. On ne saurait mieux dire et ce ne sont pas les « événements de 2009 », cinquante ans plus tard, qui pourraient en faire douter[xvii].

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La biographie de Macey demeure l’irremplaçable porte d’entrée à Fanon auteur et acteur de la révolution après la fin de la deuxième guerre mondiale. Bien au-delà d’une simple introduction, il s’agit d’une étude approfondie qui replace Fanon dans le contexte intellectuel de l’époque et souligne ce que furent ses apports à la réflexion sur la négritude, la colonisation et la décolonisation. Par contre, on y chercherait en vainement le Fanon intime. Tout au plus apprend-on qu’il eut une fille, Mireille, née en 1948, avant d’épouser Marie-Josèphe Dublé dite Josie dont il eut un fils, Olivier, né en 1955. Une telle lacune est gênante à propos de l’auteur de Peau noire, masques blancs, ouvrage dans lequel il souligne l’aliénation des femmes noires (comme les héroïnes de Mayotte Capécia[xviii]) qui cherchent désespérément à épouser un Blanc.Or Michelle B, la maîtresse de Fanon, comme Josie sont deux Blanches. Et Fanon s’est marié en 1952, l’année même où il proclamait dans un livre son « besoin de se perdre dans la négritude absolument »[xix]. D. Macey ne s’étend pas là-dessus, se contentant de remarquer qu’« il est toujours dangereux d’accuser quelqu’un de mauvaise foi [‘l’inauthenticité’ de Mayotte Capécia, en l’occurrence] sans y sombrer à son tour » (p. 193).

Pour finir, deux erreurs factuelles à corriger. Il n’est pas exact, contrairement à ce qui est écrit p. 146, que les trois pièces de théâtre écrites par Fanon (en 1949) aient toutes disparu. Deux d’entre elles, L’Œil se noie et Les Mains parallèles sont désormais publiées[xx]. Les tapuscrits avaient été remis à Mireille Fanon-Mendès France, la fille de Fanon, par le frère de ce dernier, Joby Fanon, dans les années 1980. Sachant que D. Macey s’était entretenu avec M. Fanon-Mendès France lorsqu’il préparait sa biographie, et que les tapuscrits ont été déposés à l’IMEC dès 2001, il est surprenant qu’il ait laissé passer cette erreur.  Il n’est pas exact non plus (p. 90) – et dans ce cas c’est plus grave, en raison de ce que cela laisse supposer de l’attitude de Césaire envers Fanon – que le maître martiniquais ait rejeté du recueil Moi, laminaire, publié au Seuil en 1982, le poème qu’il avait consacré à Fanon[xxi].

 

[i] D. Macey, p. 203. Peau noire…, éd. du Seuil, p. 93.

[ii] Léopold Sédar Senghor, « Ce que l’homme noir apporte », L’Homme de couleur (1939).Peau noire…, op. cit., p. 102).

[iii] D. Macey, p. 200.

[iv] Peau noire…, p. 109.

[v]Peau noire…, p. 183, 185, 186.

[vi] Peau noire…, p. 187.

[vii] D. Macey, p. 429 et Sociologie d’une Révolution (2e éd. deL’An V…), 1966, p. 83.

[viii] « Le colonisé découvre le réel et le transforme dans le mouvement de sa praxis, dans l’exercice de la violence, dans son projet de libération »,  Les Damnés…, chap. 1, « De la violence », éd. La Découverte/Poche, p. 59. Voir également la préface de J.-P. Sartre : « le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes » (p. 29).

[ix] Les Damnés…, chap. 3, « Mésaventures de la conscience nationale », p. 149, 165, 167, 169.

[x] Les Damnés…, p. 175.

[xi] « … parce que de nouveaux cousins et de nouveaux militants attendent une place et espèrent s’infiltrer dans les rouages », Les Damnés…, p. 177.

[xii] Les Damnés…, p. 179.

[xiii] Loi du 19 mars 1946 transformant les colonies de la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion en départements français, dont le rapporteur fut Aimé Césaire.

[xiv] Repris in Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, écrits politiques, Maspéro, 1964.

[xv] Trois morts abattus par les CRS.

[xvi] D. Macey, p. 445 et B. Juminer, « Hommage à Frantz Fanon », Présence africaine, n° 40, 1962, p. 139.

[xvii] Au premier trimestre 2009 un mouvement social de grande ampleur s’est traduit par une grève générale de plusieurs semaines en Guadeloupe et en Martinique. Cette situation pré-insurrectionnelle n’a cependant amené aucun changement notable aux plans politique ou social.

[xviii] Mayotte Capécia (Lucie Combette), Je suis Martiniquaise (1948), La Négresse blanche (1950).

[xix] Peau noire…, p. 109 et D. Macey, p. 202.

[xx] Les deux pièces sont publiées in Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté, La Découverte, 2015.

[xxi] « Par tous mots guerrier-silex ». D. Macey ne mentionne d’ailleurs pas précisément Moi, laminaire mais un recueil intitulé Poésie (?).

Avignon 2016 (17) : « Quel petit vélo… ? »

Perec un extremis

Quel petit véloPerec Georges était un drôle de zozo même qu’il aurait eu octante ans cette année, ou huitante, c’est selon, si des fois qu’il avait pas tiré sa révérence bien trop tôt, même qu’il est pas arrivé jusqu’au demi-siècle, lui qu’avait tant le talent pour faire immortel. Paraît qu’il était pas trop joyeux au fond de lui mais ça l’a pas empêché d’écrire pour faire marrer ses lecteurs. Et je suis pas « un psychanalyse », comme qu’il disait, mais je sais bien, moi, qu’il devait bien rigoler, lui aussi, quand il écrivait des choses comme les Choses dont je vous ai causé dans une précédente chronique. Juste en face des Hauts-Plateaux, dans ce théâtre consacré à la belgitude où ce qu’on joue Ils tentèrent de fuir, ce qui ne signifie rien mais comme je vous l’ai eu expliqué dans ladite chronique, c’est d’une modernisation des Choses qu’il s’agissait. Cinquante ans déjà depuis les Choses, on en consomme toujours des choses mais c’est pas comme avant, alors les Belges ils ont dû adapter. Ben les Toulousains du Petit vélo, eux ils ont rien changé au texte. Et ils ont bien fait, vu que des troufions comme de son temps, de Perec, y en a plus, et que les Rafales d’assaut qui bombardent la Syrie ils ont rien de commun avec les commandos du djebel. Les vieux de la vieille se souviendront et les jeunes cons qui connaissent rien à l’histoire glorieuse guerrière de la patrie, ils s’amuseront aussi vu que le Petit Vélo est avant tout un exercice ludique. Faut juste aimer jouer avec les mots et le Perec il savait le faire mieux que personne. Faut pas croire qu’il inventait tout. Les « psychanalyses », il les connaissait, au moins il connaissait les siens, Dolto et Pontalis, rien que ça et je vous mens pas. Et l’armée, s’il a pas été guerroyer, il la connaissait bien aussi, vu qu’il a fait son service chez les paras. Alors les jeunes fous de théâtre, faut qu’ils se précipitent aux Hauts Plateaux comme les vieux, ils se marreront et eux en plus, les blanc-becs, ils apprendront quelque chose. Je sais pas si le théâtre il fait la résistance, comme il dit le Py, le seigneur du IN, au moins il peut faire l’école, c’est déjà ça…

Je cause, je cause mais c’est pas du sujet dont au sujet duquel je m’intéresse. J’y viens. Le Petit Vélo de Perec est arrivé après la bataille, les « arabicides » étaient déjà repartis la queue basse et l’Algérie fraîchement indépendante croyait encore aux lendemains qui chantent. Je résume : le Petit Vélo c’est l’histoire du trouffion Kara-quelque-chose que justement il voulait pas le faire l’arabicide. Il a un copain de régiment, le nommé Pollack Henry, et ce Pollack (Henry) il a des copains au Quartier Latin et tous ils veulent l’aider, Kara-machin-chose, à pas s’embarquer pour l’Algérie vu que 1) il est allergique au combat militaire et que 2) sa petite amie crèche à Paris France. En fait le Pollack et le Kara-truc ils sont pas importants, c’est pas eux qui racontent mais les copains du Pollack (Henry), le copain de Kara-smuche. Ils sont trois sur le plateau des Hauts-Plateaux (qu’est juste une maison d’Avignon comme une autre), trois que le Perec Georges il a eu la flemme de les nommer mais comme ici on fait pas de littérature – facts facts facts – je peux vous le dire : à la guitare, le Simon, c’est le plus maigre ; celui au saxo, le Benjamin, c’est le moustachu bronzé ; et celui à la trompette, le Damien, ben,… il joue de la trompette. Mais faudrait pas vous illusionner, le Petit Vélo c’est pas que du jazz, de la musique y en pas trop, c’est plutôt trois gars qui disent le texte de Perec Georges, enfin le texte des copains de Pollack Henry qu’est lui-même copain avec Kara-bistrouille, le jazz c’est juste pour se reposer. Alors ces trois là, s’ils sont pas de la ville de Foix puisqu’ils sont de Toulouse, ils sont bien capables ma foi de dire il était une fois un Kara-pace qui voulait faire l’amour et pas requiem in pace. Et pas qu’une fois parce que le Perec Georges, il aime bien se répéter, et pas qu’une fois, le comique de répétition que ça s’appelle. Pour les spectateurs comme toi et moi c’est rigolant mais pour Simon-Damien-Benjamin, c’est pas le plus facile, un texte qui se mord la queue, comment savoir où que tu en es. Pourtant, ils se coupent la parole comme s’ils jouaient pas, comme s’ils se racontaient une histoire qu’elle est bien bonne, entre copains, quoi. Et puis c’est pas tout de causer, ils se lèvent, se rassoient, distribuent des assiettes où c’qu’y a rien à becter, des verres où c’qu’y a rien à écluser. Et, à part le petit moment de jazz, ils arrêtent pas de dire les mots biscornus de Perec, et faut voir à quelle vitesse, des mots qui veulent rien dire mais qu’on comprend quand même. Alors chapeau les gars !

Quel petit vélo… ? d’après Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? de Georges Perec (1966), mise en scène de Jean-Jacques Mateu avec Simon Giesbert, Benjamin Hubert et Damien Vigouroux.

Ce billet est le dernier de la série « Avignon 2016 ».

“À la recherche de l’enfance perdue, joies et blessures, l’Algérie” : nouvelle parution d’Alain Pebrocq-Favier aux Éditions Edilivre

Livre

“Publié le 11 mai 2016 : Ce récit situé pendant les derniers mois de la guerre d’Algérie est la trace d’une période de la vie de l’auteur lorsqu’il était enfant. Ce sont des souvenirs emplis de joie et de tristesse.
Ces souvenirs sont marqués au fil de l’ouvrage par une belle amitié entre l’auteur et un jeune Algérien. Cette amitié est un message d’apaisement et de fraternité à tous les Algériens, à tous les Français « pieds-noirs ».

Né en avril 1954 à Saïda, en Algérie, Alain Pebrocq-Favier a été enseignant puis a terminé sa carrière comme chargé de mission pour la formation professionnelle et l’apprentissage auprès du rectorat de l’académie de Toulouse. Dans ce cadre, Il a eu aussi en charge la lutte contre le décrochage scolaire.

Toujours engagé dans cette lutte, il continue d’apporter bénévolement, au sein d’une association, son concours aux jeunes en difficulté.”

Alain Pebrocq-Favier
alain.pebrocqfavier@icloud.com
https://www.facebook.com/Alain-Pebrocq-Favier-%C3%A0-la-recherche-de-lenfance-1271280256221040/?ref=ts&fref=ts
http://livre.fnac.com/a9712813/Alain-Pebrocq-Favier-A-la-recherche-de-l-enfance.

Par MF , , publié le 12/07/2016 | Comments (0)
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Les inédits de Frantz Fanon

« Nous sommes les uns et les autres trop éloignés de soi-même, trop à la dérive dans les choses… c’est au sein des choses, de l’objet que nous nous retrouverons. »[i]

Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté. Textes inédits réunis, introduits et présentés par Jean Khalfa et Robert Young, Paris, La Découverte, 2015, 678 p., 26 €.

Fanon InéditsTous les Fanoniens, et au-delà tous ceux qui souhaitent mieux connaître le militant exemplaire de la lutte anticoloniale, le « guerrier-silex » de Césaire[ii], vont devoir se précipiter sur un ouvrage désormais indispensable. Ce gros recueil présente les diverses facettes de l’œuvre de Fanon, à l’exclusion de l’homme intime : la médecine psychiatrique, la politique et – plus inattendue – la littérature, puisque il fut aussi, pendant ses années d’étudiant, l’auteur de deux pièces de théâtre (L’œil se noie et Les Mains parallèles). Les textes rassemblés dans ces Écrits ne constituent pas toujours des « inédits » au sens strict : une thèse de médecine est « publiée » et a fortiori les actes d’un congrès médical ou des articles d’El Moudjahid. Tout n’est d’ailleurs pas uniquement de la main de Fanon : il en va ainsi pour certains articles scientifiques co-signés avec un autre auteur, de même que pour les articles du journal du FLN, lesquels, à l’inverse, n’étaient jamais signés.

Il faut ici rappeler le destin exceptionnel d’un homme né le 20 juillet 1925 en Martinique, enlevé prématurément, à quarante-six ans, par un cancer, qui s’est engagé aux côtés des Forces françaises libres, qui a fait la guerre, a été blessé, a entrepris ensuite le long cursus universitaire conduisant au médicat des hôpitaux psychiatriques, a pratiqué son métier en Algérie, puis – après qu’il en ait été expulsé – à Tunis où il rejoignit parallèlement la rédaction d’El Moudjahid, qui devint l’ambassadeur itinérant du Gouvernement provisoire de la République algérienne en Afrique, avant de s’éteindre dans un hôpital américain, le 6 décembre 1961. Et qui a trouvé le temps d’écrire et de faire publier trois livres dont deux, au moins – Peau noire, masques blancs (1952) et Les Damnés de la terre (1961, préfacé par Jean-Paul Sartre) – toujours utiles aujourd’hui. La correspondance réunie dans la dernière partie des Écrits rend compte de cette aventure éditoriale tant en France qu’en Italie. Rappelons que Les Damnés de la terre comme L’An V de la révolution algérienne, publiés tous deux en France chez Maspéro, seront saisis par la police.  

Militant exemplaire de l’anticolonialisme, Fanon en fut aussi l’un des plus lucides et il n’a rien caché des turpitudes des élites africaines une fois arrivées au pouvoir. Il a cru, malgré tout, que le sort de l’Algérie pourrait être différent. « Le peuple algérien, est-il écrit dans l’un des articles d’El Moudjahid considéré comme reflétant la pensée de Fanon, veut se libérer du colonialisme, mais cette libération, il ne la conçoit que dans une perspective révolutionnaire impliquant la fin des féodalités et la destruction de toutes les structures économiques de la colonisation. »[iii] Fanon ne pouvait pas prévoir la situation actuelle de l’Algérie où le pouvoir et les richesses sont confisqués par une clique contrôlée par des « rboba » sans foi ni loi.[iv] Mais l’on ne peut s’empêcher de voir chez lui, s’agissant d’une cause à laquelle il avait tout sacrifié, un certain romantisme révolutionnaire. Trop d’exemples montrent en effet combien il y a loin de l’enthousiasme patriotique et égalitaire qui anime les combattants pour la liberté aux régimes qu’ils mettront en place par la suite. Et l’Algérie, hélas, n’a pas fait exception.

On ne sait que trop, aujourd’hui, les ravages provoqués par des musulmans fanatisés au nom de leur « Dieu miséricordieux ». Or l’Algérie est un pays musulman. On lit dans le même article d’El Moudjahid que « le peuple algérien est à la fois le plus nationaliste et le plus ouvert qui soit, le plus fidèle à l’islam et aussi le plus accueillant aux valeurs extra-islamiques ». Comme pour la citation précédente, il faut évidemment faire la part de la propagande puisque El Moudjahid était l’organe officiel du FLN. D’autant que, sur le point particulier de l’islam, on n’ignore pas la méfiance de Fanon. On en a une preuve dans les Écrits avec la lettre adressée à Ali Shariati, un Iranien qui traduisit quelques-uns de ses textes en persan : « je pense que ranimer l’esprit sectaire et religieux entraverait davantage cette unification nécessaire [de la nation]… C’est ce que je redoute et qui m’angoisse dans les efforts des militants intègres de l’Association des oulémas maghrébins… »[v]

Il est impossible de recenser ici tout ce qui retient l’attention à la lecture des nombreux textes réunis dans les Écrits. C’est sans doute dans la partie psychiatrique que le fanonien de base, non médecin, fera le plus de découvertes, peut-être pas dans la thèse (Aliénation mentale, modifications caractérielles, troubles psychiques et déficit intellectuel dans l’hérédo-dégénération spino-cérébelleuse…, 1951), même si certains passages complètent utilement Peau noire, Masques blancs que Fanon rédigeait au même moment, plutôt au fil des communications et articles divers. Ce n’est pas sans une certaine stupéfaction qu’on découvrira, par exemple, les « théories » des médecins coloniaux d’avant la seconde guerre mondiale, fondateurs d’une ethnopsychiatrie qui expliquait tout ce qu’ils ne parvenaient pas à comprendre chez « l’indigène nord-africain » par son « puérilisme mental » et, plus généralement, son « primitivisme ».[vi] Fanon insiste pour sa part judicieusement sur la situation particulière du colonisé lorsqu’il faut expliquer, par exemple, son attitude à l’égard du travail ou de la sincérité. Ainsi sa « paresse fait [-elle] face à la rapacité du colon, à son empressement à gagner de l’argent. C’est une paresse qui est vécue dans le contexte colonial comme volonté de ne pas rendre aisé le profit ; c’est une conduite de chapardeur ».[vii]

Quant au mensonge, Fanon qui s’y est intéressé en tant qu’expert auprès des tribunaux, a été frappé de rencontrer des criminels que tout accablait et qui, bien qu’étant passés aux aveux dans un premier temps, niaient ensuite farouchement leur crime tout en paraissant exempts de tout sentiment de culpabilité. L’interprétation proposée à ce sujet rejoint certaines analyses des territoires français d’outre-mer actuels selon lesquelles l’État français n’y serait (et ne s’y sentirait) pas légitime, ce qui expliquerait bien des dérives. Dans une colonie comme l’Algérie, a fortiori pendant la guerre d’indépendance, « l’Arabe » coupable – tout au moins celui qui se réfugie ainsi dans le déni – se déclare innocent, selon Fanon, parce qu’il ne reconnaît pas au tribunal légal le droit de le juger. « Il y a un pôle mental de l’aveu : ce que l’on nommerait sincérité. Mais il y a aussi un pôle civique et l’on sait qu’une telle position était chère à Hobbes et aux philosophes du contrat social. J’avoue en tant qu’homme et je suis sincère. J’avoue aussi en tant que citoyen et j’authentifie le contrat social. »[viii]

On n’a dit mot jusqu’ici des deux pièces de théâtre. Il faut les lire parce qu’elles révèlent un Fanon auquel on ne s’attendait guère. Gageons, en effet, que leur thématique existentialiste et leur lyrisme échevelé en dérouteront plus d’un.

 

 

[i] Lettre à Maurice Despinoy, janvier 1956, Écrits, p. 355.

[ii] Aimé Césaire, « Par tous mots guerrier-silex », Moi, laminaire, diverses éditions.

[iii] « Une révolution démocratique », El Moudjahid, 15 novembre 1957, Écrits, p. 478.

[iv] Voir par exemple, d’un observateur très bien informé, le dernier livre de Yasmina Khadra, consacré à l’Algérie, Qu’attendent les singes (Paris, Julliard, 2014), qui fait froid dans le dos.

[v] Lettre à Ali Shariati, 1961, Écrits, p. 543.

[vi] « Considérations ethnopsychiatriques », Écrits, p. 343.

[vii] Cours de psychopathologie sociale à l’Institut des hautes études de Tunis (notes prises par Lilia Ben Salem), Écrits, p. 444-445. À rapprocher du Portrait du colonisé d’Albert Memmi (1957), auquel Fanon fait d’ailleurs allusion dans un article de 1959 (Écrits, p. 525).

[viii] « Conduite d’aveu en Afrique du Nord », résumé de la communication de F. Fanon au Congrès des médecins aliénistes et neurologues de France et des pays de langue française, Nice, 1955. Écrits, p. 351.

17 octobre, il y a cinquante ans : « L’enfant d’octobre » (Nouvelle)

C’était une de ces soirées d’automne qui ressemblent encore à l’été tant l’air était doux. L’or des feuilles remplaçait le soleil déclinant, les rares voitures passaient avec un bruit soyeux, comme pour ne pas nous déranger dans notre bonheur. C’était en effet une soirée si douce que, curieusement, dans mon souvenir du moins, il y avait peu de voitures. Les lumières de la ville commençaient à s’allumer.
Nous venions de nous fiancer, nous sortions d’un cinéma du quartier latin où nous nous étions tenu la main pendant toute la durée du film et nous nous tenions encore par la main en flânant dans les petites rues, émus de romantisme et de tristesse : nous allions être séparés pendant presque trois ans, Eric avait épuisé son sursis, avait terminé ses quelques mois de formation comme élève officier, il lui fallait maintenant partir pour les Aurès, pour cette guerre d’Algérie qui arrachait le cœur de toutes les amoureuses de France.

Nous avions l’impression d’être dans une chanson de Mouloudji, c’était « un soir plein d’imprévu et de mélancolie » et nous nous approchions de la Seine, avec l’intention de nous pencher au dessus de l’eau, dans la lumière dorée des projecteurs des péniches, de regarder, une dernière fois ensemble, couler la Seine, pour se souvenir de notre amour, comme dans un poème d’Apollinaire.
Pourtant, quelque chose nous empêchait d’approcher. Quoi ? Il y avait vraiment peu de monde dans les rues, nous étions main dans la main, yeux dans les yeux et souvent lèvres contre lèvres, mais nous sentions confusément que quelque chose de lourd, d’oppressant nous empêchait d’avancer dans cette direction. Alors nous tournions dans ces ruelles entre le boulevard Saint Germain et les quais, et chaque fois que nous approchions des quais, une sorte de refus nous faisait changer de chemin. C’était très bizarre. D’ailleurs, à mesure que la nuit tombait, la soirée devenait de plus en plus curieuse, l’air piquait un peu les narines, les voitures se raréfiaient, une sorte de silence grondant nous enveloppait. Je sais maintenant pourquoi, mais nous, dans cette soirée d’octobre, tout à notre amour menacé par l’absence, nous refusions de prêter attention à cette curieuse ambiance.
Et c’est alors que nous l’avons rencontrée, au coin de la rue du Dragon. C’était une toute petite fille, quatre ans peut-être, qui paraissait perdue. Elle marchait, toute seule au milieu de la rue, dans une belle robe des dimanches en rayonne orange, une grosse tresse enrubannée de rouge sombre dans le dos, avec de belles petites chaussures des dimanches, elles aussi, fermées sur le dessus du pied par une barrette à bouton. Elle marchait seule, visiblement perdue, et elle sanglotait. De grosses larmes coulaient le long de ses joues et faisaient briller ses longs cils noirs, elle était jolie comme un bouton de rose et elle essuyait sans cesse son petit nez de bébé, qui débordait de ses larmes.
Nous nous sommes approchés d’elle.
– Où vas-tu, petite ? Tu t’es perdue ? Où habitent ton papa et ta maman ?
Et elle, entre deux sanglots, en essuyant du dos de la main son nez qui coulait, ne savait que répéter en écho « Mon papa, mon papa, mon papa », comme si elle le cherchait, comme si…
A y regarder de plus près, sa robe des dimanches n’était pas si belle que ça, froissée, tâchée de boue ou peut-être même de sang, ses jolies petites chaussures aussi étaient souillées.
– Tu t’es fait mal, petite ?
– Mon papa…
– Tu es perdue ? Où il habite, ton papa ?
Mais l’enfant était si bouleversée qu’on ne pouvait rien en tirer. Elle m’a tendu avec confiance sa petite main brune, elle ne pleurait plus, mais elle répétait encore « mon papa, mon papa » et quelques mots encore, qui devaient être de l’arabe. Je l’ai prise dans mes bras et elle a appuyé sa petite joue contre la mienne.

– Allez, on va le retrouver, ton papa, a dit Eric.
Et nous sommes repartis en sens inverse, dans la direction d’où elle semblait venir. L’enfant s’était mise à trembler. A mesure que nous approchions du boulevard Saint-Michel, l’air devenait plus piquant : en fait, c’étaient des émanations de grenades lacrymogènes. « Il y a eu du vilain, ici », a encore dit Eric. Mais c’est en arrivant sur le Boul’Mich que nous avons découvert un spectacle de désolation, pire que tout ce que nous avions jamais pu voir dans ce quartier labouré de manifs : verre brisé, chaussures abandonnées jonchant le sol, grilles arrachées, flaques de sang. Quelques rares badauds effrayés, des gens du quartier, ont fini par nous dire : « Il y a eu une terrible manifestation d’Arabes et la police a chargé. Mais nous, on n’a rien vu : on était chez nous, vous comprenez, on ne voulait pas se faire piéger dans tout ça ». Un journaliste esseulé prenait encore quelques photos : « On dit qu’il y a eu des morts à Neuilly ou à République. Elle est Arabe ? » nous a-t-il demandé en désignant la petite du menton « Un conseil, tirez-vous de là vite fait, on se bat encore du côté de Saint-Sulpice »
– Mais elle est perdue, elle cherche son père.
– Son père ? A l’heure qu’il est, il doit être à Beaujon ou au Val de Grâce, voire pire encore. C’est pas joli-joli, pas joli du tout. (Il avait l’air accablé, impuissant.) Tirez-vous, ne vous faites pas prendre avec elle… au mieux, elle se fera ramasser, au pire, vous vous ferez choper tous les trois. Tâchez de passer par la rue Jacob, ça a l’air calme. Et demain sera un autre jour, vous pourrez alors chercher. Croyez-moi, il n’y a plus ici, ce soir, un seul musulman cherchant sa petite fille perdue. » Et, d’une voix encore plus lasse « Il n’y a plus ici que des fantômes »

Comment n’avions nous rien vu, rien compris, tout à notre amour mélancolique, dans ces aimables rues de ce Paris d’automne, dans la dorure des feuilles mortes, la douceur d’un été finissant ? Maintenant, nous la sentions bien, l’odeur acre des lacrymogènes et nous entendions de loin en loin, en approchant des poches de résistance, ce qui pouvait bien être des coups de feu. Paris avait été à feu et à sang, les bonnes gens n’en avaient rien su, et les amants bientôt séparés avaient traversé l’une des aires d’affrontements sans se rendre compte de quoi que ce soit, plongés dans leurs rêves. Et maintenant, ils tenaient dans leurs bras, endormie et encore secouée de sanglots pendant son sommeil, une petite enfant perdue, sans doute arrachée à ses parents par une charge de police, et qui avait sans doute assisté à des scènes terrifiantes.

Eric et moi sommes énarques, lui vient de sortir dans un bon rang et moi d’intégrer, nos parents à tous les deux sont industriels, normalement catholiques, normalement gaullistes. Nous nous sommes connus dans les soirées et les rallyes que nos familles organisaient pour nous et comme nous ne sommes ni sots, ni irresponsables, nous avons réfléchi à cette guerre qui ne dit pas son nom, ces « événements » qui nous ennuient bien, parce qu’ils vont nous séparer pendant presque trois ans et qu’ils vont retarder d’autant notre mariage. Nous pensons qu’il serait bien qu’elle se termine dignement, cette guerre, comme dans le reste de l’Afrique, par une sorte d’indépendance qui l’intègrerait à un Commonwealth à la française, que toute cette agitation, tous ces « ultras » qui ne veulent pas entendre raison, ces paras qui torturent et ces fellagas qui mettent des bombes dans les cafés feraient bien de se rendre à l’évidence. Et que, à quoi bon envoyer notre belle jeunesse mourir dans les Aurès, à quoi bon lancer des manifestations monstres dans les rues de Paris, puisque cette espèce de protectorat, on est justement en train de le négocier ?
Et, avec tous ces bons sentiments nous voilà maintenant piégés à notre tour, avec sur les bras – non, dans les bras, plutôt – une petite fille perdue, ensanglantée, sans père ni mère, à demi folle d’avoir assisté à on ne sait quelles horreurs.
Nous arrivons dans le petit hôtel particulier de mes parents, rue de Babylone, tout est calme, ils sont allés se coucher sans nous attendre, Eric s’allonge sur un canapé plutôt que de rentrer chez lui à Neuilly, je prends la petite avec moi dans mon lit de jeune fille, elle dort dans mes bras, toute tendre et abandonnée, parfois elle se retourne avec un gros sanglot, en prononçant des mots incompréhensibles.

Le lendemain, les journaux ne parlent pas de grand-chose : il y a eu une manifestation du FLN, des heurts avec la police, deux morts, quand même, et un certain nombre de blessés parmi les forces de l’ordre. Pas grand-chose à voir avec ce que nous a dit le journaliste. Nous commençons notre quête. Le père d’Eric, qui connaît le préfet Papon, met en branle ses relations « Ne vous inquiétez pas, cher ami, nous avons arrêté beaucoup de meneurs, c’est vrai, mais nous lancerons discrètement notre recherche dans les commissariats et les centres d’internement ».
Moi, pas trop confiante dans les recherches de Papon, j’ai l’idée de téléphoner à mon amie Marga de Saint-Aulne qui, bien qu’héritière d’une grande famille du Nord (ou peut-être à cause de cela), milite au PSU. Marga est une grande gueule de rebelle exaltée, sympathique et délurée, qui, au sortir du pensionnat, a laissé tomber rallyes et mondanités pour faire une licence de sociologie. Quand je l’appelle et lui raconte notre aventure, elle m’engueule : « Quoi, espèce de dinde ? Mais tu vis sur une autre planète ! Vous traversez comme des ahuris le quartier latin un soir d’émeute sans vous rendre compte de rien ! Deux morts ? Me fais pas rigoler, tu vas pas te fier à l’intox de Papon, quand même ! Sais-tu seulement que la Seine a charrié des cadavres, sais-tu qu’on y a jeté en pagaille des morts et aussi des vivants, sais-tu qu’on a tabassé à tour de bras, qu’on a massacré dans les commissariats, petite sotte amoureuse ? Si ça se trouve, ta gamine, elle a vu tuer son père devant elle et sa famille, on ne la retrouvera jamais ».
J’aurais tendance à penser qu’elle exagère, mais, les jours suivants, une partie de la presse, et même le Figaro et le Monde, commencent à corroborer plus ou moins ce que Marga raconte.
Et la brave Marga de Saint-Aulne passe à l’action et met sur l’affaire son réseau (de quoi ? de porteurs de valises ? je ne veux pas le savoir, mais je me le demande). On commence par les ghettos sud, puisque, disent-ils, ce sont les banlieues sud qui se sont retrouvées boulevard Saint-Michel. Mais rien, visages fermés des hommes, mines hypocrites des patrons de bistrot, femmes qui pressent le pas. On montre des photos de la petite, on montre la petite. Rien. Un silence effrayé et hostile. Ce que j’ai pu en voir, des hommes au corps las, détournant le regard, de grosses femmes empaquetées qui font semblant de ne pas comprendre un mot de français. Un lumpen prolétariat, comme dit Marga la donneuse de leçon, triste, digne et accablé.

Entre temps, Eric est parti pour là-bas et mon cœur est lourd, entre temps, Marga s’éprend de la petite, mais n’en tire rien de plus que moi : nous ne savons même pas son nom, en français, elle semble ne savoir dire que « mon papa », en arabe, elle chante toujours la même comptine, semble-t-il, en se balançant d’un pied sur l’autre, puis en balançant sa poupée, le jour ou je lui en achète une. Mais la poupée, pour la première fois, lui a arraché un sourire, un sourire presque heureux qui a illuminé furtivement son petit cœur de visage.
Maman la gave de riz au lait qu’elle avale sans rien dire, Marga la prend sur ses genoux et lui fait faire des dessins, elle dessine volontiers des sortes de têtards, comme le font les enfants de son âge, mais ce ne sont que morts et suppliciés, des bonshommes tout crayonnés de noir et de rouge allongés par terre, il y en a même un qui revient souvent, séparé de sa tête – ce qui nous semble tout de même un peu exagéré. Comme une psychanalyste, Marga essaye de faire parler l’enfant sur ses dessins, mais là encore, silence et re-silence. Je commence même à me dire que, bien que toujours vierge et si éloignée de mon amour, je vais bientôt me retrouver mère d’une petite amnésique de quatre ans…
Nous passons aux bistrots du nord de Paris. Rien, que des regards vides.
Nous passons aux bidonvilles du nord-ouest, Courbevoie, Nanterre. Nous les arpentons, Marga, son copain qui ressemble à un vieux typographe anarchiste, deux militants nationalistes au visage de bois et moi, avec mes fines ballerines et tenant par la main ma petite muette. Les ruelles sont boueuses, les baraques misérables et pourtant, il y a souvent là une certaine chaleur, une certaine amitié. Je découvre un monde inconnu.
Et puis un jour, dans le bidonville de la Folie, où ils ont pris l’habitude de nous voir passer de temps en temps, dans la ruelle étroite, une grosse dame s’avance en tanguant, un lourd broc d’eau à la main. Et ma fillette se met à courir vers elle de toute la vitesse de ses petites jambes brunes, soudain sortie de sa torpeur, en criant Mouyi, mouyi et la grosse dame lâche son seau d’eau et la prend dans ses bras en criant Nadia, Nadia. Et la petite enfant rit et pleure à la fois et se love dans les bras de la grosse dame qui ne parle pas bien français et ne sait que nous dire « Moi, Nadia, maman, papa». Et la petite répète avec espoir « Papa, papa », mais la grosse dame secoue négativement la tête.
Marga, le typographe anarchiste et moi, nous les suivons dans une cabane bien tenue où la grand-mère nous fait du thé à la menthe, puis elle envoie chercher un type qui parle français et qui nous explique que la dame est bien la grand-mère de notre petite Nadia, que les parents de la gamine habitent du côté d’Antony, mais qu’on ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Peut-être sont-ils retournés au pays ? propose-t-il sans conviction. Et pourquoi n’ont-ils pas emmené la petite ? Et nous, nous disons ce que nous savons, comment nous l’avons trouvée perdue et sanglante un soir d’octobre. L’homme traduit, la grand-mère hoche la tête et serre en frissonnant la fillette dans ses bras.
Ils ne nous ont même pas permis de lui laisser sa poupée. D’ailleurs, Nadia s’en fichait bien, blottie dans les bras de sa grand-mère. Nous repartons sans avoir pu l’embrasser, mais l’enfant me regarde longuement à travers ses cils humides, avec un demi-sourire en coin. Adieu, petite Nadia, que la vie te soit douce !

Et moi, je suis me sens triste, triste, sans ma petite poupée à moi, ma poupée de douce chair brune qui dormait dans mes bras avec tant d’abandon, tant de confiance… Mon petit enfant d’octobre.
Le jeune printemps montre son nez sur les talus du bidonville ; le mois de mars est déjà là.
Bientôt, nous retrouverons la paix, bientôt, mon amour reviendra, bientôt, j’aurais mon petit enfant à moi. J’espère que ce sera une douce petite fille brune : je l’appellerai Nadia.

Par Michèle Perret, , publié le 18/10/2011 | Comments (4)
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