Avignon 2018 (12) El Attar – Lagarce – IN

Mama

De Ahmed El Attar, on avait vu, en 2015, The Last Supper, une immersion plutôt fascinante dans une famille de la grande bourgeoisie égyptienne, qui valait autant par son caractère ethnographique que pour les quelques éléments d’intrigue qui s’y nouaient. Avec Mama que l’on nous annonce comme le dernier volet d’une trilogie après La Vie est belle ou en attendant mon oncle d’Amérique et The Last Supper, El Attar a voulu, selon ses déclarations et contrairement aux deux pièces précédentes, mettre les femmes au centre de l’action, pour faire ressortir plus clairement une problématique centrale de la famille égyptienne suivant laquelle les femmes opprimées par leurs pères et maris se rattrapent, en quelque sorte, sur leurs fils qu’elles enferment dans un amour possessif, si bien que le fils se rattrapera à son tour sur son épouse et ses propres filles et ainsi de suite…

Dans la pièce, la mater familias se tient assise droite dans un fauteuil du début à la fin (ou presque), recevant son monde sur un canapé ou un autre fauteuil à côté d’elle tandis que se poursuit autour d’elle la valse des domestiques requis pour un oui ou pour un non (une certaine familiarité étant rde mise avec les plus fidèles d’entre eux). Il n’est pas certain que l’autorité des mères sur leurs fils apparaisse aussi clairement dans la pièce que dans les intentions de l’auteur-metteur en scène. Et si la rivalité entre la mater familias et sa belle-fille est bien montrée, on ne saurait dire qu’elle soit vraiment à l’avantage de la première. Cela étant, il se passe suffisamment de choses entre les seize personnages (joués par quatorze comédiens) de cette pièce qui ne dure qu’un peu plus d’une heure pour qu’on ne s’ennuie jamais et la pièce fascine encore et pour la même raison que The Last Supper. Le monde arabe pose en effet suffisamment de questions à tous ceux qui lui sont étrangers pour qu’ils s’intéressent à un témoignage comme celui-ci. Le mélange de frivolité (dans la classe supérieure) et de religiosité en dit long sur la prégnance de l’islam dans la société égyptienne : particulièrement frappante à cet égard la scène où l’on voit la belle fille qui ne pense qu’à courir les magasins et à s’amuser avec ses copines se couvrir d’un chador et faire la prière flanquée de deux domestiques pareillement (re)couvertes.

Temple Independent Theater Company. En arabe surtitré.

Le Pays lointain (un arrangement)

Enfin un Lagarce dans le IN. On aurait pu croire, sans cela, que, ces années-ci du moins, la programmation sautant du très vieux (Sophocle, Sénèque) ou du vieux (Racine…) à l’ultra-contemporain (avec tout de même quelques exceptions vers d’obscurs romantiques allemands (Hölderlin) faisait volontairement l’impasse sur le théâtre moderne à la française, à commencer par ce monument révéré par tant de fans du théâtre qu’est Jean-Luc Lagarce (1957-1995), héros/héraut de la génération « sida ». Son ultime pièce, Le Pays lointain reprend et amplifie Juste la fin du monde (dont on connaît au moins la version filmée – si bien – par Xavier Dolan). C’est donc, au départ, l’histoire de Louis, écrivain homosexuel malade du sida et proche de mourir qui s’est résolu à venir faire ses adieux à sa famille qu’il n’a plus revue depuis des années. Il repartira rapidement sans avoir rien dit ni de son homosexualité (qui reste sous-entendue dans la famille) ni de sa mort prochaine. Le Pays lointain surajoute une deuxième « famille », celle que l’auteur s’est choisie dans la ville où il habite, composée d’un ami de toujours, de ses amants (dont l’un déjà mort mais présent sur le plateau, de même que le père biologique qui n’apparaissait pas dans Juste la fin du monde).

Lagarce n’en est pas encore à être joué dans la Cour d’honneur du palais des Papes ou dans un autre lieu prestigieux comme le cloître des Carmes. Nous n’en sommes pas là ! Ce Lagarce-ci demeure un travail d’école confiné dans le Théâtre Benoït XII qui reçoit traditionnellement ce genre d’exercices. Cela étant, on ne fera pas la fine bouche d’autant que la valeur n’attend pas (nécessairement) le nombre des années. Et c’est le cas ici : les quatorze élèves comédiens (ou pour deux d’entre eux auteurs) de la promotion sortante de l’Ecole du Nord (Lille, ex EPSAD, Ecole professionnelle supérieure d’art dramatique des Hauts-de-France) offrent une prestation tout à fait honorable. Quatorze personnages c’est beaucoup pour une pièce Lagarce. C’est pourquoi il a fallu « l’arranger » (d’où le titre) avec quelques inserts d’autres pièces de l’auteur et des extraits de son journal (présenté par ailleurs dans le OFF). Mais l’ensemble m.e.s par Christophe Rauck, qui dirige à la fois le Théâtre du Nord et l’Ecole du Nord, fait un spectacle qui se tient et emporte aisément les spectateurs. Evidemment la langue si particulière de Lagarce n’y est pas pour rien.

Comme dans De Dingen deux rangées de chaises à cour et à jardin accueillent les comédiens provisoirement désœuvrés. Mais ici, rien de pesant, la scène est éclairée en grand (ce qui est rare de nos jours), en fond de scène un mur sur lequel sont projetés quelques images se transforme si nécessaire pour dessiner la pièce d’une maison. Certes, les comédiens inégalement aguerris ne sortent pas tous avec autant d’aisance le texte pas si facile de Lagarce mais l’on remarque particulièrement « l’abatage » de celui qui interprète Antoine, le frère de Louis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avignon 2015 (15) : Stig Larsson monté par Lavelli, Ahmed El Attar

Deux pièces sur l’incommunicabilité, l’une dans le OFF montée par Lavelli, l’autre dans le IN du metteur en scène égyptien Ahmed El Attar.

On ne l’attendait pas

on-ne-lattendait-pasDans un précédent article consacré à Crises de Lars Noren, nous écrivions de cet auteur qu’il se rattachait à une tradition psychologique typiquement suédoise depuis Strindberg et Bergman. On peut dire la même chose de Stig Larsson, né en 1955 (qu’on ne confondra pas avec Stieg Larsson, l’auteur de Millenium). Sur une grande scène de Présence Pasteur, un lieu du OFF installé dans un lycée privé, un plancher rond en bois clair délimite l’espace de jeu. A la périphérie du cercle, quelques rares meubles également en bois clair : au fond un banc, à jardin deux fauteuils, à cour un autre fauteuil sur lequel se trouve assise, de dos, une femme, la mère. Debout de l’autre côté, la fille. Au centre le père. C’est lui qui vient d’arriver dans la maison et que l’on n’attendait pas. L’action, ou plutôt – car il n’y a pas d’action au sens strict du terme – les interactions entre ces trois personnages dans ce lieu clos feront toute la pièce. Car le « professeur » qui apparaîtra plus tard tient tout au plus un rôle de comparse.

Ces trois personnages, donc, se cherchent tout au long de la pièce, sans jamais se trouver vraiment. Leurs paroles sonnent creux, comme si l’interlocuteur était incapable de les entendre, voire simplement de s’y intéresser. Qu’est-il arrivé au père, où était-il, comment est-il revenu ? Ces questions qu’il voudrait qu’on lui pose n’intéressent ni la mère ni la fille. Sort-il du bagne ? A-t-il vraiment rencontré cette femme étrange sur l’île où, éventuellement, il aurait atterri ? Et lui ne s’intéresse pas non plus sérieusement à ce qui leur est advenu en son absence. Sa femme est-elle aussi aveugle qu’elle le prétend ? De quoi sa fille se plaint-elle exactement ?

On ne connaît pas le texte et ses didascalies. A défaut des esprits et des intelligences, Jorge Lavelli – qui n’est pas n’importe qui, comme l’on sait – fait communiquer les corps des personnages dans quelques brefs moments d’une rare intensité, comme celui où la mère se met à téter le sein de sa fille complètement déshabillée pour la circonstance, une scène plus proche du cannibalisme, en réalité, que des relations entre un bébé et sa mère, même inversées. Il a par ailleurs contraint les deux comédiennes – et surtout la mère – à déclamer leurs textes, ce qui renforce le caractère totalement artificiel de la situation, sans la rendre pour autant du tout ridicule.

Jorge Lavelli aura bientôt 80 ans. Il est toujours dans la découverte de textes nouveaux et se montre plus « moderne » dans ses mises en scène que bien des jeunes m’as-tu-vu d’aujourd’hui.

 

The Last Supper

thelastsupperCe n’est pas tous les jours qu’on peut assister à un spectacle venu d’Egypte. Aussi celui concocté par Ahmed El Attar était-il attendu avec curiosité. Il est arrivé en Avignon en force avec une troupe de treize comédiens (dont quatre enfants jouant par paire en alternance, plus un bébé sous forme de poupée, plus le personnage de la mère, virtuel puisqu’on l’attend tout au long de la pièce). La situation qui est donnée au départ et n’évoluera pas est celle d’un repas de famille chez de riches bourgeois cairotes. Naturellement, ils ne sont pas tous présents dès le début, cependant l’arrivée de nouveaux convives ne changera rien sur le fond puisque, du commencement à la fin, les personnages se conteront de parler… pour ne rien dire, sans trop se préoccuper de savoir s’ils sont écoutés. Les personnages les plus vivants, paradoxalement, sont les domestiques, alors qu’ils n’ouvrent pas la bouche. Car ils s’agitent en tous sens pour obéir aux ordres qui pleuvent sur eux sans arrêt. Mahmoud El Haddad se montre le plus éloquent, dans ce jeu muet, avec sa démarche claudicante et son expression naïve.

Comme décor, une table tout en longueur avec les convives qui nous font face. En dehors des domestiques muets, se détachent quelques membres de la famille, ainsi le bavard incorrigible qui ne cesse d’étaler ses relations, ou le pater familias obsédé par les chiffres (tout, pour lui, s’estime en dollars), ou enfin le fils artiste et volontairement provocateur.

The Last Supper fait référence à quelques tableaux célèbres qui représentent frontalement le Christ et ses apôtres partageant une « dernière cène ». A part ça, le titre est très mal choisi puisque le repas très ordinaire qui fait l’objet de la pièce est sans nul doute appelé à se reproduire avec les mêmes personnages à maintes reprises. Aucun élément dramatique n’est introduit qui puisse nous faire croire le contraire.

Nous sommes dans du théâtre documentaire. Et, de fait, il y a des choses à apprendre sur une haute société égyptienne – à l’abri d’une bulle où elle peut savourer ses privilèges – qui ne semble pas avoir tellement évolué depuis Lawrence Durrell et le Quatuor d’Alexandrie. La seule différence tient à l’islam qui s’est fait plus pesant depuis. Si la femme du neveu fait voler sa djellaba en entrant dans la maison et apparaît alors (court) vêtue à la mode occidentale, l’épouse du fils de la maison n’ôte pas son foulard et ses jambes restent dissimulées sous un pantalon. Quant à la bonne qui s’occupe des enfants, en marge du repas, elle ne quittera pas sa djellaba jusqu’à la fin.

La mise en scène n’est guère imaginative. Seuls les domestiques font vraiment diversion, comme on l’a dit. De temps à autre – par exemple au moment de l’inévitable selfie – un arrêt sur image se produit, accompagné d’une lumière rouge. The Last Supper n’est ni déplaisant, ni agaçant. Cela étant, il n’a rien pour susciter l’enthousiasme.