Auteur: Peter Weber

Peter Weber est né en 1968 à Wattwil dans le Toggenburg, en Suisse orientale, où il a passé sa jeunesse. Il vit actuellement à Zurich. En 1993, paraissait son premier roman, ''Der Wettermacher'', un best-seller - neuf tirages successifs pour la seule année de parution ! - traduit en plusieurs langues. Il a été publié en français chez Zoé, sous le titre ''Le Faiseur de temps''. Suivirent ''Silber und Salbader'' (1999), ''Bahnhofsprosa'' (2002), ''Die melodielosen Jahre'' (2007), tous chez Suhrkamp. Pour son dernier roman, il a obtenu le prix de littérature de Soleure. Il collabore souvent avec des plasticiens et surtout des musiciens dans le cadre de performances publiques. En témoigne un CD, paru en 2007 chez l'éditeur Urs Engeler. En 2004-2005, il a été ''Stadtschreiber'' de la ville de Bergen, près de Francfort. En 2008, il a effectué un long séjour à Istanbul.

Ces voisins inconnus, VIII

Sommaire

À l’heure de pointe, j’étais dans le métro. Terriblement fatigué. Le trajet d’Altstetten à Zurich ne durant que quelques minutes, il ne fallait surtout pas piquer du nez si je ne voulais pas me réveiller, comme souvent, au terminus, quelque part dans l’Oberland zurichois. En outre, je devais garder la tête froide – j’étais impliqué dans un cas, j’avais provoqué quelque chose d’horrible en voulant subitement faire l’école buissonnière. On me soupçonnait – ce qui en réalité me faisait plaisir, car je souffre d’être toujours tenu pour parfaitement insoupçonnable, que ce soit à la douane ou lors d’un contrôle policier lorsque les fonctionnaires se contentent de me faire signe de passer. Là, j’étais le cas. J’avais certes toujours eu ces absences, je faisais des choses que je ne me rappelais pas, des peccadilles, insignifiantes, comme cela peut arriver à tout le monde, déplacer des choses que je ne retrouvais plus, je n’étais pas toujours à mon affaire, ma femme m’appelle « Professeur Nimbus ». Tu es le cas, me répétait une voix intérieure. Tu voulais soudainement faire l’école buissonnière, maintenant, c’est toi qui tombes. Tu es tête en l’air. Un vide profond et néfaste m’a happé, j’ai senti que je m’endormais. Derrière moi, quelqu’un téléphonait et il y en avait pour tout le compartiment.

« …dunque, sag ihm nichts, diesem fucking idiot, voglio parlare io con lui, würkli ! » (1) De l’argot allemand latinisé, des bribes de dialecte anglicisé, la langue écrite, le traducteur en moi s’était éveillé, dans mon demi-sommeil, j’ai commencé à tourner et retourner des mots, je voyais des ponts suspendus sur des gorges. Pathos par exemple : c’est incroyable comme ce mot résonne différemment selon les langues, voilà ce que j’ai pensé, et comme il faut le traiter différemment lorsqu’on le traduit, mon corps est devenu agréablement lourd. Le métro est arrivé à la gare, ma tête reposait contre la fenêtre, je savais que je dormais mais je n’arrivais pas à me lever et, bizarrement, j’avais les yeux ouverts. Sur le quai, j’ai vu Gieri Casutt totalement nu, à côté de lui, deux spécialistes de littérature comparée eux aussi nus, l’un avait un bras à la place d’une jambe, l’autre, quatre jambes. Ensemble, nous avons pris le direct pour Soleure.

Quatre postes émetteurs-récepteurs se sont assis dans le compartiment.

Le train était déjà en route lorsque j’ai entendu grincer les freins.

C’était la sonnette de notre porte d’entrée.

Déjà levée, Marie Claire s’est approchée du lit que j’avais mis sens dessus dessous :

« Il y a un policier à notre porte. Il s’appelle Kambli. Il veut absolument te parler. C’est 8 heures du matin et samedi… »

Je me suis levé en sursaut et j’ai enfilé le peignoir de Marie-Claire.

Kambli était déjà sur le palier. La raie encore fraîche de gel. Il avait l’air d’un étudiant.

« Je dois vous parler. Seul à seul. »

Je l’ai fait entrer, nous nous sommes installés dans la cuisine, Marie Claire a quitté l’appartement sans un mot.

Dans la cuisine, la radio était allumée : deux hauts fonctionnaires des CFF parlaient des freins des nouveaux trains à deux étages. J’ai baissé le volume.

Je me rappelle l’interrogatoire qui a suivi comme un cauchemar protocolaire ; j’avais été chopé au pied du lit, c’était la tactique de la police et le but avoué de Kambli, car un homme n’est jamais plus sincère que lorsqu’il veut paraître réveillé alors qu’il a encore tous les membres engourdis de sommeil…

Kambli était extrêmement sérieux :

« Écoutez, je n’ai pas dormi pendant deux nuits à cause de vous. J’ai lu vos textes. Je vous ai démasqué. »

« Que voulez-vous dire ? »

« J’ai fait mon enquête. Il faut que nous parlions de Neuchâtel ! »

J’ai avalé ma première gorgée de café sur un ventre vide.

« Vous avez passé une année à Neuchâtel, apparemment comme assistant de littérature française. Mais vous n’étiez jamais à l’université du bord du lac. On vous voyait toujours devant la maison de Dürrenmatt, qui domine la ville. Vous étiez observé. » « Observé ? Par qui ? » – « Peu importe par qui. On vous voyait devant la maison de Dürrenmatt, souvent plusieurs fois par jour, et c’était pendant ses années les plus subversives. »

« C’était juste une connaissance de promenade, ai-je dit. Je le rencontrais en chemin, nous n’échangions que des banalités, il était plongé dans ses pensées, la plupart du temps, je disais : « Bonjour », et il répondait à mon salut en français, il me prenait pour un riverain ; ce qui me faisait plaisir, c’est qu’il me prenait pour un Suisse romand. »

« Et vos vagabondages au travers des vignes surplombant le lac de Bienne : vous vouliez reconstituer l’action de ses romans policiers, n’est-ce pas ? »

« C’étaient des sondages le long de la frontière linguistique, j’en ai fait partout en Suisse, je voulais expérimenter la frontière linguistique, là où l’allemand bascule au français et vice-versa, vous comprenez, les langues s’infiltrent les unes les autres, s’interpénètrent. Je l’avoue : une année avec la promenade pour modus vivendi ; mais, même en rêve, je n’aurais jamais pensé que j’étais surveillé. »

« La promenade comme modus vivendi, état de basculement », écrivit Kambli sur une feuille.

« Je lisais en marchant, c’est pour ça que je devais sortir, je lisais Mallarmé, Baudelaire, Apollinaire, Cendrars. Chaque étudiant a une année à consacrer aux fleurs stylistiques des autres… »

« J’ai aussi étudié la littérature, pendant quatre semestres, mais je ne me suis jamais consacré aux fleurs stylistiques des autres », dit Kambli.

Pendant qu’il prenait des notes, je pouvais l’observer.

Il était manifestement l’un de ces malheureux étudiants en lettres sans affinité littéraire particulière, de ceux qui restent superficiels et compulsent la littérature secondaire pour renoncer un jour avec frustration.

« À l’époque, vous avez continuellement changé d’appartement, passant de mansarde à mansarde. »

« Ceux qui n’ont jamais vécu dans des mansardes ne comprennent pas nos poètes. »

« On vous a vu mangeant de la charcuterie, des saucisses, seul à votre table, buvant des litres de Sauser pour vous sentir plus proche de votre écrivain préféré, comme vous l’écrivez vous-même, Frédéric Sauser, qui s’est ensuite fait appeler Cendrars, ce qu’on pourrait traduire par Glühende Asche. »

Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai remarqué que Kambli était vraiment fiévreux, la fièvre de Cendrars l’avait atteint, celle que je connaissais bien ; manifestement, Kambli avait lu pendant deux jours et deux nuits.

« Je me suis exercé avec le premier livre de Cendrars en tant que traducteur, j’ai dit. L’Eubage. Aux antipodes de l’unité. En allemand : Im Hinterland des Himmels.

Un livre extraordinairement infini, aux confins d’un monde sidéral. Une beauté lyrique originelle. Cendrars l’a écrit dans un hangar près de Paris par une nuit claire. C’est mon livre préféré. Mais je ne l’ai jamais fini. J’ai échoué. »

« Un livre plein de folie et d’explosions, auquel vous adressez un hymne. Vous célébrez le danger commun, vous renvoyez aux, je cite, « lignes d’explosion », au « sentier des écrits enflammés et des mots de feu », au « chemin secret des détonations » qui, de l’eubage, mène directement au « Moloch », Moravagine : une symphonie du mal. J’ai lu Moravagine. J’ai lu votre travail consacré à Cendrars. Vous l’aimez pour son incroyable vitalité. »

Je n’avais jamais écrit ça.

En outre, aucun de mes textes consacrés à Cendrars n’avait été traduit en allemand. « D’où tenez-vous ça ? », j’ai demandé.

« Je vous suis à la trace. Vous êtes mû par une force criminelle. Vous menez une double vie. »

« Tous ceux qui écrivent mènent, au sens large, une double vie », j’ai dit. Kambli n’écoutait pas. Ce n’est pas moi qui étais entendu, c’est moi qui devais écouter :

« … et cela va avec votre perversion : dans l’un de vos essais, j’ai lu avec consternation comment vous torturez à mort des moustiques et d’autres petits animaux. »

« Ce ne sont que des citations. J’ai écrit sur les fièvres provoquées par des piqûres de moustiques et sur la fièvre brésilienne des poètes modernistes. J’ai écrit plusieurs essais sur l’accueil de Cendrars au Brésil, il était attendu là-bas par les avant-gardistes comme l’envoyé de la modernité parisienne. À l’époque, au Brésil, on construisait des villes totalement modernes, vous comprenez, le modernisme, sans pignon. »

« Sans pignon », nota Kambli.

Il avait quand même écouté.

« Cendrars a tenté de cultiver du cresson, au cas où vous chercheriez quelque chose d’innocent », j’ai dit, « et, pour autant que je sache, le cresson s’utilise pour la soupe, pas comme stupéfiant. »

« Tout dépend de la dose, a dit Kambli. « Délires, infections, explosions », peut-on lire sous votre plume. »

« Je n’ai jamais écrit un texte avec ce titre, vous tenez ça d’où ? »

« … et votre intérêt, ensuite, pour les poètes marocains et tunisiens, pour la littérature orientale des fumeurs d’opium… Vous êtes musulman ? »

« J’ai quitté l’Église. »

J’étais complètement dérouté par l’interrogatoire de Kambli. Il me lançait des citations que je ne connaissais qu’à moitié et qui avaient été déformées. J’étais irrité tout en étant blessé. Je ne me rappelais pas tout ce que j’avais écrit ; il avait manifestement aussi déniché des brouillons.

« Vous aimeriez être un monstre sacré, je le tire d’un poème dans lequel vous prônez une vie double, « la deuxième peau opaque ». Vous ne vous fiez qu’à « l’impensable », comme vous l’écrivez souvent. Mais, maintenant, nous allons en avoir le cœur net. « In spermas veritas est ! » Bref : il nous faut votre sperme. »

Son latin de cuisine me mit la puce à l’oreille. Kambli avait manifestement lu mes textes neuchâtelois dans une mauvaise traduction, il les avait probablement fait traduire par son ordinateur.

Il me fallait un avocat parlant quatre langues, s’y connaissant en littérature, sachant comment résonnent des représentations du monde allemande et latine lorsqu’elles se déchaînent dans sa poitrine. Il me fallait une personne pouvant très exactement traduire ce que je disais. Il n’y en avait qu’une. Une Romanche.

« Il faut d’urgence que je téléphone », j’ai dit à Kambli.

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(1) « … donc, ne lui dis rien, à ce foutu idiot, c’est moi qui veux lui parler, absolument ! »

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