Auteur: Peter Stamm

Peter Stamm est né en 1963 en Suisse. Après des études de commerce, il a étudié l'anglais, la psychologie, la psychopathologie et l'informatique comptable. Il a longuement séjourné à Paris, New York et en Scandinavie. Depuis 1990, il est journaliste et écrivain. Il a rédigé des nombreuses pièces pour la radio et pour le théâtre. Depuis 1998, il a publié quatre romans et trois collections de nouvelles. Ses livres ont été traduits dans plus de vingt langues. Peter Stamm vit avec sa famille à Winterthur.

Ces voisins inconnus, II

Sommaire

Soudainement envahi par les scrupules – et peut-être aussi parce que je ne savais pas encore exactement comment j’allais exploiter ce quart d’heure ou, pour être parfaitement exact, ces onze minutes inattendues, j’ai décidé d’attendre tranquillement le départ du train. J’ai allumé une cigarette et observé les passagers qui étaient montés avec moi se précipiter vers le hall central de la gare ; parmi eux, des jeunes légèrement vêtus semblaient, contrairement à moi, savoir où ils allaient. Certains portaient des sacs de couchage et de minces tapis de mousse. Un jeune homme à la coiffure extravagante avait un énorme ghetto blaster déversant une musique très forte ; cela a accentué ma sensation d’être immobile et vieux dans un monde en mouvement et d’être passé à côté de beaucoup de choses. Le plus simple aurait été d’aller chez moi à Altstetten, de dîner avec ma femme et de m’endormir ensuite devant la télévision ou alors derrière un journal ou encore avec un livre sur les genoux. Marie-Claire m’aurait réveillé à dix heures et dit qu’il était temps de me coucher, je serais encore resté dans mon fauteuil jusqu’à ce qu’elle revienne de la salle de bain. Mais quel sens aurait pris ma fuite si elle n’avait fait que me renvoyer dans la platitude de ma vie ? En étant descendu du train, j’avais l’impression d’être sorti de ma propre vie. Encore quelques minutes et le train redémarrerait et m’abandonnerait dans un espace vide qui m’effrayait.

Au moment où je m’apprêtais à éteindre ma cigarette et à remonter dans le train, j’ai aperçu Sinonia Soguel qui longeait le quai. Je me suis rapidement caché derrière un panneau publicitaire sur lequel paradait une jeune beauté provocante en bikini et j’ai louché dans sa direction. Sidonia portait une robe de lin écru sans manche, elle avait relevé et noué ses longs cheveux bruns. Elle tenait un gobelet à café. En la voyant s’approcher, j’ai eu l’impression que le temps s’était ralenti et qu’autour de moi tout bougeait au ralenti. C’était comme dans un mauvais film, je n’aurais pas été étonné si les haut-parleurs avaient lancé les violons plutôt que la voix informatisée annonçant le départ du train « avec arrêt à Olten, Soleure, Bienne, prochain arrêt Aarau. Attention au départ ! » Sidonia n’était plus éloignée de moi que de quelques mètres. Sans bien savoir ce que je faisais, j’ai surgi de derrière le panneau publicitaire et, au même moment, le temps s’est remis à accélérer. Sidonia a relevé la tête, m’a aperçu et a souri. Sans la saluer, je lui ai dit très vite et à bout de souffle ce qui m’est venu à l’esprit : « La séance a été supprimée. Gieri est malade et Marcello a un décès dans sa famille. Alors, nous avons décidé… »

Sidonia continuait de sourire, comme si elle ne m’avait pas entendu.

« On ne t’a pas appelée ? »

Elle a sorti un téléphone portable de son énorme sac noir, elle a regardé l’écran et pressé sur une touche. Elle n’avait toujours rien dit. Son front était plissé.

« Ma batterie est vide. »

À ce moment, j’ai aperçu Gieri assis exactement en face de nous dans un wagon de première classe. Il tenait un livre devant ses yeux, vraisemblablement parce qu’il était trop coquet pour mettre ses lunettes. Il lisait sûrement ses lamentables poèmes que l’un de ses amis avait publiés et qu’il ressortait à chaque séance bien que nous lui répétions à chaque fois que jamais nous n’entrerions en matière pour subventionner leur traduction. Il était tout de même membre de la commission… Imperturbable, il répondait que seule la qualité compte et non la personnalité de l’auteur. Il ouvrait alors son recueil au hasard et lisait en traduisant simultanément dans son allemand très cru :

Laisse-moi baiser les pâturages sur lesquels,
Tels deux chamois, les pointes de tes seins
se dressent. Laisse-moi
boire l’eau sucrée de ta source,
Montagne, ma fiancée…

J’ai pris Sidonia par le bras et l’ai fait pivoter vers moi pour que Gieri ne puisse pas la voir. « Attention au départ ! », la voix du haut-parleur résonnait. Gieri a regardé dans notre direction. L’étonnement s’est peint sur son visage. Il a bondi pour saisir les poignées inexistantes de la fenêtre. Ce n’est pas la rhätische Bahn, ai-je pensé avec un malin plaisir. Gieri a commencé à frapper comme un fou contre la vitre, mais ses coups se perdaient dans le brouhaha de la gare. Puis j’ai vu qu’il avait disparu de la fenêtre. Il essayait probablement de descendre, mais le train avait déjà démarré.

J’ai suivi Sidonia le long du quai, elle a traversé le grand hall, est passée sous l’ange et elle a débouché à l’extérieur. Je ne l’ai rattrapée que devant la gare.

« Et alors ? », m’a-t-elle a demandé.

« Je suis libre, ai-je dit. Ma femme ne m’attend que demain soir. »

« Tu n’oses pas rentrer chez toi ? », m’a-t-elle demandé avec un sourire ironique.

« Dieu sait ce qu’elle fait lorsque je ne suis pas là. »

Je savais pertinemment que Marie-Claire ne ferait rien d’autre que ce qu’elle fait tous les soirs. En vingt ans de mariage, on a le temps de parfaitement connaître l’autre. Elle mangerait seule, regarderait la télévision, elle appellerait peut-être sa mère et elle irait se coucher.

« Nous pourrions au moins aller boire quelque chose », ai-je dit aussitôt irrité par ma façon de présenter les choses.

« Allons au bord du lac », a répondu Sidonia.

C’est elle qui a eu l’idée d’aller au Ziegel au Lac. Je n’y avais plus mis les pieds depuis des années. La dernière fois, j’avais dû attendre une demi-heure pour un verre de mauvais vin bio et le personnel m’avait tutoyé. L’avantage était que j’étais certain de n’y rencontrer ni amis ni connaissances.

« Au moins, nous serons à l’abri des fans de foot, là-bas », lui ai-je dit.

Pour ce que j’avais compris alors que le sport et tout son cirque m’assomme, la Coupe du monde avait commencé quelques jours auparavant et la Suisse jouait le soir même contre la France.

Le tram était rempli de pendulaires (1) en sueur, mais il régnait un silence fantomatique. J’avais l’impression que tout le monde nous regardait. Sidonia n’avait pas l’air de le remarquer. Elle était tout près de moi et parlait d’un enfant qui avait fait ou dit quelque chose de très mignon. Je crois que j’étais le seul, dans le tram, à ne pas l’écouter. Je n’ai jamais eu ni voulu d’enfant. Je les trouve essentiellement ennuyeux et, pour ne rien gâcher, ils sont encore plus sales que les chiens et font un boucan insensé. Dans un virage, Sidonia est tombée contre moi et, pendant un instant, j’ai senti son corps souple contre le mien. Par réflexe, j’avais passé mon bras autour de sa taille pour la soutenir. Elle m’a regardé avec des yeux rieurs et, après une légère hésitation, s’est reculée d’un pas. Près de nous, une femme âgée me regardait comme si j’allais lui arracher son sac. Je suais par tous les pores de ma peau.

La première chose que j’ai vue sur la pelouse de la Rote Fabrik, c’est un énorme écran. À côté, un écriteau annonçait : « Ce soir Suisse – France », un haut-parleur déversait de la musique calypso. Je poussai un gémissement. Sidonia m’a saisi par la main et m’a dit : « Viens ! ». Près du lac, la musique n’était plus qu’assourdie. Nous nous sommes assis à l’ombre d’un imposant marronnier. Sidonia avait raison : c’était le plus bel endroit de la ville pour être au bord du lac.

« Si nous ne mourons pas de soif. »

Mais, cette fois, une jeune femme est rapidement venue à notre table et nous a demandé avec une politesse appuyée ce que nous désirions. Sidonia a choisi un blanc limé, moi trois décis d’un rouge que la serveuse m’a recommandé en m’assurant que je l’apprécierais beaucoup. J’ai contenu à grand-peine une envie de rire. Sidonia parlait de nouveau d’un enfant, d’un garçon de quatre ans qui s’appelait Nino et qui allait dans une crèche au nom ridicule.

« Il y a quelque chose que je n’ai pas compris, lui ai-je dit. « Qui est ce Nino ? »

« Mon fils », a répondu Sidonia en riant.

« Tu as un enfant ? »

« Tu ne le savais pas ? »

Maintenant, je me rappelais vaguement qu’elle avait plusieurs fois parlé d’un enfant, mais je n’en avais jamais fait cas. J’ai demandé si l’enfant avait aussi un père en m’efforçant d’avoir une voix posée. Lorsque Sidonia a prononcé son nom, j’ai eu l’impression d’avoir les viscères transpercés. Gieri Casutt, guide de montagne et germaniste, militant rhéto-romanche et poète raté. Alors, c’était elle, la montagne, la fiancée dont la poitrine l’avait tellement excité qu’elle lui avait inspiré un poème. Je me suis concentré pour me souvenir du reste du poème, mais il ne me restait de sa lecture qu’un vague malaise. J’imaginai la main poilue de Gieri caressant le splendide corps de Sidonia. J’ai secoué la tête pour chasser cette image. Sidonia était assise au bord du lac brillant d’une couleur argentée dans le soleil couchant et elle souriait ironiquement. Elle dit qu’ils n’avaient jamais voulu en parler. C’est tout de même Gieri qui l’avait engagée. J’ai regardé les mains de Sidonia étalées sur la table tels deux animaux au repos. À un doigt, elle portait une énorme bague en forme de fleur. Elle a eu l’air de deviner mes pensées et elle a relevé sa main droite pour me la mettre sous le nez.

« Je suis libre. »

« Tu avais rendez-vous avec lui dans train ? », ai-je demandé en hésitant.

Sidonia a haussé les sourcils et fait la moue.

« Viens, allons nous baigner ! », a-t-elle dit.

« Je n’ai pas mon costume de bain. »

« Tu n’en as pas besoin, ici. »

L’eau était gelée.

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(1) Pendulaire : helvétisme correspondant au « navetteur » belge et s’appliquant aux personnes effectuant des trajets quotidiens entre leur domicile et leur lieu de travail.

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