Auteur: Ivan Farron

Ivan Farron est chargé de cours à l'Université de Saint-Gall, enseigne la littérature dans un gymnase vaudois, et vit à Zurich, Suisse. Il est également écrivain. Il a publié un roman "Un après-midi avec Wackernagel" aux Editions Zoé (1995), qui a obtenu le prix Michel-Dentan, et un essai intitulé "Pierre Michon, La grâce par les Oeuvres" (2004). En 2006, toujours chez le même éditeur, un nouveau roman "Les Déménagements inopportuns".

Ces voisins inconnus, I

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Les trains s’arrêtent longtemps à Zurich, dont la gare est en cul-de-sac. Cette particularité fait que si l’on y arrive d’un côté l’on en repart de l’autre, en admettant bien sûr que Zurich constitue une simple escale dans l’itinéraire adopté. Mais n’est-il pas arrogant de considérer Zurich comme une simple escale ? L’importance de cette ville en Suisse au plan démographique, économique et culturel ne la vouerait-elle pas plutôt, en tout cas aux yeux d’un Zurichois, à constituer la destination par excellence, éventuellement le lieu de départ de tout voyage digne de ce nom ? D’où ce projet, de la part des édiles zurichois du XIXème siècle, déjà conscients à cette époque de l’importance de leur ville, de construire une gare en cul-de-sac où un arrêt de quinze minutes environ viendrait sanctionner le simple passage ? Cette hypothèse m’avait traversé l’esprit pour être aussitôt démentie, car je savais qu’il existait en Suisse d’autres gares en cul-de-sac, comme celle de Lucerne, et que Lucerne n’avait, à ma connaissance, jamais prétendu jouer le rôle de ville-la-plus-importante-du-pays, et encore moins disposé des moyens de le prétendre.

En tout cas, je ne faisais que passer à Zurich, où je résidais pourtant, venant en train de Saint-Gall et me dirigeant vers Soleure. J’allais plusieurs fois par semaine à Saint-Gall, où j’occupais la chaire de romanistique à la Haute Académie des Sciences économiques, politiques et sociales de la ville, transmettant aux futurs capitaines d’industrie des connaissances en langue et littérature françaises, italiennes et rhéto-romanches. L’enseignement de la langue et littérature castillanes, où pourtant j’excellais à tous points de vue, ayant figuré parmi les pionniers des études sur l’autoréflexivité du Quixote et possédant depuis plus de vingt ans une maison de vacances aux alentours de Cadix – dont la belle, on le sait, a des yeux de velours – ne m’avait pas été attribuée par le Conseil de la Haute Académie, sous le prétexte fallacieux que le castillan était une langue suffisamment importante dans la configuration actuelle du monde pour justifier l’attribution d’une chaire à elle toute seule. « Les États-Unis pourraient devenir dans peu de temps un pays à dominante hispanophone », avait lâché d’un ton péremptoire le Vice-recteur Bliggenstorfer durant la séance houleuse où cette question fut débattue.

Je me dirigeais sur Soleure, où je présidais la commission d’attribution de subsides à la traduction d’œuvres romanesques et poétiques– plus connue sous le nom de CASTORP – laquelle avait décidé cette fois-ci de se réunir dans l’ancienne ville des ambassadeurs des rois de France. La CASTORP siégeait une fois par année, chaque fois dans une ville différente dont le choix tenait compte du lieu de résidence de chacun des membres, habitant qui au Tessin, qui dans les Grisons, qui en Suisse française ou allemande. Pour cette raison, nous évitions généralement les villes situées à la frontière, cherchant plutôt une sorte de compromis central. Dans l’enveloppe, que j’avais reçue deux semaines auparavant comme les autres membres de la commission, figurait un horaire où était indiquées pour chaque participant les correspondances ferroviaires adéquates – le car postal n’entrait en ligne de compte que pour le représentant des Grisons – entre sa gare domiciliaire et celle de Soleure.

À ma grande fierté, j’avais accompli une véritable révolution de palais à la CASTORP depuis mon accès à la présidence, parvenant à imposer l’usage du casque à écouteurs durant les séances, ce qui permettait à chacun des membres de s’exprimer dans sa langue maternelle, ses propos traduits par une interprète chargée en même temps d’écrire le procès-verbal se reversant ensuite dans les oreilles du reste de la commission. Seuls Gieri Casutt, le représentant des Grisons, ainsi que votre serviteur et la jeune Sidonia Soguel, notre secrétaire-interprète, étaient à même parmi nous de non seulement comprendre les quatre langues nationales – je n’évoquerai pas ici les différentes variétés de rhéto-romanche – mais aussi de s’exprimer correctement dans chacune d’elles. Ulcéré à mes débuts dans la CASTORP de voir que seul l’allemand – et un allemand souvent approximatif – pouvait tenir le rôle de lingua franca, j’avais imaginé cette mesure qui supposait certes un investissement financier non négligeable, l’achat de casques et l’infrastructure d’un mini studio de radio coûtant cher, bien trop cher pour une institution déjà menacée par de nombreuses restrictions budgétaires, mais mon acharnement m’avait permis de l’imposer. Ce que je n’avais pu obtenir, en revanche, malgré mon insistance répétée, fut l’adjonction d’un interprète à la personne chargée durant les séances de rédiger les procès-verbaux, et la pauvre Sidonia Soguel, de simple secrétaire, fonction qu’elle accomplit à merveille et toujours avec le sourire, se vit bombardée secrétaire-interprète, promotion indirecte mais charge supplémentaire qu’elle accueillit aussi avec le sourire mais, je le soupçonne fortement, en n’en pensant pas moins.

La CASTORP a pour but de promouvoir la traduction et la diffusion des littératures écrites dans les quatre langues nationales. Nos séances sont longues, parfois animées, même si tous les membres de la commission sont à peu près d’accord sur l’essentiel, à savoir le goût des littératures et l’importance de leur mission. Tout romancier vivant exigeant, tout voisin inconnu digne de ce nom ont droit de notre part à une attention extrême. Imaginons la scène suivante, qui vous permettra de vous représenter – un peu – le déroulement de nos séances. Je vous épargne notre arrivée et la distribution d’eau minérale par Sidonia Soguel, ainsi que les premiers points de l’ordre du jour, que j’énonce moi-même afin de permettre à notre secrétaire-interprète d’économiser ses forces pour la suite, j’entends par là lui éviter d’écrire et de parler en même temps. Au bout de deux heures environ, nous arrivons enfin au point 6, le moment fatidique, attendu par tous avec une fébrile impatience, où les membres de la commission vont défendre chacun un titre. Gieri Casutt se lance dans l’éloge vibrant d’un roman policier qui se déroule à Flims et où de magnifiques descriptions de la nature environnante forment un savant contrepoint avec les troubles cuisines du grand hôtel Waldhaus. Sidonia Soguel traduit en italien, en français et en allemand le panégyrique de Gieri Casutt, qu’elle est douée me dis-je à part moi, et qu’elle est jolie.

Je pourrais continuer à vous expliquer le déroulement d’une séance de la CASTORP mais je préfère revenir, si vous le voulez bien à mon train à l’arrêt à la gare de Zurich. C’était une après-midi d’été, il faisait beau, j’avais passé de nombreuses heures la veille à discuter des nouveaux programmes de la Haute Académie de Saint-Gall, et l’idée d’école buissonnière m’est soudainement venue à l’esprit. J’avais pensé durant le trajet entre Saint-Gall et Zurich à Vol à Voile de Blaise Cendrars, ce très beau texte où est relatée la jeunesse du poète, comment le jeune Cendrars à dix-sept ans s’enfuit par la fenêtre de sa maison neuchâteloise et prit le train pour la Russie, un épisode qui témoigne de la mythomanie de l’écrivain, car on sait que Cendrars fut en réalité envoyé en Russie par son père. Vol à voile raconte aussi comment Cendrars, élève peu assidu de l’école de commerce de Neuchâtel, emmenait de jeunes femmes canoter l’après-midi sur le lac au lieu d’aller suivre ses cours, j’avais lu ce texte à peu près à dix-sept ans, un âge où j’espérais moi aussi ressembler au jeune Cendrars. Qu’il aurait été beau, me disais-je à présent, de canoter en compagnie de Sidonia Soguel sur le Caumasee ou un autre de ces beaux lacs évoqués dans le roman sursylvain évoqué ci-dessus au lieu d’aller m’enfermer dans une séance ! Le train était toujours à l’arrêt à la gare de Zurich, j’imaginais Sidonia Soguel sur l’embarcation. Nous accostions dans une crique déserte et décidions de nous baigner. Comme on dit dans les mauvais romans, le trouble commençait à m’envahir. Sans trop réfléchir à la portée des actes, je me levai, quittai le compartiment et mes jambes, légèrement flageolantes, rencontrèrent le sol de la gare de Zurich.

 

 

 

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