Auteur: Antoine Constantin Caille

Jeunesse à Villefranche-sur-Mer. Maîtrises en philosophie et en anglais à l’Université de Nice. Doctorat en études francophones à Lafayette en Louisiane. Professeur assistant invité dans les départements de langues modernes à Georgia Tech puis à William & Mary. En ce moment, enseignant de philosophie et lettres modernes au Lycée Al Jabr de Casablanca. Malencontreux auteur de quelques articles et poèmes par-ci par-là. https://independent.academia.edu/AntoineConstantinCaille

Requiem improvisé

je deviens (très lentement, et par à-coups) un ange

cette perspective me réjouit

car tel est bien, en dehors de toute référence à une religion fondée,

le devoir (réquisit-requiem) que nous avons, envers nous-mêmes

 

miracle opéré par le passage du temps

ou opération intempestive d’un passager miraculé

etc., les mots sont pratiques pour reconstruire une idée

le devoir d’où nous dérivons vers nous-mêmes

 

ce nous-mêmes a de quoi faire rigoler

bien des existentialistes

mais que se passe-t-il si je le définis

par le silence, l’hiver, ou la clarté d’une lampe (ou bougie) dans la nuit ?

 

plus personne ne s’esclaffe

c’est à peine si quelqu’un ose encore ne pas concentrer

toute son attention sur mes prochaines paroles

qui pourtant sont sur le point de lui donner une aussi brusque

 

déception, à moins que –

puisque je suis encore en train d’écrire ce texte –

je ne change d’avis

et choisisse de lui venir en aide, depuis ma nuit

 

j’hésite, et en ce moment crucial

(ce mot n’est pas choisi pour rien,

malgré ce que nous avons dit plus haut)

me gratte un bouton en haut du cou derrière l’oreille

 

par pudeur et modestie, je me garde de toute déclaration d’amour

en direction du lecteur virtuel, soit-il l’opérateur de mes plus vives pensées

alors même que mon corps est déjà dépecé au milieu d’un champ

par ces cousins des corbeaux auxquels fut donné un nom très kafkaïen

 

leur délectation n’est pas quelque chose envers quoi je ressens moi-même

quelconque sentiment d’aigreur

car ma superbe, je l’ai mise de côté

dans un épitaphe imbouffable

 

aurais-je déjà par mégarde construit l’équation

à laquelle je ne savais pas si j’allais consentir

à savoir que devenir un ange

égale se rendre incomestible ?

 

oui

mais c’est un peu court

alors élaborons

le mot élaborer me fait penser au mot délabré

 

le mot délabré à ce très beau poisson qu’on appelle labre

le labre ne me fait pas penser à un arbre

et l’arbre ne me fait pas penser à tout ce à quoi il ne me fait pas penser

et à partir de là s’accomplit le mouvement exponentiel de l’impensé(e)

 

c’est curieux comme le féminin active la pensée

c’est curieux comme l’écriture semble bannir l’improvisation

c’est curieux comme est une formule toute faite

improvise-t-on vraiment avec des formules toutes faites ?

 

pendant longtemps j’ai improvisé au sens le plus faible du terme

au sens le plus faible de l’action

dans la faiblesse d’une action insensée

bref longtemps j’ai improvisé (et c’est ce que veut dire Proust quand il dit que longtemps il s’est couché de bonne heure)

 

je n’irai pas plus loin dans ma lecture de Proust

parce que c’est mon propre texte que j’écris

et en cela je me sens très fidèle à Proust

à ce que j’ai pu saisir de ses incitations à ne pas trop suivre ses écrits en suivant ses écrits

 

bref à ne pas tomber amoureux

fût-ce d’un – à première vue bien moins dangereux

qu’un corps humain animé (par une âme) – texte

qui précisément reprend vie (âme) par la visite qu’un voyageur lui prête dans la nuit à la lueur d’une bougie

 

pour être un ange il faut donc ne pas avoir peur de voyager ainsi

mais ne pas non plus comme à l’auberge où l’on s’éprend d’une bougresse

s’établir

par son passage l’ange ranime

 

à la mémoire de l’ange vivent les miraculés

lui, décomplexé, vadrouille

se réjouissant de ce qu’il traverse une mémorable tempête (dans une bien jolie prairie)

alors qu’il aurait très bien pu rester encore un soir au chaud dans la taverne

 

mais non, son dynamisme naturel, ou plutôt surnaturel,

lui retire toute complaisance

il choie son dynamisme, en lequel il chatoie

car il lui échoie de chatoyer

 

je sais pourtant que ses chatoiements

sont ceux des éclairs sur la prairie

qui rebondissent sur ses rétines…

 

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