Auteur: Renée Gagnon

Née en 1978, Renée Gagnon vit à Montréal. Elle a complété une maîtrise en littérature à l'UQAM. Elle a publié des poèmes dans diverses revues, dont C'est selon et Fusées. En mai 2006, elle reçoit le Prix Émile Nelligan pour son premier livre, Des fois que je tombe (Le Quartanier, 2005)

on dit que ça peut être partout

on dit que ça peut être partout, ici ou ailleurs dans n’importe quelle ville, village dans n’importe pays dans une petite ville, dans un vieux village dans un endroit où tout le monde se connaît n’importe où avec n’importe quels gens dans n’importe quelle langue où tout le monde lit où tous écrivent dans un village où tout le monde connaît tout le monde
où dans les maisons on observe par le trou des serrures
où on écrit des lettres où on les poste où tout le monde peut envoyer des lettres même les oiseaux
quelqu’un écrit des lettres, quelqu’un salit quelqu’un tout le monde, quelqu’un écrit des lettres
porte le nom d’un oiseau dans l’enveloppe, signe se dessine oiseau
pas pie, bécasse, hirondelle, pigeon,
un oiseau de malheur, un corbeau
comme ceux que tu recueillais morts petite
dans la petite ville médecins reçoivent des lettres qui les disent amants de femmes qui ne sont pas les leurs, de filles qui ne sont pas femmes
les mêmes histoires que d’habitude
on s’en moque un peu
mais corbeau craille, oiseau noir révèle choses noires dit tout n’importe quoi à tout le monde et tout le monde se connaît, tout le monde apprend n’importe tout, de toutes les bouches les mots des lettres sortent et entrent et tout le monde mange du corbeau le nourrit dans sa main
tout le monde se demande qui c’est
dans la ville qui est
le corbeau qui porte à la poste ces mots salissent à l’encre noire
l’encre noire dans toutes les bouches avec des plumes
tout le monde reçoit lettres se tache d’encre
elles racontent des choses, des arnaques, des adultères, des vols, des vices, on pense : l’oiseau ment, on pense : trompe tout le monde et on rit un peu, on se fâche un peu, on pense : c’est des conneries tout n’importe quoi
les lettres continuent d’arriver à la poste d’arriver dans les bouches se propagent on rit moins et ça commence à bien faire, je veux dire, on commence à croire à ces histoires, on pense : corbeau mange parasites en ville, corbeau lave la crasse, croasse la colombe d’encre noire qui nettoie en salissant

des lettres plusieurs par jour à plusieurs personnes disent la même chose ou pas,
lettres au dessin nous mettent dans les bouches des mots écrits de travers qui ne nous appartiennent pas mais passent mieux dans la gorge
tout le monde connaît tout le monde doute surveille
corbeau a l’oeil américain apprend secrets invente rebaptise le corbeau sait qui il est
toi, tu connais ceux échoués aux trottoirs dans les ruelles et l’encre noire, tu les ramasses inoffensifs morts vrais beaux corbeaux morts dans tes bras, qui ne parlent pas

ça peut être partout dans un village avec une école, un hôpital, une église, des rues vieilles, des vieilles, partout où il y a des médecins, des nonnes et des mères, des policiers, des prêtres, ça peut être là où des enfants jouent dans les cours d’écoles et les mourants meurent dans leur lit, une soeur à leur chevet,
là où on a peur des feuilles écrites à l’encre noir plumage
le corbeau écrit à tous, aux hommes aux femmes
et au mourant à l’hôpital, au mourant qui mourra bientôt qui ne le sait pas,
au mourant, corbeau apprend qu’il ne guérira pas, il signe sur la gorge un suicide au rasoir et c’en est trop, certaines choses on supporte mais ça pas dans les petites villes dans les villages où on connaît tout le monde, on se dit qu’il nous cherche
aux obsèques tristes de vêtements noirs une lettre tombe une lettre passe de main en main dans la foule rassemblée pour le mourant mort une lettre sous tous les yeux fâche
– c’est elle le corbeau!
on se met en colère en masse en masse on crie on cherche on accuse la nonne en noir tout le temps on scande son nom on grimpe aux clôture on entend son nom Corbin corbeau dans toute la petite ville
elle court elle voudrait se cacher, on voudrait arracher ses robes noires et voir dessous comment c’est un corbeau, comment corbeau parle des lettres, en masse on est fâché, on attaque, on brise les miroirs, les fenêtres,
on a fouillé la pauvre
ne vole pas traquée elle est bonne pour le cachot
du coup lettres à la poste ne vont plus, plus dans les boîtes aux lettres, plus de lettres

à point dans l’église du balcon une enveloppe descend coléoptère
si les lettres reprennnent, continuent de s’écrire, de s’envoyer, si les mots dans les bouches retrouvent leur place, si on se passe papier à l’encre les mêmes enveloppes, le même papier, la même écriture noire, grande, majuscule, c’est que ce n’est pas le bon oiseau
c’est que le corbeau court toujours vole secrets vole bas
on relâche Corbin corbeau et en masse on se demande on se demande de qui les plumes tombent de quelle bouche les lettres
on en a assez
comme toi avec les corbeaux petites tu ne les as plus jamais amenés parce que la mort salit et se répand là où on la laisse reposer
on veut enquêter sérieusement parce que plus personne ne rit jamais, on ne veut plus d’hypothèses on veut la main coupable
alors entre médecins on s’allie aux forces de l’ordre pour former tous contre corbeau tous contre suspects pour trouver qui tache la ville à l’encre noire
on part à la chasse écoeurés
on est deux médecins un jeune un grand à barbiche blanche on est un substitut un sous-préfet un maire on est tous un juge on est la masse contre tous tous contre tous parce que tout le monde peut tenir un stylo
on a décidé de plumer l’oiseau jusqu’à sa dernière, jusqu’à l’ongle
maintenant les suspects du balcon de l’église on leur dictera les mots du corbeau se démasquera
enquêteurs devant, suspects assis aux bureaux pendant des heures écrivent en majuscule les mots des lettres dans les bouches avalées des noms des adjectifs les mots qu’on n’aurait jamais dits sans qu’un oiseau ne  nous ait appris à les prononcer
on écrit débauché, putain, ivrogne, crapule, canaille, farceur, voleur, menteur, avorteur, pourrisseur, vieux cadavre, crevard
en majuscules sur les feuilles on écrit des mots on écrit des saloperies pendant des heures on devient tous la salope à plume
puis une s’évanouit oblige l’intermède on pense au subterfuge à la ruse à la plume noire d’encre ses mains sont celles blanches qui trompent salopes
évanouie parce qu’enceinte du médecin jeune nouveau juge du corbeau
usurpe l’identité du corbeau pour le lui dire parce que pas le courage de signer son nom singe le corbeau
on ne sait plus croire quoi
mais elle allongée les lettres suivent
on dira ça se resserre le collier sur le cou de l’oiseau
on soupconne la femme du médecin à barbiche qui coincée faisait du gring au plus jeune amant une fois de l’enceinte, elle lui parlait en cachette dans les coins sombres de la petite ville on pense que c’est elle son mari aussi la traite de folle histérique qui crie
la salope on l’embarquera pour l’hôpital elle qui crie que ce n’est pas elle
que c’est une machination
que c’est son mari
qui se débat histérique
embarquée sirène hurlante
histérique derrière ce n’est pas elle
mais rapidement la supercherie on la voit
le corbeau n’est pas une femme les femmes jacassent, bavassent
le corbeau est un homme
le médecin dans sa barbiche blanche avec son sourire qui riait qui croassait qui savait tout qui savait comment s’y prendre qui rusait plume à la main
en face de soi on a ce vieux corbeau blanc salope
derrière bureau lunettes sur sa feuille les lettres en majuscules et du sang
trop tard pour lui mettre collier au cou
la mère du mourant mort y a planté le même rasoir
ainsi refermer village refermer ville où tout le monde connaît tout le monde où tout le monde est devenu étrangement étranger complètement refermer l’histoire de la ville n’importe laquelle dans n’importe quel pays où les rues sont en pierres les murs connaissent tout le monde où il y a école, église, hôpital où tout est tranquille où tout le monde parle à tout le monde où il y a un bureau de poste où des lettres s’écrivent où on écrit à l’encre noire des lettres où on avale n’importe quoi on referme les bouches avec leurs mots en trop on renferme l’histoire dans les bouches on ferme les bouches on garde le goût des plumes dans l’estomac l’encre aux  lèvres l’encre aux lèvres le goût du corbeau dans l’estomac dans n’importe quelle vieille petite ville où tout le monde est un oiseau

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