Auteur: Daniel Canty

Daniel Canty poursuit l’écriture d’une encyclopédie brève et imprécise, Les Explications, et d’une vie imaginaire, La Maison Toujours. Il dirige les ouvrages collectifs de La table des matières aux Éditions du Quartanier. Sa traduction de Pierre blanche; poèmes d’Alice de Stephanie Bolster paraîtra l’an prochain aux Éditions du Noroît.

Maison toujours

On désire tous un coin à soi, un coin seul où arriver à arriver.

Une maison est un recoin du monde qu’on a déclaré sien. Soit, mais il faut reconnaître qu’un coin n’arrive jamais seul. Un coin est le résultat d’une rencontre. Chaque détail de la maison contient l’esquisse d’un mouvement qu’on ne saurait réduire à notre unique volonté.

La terre tourne, on le sait, et l’espace, lui, peut très bien se retourner sur lui-même, emporter la maison dans son élan. En avant, en arrière, les balcons sautent dans le vide. En haut, en bas, les escaliers montent et descendent. Partout autour, portes et fenêtres s’ouvrent et se ferment. Ce qui entre peut sortir, et ce qui sort peut entrer. Les murs s’élèvent et se rejoignent. Les plafonds se cambrent. Les planchers s’étalent. Les tapis recouvrent. Les corridors s’allongent. Les miroirs reviennent. Les surfaces réfléchissent; les ombres et reflets glissent en elles. Les pièces passent les unes dans les autres. Les objets et les meubles s’assemblent. Les animaux inanimés pulullent. Pattes de tables et de chaises, bibelots et babioles, vaisselle et ustensiles, livres et paperasse : partout, petits troupeaux gardés par nos gestes quotidiens.

Nous ne sommes jamais seuls à être seuls. Des réalités se rejoignent. Des Irréels rôdent à tous les angles, complètent nos mouvements, renvoient nos regards à ce qui leur échappe. Ils connaissent toutes les portes d’à côté, les jours et les failles,

Entre eux et nous, un monde dont les mouvements appartiennent autant à nous qu’à eux. Habiter et hanter sont des verbes complémentaires et transitifs.

Les Irréels se cachent dans les angles. Ils circulent par les portes-à-côté, les drains, trous, jours, failles, fissures, replis, cachettes. Nous ne sommes pas seuls. Le dehors rôde dans les coins. Habiter ou hanter? Peu importe. Les Irréels demeurent avec nous.

Prenons ma chambre en exemple. Sous mon lit, il y a un trou noir. Pour en toucher le fond, il faut que j’y rampe. Au plafond de mon garde-robe, la trappe du grenier résiste à toutes les tentatives de la refermer. Qui pourrait passer par là? Il n’y a rien là-haut : le plafond est trop bas, la pièce est sans plancher, que toile tendue entre les poutres. Quelle est cette créature, équilibriste, qui se tapit dans l’ombre quand je passe la tête par la trappe? La fenêtre de ma chambre, au premier plancher de notre maison à un plancher, donne sur la ramure de l’érable de la pelouse avant. Les réverbères projettent des ombres composites sur le feuillage. Le vent les anime. Si je ne referme pas bien les rideaux, les veilleurs qui m’attendent dans la ramure m’emporteront avec eux. Quand risquer l’aventure? Et quand rester chez soi?

Il n’y a pas que ma chambre qui m’inquiète et m’invite au mouvement. Par-delà les vêtements de tous les placards, déguisé dans les chemises de mon père ou les robes de ma mère, qui cherche à me tromper? Derrière les manteaux du vestiaire, pourquoi, pour qui cette petite lucarne? Je me couche parfois de tout mon long dans l’armoire à jouets du sous-sol. Qui d’autre peut bien y dormir? Quand je ne retrouve pas ce que j’ai rangé, je me demande quelle main fouille au fond des tiroirs fermés. Le miroir est-il aussi une porte? Est-ce que mon reflet, quand je n’y porte pas attention, s’affaire ailleurs? Les Irréels sont multiples. La toilette ouvre sur un monde englouti. Qu’est-ce qui peut remonter par ses profondeurs? Les bouches d’aération exhalent l’air des Souterrains. La cheminée est un conduit commode pour les Aériens. Tout ce qui souffle peut apprendre à parler, ou à chanter.

Pour loger tous ses habitants, la maison s’enrichit d’annexes rêvées. On ne les habitera jamais, mais elles existent en nous – elles nous habitent. Chaque chose se double de l’idée qu’on s’en fait. Nos résidences secondaires sont aussi nombreuses que nous. Il n’y a pas de coin qu’à soi.

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