Auteur: Umar Timol

Né à l’île Maurice, Umar Timol est l’auteur de trois recueils de poésie, La Parole Testament, Sang et Vagabondages, édités aux Editions l’Harmattan. Il a contribué à de nombreuses anthologies, à Maurice et à l’étranger. Il a aussi écrit un scénario de BD, Les yeux des autres, qui a été publié dans l'ouvrage collectif, Visions d'Afrique ( l'Harmattan ). Il est un des membres fondateurs de la revue de poésie mauricienne Point Barre, une revue transversale et plurielle qui publie aussi bien des poètes mauriciens que des poètes provenant des quatre coins du monde. Il est le titulaire d’une bourse du Centre National du Livre (CNL), qui lui a permis, dans le cadre d’une résidence d’auteur au Festival des Francophonies en Limousin, d’achever l’écriture de son premier roman Journal de la vieille folle.

Les yeux des autres

 

elle se glisse parfois dans la peau d’un autre, cela lui réclame peu d’efforts, il lui suffit de taire le roulis de ses émotions, de fermer ses yeux et elle est autre et ce soir elle est une jeune femme qui vit dans un village dans un pays lointain, elle vient de se marier et elle est enceinte, c’est une jeune femme qui aime bien son mari car il travaille dur, il est plutôt gentil et il ne la bat pas et elle attend avec une impatience à peine contenue la naissance de son enfant, elle le sent, dans son ventre, grandir tous les jours un peu, comme une graine qui pousse et pousse, ce sera une fille, elle le sait, elle a peur de ce qui va arriver mais elle aime cet enfant déjà, très fort, tout comme elle aime sa petite vie, parfois, il est vrai, elle a des rêves fous, surtout quand elle regarde la télé, elle aimerait, elle aussi, faire le tour du monde, visiter de grandes villes, rencontrer un beau prince et chanter sous la neige une belle chanson romantique et elle se dit qu’elle est folle de penser à tout ça, t’es folle toi, t’es folle toi, mais elle aime bien sa petite vie, il y a bien sûr sa belle-mère qui est une peste mais il y a, comme le dit si bien sa sœur, en éclatant de rire, pire peste ailleurs et elle aime bien sa petite vie et ce qu’elle aime peut-être le plus c’est d’aller à la rivière le matin, elle y va seule, très tôt et alors elle se met à courir vite, très vite, tellement vite qu’elle a l’impression de perdre la tête, elle se met à crier, à hurler, c’est un bonheur tellement fort qu’il contracte ses sens, elle aime ça et elle ressent un peu la même chose quand elle regarde les étoiles, elles sont si belles et elle se demande ce qu’elles sont vraiment, ceux qui sont allés à l’école disent que ce sont des boules de feu et qu’elles se trouvent aux confins de l’espace, elle n’arrive pas tellement à comprendre mais elle sait qu’elles sont très belles et elle aimerait les toucher, aller sur une étoile, y vivre pendant quelques temps mais t’es folle toi, t’es folle toi, c’est ce qu’elle se dit, t’es folle de penser à tout ça, elle sait, au fond, beaucoup de choses mais elle n’aime pas en parler, elle se méfie des hommes car ils ont peur des femmes et ils sont prompts à juger et il y aussi et évidemment les commères du village qui ne comprennent jamais rien à rien, elle sait, mais c’est difficile à expliquer, dénouer le sens des yeux, elle y voit ce que les gens sont vraiment, elle sait ce que la moindre lueur signifie et elle voit tellement de choses qu’elle en a peur, elle voit de l’amour, souvent, beaucoup et l’amour c’est comme quand les enfants se mettent à danser, ça va un peu dans toutes les directions, c’est gai et joyeux et ça donne le tournis mais il y aussi la haine qui n’est jamais très loin et la haine est déroutante, quand elle s’éveille elle jette un voile noir sur les yeux et ce sont des yeux qui alors cessent de voir, d’être et quand elle la voit poindre au loin elle veut alors fuir ou leur dire d’arrêter, de ne pas se laisser posséder car c’est comme un feu de brousse qui désagrège tout et elle se dit qu’elle est décidément folle, t’es folle toi, t’es folle toi, c’est pas très normal d’être comme ça, de rire à tout bout de champ et depuis qu’elle est enceinte elle se sent d’autant plus autre car il y a en elle comme une musique, quelque chose de mélodieux, de fort, qui inonde son corps, cette musique engorge toutes ses veines et elle sait que ce sera une fille, qu’elle lui ressemblera et qu’elle sera, mais ça c’est son mari qui le dit, qu’il est bête parfois, aussi belle qu’elle et elle se dit qu’un jour elles s’en iront courir dans les champs, elles vont courir vite, très vite, de plus en plus vite et elles se mettront à crier tellement c’est bon, elle sera coquette et elle lui fera de beaux vêtements et elle l’enlacera très fort pour s’imprégner de sa chaleur, de son enfance, de son innocence, elle aime bien sa petite vie et puis un jour il se passe quelque chose au village, c’est d’abord difficile à cerner, on a peine à mettre le doigt dessus, c’est comme une tache qui lentement mais inexorablement s’étend, elle n’arrive pas à comprendre parce qu’ils lui ressemblent, ils croient a un autre dieu ou au même dieu, elle ne sait pas trop mais ils font tout pareil, ils vivent de la même façon ou presque, a tel point qu’il est impossible de savoir qui est qui mais depuis peu il y a quelque chose qui a changé au village et elle sait que c’est la haine, la haine qui s’insinue dans les yeux et qui altère sa couleur, la haine qui s’insinue dans le sang et qui le gangrène, il parait que ce sont les gens de la ville qui inventent des choses, qui disent qu’elle et sa famille sont différents, qu’ils sont des insectes ou des choses comme ça, elle a envie de rire quand elle entend ça, ils disent aussi que leurs ancêtres ont tout pillé mais qu’est-ce qu’elle sait de ses ancêtres, elle, qu’il faut se méfier d’eux car ils ont deux faces, ils disent le contraire de ce qu’ils pensent, qu’ils veulent voler nos femmes, qu’ils font beaucoup d’enfants délibérément, qu’ils sentent mauvais, d’abord elle trouve tout ça pas très sérieux mais elle comprend, petit à petit, qu’il y a dans leurs yeux une étincelle nouvelle ou plutôt une brûlure et elle entend des chuchotements, une parole sournoise, des mots qui éclatent et qui prennent de l’ampleur comme le ‘nous’, ainsi sa meilleure amie lui dit que ‘nous’ sommes différents de vous, elle se demande qui est ce nous, ce fameux nous, elle n’arrive pas à comprendre et puis un jour, un jour pas comme les autres, il y a quelque chose de glauque dans l’atmosphère, quelque chose de pesant, il y a des rumeurs qui circulent, on parle de bombes, d’attentats, on a tué untel, une personne importante et alors qu’elle est sur le point de s’endormir elle entend ce cri, cri tellement affreux qu’elle a l’impression que le ciel va se fendre, cri d’un être qu’on égorge, c’est le râle d’un mourant et alors quelque chose se casse en elle, cette peur trop longtemps contenue, ce savoir trop longtemps retenue, le savoir de la haine, elle comprend que le moment est venu, ce moment qui révèle ce que les gens sont et alors elle se met à courir, à s’enfuir, pour aller où, elle ne le sait trop mais c’est trop tard et elle les voit arriver mais ce ne sont plus des hommes mais des bêtes et toute cette crasse haineuse la submerge, ils ont à la main des haches, des couteaux, tout l’attirail de la cruauté, le regard vide, creux, deux trous à la place des yeux, ils s’approchent d’elle, l’insultent mais elle n’entend plus, ne veut plus entendre et elle a peur, tellement peur, elle ne veut pas mourir, pas maintenant, pas comme ça, et elle voit une étoile qui brille au loin, elle ne veut pas, veut pas mourir comme ça, et elle murmure le nom de dieu, ne les laisse pas me tuer, pas maintenant, protège mon enfant, donne lui la vie, pas maintenant et l’un d’eux, c’est un jeune, il n’a pas plus de quinze ans, s’approche d’elle, lui crache dessus, lui dit de se mettre à genoux, à genoux salope, tu vas payer maintenant, regardez la, cette chienne, elle a envie qu’on la baise, elle a envie de nos grosses bittes, à genoux je te dis, on va t’apprendre maintenant qui dirige, on va t’apprendre à nous respecter, à genoux, sale pute et elle sent une explosion dans son ventre, il y a enfoncé son couteau et alors l’autre qui est en elle, s’arrête car elle n’en peut plus, elle sait ce qu’ils vont lui faire, l’éventrer, dépecer le fœtus, verser de l’essence sur elle et la brûler, elle le sait et elle n’en peut plus, il faut maintenant partir, s’extraire du corps de l’autre, il faut s’en aller avant qu’il ne soit trop tard, elle a peur qu’ils ne la rattrapent pour la dévorer, elle a peur de les apercevoir dans les yeux de ceux qu’elle aime.

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