Auteur: Quiestemont

Sous le pseudonyme Quiestemont se cache un ancien haut fonctionnaire français.

Chroniques martiennes (5)

Coloniser

L’empire de Nicol 1er ne mérite plus guère son nom. Il a perdu la quasi-totalité des terres qu’il avait conquises au fil des siècles. L’artisan plus ou moins consentant de cet abandon fut, paradoxalement, le premier qui mit fin à la république et se fit couronner empereur sous le nom de Degol 1er. Les historiens s’interrogent sur ses motivations. Avait-il compris qu’avec le progrès des idées sociales, les colonies ne seraient plus jamais des occasions de profit pour la Métropole mais des gouffres à finances, puisqu’il faudrait garantir aux peuples colonisés, laissés jusque là dans une situation misérable, le même niveau de vie que celui des colonisateurs ? Ou s’est-il tout simplement laissé porter par le mouvement d’émancipation qui se manifestait partout sur Mars, en ce temps-là ? Peu importe. Le résultat est que l’empire ne possède plus que quelques territoires, en général de très petite taille, ce pourquoi on les appelle, par dérision, des « confettis ».

Le maintien de ces colonies au sein de l’empire ne laissant pas de me surprendre, je me mis à la recherche d’une explication. La raison principale, d’après ce que l’on m’a dit, serait que les habitants de ces contrées avaient tout simplement refusé de s’émanciper. Contrairement aux grandes colonies situées sur le continent nommé Afric, ces petits territoires étaient colonisés de très longue date, aussi leurs habitants avaient-ils fini, au fil du temps, par obtenir des droits presque égaux à ceux des Rancis de métropole. Et s’ils n’étaient pas tout à fait aussi riches, du moins l’étaient-ils beaucoup plus que les peuples auxquels ils pouvaient se comparer qui avaient déjà pris leur indépendance. De fait les quelques denrées qu’ils produisaient ne leur auraient pas permis de vivre dans l’abondance sans les subsides d’un empire généreux.

Cette explication me parut obscure. Car si je voyais bien l’intérêt des habitants de ces colonies à demeurer dans leur état colonisé, je ne voyais pas celui de ladite métropole. N’avait-on pas avancé comme l’une des raisons possibles de l’abandon des colonies d’Afric le refus de payer pour leur développement ? Comme j’objectais ainsi, on me fit valoir qu’il y avait une grande différence entre se montrer généreux envers les populations peu nombreuses des confettis et celles d’Afric, qui l’étaient bien davantage. Je compris alors que les Martiens étaient des créatures subtiles, capables de justifier, à volonté, une chose et son contraire.

Désireux de bien connaître l’empire où un hasard miraculeux m’avait propulsé, j’obtins de visiter quelques-unes de ses colonies. On me mit dans une sorte de gros oiseau métallique, rempli de Martiens qui étaient tous entravés sur leur siège, de telle sorte que je crus, au premier abord, qu’il s’agissait d’un contingent de criminels que l’on déportait. Je fus détrompé lorsque je dus me soumettre au même traitement. Il paraît que ces oiseaux de transport sont parfois agités de convulsions, de telle sorte que les passagers pourraient être violemment propulsés en l’air et se blesser s’ils n’étaient tous solidement attachés.

Je me félicitais d’être un humain, plus petit en taille et moins corpulent que les Martiens, en constatant combien ces derniers semblaient mal à l’aise, confinés dans des sièges trop étroits pour eux, avec un espace à peine suffisant pour caser leurs membres inférieurs. Pour les calmer on leur sert à manger dans des assiettes qui ne ressemblent pas à celles qu’ils utilisent d’ordinaire. Elles sont faites d’une matière bon marché et arrivent toutes ensemble sur un plateau. Les couverts sont faits dans la même matière et il convient de les manier avec précaution car ils se cassent facilement, ainsi que j’en fis moi-même l’expérience, ce qui m’emplit de confusion. Je n’ai guère de goût en général pour la nourriture des Martiens mais celle qui est servie dans leurs grands oiseaux me parut particulièrement infecte. Les Martiens, pourtant, la mangeaient avec grand appétit. Certains s’abreuvaient de la boisson nommée alcol puis sombraient rapidement dans le sommeil. Le voyage étant fort long, les autres s’ingéniaient à tuer le temps comme ils pouvaient. Quelques-uns pratiquaient la lecture sur papier, une habitude encore vivace chez cette peuplade. D’autres préféraient visionner des images animées, bien que le procédé archaïque et la dimension réduite de l’écran rendissent la chose fort difficile. Personnellement, je renonçais très vite à ce passe-temps d’un autre âge. Je préférais employer le temps du voyage à poursuivre l’enregistrement des notes qui serviraient au récit de mes aventures, si, comme je l’espérais, il m’était donné de regagner la terre un jour. A ce moment-là en effet, comme pendant tout cet extraordinaire voyage, j’étais absolument certain d’avoir quitté la Terre et je ne doutais pas que le récit de mes aventures intéresserait mes frères humains. Je n’avais plus mes enregistrements, bien sûr, lorsque je me réveillais dans mon lit, à mon retour. Heureusement, j’avais gardé de mon voyage un souvenir si vif que la perte de mes notes ne m’occasionna aucune gêne lorsque je me résolus à le raconter malgré son invraisemblance.

Enfin nous arrivâmes à notre destination, Madin, ce qui signifie « l’île aux fleurs » dans la langue des indigènes. Naïvement je m’imaginais débarquer dans une sorte de paradis martien, couvert de fleurs. Je déchantai. En fait de fleurs, l’île me parut couverte de ces bicoques sans charme, mal entretenues, parfois même pas terminées dans lesquelles vivent certains Martiens de basse classe. Les abords de la ville principale, Fort-de-Rancie, sont d’une laideur particulièrement remarquable. Je regrettai d’être privé de tout enregistreur visuel qui donnerait plus de véracité à mon témoignage, si témoignage il devait y avoir.

Comme je m’étonnais de cette impression de pauvreté dans un lieu qui évoquait malgré tout, par d’autres côtés (les montagnes couvertes d’une végétation luxuriante, la mer d’un bleu intense, les plages bordés d’arbres semblables aux palmiers de chez nous) le paradis annoncé, le guide qui m’avait accueilli à la descente de l’oiseau transporteur, me donna bien vite le fin mot de l’histoire.

« Madin, comme les autres colonies de l’empire, constitue une exception tout à fait remarquable dans notre système économique. Elle ne produit rien, ou presque. La population, au demeurant fort nombreuse si l’on considère l’exiguïté du territoire, se nourrit et satisfait ses besoins grâce aux produits importés de la Métropole. Naturellement, ne produisant pratiquement rien elle-même, elle ne dégage aucun revenu grâce auquel elle pourrait payer sa consommation. La Métropole fournit ainsi aux habitants de Madin les biens de consommation en même temps que l’argent pour les acheter. En bref, les Madins sont des assistés ».

J’avais compris. J’étais devant un autre exemple du droit positif à la paresse. Décidément, ces Martiens sont de drôle de créatures, me disais-je. Et les Madins sont bien chanceux. Préférant garder par devers moi la première de ces conclusions, je partageais la seconde avec mon guide, croyant lui faire plaisir. Une fois de plus, j’avais voulu simplifier, oubliant la complexité de l’esprit martien.

« Les Madins ne se considèrent pas du tout comme vous l’imaginez, me dit-il. La plupart d’entre eux n’ont aucune reconnaissance envers la Métropole qu’ils détestent – comme il est normal qu’un peuple colonisé déteste le colonisateur ».

« Mais comment détester la main qui vous nourrit ? » Je n’en revenais pas.

« Les Madins se réfèrent aux crimes commis contre leurs ancêtres par les colons, dont ils demandent réparation. Selon les Madins, les subventions qu’ils reçoivent de la Métropole ne sont qu’une petite partie de ce qui leur est dû à ce titre. »

« Je veux bien croire, dis-je, que la colonisation s’accompagne de crimes abominables. Cela s’est passé ainsi chez moi, sur Terre. Mais n’y a-t-il pas contradiction à vouloir rester une colonie, tout en accusant le colonisateur ? »

« Vous avez bien sûr raison. Si les Madins souhaitent rester dans l’Empire, c’est la preuve que la colonisation leur convient. Ils seraient en effet plus convaincants s’ils exprimaient le désir de prendre leur indépendance. Je ne vois pas bien, par ailleurs, au nom de quelle logique ils peuvent réclamer quelque chose pour leurs ancêtres, ni auprès de qui, les coupables comme les victimes ayant depuis longtemps disparu. Cependant, je me rends compte que je n’ai pas tout à fait répondu à votre question initiale. Vous vous étonniez de trouver les Madins misérables. Il faut savoir que, jusqu’ici, l’Empire ne s’est pas laissé impressionner par les demandes de réparation : il légitime les subventions distribuées aux Madins par le besoin dans lequel se trouvent ces derniers. Le principe est alors de les assister juste assez pour qu’ils puissent vivre à peu près correctement, mais pas trop, car sinon l’aide ne serait plus justifiée. Cela étant, les Madins sont bien moins pauvres que ce qu’ils paraissent d’après l’extérieur de leurs maisons. Si vous rentrez à l’intérieur, vous verrez qu’ils bénéficient de tout le confort moderne. En réalité, ils dissimulent une part conséquente de leurs revenus, encouragés de facto par une administration fiscale dont les investigations sont réduites au minimum. Et puis le taux de chômage est très élevé à Madin, ce qui est l’occasion de nouvelles allocations versées par la métropole. Mais il ne faudrait surtout pas croire que les Madins passent tous leurs journées à ne rien faire : beaucoup travaillent, tout en continuant à se déclarer chômeur. Ce faisant, ils continuent à toucher leurs allocations, ils ne sont pas imposables et leurs patrons payent moins de charges. »  

Une fois de plus, j’avais mal interprété la situation. Contrairement à ce que j’avais cru trop vite, les peuples colonisés de l’empire ne sont pas dans la même situation que les étudiants. Pour ces derniers – pour beaucoup d’entre eux, en tout cas – le droit positif à la paresse joue à plein : ils profitent de leur bourse et ne font effectivement rien. Les colonisés sont plus malins, me semble-t-il. En travaillant sans le faire savoir, ils cumulent l’allocation et le revenu de leur travail, ce qui leur permet d’atteindre un niveau de vie confortable. Je comprenais mieux, désormais, pourquoi les colonisés ne voulaient absolument pas s’émanciper de l’empire. J’étais cependant surpris que mon guide s’exprimât aussi franchement. N’était-il pas dangereux pour les colonisés de révéler ainsi leur secret? J’interrogeais mon guide à ce sujet.

« Nul n’ignore ce dont nous venons de parler, me dit-il. Il serait impossible de garder un tel secret. Mais si vous nous connaissiez un peu mieux, vous sauriez qu’il suffit, chez nous, que les choses ne se sachent pas officiellement pour que nos chefs se croient autorisés à faire comme s’ils ne savaient rien. Ainsi sont-ils dispensés d’intervenir contre les tricheurs. Car il n’y a rien qui répugne plus à nos chefs, à commencer par l’Empereur lui-même, que de réprimer les abus des uns et des autres. Les créatures qui nous dirigent sont persuadées que leur popularité ne tient qu’à cette tolérance de leur part. Ceci dit, un vrai Madin ne parlerait pas comme moi. Il vous exposerait ses griefs contre la Métropole et l’accuserait de ne pas faire assez pour l’île. Je vous parle plus librement parce que je suis un fonctionnaire de l’Empire, affecté à Madin pour une mission temporaire. Ne vous en étiez-vous pas douté ? »

Je lui avouai que non. Comment l’aurais-je pu d’ailleurs. Pour moi, tous les Martiens se ressemblent, ajoutai-je comme une sorte d’excuse. Il parut fort surpris. N’avais-je donc pas deviné à son teint plus clair qu’il n’était pas lui-même madin ? A ma grande confusion, je dus reconnaître que non. Je n’allais quand même pas lui dire que je n’aurais pas pensé chercher des différences de verdâtre entre les Martiens ! J’appris à cette occasion que ces nuances de couleur, difficilement perceptibles à mes yeux, importaient beaucoup pour ces créatures.

Je passai deux jours à sillonner Madin en compagnie de mon guide. Je pus vérifier combien ma première impression était fausse. Loin d’être les pauvres que j’avais cru, les habitants de cette île respirent au contraire un grand air de prospérité. Je les jugeai plus gras et en meilleure santé que ceux de la capitale. Ils semblent avoir un goût particulier pour les quadricycles à moteur, qu’ils ont plus imposants, plus rutilants que les autres Rancis. Vu l’exiguïté de leur territoire, on a peine à croire qu’ils veuillent dépenser tant d’argent dans un moyen de transport. Je crus en découvrir la raison lorsque je constatai que leurs routes étant très encombrées, ils passaient beaucoup de temps dans leurs véhicules. Pourtant, selon mon guide, ce goût qu’il jugeait excessif ne serait qu’une mode, d’ailleurs répandue dans toutes les colonies de l’empire. Les indigènes ont l’habitude de rivaliser entre eux par l’intermédiaire de leurs véhicules, tandis que les Rancis de la Métropole cherchent plutôt à se distinguer à travers leurs maisons. C’est donc là, me dis-je, la vraie raison pour laquelle celles des Madins ont une apparence si misérable.

De retour à Sipar, je découvrirai une autre explication à la présence de tant de véhicules luxueux sur les routes des colonies. Comme ces dernières ne produisent presque rien, l’empire et les échevinages sont les plus gros employeurs. Or, suivant une antique coutume, dont la justification s’est perdue mais qui s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui, les traitements des fonctionnaires coloniaux sont arrondis d’un confortable supplément… Un détail que mes interlocuteurs, à Madin comme au Nuyag où je me rendis ensuite, qui étaient pour la plupart fonctionnaires, s’étaient bien gardés de me révéler !

(À suivre)

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One Response to “Chroniques martiennes (5)”

  1. Hubi dit :

    Ben oui…
    J’espère que cette chronique extra-terrestre ne tombera pas sous les yeux des Madins organisés ; car le rédacteur s’y rend coupable de dire ce qui ne doit pas être dit, loi de Rancie qui s’applique à un nombre croissant d’opinions.