Auteur: Quiestemont

Sous le pseudonyme Quiestemont se cache un ancien haut fonctionnaire français.

Chroniques martiennes (11)

Dérèglementer

Comme je devais attendre deux jours avant de retrouver mon économiste, je pus satisfaire mon envie de visiter un peu plus à fond la capitale de l’Empire. Jusque là on ne m’avait montré que les monuments les plus remarquables, les quartiers les plus à même de susciter l’admiration d’un visiteur étranger. Étant libre d’organiser mon temps, je demandais qu’on me promenât à travers toute la ville à bord d’un de ces quadricyles si prisés des Martiens, quoique abominablement polluants. Cela étant, je dois reconnaître que celui qui fut mis à ma disposition était très confortable, infiniment supérieur en tout cas, sous ce rapport, aux oiseaux de transport et autres trains souterrains, sans parler des insectes volants !

Ce tour me fit prendre conscience à la fois de l’étendue de la ville et de la variété de ses constructions comme de ses habitants. Si je ne parvenais pas encore à distinguer les sexes chez les Martiens, je commençais à mieux saisir les nuances de leur verdâtre et je constatais qu’ils avaient l’habitude de se regrouper en fonction de la couleur de leur peau. Il y avait ainsi des quartiers où se concentraient les verts plus clairs, à côté d’autres quartiers à forte majorité de verts plus sombres. Je remarquais par ailleurs une relation entre l’apparence extérieure des Rancis et la teinte de leur peau. Les plus clairs étaient généralement mieux habillés et paraissaient plus prospères que les plus sombres. Je confirmais cette observation en comparant les quartiers dans lesquels les uns et les autres se trouvaient en plus grand nombre : aux clairs les beaux immeubles en pierre, les magasins luxueusement décorés ; aux sombres les constructions disgracieuses en matériaux bon marché et les boutiques misérables. Je constatais ainsi de visu à quel point la société rancie était malade pour tolérer de telles inégalités entre ses membres et je m’étonnais qu’une simple nuance de la couleur de la peau pût exercer une influence aussi déterminante.

Lorsque j’étais las de rouler, ou parce que j’étais désireux de considérer de plus près tel ou tel endroit que nous étions en train de traverser, je faisais arrêter mon véhicule. Je marchais dans les rues, j’entrais ici ou là, parfois j’interrogeais un passant. Dès que j’étais identifié comme « Le Terrien » dont parlaient toutes les gazettes, on répondait volontiers à mes questions. Je m’intéressais surtout aux malheureux. Trop souvent, ce qu’ils me racontèrent me glaça le sang : ce qu’ils enduraient passait mon imagination. Je sentis néanmoins chez eux une envie forcenée de vivre, sans laquelle, à vrai dire, ils n’auraient jamais pu supporter leur condition. Comme je m’y attendais, je constatais que les plus malheureux étaient des étrangers. Je ne pus m’empêcher de frémir en les entendant m’avouer qu’ils préféraient leur situation – pourtant indigne, à mes yeux de Terrien, de toute créature vivante ! – à celle qu’ils avaient quittée dans leur pays.  

Après ces deux jours de pérégrination et d’observation, je me trouvais à nouveau installé dans le salon de mon économiste, afin d’écouter ce qu’il avait encore à m’apprendre. Comme il était d’un commerce fort agréable, j’étais bien aise de le revoir. En même temps, je commençais, comme je l’ai dit précédemment, à me fatiguer de ses explications. Il avait beau essayer de me montrer la logique qui se cachait derrière le comportement de ses semblables, tout cela restait pour moi un fatras d’absurdités. Enfin, il n’est jamais inutile de s’instruire, me disais-je, pour me mettre en condition de suivre sa leçon.

« J’ignore, commença-t-il, combien de temps vous resterez parmi nous. Qui sait, peut-être êtes-vous destiné à finir vos jours sur Mars ? Je n’y verrais personnellement aucune objection car vous m’êtes sympathique et parce que je suis certain que vous avez une foule de choses à nous apprendre. Je conçois néanmoins que vous aspiriez à rentrer chez vous. Si tel est le cas, et si votre vœu est exaucé, je ne voudrais pas que vous partiez sans avoir compris comment marche notre système financier. Il est à la fois le cœur de notre économie et le symbole de tous ses dysfonctionnements. »

Je l’écoutais sans réagir autrement que par un signe de tête qui ne m’engageait à rien. Je voulais faire entendre à mon économiste que j’étais effectivement désireux de rentrer chez moi, mais que je n’en ferais pas un drame si je devais rester sur Mars. En réalité, l’effet de surprise initial s’était peu à peu dissipé et, sans vouloir l’avouer à un hôte aussi aimable, j’avais hâte, désormais, de retrouver les miens ainsi que mon environnement familier. Je ne savais pas, alors, combien je serais vite exaucé. Cependant, l’économiste continuait son discours.

« Je vais être obligé de rentrer dans des détails qui risquent de vous surprendre. Il faut d’abord que vous sachiez que la propriété de nos grandes entreprises est divisée entre de très nombreux capitalistes, chacun n’ayant en général qu’une très petite part, insuffisante pour lui permettre de participer à la direction. Par contre, rien n’empêche un même capitaliste de détenir des parts de propriété sur plusieurs entreprises. A quoi cela peut-il bien servir d’être copropriétaire de plusieurs entreprises si l’on ne peut pas intervenir sur leur gestion ? La réponse risque de vous surprendre : ces capitalistes-là ne sont nullement intéressés à la marche de leurs entreprises et ne se sentent, à vrai dire, nullement propriétaires de ces dernières. Leur finalité est toute autre : ils espèrent gagner beaucoup d’argent en jouant sur les variations des cours de leurs titres de propriété. Le principe est d’acheter quand les cours sont bas et de revendre quand ils sont élevés. Je simplifie, il existe des moyens un peu plus subtils, mais, pour l’essentiel, vous avez là tout le secret de la spéculation ».

A ce point, je ne pus m’empêcher de l’interrompre : « Vous voulez dire que les capitalistes, qui dominent l’économie de votre planète, passent leur temps à s’amuser, à essayer de deviner l’évolution future des prix de leurs titres ? » Alors que je m’attendais à m’ennuyer, je m’étais laissé prendre une nouvelle fois aux explications abracadabrantes de l’économiste martien 

« Exactement, me fut-il répondu. C’est pourquoi mon maître, le grand économiste Keyn, comparait la bourse (le lieu où s’échangent les titres) à un casino. De fait, les gains ou les pertes qui proviennent de la spéculation ne sont pas beaucoup moins irrationnels que ceux des jeux de hasard. Malheureusement, même si la plupart des capitalistes se soucient peu, au fond, de ce qui se passe réellement dans les entreprises, la situation de ces dernières n’est pas déconnectée des évolutions désordonnées de la bourse. L’effondrement périodique des cours des titres a des conséquences sur l’économie réelle : des entreprises font faillite, le chômage augmente. Tout cela est inévitable dans une économie capitaliste, en tout cas telle que nous la concevons sur Mars. A tort ou à raison, nous nous y sommes habitués. Mais cela, c’était avant l’arrivée des néolibs. Dans leur programme, il y avait, outre les privatisations et la mondialisation (la libre circulation des marchandises et des capitaux à travers toute la planète), la dérèglementation. Selon les néolibs, rappelez-vous, il suffit de laisser faire les capitalistes et les entrepreneurs pour que tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. L’agenda des néolibs incluait donc la suppression de toutes les règles – inutiles et même nuisibles selon eux – par lesquelles les États encadrent l’initiative privée. Avec la victoire de cette idéologie, la dérèglementation est devenue effective. Cette dernière a eu de nombreuses conséquences, en particulier dans les États-Unis d’Améric – le pays le plus riche de Mars, celui où est née l’idéologie néolib – où, par exemple, les compagnies de transport par gros oiseaux ont fait faillite les unes après les autres. Encore ne s’agit-il que d’un pays et d’un secteur, mais la dérèglementation a eu une conséquence bien plus grave, qui a affecté toute la planète. Vous devez savoir que toute l’économie martienne repose sur ses banques. Celles-ci sont des entreprises d’un type très particulier, qui ont pour fonction de créer la monnaie sans laquelle aucune production, aucun échange n’auraient lieu. Si l’existence des banques est menacée, c’est toute l’économie qui s’effondre. C’est pourquoi il est impératif d’empêcher les banques de prendre des risques qui puissent mettre leur existence en danger. Avec la dérèglementation, les règles encadrant la création de monnaie par les banques ont sauté, évidemment, et les banques se sont lancées à corps perdu dans la spéculation. Dès lors, ce qui devait advenir arriva : Mars est en train de traverser la crise la plus grave de son histoire, après celle qui eut lieu du vivant de mon maître Keyn, celle qui fut à l’origine de ses découvertes majeures en économie politique. Ah, que n’a-t-on su retenir l’enseignement de cet immense économiste ! Je suis le premier à reconnaître que le monde a changé depuis son temps et que son message doit être réinterprété, mais, plutôt que se livrer à cet exercice nécessaire, on s’est jeté sans réfléchir dans la pseudo-science néolib, et nous ne cessons, depuis, d’en payer les conséquences. »

Quant à moi, j’étais toujours confronté à la même énigme : pourquoi ces Martiens, qui avaient toutes les apparences de créatures intelligentes, n’étaient-ils pas capables de surmonter des difficultés qui m’apparaissaient, à moi, loin d’être insurmontables ? Comme je m’en ouvrais, à nouveau, à mon hôte, il me répondit en des termes qui – comme les fois précédentes – ne pouvaient guère me satisfaire.

« Immédiatement après le déclenchement de cette crise, Nicol s’est répandu en déclarations tonitruantes : On allait voir de quoi il était capable ; ce qu’on avait dérèglementé, il se faisait fort, lui, de le rerèglementer ; et il imposerait sa nouvelle manière de voir à la planète entière. Or que constatons-nous, plusieurs années après ces rodomontades ? Que non seulement il n’a rien imposé aux chefs d’État étrangers, mais qu’il n’a même pas été capable de mettre un peu d’ordre chez lui : les banques rancies ont continué leurs activités spéculatives et leurs patrons ont très vite recommencé à se verser des salaires exorbitants. »

Cette dernière remarque me rappela ce que j’avais constaté lors de ma visite de Sipar, ces inégalités si choquantes pour un Terrien. Je voulus savoir l’opinion de mon économiste à ce sujet. Avant qu’il ne me réponde, nous méritions, déclara-t-il, un peu de cette boisson réconfortante que nous appréciions tant tous les deux. Vous devinez que j’applaudis des deux mains à cette proposition. Ce n’est qu’après que nous ayons trempé tous les deux les lèvres dans le breuvage délicieux qu’il reprit la parole.

« Vous venez de toucher, me dit-il, le point le plus douloureux, pour moi, dans le nouveau cours de mon pays. Pendant la GlorieuseÉpoque, dont je vous ai parlé à plusieurs reprises, la Rancie était attentive au sort des plus faibles, les chômeurs étaient très peu nombreux, les malades, les vieux étaient correctement soignés, le niveau d’instruction progressait, les meilleurs enfants du peuple pouvaient espérer atteindre les plus hautes fonctions, enfin, d’une manière générale, les inégalités se réduisaient. Tout a changé avec les néolibs. Tout d’un coup l’argent est devenu la valeur principale. Alors qu’il était mal vu, auparavant, d’étaler ses richesses, celles-ci sont devenues notre critère de comparaison. Seul celui qui est capable de gagner beaucoup d’argent est reconnu par les autres comme digne d’envie. Alors s’est enclenchée une course à l’argent qui a permis, certes, aux plus malins ou aux mieux placés d’en gagner beaucoup, mais ils l’ont fait au détriment des plus faibles. Ainsi que je vous l’ai déjà expliqué, profitant de la mondialisation, les patrons se sont livrés sans aucune honte au chantage à la délocalisation. Ce sont des exemples. Il y en a bien d’autres. Vous connaissez bien celui des transbordeurs de Madin : ceux-là ne font pas partie des plus malins, ils ont simplement la chance de se trouver à la bonne place pour prélever leur rente de monopole. Dans le même ordre d’idées, avez-vous entendu parler de notre sport national, le ballon-pied ? Il consiste à taper sur un ballon uniquement avec le pied ou la tête, les mains étant interdites. Cela réclame de l’adresse, de la vitesse, de l’endurance, des qualités qui sont loin d’être uniformément partagées entre les Martiens. Comme ce sport est très apprécié par notre peuple, il draine beaucoup d’argent. Du coup, les meilleurs joueurs sont en mesure de gagner des sommes à côté desquelles les revenus des transbordeurs paraissent complètement dérisoires : avec les patrons des grandes entreprises, les meilleurs joueurs de ballon-pied font partie des plus riches des Martiens. Si vous voulez avoir une idée de l’ampleur des inégalités qui sont considérées aujourd’hui comme normales sur Mars, un très bon joueur de ballon-pied ou un grand patron peuvent gagner en un an ce que le salarié ranci situé en bas de l’échelle, travaillant à plein-temps mais payé au salaire minimum, gagnerait en deux mille ans. En supposant que le salarié en question puisse travailler pendant trente cinq ans (ce qui est loin d’être garanti de nos jours, vu l’ampleur du chômage), il devrait disposer d’environ soixante vies de labeur pour gagner la même somme que les plus riches en une seule année ! Même si j’ai du mal à lire l’expression de votre visage d’extra-martien, je crois deviner votre stupéfaction. Et vous avez raison de vous scandaliser : l’état de notre planète est révoltant. Je voudrais pouvoir vous dire que cela va changer, que nous allons revenir vers la situation dela Glorieuse Époque. Hélas, pour que cela soit vrai, je crois bien que vous avez raison, finalement, … il ne faudrait pas moins qu’une révolution, … sauf que je ne la vois guère possible. »

Il ne dit plus un mot. Il semblait profondément affecté. Je ne l’étais pas moins, je crois, en pensant à ces pauvres Martiens, si proches de nous par l’apparence – à croire que nous sommes leurs cousins – et si éloignés du chemin du bonheur. Nous bûmes notre alcol en silence et je pris congé de notre économiste. Je promis de revenir le voir bientôt puisque je m’étais engagé à répondre à mon tour à ses questions. Mais je fus retransporté sur Terre pendant la nuit qui suivit, aussi mystérieusement que j’avais été amené sur Mars. Si je suis soulagé d’être revenu chez moi, et heureux d’avoir retrouvé la compagnie de ceux qui me sont chers, je ne parviens pas à oublier la promesse faite à mon ami martien. Parce que je me devais de tenir ma parole et, surtout, parce que je ne puis m’empêcher de penser que les institutions terriennes, dont nous avons tout lieu d’être satisfaits (n’est-ce pas ?), pourraient utilement servir de modèle à nos lointains cousins.

FIN

Quiestemont, écrit à Paris, a.d. 2012.

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