Auteur: Chris Simon

Née en France, Chris Simon émigre à Manhattan en 1999. Elle entreprend d’étudier toutes les structures et styles d’écritures (pièces, nouvelles, scénarios, prose, fiction, non-fiction) en Français et en Anglais, cherchant à travers la forme, l’annihilation de la forme, au profit de l’essence des êtres et des choses. C’est ainsi qu’elle explore à travers ses écrits la part de magique qui sommeille dans tout réel. Lauréate des “Journées des auteurs 1995” pour Bestiaires, monologue mis en espace au Théâtre des Célestins à Lyon, et monté en 1996 au Théâtre Traversière et en 1998 au Tremplin Théâtre à Paris, elle développe à partir de 2001, un Bachelor Degree de littérature et d’écriture (SUNY) en poche, une prose courte et concise. Ses nouvelles ont été publiées dans les revues : Remue-Méninges (Charleroi, Belgique 04), Les Hésitations d’une Mouche (Bordeaux 05), Jointure et Décharge (Paris et Dijon, 06), Ancrages (Acadie, Canada, 06, 07), Mercure Liquide (Lyon, 07). Chris Simon travaille actuellement à l’écriture en anglais d’un long-métrage, poursuivant des cours à Gotham’s Workshop in New York.

Chronique de l’échec

Tu l’avais rencontré au Théâtre de Neuilly. C’était un dimanche en matinée. La salle se vidait de ses spectateurs.

Il était accompagné de sa femme et de ses deux enfants. De curieuses têtes blondes, tu te souviens, ils ressemblaient comme des sosies aux enfants du chanteur Claude François, que tu avais aperçus dans un vieux Paris-Match.

Il était jeune, impétueux, bouillonnant, maire de la ville, le corps enraciné dans la scène présente, le regard porté ailleurs… Les spectateurs aveuglés par la lumière du jour se retournaient sur lui, lui souriaient reconnaissants. Il venait de délivrer de l’enfer les enfants d’une classe de maternelle, tenus en otage par un déséquilibré. Il avait fait la une des médias locaux et nationaux.

Il saluait le directeur du théâtre que tu connaissais. Tu ne faisais plus partie de la troupe. Tu avais abandonné l’idée d’être comédienne, tu écrivais des trucs qui allaient réveiller les esprits, secouer la France, traverser les océans…

Et c’est toi qui as traversé l’océan.

Dimanche 6 mai 2007, tes yeux sont rivés sur l’écran de ton téléviseur. Le deuxième tour des élections présidentielles françaises est retransmis en direct sur TV5. Trois heures de l’après-midi à Manhattan, vingt heures place de la Concorde : la main accrochée au toit du véhicule, le coude plié, loti au fond de la banquette arrière, il est moins ardent. D’un calme surnaturel, le visage presque éteint, il se laisse filmer comme un acteur de cinéma, qui sait que moins on en fait, plus l’émotion passe. Tu élucubres sur ce qu’il pense. Tu réalises qu’il a obtenu ce qu’il voulait et tu te demandes à quoi tu ressemblerais si tu venais enfin de recevoir ce que tu désirais depuis longtemps.

Dans un véhicule neuf roulant tranquillement, vers le QG de l’UMP, le président élu salue d’une main, se montre dans l’embrasure de la vitre à demi baissée. Tu scrutes son visage et tu réfléchis à ce qui se passerait si cela t’arrivait… Quelle tête ferais-tu ? Quelle tête ?

Ça doit être brutal de voir, soudain, sa bataille s’évanouir et au même moment faire un bien énorme de vaincre la possibilité de l’échec, d’éradiquer l’angoisse de ne jamais être sûr que l’on voulait vraiment ce que l’on désirait. On ne faisait pas semblant de vouloir atteindre un but ! Est-ce que Madame Royal désirait vraiment être chef d’État ? Elle doit se poser la question, non ? Toi, Tu te la poses…

Tu te souviens, dans la cordillère des Andes, sur le col Sleeping Widow à 4190 mètres d’altitude, tu t’es arrêtée. Tu ne pouvais plus respirer. L’oxygène te manquait, pourtant tu pouvais presque toucher la crête et même apercevoir la descente vers la vallée suivante. Tu t’es mise à pleurer. Tu as pris trois aigles, qui picoraient les miettes des randonneurs, pour des poulets. Tu as cru que c’était fini, que l’échec t’engloutissait, que la solitude te figeait comme un marbre. Tu as sangloté dans les bras de Carlos, le guide. T’enserrant les épaules, il a scandé : YOU CAN MAKE IT ! ONE MORE STEP ! ONE MORE. C’est vrai, tu étais à deux pas du sommet, de ta victoire.

Tu le regardes, le visage dans l’ombre, enfoncé dans le siège de la voiture officielle et tu murmures : One more step, one more step, Sarkozy !

Tu sais que c’est seulement maintenant que tout commence. Tu y es Sarkozy. Et maintenant ?

Tu ne peux pas t’empêcher de t’imaginer, toi, à sa place. Pas comme président, non, tu n’en as jamais rêvé. Dans les années 60 en France, les petites filles ne rêvaient pas à ça, mais écrire, oui, c’était un rêve osé bien qu’envisageable. Il y avait déjà : Marguerite Duras, Françoise Sagan, Christiane Rochefort… Tu ne peux pas t’empêcher d’imaginer la signature du contrat qui te ferait bouffer, te permettrait de lâcher les gagne-pain et d’affronter l’écriture au quotidien. Tu convoites d’être une auteure sollicitée, et non plus, être celle qui sollicite et dont le travail est dans 95 % des cas, rejeté.

Madame Royal apparaît à l’écran : à son sourire, à cette façon de perdre sans en avoir l’air, de transformer l’échec en victoire, de montrer une rangée de dents entre chaque mot, tu penses : comme nous, les femmes, savons échouer avec élégance, comme nous sommes bien préparées à avoir le dessous. Et maintenant, Ségolène ?

Elle retourne sur le champ de bataille, sur ton champ, sur le champ de toutes celles qui en sont encore à la conquête des autres, de soi et de la peur de rater. Monsieur Sarkozy t’inspire, t’intrigue et tu es curieuse de voir ce qu’il fera des cinq années de pouvoir qu’il a gagnées et qu’il a tant voulues.

Tu ris. Tu envisages l’ironie de son destin. Fils d’un immigrant hongrois qui a perdu une nation, un statut social d’aristocrate, une identité, il remporte un pays tout entier et son plus haut titre. Un fils qui a grandi sans père et pour qui 53 % des électeurs ont voté, pour qu’il se batte, les protège de la mondialisation, change quelque chose dans leur vie !

Tu te sens émue, touchée par son succès et ça te met mal à l’aise. Tu téléphones en France à ton amie d’adolescence et tu lui demandes comment elle se sentirait si ce qu’elle avait toujours le plus voulu au monde se réalisait. Elle reste quelques secondes silencieuse et elle dit : J’aurais peur. Je serais incroyablement exaltée, mais je ressentirais une de ces peurs au ventre !

Tu ne lui demandes pas ce qu’elle désire le plus.

Est-ce qu’il y a des gens qui ne veulent rien au monde ? La peur serait si solide, si envahissante qu’ils ne pourraient même plus caresser un souhait, un désir, un rêve, rongés entièrement par la peur de faillir…

Mais tu préfères oublier Ségolène Royal, ton amie, et penser aux gens qui réussissent. Tu préfères séparer les éléments de l’échec, anéantir la peur d’échouer, vaincre la défaite chronique… Demain matin, tu retourneras à ta table, sortiras tes travaux et le dos courbé, la tête penchée sur la feuille imprimée, tu chercheras, appliquée, diligente et besogneuse, comment la vie se passe en dedans. Comment les émotions s’entrechoquent, nous assaillent, nous blessent et nous ravissent tout à la fois.

Tu examines Sarkozy monter sur le podium, saluer. Tout son corps habite l’instant. Tu en conclus que tu ne peux qu’apprécier son succès. Tu ne peux pas ignorer un homme qui obtient ce qu’il a tant désiré. C’est trop humain. Un tel homme est-il mauvais ? Dangereux ? Tu ne sais pas. Il se tient seul, bouillonnant, mais moins impétueux, heureux mais prudent. Il écoute les applaudissements, les accepte. Et maintenant Sarkozy, et maintenant ?

C’est maintenant que tout commence, c’est seulement après avoir terrassé la peur de triompher, vaincu les affres de la défaite, qu’enfin un nouveau monde s’ouvre… Un monde plus dépeuplé.

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