Auteur: Lucien-Samir Oulahbib

Docteur en sociologie, Lucien-Samir Oulahbib est chargé de cours à Lyon 3 et Paris X, et habilité à diriger des recherches en sciences politiques.

La condition néo-moderne

 

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État des choses

 

La réalité historique contemporaine mondiale (amplifiant celle ouverte par la Renaissance européenne) montre, empiriquement, et ce de plus en plus, en quoi la liberté de penser, de rendre justice, de partager, de contester, de critiquer, et enfin d’entreprendre, (ce dernier terme étant cependant souvent évincé, ou restreint à celui d’association, par exemple chez John Rawls (1)), s’avère en fin de compte première constitutivement lorsqu’il s’agit de repérer les causes du bien-être en général.

 

Liberté et démocratie y sont devenues synonymes. Cela semble évident, naturel, dirait Locke (mais celui-ci dut s’exiler un temps en Hollande, lorsqu’il écrivit son Traité sur la Tolérance), cette primauté est cependant contestée voire niée jusqu’aux plus hautes instances mondiales si prolixes en statistiques diverses, peu enclines cependant à placer en tête des corrélations le manque de liberté dans tous ses aspects comme cause première, moteur, si l’on veut laisser filer la récurrence dans ses consonances aristotéliciennes ultimes.

 

Ce primat est d’ailleurs vécu ainsi par les peuples les groupes et les individus du monde entier, dont la fameuse praxis consiste à voter avec leurs pieds en s’enfuyant des pays la combattant.

 

La liberté est devenue la condition principale permettant tout simplement leur prospérité au sens large (c’est-à-dire également mandevillien…) ; c’est un fait aussi certain que peut l’être aujourd’hui l’électricité et ce qu’elle permet comme développement effectif.

C’est-à-dire, concernant les affaires humaines, malgré le pire et le mal, et malgré également les contraintes comme les inégalités injustifiées et justifiées.

Précisons par exemple sur ce dernier point que la célèbre notion, celle de l’« exploitation de l’homme par l’homme » n’est pas le centre de la prospérité en régime démocratique, comme Marx l’a cru en lisant les communistes et les anarchistes français, mais sa marge et son extrême, celles de la volonté de puissance débridée qui pousse le plus loin possible les limites de la loi naturelle, celle de la conservation de soi ou persistance en stance, pervertissant ainsi l’esprit de justice qui se trouve lui aussi intégrée comme droit décisif de cette même loi.

Marx s’est s’appuyé pour faire de cette notion d’exploitation le mécanisme ultime de la matière historique au stade capitaliste sur les travaux d’Engels quant à la situation des classes laborieuses dans l’Angleterre victorienne. Or, ce mécanisme est repérable dans tous les stades historiques comme l’a souligné Max Weber (2). Car certaines volontés d’être désirent uniquement croître comme puissance, (c’est un a priori incontournable, repérable historiquement et analysé psychologiquement (3)), et ce sans rencontrer aucun autre obstacle éthique et politique que la limitation de leur intérêt ; surtout lorsqu’elles se veulent incarnation de la guerre permanente selon les observations de Nietzsche (4) et surtout de Lénine lorsqu’il appliqua le principe de Clausewitz (la guerre comme politique poursuivie par d’autres moyens), en le renversant (la politique comme guerre poursuivie par d’autres moyens), sa prise de pouvoir sans limites. Alors que la liberté ne se réduit pas à cet aspect (comme nous le verrons dans un instant).

De plus, cet excès, l’exploitation, et son fondement, la volonté de puissance débridée, n’est pas en réalité la cause première de la prospérité, (autant dans ce cas poser le pillage comme au fondement même de l’économie), dans la mesure où celle-ci se perçoit par exemple de plus en plus dans des secteurs où il n’est plus question de « force de travail » mais de dextérité cognitive et pragmatique, par exemple l’application de la science sous la forme de la technique dans le processus industriel.

 

L’on peut certes rétorquer que cette application et la prospérité qui s’en est déduite, a pu s’appuyer sur des siècles d’appropriation impérialiste dégageant un surplus de ressources allouées aux systèmes éducatifs et scientifiques. Ce qui ne fut pas le cas des pays colonisés.

 

Sauf que lorsque l’on observe le devenir de ceux-ci depuis qu’ils ont été déclarés indépendants, et ce même en tenant comte de la réalité plus ou moins effective de ce dernier terme, il apparaît que les pays ayant laissé la liberté, s’incarner dans le réel, (comme en Asie) sont en phase d’atteindre un bien-être non quelconque (et ce même si la liberté est amputée de certaines de ses formes) ; alors que les pays, pourtant dotés des mêmes conditions initiales que les premiers, mais ayant plutôt opté pour l’oppression de la liberté, sont aujourd’hui à la marge de la croissance mondiale et de son développement qualitatif, (comme en Afrique et au Proche Orient, Israël excepté).

 

 

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Avancer une telle proposition, celle de réalité à la marge concernant cette notion d’exploitation de l’homme par l’homme est certes risquée (surtout lorsque avance qu’elle fut plutôt perceptible dans le régime communiste du socialisme dit « réel »…) parce qu’elle présupposerait, selon certains cercles autorisés, une prise de position a priori et donc en fin de compte « complice » du « Système », de la « machine », du « néo-libéralisme » sûr et dominateur, de l’Occident « croisé », etc….une ribambelle d’images venant corroborer cette sentence articulant émotionnellement et statistiquement famine et opulence, réchauffement climatique et développement industriel le second terme étant posé comme cause du premier…

 

De même, l’existence de la famine, les injustices diverses ont précédé l’expérience de la rationalisation du système marchand, alors que, malgré ses défauts, la liberté démocratique a bien plus apporté de bien-être pour les plus misérables que la plupart de ces régimes adulés ici et là pour leur système éducatif et de santé. Ils ont, tous, accouché de sociétés totalitaires aux inégalités les plus injustifiées (5) puisqu’il suffit d’être proche de la tyrannie pour être récompensé ; les syndicats et partis indépendants y sont interdits.

Autrement dit, même les inégalités justifiées, (elles sont appelées telles parce qu’elles sont plutôt liées à la notion de compétence (6)) n’y ont pas cours, tant l’exaction, la corruption, la force, sont les seuls rapports politiques permis et possibles dans ce genre de constellation idéocratique.

Les apparences affichent certes toujours une manière alléchante d’aller au peuple ou de présenter quelques vitrines nécessaires pour la propagande comme l’éducation et la santé, mais en même temps ces soldes positifs sont immédiatement minés par la malnutrition et le sentiment d’inutilité puisqu’aucune initiative individuelle n’est permise ou alors se trouve soit restreinte, soit lourdement sanctionnée fiscalement et politiquement.

 

La possibilité (ou liberté) d’entreprendre, de créer, se trouve ainsi durement pourchassée et punie. 

 

Ces régimes arrivent cependant à masquer ces carences en montant en épingle les contradictions sociales historiques du régime de la liberté démocratique puisque celui-ci charrie aussi matière à mécontentement, effets pervers, dysfonctionnement, tricheries, nihilismes, que l’on peut résumer en cette formule ici essentielle :

 

Dans un régime de liberté, les opportunités d’agir se font plus d’autant plus décisives et peuvent entrer de fait en contradiction, lorsque les conditions de délimitation de l’action ne sont pas justement stabilisées, ce que l’on nomme l’État de droit (naturel).

 

Certes, les effets mécaniques d’héritage peuvent également fausser cette égalité en droit, et donc apparaître comme une contrainte supplémentaire pour la liberté ; mais observons qu’au fil du temps ces effets ont été contrebalancés, et ce bien plus qu’à l’époque aristocratique.

Aujourd’hui en effet, à l’aube du XXIe siècle de l’ère chrétienne, le partage, volontaire, et l’impôt, mesuré, c’est-à-dire non anti-économique, permettent de réduire cette inégalité des chances. Du moins lorsque l’État, efficacement organisé par la séparation des pouvoirs, rend compte précisément de l’allocation des ressources pour le bien commun ; et laisse la société civile auto-organiser la solidarité. Puisqu’il ne s’agit pas de supprimer l’inégalité en soi, mais seulement celle qui se trouve injustifiée. C’est d’ailleurs ce point qui divise les démagogues ou sophistes et les partisans d’une Science politique digne de ce nom qui observent bien in fine que l’égalitarisme affiché a toujours accouché de sociétés les plus inégalitaires protégeant une minorité de privilégiés autoproclamés.

 

Ainsi, et contrairement à certains emplois fallacieux de l’outil statistique (7), rien n’empêche donc d’observer l’émergence, dans la durée, de la prospérité, lorsque l’évidence de la liberté, sous toutes ses formes, est posée, dans les faits, comme facteur premier des conditions nécessaires à l’éclosion du bien être. C’est ce qu’il nous faudra ici montrer.

 

Sur le même thème, celui du rapport, gagnant, de la liberté face à toutes sortes de contraintes en définitive, il appert également que malgré les inégalités injustifiées telles que les tricheries, la corruption, le clientélisme, le favoritisme, voire le totalitarisme, la liberté résiste, se niche dans les creux des mondes parallèles, comme on l’a vu dans les pays du « socialisme réel » et comme on le voit encore dans certains pays hautement parasités par une nomenklatura ploutocrate et/ou une bureaucratie omnipotente.

 

Une certaine réalisation des fins de liberté est même également atteinte malgré la dite (sur)exploitation des plus démunis souvent conçue non pas comme transcroissance de la puissance humaine lorsqu’elle se vise uniquement comme hétéronomie, mais seule excroissance : la nature humaine n’existant pas, elle y est posée comme étant exempt d’intérêt, celui-ci provenant en effet uniquement de l’environnement, (ou comment le sociologisme devient un béhaviorisme sans le dire…).

 

Pourtant le Sud se porte aujourd’hui bien mieux que sous les régimes pro-communistes des années 60 et 70. Car, rappelons cette règle statistique de base, le pouvoir d’achat doit être bien entendu calculé non pas par rapport à son équivalent au Nord, mais selon le ratio atteint dans le pays concerné le long d’une période donnée de référence (nous reparlerons plus loin de cette question statistique). Sauf que cette règle, élémentaire, est rarement prise en compte. Cet « oubli » est toujours sous-tendu, dans sa référence apriorique, par l’analyse de Marx lorsque celui-ci a précisément surdéterminé (unilatéralisé pour exacerber un néologisme à la mode…) le concept d’exploitation, (aperçu plus haut) qu’il a alors verrouillé sur celui de propriété privée en posant ce concept (pris chez Proudhon et Rousseau) comme unique résultat de la liberté formelle atteinte historiquement.

 

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Ainsi, la liberté, réalisée dans les conditions données de l’émergence démocratique, et malgré les contraintes, réelles, esquissées ci-dessus, assure, en tendance et en moyenne, prospérité et civilisation plutôt que misère et nihilisme.

Pourquoi ? Parce qu’elle n’est pas fondée uniquement sur la puissance comme les sociétés aristocratiques. Elle s’appuie surtout sur la dextérité individuelle et sociétale à créer du réel en plus salvateur et innovant ; et elle accompagne ce processus, complexe, d’une volonté éthique et politique exigeante, séparant les institutions, protégeant la société des excès (et des défauts) de puissance ; tout en acceptant la critique que lui apportent la liberté de conscience et l’exigence de la loi morale stipulant toutes deux qu’il faut affiner l’action pour atteindre encore mieux prospérité (bien-être) de telle sorte que la liberté d’autrui et la sienne propre, en partageant une reconnaissance mutuelle, optimisent les fins (mieux être).

Ce comportement a ainsi comme conséquence, conceptuelle et aussi pratique, de dépasser l’analyse traditionnelle de la liberté uniquement saisie comme puissance (Machiavel, Hobbes, Rousseau également lorsqu’il introduit la notion de groupe) en ce que celle-ci, tout comme sa (dé)limitation, est soit réduite à l’intention de croissance, qu’elle soit biologique ou psychique, soit déduite du contexte, singulier et particulier.

Or, déjà ontologiquement la liberté humaine se distingue de l’autonomie du vivant en ce qu’elle inclut aussi un troisième terme que l’intention et le contexte : l’interrogation sur le sens de son déploiement : il existe des conséquences voulues et non voulues qui contrecarrent la liberté.

De ce fait, il s’agit de distinguer dans la notion de développement ce qui relève de l’automaticité du vivant, de sa mécanique de croissance, ce que nous nommerons le déploiement de puissance, et ce qui relève de la dynamique de développement proprement dite, ce que nous nommerons l’affinement. C’est à dire de cette capacité rétroactive qui optimise le déploiement de puissance et trouve sa réponse institutionnelle la plus aboutie à l’ère démocratique.

La liberté y arrive déjà elle-même dans son concept. Comment ? En intégrant de façon coextensive à son propre déploiement les valeurs ou filtres que sont les vertus. Ce qui se traduit dans les faits par des nécessités et des droits. Et implique de construire au stade de l’affinement que peut parachever l’ère démocratique des règles et des normes permettant leur concrétion, et ce qu’il s’agisse d’un humain, d’une institution, d’une entreprise.

 

Max Weber opère par exemple, à l’opposé de Marx, une nette distinction entre appât du gain et esprit du capitalisme (8) en ce que le premier terme serait coextensif à la condition humaine (tout en se diversifiant également en recherche du pouvoir et du prestige), sauf qu’il faut ajouter ceci : il ne peut l’y réduire. En ce sens que la liberté par exemple ne s’en satisfait pas, du moins dans son principe universel qui va bien au-delà de la conservation de soi ou de son extension quantitative ; puisqu’il s’agit aussi d’optimiser (d’innover) donc d’affiner et non pas seulement de maximiser. Y compris du point de vue la puissance d’ailleurs. La redondance peut être dangereuse à terme. Par exemple lorsque l’on persiste à produire des stratégies, des objets et des schémas aux marchés déjà captifs.

 

 

La liberté, ainsi perçue, s’avère être, en première approximation, coextensive à la condition humaine en tant que son moteur et en même temps son évaluation qui la critique et sculpte.

Il ne s’agit donc pas d’une conception exogène voire barbare au sens inhumain, anti-humain, hors de l’humain, comme d’aucuns font courir l’image ces temps-ci, c’est-à-dire réduisant la condition humaine et la liberté qui la réalisent à l’une de ses composantes hypostasiées (la Puissance, la Loi, le Milieu, l’Origine) et qui en détermineraient, seule, les conditions d’émergence.

En seconde approximation, la liberté dépasse par exemple ces quatre derniers ingrédients, nécessaires, (mais non suffisants pour atteindre les fins) ; sa réalité, celle d’être coextensive à la condition humaine (en ce qu’elle la réalise), relève de cette capacité à entreprendre des correspondances entre des souhaits et des réalités, à vouloir les partager, les délimiter ; or, cette entreprise, là, détient toujours quelque chose d’inédit ou en plus (le tout est plus que la somme des parties disait Aristote) qui n’est pas réductible à l’association mécanique des composants et qui ne satisfait pas du seul accaparement de puissance à la façon animale.

 

Nous poserons alors que la liberté est coextensive à la condition humaine, elle la concrétise en puissance et en affinement. C’est là sa réalité ontologique qu’elle actualise en une réalité morphologique, c’est-à-dire individuelle, sociétale, géopolitique, dont la réalité historique exprime le résultat atteint.

Cette co-extension pose ainsi la liberté non pas comme ajout, choix, mais comme universel ou condition nécessaire absolument à la réalité humaine. Le critère de vérification s’établira alors par la présence ou l’absence de son effectivité palpable. C’est-à-dire dans l’observation de sa réalisation ou de son empêchement. Ce critère permet de juger si telle ou telle action se renforce ou s’amoindrit, réellement. De ce fait, sa présence ou son absence empirique donne la possibilité de repérer hic et nunc l’état atteint par telle ou telle condition humaine et ce cette fois dans sa réalité morphologique singulière historiquement atteinte (sociologique, économique, politique, culturelle).

 

La liberté n’est donc pas seulement historique (au sens non pas contingent mais créatrice d’institutions) et ontologique (au sens de potentialité constitutive) ; elle n’est pas non plus le seul produit mécanique de circonstances multiformes aléatoires ; elle se vérifie, réellement, dans chaque action interaction et relation comme facteur premier. Puisqu’elle se caractérise par la décision (possédée également par les animaux), et, surtout, le choix autonome et non hétéronome comme l’a bien vu Kant (nous en reparlerons). En ce sens qu’elle ne peut pas agir contre ce qui la fonde, par exemple en empêchant autrui de penser d’entreprendre d’être juste et de partager ; quatre angles minima qui semblent empiriquement caractériser la liberté arrivée à stance dans l’ère démocratique aujourd’hui mondialisée malgré les forces qui la refusent, et que l’on peut justifier également ontologiquement en ce que penser c’est entreprendre et que cela s’institue et se partage selon un juste réglé à la fois par l’expérience principielle ou morale déduite et induite selon sa réalisation pratique.

Cette complexité pose alors bien à distance toutes les acceptions réduisant la liberté à une guerre des rapports de force.

C’est ce que nous voulons démontrer ici. Dans deux parties. La première s’appuiera sur cet état actuel des choses ; la seconde tentera de définir quelle Science politique est nécessaire pour penser et fonder une Condition néo-moderne.

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