Auteur: Fred Romano

Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

L’homme singe

(Cette nouvelle est basée sur une histoire vraie. A l’âge de dix-sept ans, en 1977, je m’étais rendue, en touriste émancipée, en Crète, une île de la mer Égée, en Grèce, qui était alors une dictature militaire, qui torturait ses opposants dans les prisons. Je l’ai vu de mes yeux d’enfant, ils m’avaient arrêtée et mise en prison pour possession de deux grammes de hashich. En Crète, il n’y avait pas de prison pour femmes, on les considérait comme doublement délinquantes –délinquantes et femmes délinquantes-, aussi m’ont-ils enfermée dans le cachot réservé aux prisonniers politiques, dans une prison dont j’ai préféré oublier le nom. A u bout de deux mois d’isolement on me sortit de là pour mon “procès” où je fus condamnée à quatre mois de prison ferme, après avoir payé au juge un dessous de table s’élevant à plus de cinquante mille francs (huit mille euros)pour ne pas y rester quatre ans, ce qui était le tarif « sans dessous de table » . Trente-cinq ans plus tard, je hais encore la Grèce pour m’avoir soumise, bien que de forme passive, en spectatrice impuissante, à sa brutalité et de ce fait m’avoir volé cette partie de mon enfance ainsi que ce sentiment sans lequel tu n’es plus jamais libre, seulement pour deux grammes de hashich. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, en 2012, je ne concède à personne le pouvoir de décider si je peux, ou non, consommer des produits cannabiques.  Ceci est ce qui est arrivé le jour de mon « jugement ».  Fred Romano)

 

L’amour se mesure parce qu’on est capable de lui sacrifier, disait le poète Khayâm.

 

Ils m’ont poussée à l’intérieur du fourgon puis assise à ses côtés. Entre les ténèbres, j’ai capté l’impact de son crâne rasé, les plaies qui marquaient  son visage sale et un frisson m’a saisie. Sa peau a frôlé la mienne, alors qu’on enchaînait nos mains à la même chaîne oxydée. C’était le premier homme qui m’approchait de si près après deux mois d’isolement dans un cachot.

 

Un garde a aboyé interdit de bouger ou de parler. Cependant, en dépit de l’assignement, mon voisin s’est osé à m’épier, par-dessus le réseau de fil de fer barbelé des regards d’acier de nos surveillants. Il avait le front bas et étroit, dévoré par ses sourcils broussailleux. Ses yeux étaient emplis d’eaux opaques et troubles… dans lesquelles je me suis noyée. J’ai pensé : un singe…

 

Puis je me suis découverte dans ce regard vibrant de l’homme singe, qui se posait sur moi toujours et encore. Il a ouvert la bouche comme s’il allait crier. Mais le maton gâcha tout, se réveillant à peine, il le frappa avec son nerf de boeuf. Le sang jaillit. Regarder le sol oxydé du véhicule, mais sans le voir, à peine le considérer, peut-être compter les taches carmin indéfinies, et, surtout, se taire. Par-dessus tout, se taire.

 

Lentement, si insensiblement que personne ne s’en aperçut, l’homme singe déploya ses bras et son offre muette nous unit par-delà les chaînes. En dépit de moi-même, mes yeux s’accrochaient à la ligne étroite de son torse, à la fluidité prédatrice de ses épaules tendues, d’où naissaient des sursauts qui discouraient par toute l’immensité de ses bras, la densité de ses membres, de ses muscles nerveux, parcourus de veines congestionnées comme autant de serpents, jusqu’à ses mains disproportionnées, épaisses, rouges, courtes, sales… et ses poignets, prisonniers comme les miens… Seulement regarder le sol oxydé du véhicule…

 

Nous étions douze. J’ai compté douze paires de chaussures, six espadrilles et le même nombre de souliers vernis. Ils nous emmenaient au jugement, à Xania[1], une terre de promission. Dura lex, sed lex.

 

Des cloches sonnèrent, lointaines. Il était midi.

 

Par la grille qui bouchait la fenêtre, je scrutais en cachette un lambeau de ciel bleu, la joyeuse liberté d’un oiseau se diluant dans l’air, ou encore un rayon de soleil. Peut-être la courbe féconde d’une colline, l’obscurité lointaine d’une forêt de pins ; parfois les taches carmin du laurier-rose, ses fleurs de sang et de sucre. Souvent, la vision se troublait, parce que dans la fourgonnette entrait toute la poussière grise du chemin, auréolant l’homme singe d’une couronne d’étain. Dans la pénombre, brillait son regard fuyant d’animal attaché.

 

La chaleur se fit insupportable pour le primitif moteur du véhicule. Nous nous sommes arrêtés dans une station-essence. Nous autres, attachés, écoutions en silence le grelot de l’eau remplissant le réservoir du moteur. La soif était cette compagne familière et traîtresse. La calmer était un piège ; ensuite, ils pouvaient te contrôler… Ils s’immisçaient jusque dans notre soif… Bien entendu, il y avait des moyens de s’échapper, par exemple en passant la langue sur la façade interne de nos dents, nous permettant ainsi de savourer la précieuse illusion de l’humide en bouche durant une heure, deux tout au plus, pour éviter l’humiliation  de se voir refuser de l’eau ou de se faire battre pour en demander. Dans le temps de la soif, la multitude de choses auxquelles il était possible de résister s’étirait, longue comme une méditation, pour ne pas faiblir et s’abaisser à demander un peu d’eau. L’homme singe ne me quittait pas du regard.

Dehors, les conducteurs buvaient de la bière, on les entendait trinquer. Elles devaient être fraîches et nous nous imaginions, depuis l’asphyxiante fourgonnette, cette tentante rosée des bouteilles de l’on vient de sortir de la glacière. Nous ne pouvions faire autre chose qu’attendre et passer notre langue sur la façade interne de nos dents… Attendre… Le moteur avait chauffé. Il fallait attendre, pour préserver le moteur de la fourgonnette, lequel lui aussi buvait, beaucoup d’eau qui tombait dans le réservoir brûlant avec ce bruit d’évaporation sans rémission. Attendre… et se taire. L’homme singe m’observait. La chanson d’acier des cigales déchirait le silence.  Dans le fourgon, les gardes qui étaient restés avec nous, engoncés dans leurs épouvantables uniformes, s’agitaient désenchantés. Eux aussi avaient soif, eux aussi voulaient sortir. Ils nous poussèrent, traînèrent, jetèrent dehors. Nous autres, le pitoyable cheptel, fument brusquement exposés, dans notre misère absolue, à la lumière brutale du midi. Et à l’air, à l’air libre. Plus de murs, seulement des chaînes : on aurait pu croire à un miracle. Les alentours étaient minéraux, seulement ponctués d’oliviers malmenés.

 

Je clignais des yeux, agressée par le soleil inflexible, le ciel sans limites, les monts rocheux, la terre rongée, dont les présences, tant versatiles qu’inépuisables, me blessaient cruellement. L’homme singe en silence se blottit à mes côtés. Un garde le repéra et soudain, sans commentaires ni explications, le frappa avec tant de férocité qu’il en resta au sol, vomissant du sang dans la poussière. Le charme, cet instant de liberté suspendue, se rompit.

 

La rumeur du pouvoir revint, en une vague de claques généralisées. En beuglant, ils nous firent remonter dans le fourgon. Ils traînèrent l’homme singe et le jetèrent à l’intérieur. Je l’aperçus de biais, à demi-inconscient, bavant du sang. Se taire… par-dessus tout, se taire et fixer le sol oxydé du véhicule.

 

Nous sommes arrivés de nuit à Xania. La cellule réservée aux femmes était celle des prisonniers politiques. Dans l’île, les femmes n’avaient pas le droit au crime. Une fois détenues, elles étaient considérées comme doublement coupables, comme délinquantes et comme femelles pécheresses. Dans l’étroit cachot, nous les pécheresses, étions cinq. Un soleil épuisant nous frappait et la chaleur nous enfonçait. Le vent du Sud nous tourmentait, nous étouffant sous la poussière du patio qui nous était interdit, du patio par-delà lequel se dessinait dans le ciel bleu pur le sombre bois de la potence.

 

Une native, obèse, en sueur, se plaignait en un assommant balancement, se frappant la poitrine, poussant de la pointe du pied le seau qui régnait, malodorant, dans la cellule. « Je ne peux pas, devant vous je ne peux pas » se lamentait-elle. Elle cria, entre une série de hoquets, qu’elle allait s’évanouir. Elle eut des spasmes et s’écroula. Elle glissait, immense, toujours plus volumineuse dans son abandon. Elle bava quelque chose de jaune. Nous criâmes, plus pour nous soulager que pour demander de l’aide, qui ne viendrait pas. Le garde n’apparaissait qu’aux heures signalées.

 

Les heures passèrent. Mis à part son halètement douloureux, la native ne bougeait plus. Entre quatre pécheresses, nous parvînmes à la tourner sur le côté afin qu’elle ne s’asphyxie pas. Elle semblait plus lourde de son inconscience. Le garde vint enfin et s’irrita de l’indisposition. Il était accompagné, comme d’habitude, par un prisonnier qui nous amenait le plat de semoule de blé et qui emmenait notre seau hygiénique. Le prisonnier, que je n’avais jamais vu auparavant, me regardait fixement. Une des prisonnières, sorcière à la crinière noire et emmêlée, rit haut et fort. Le garde, furieux, tenta de faire lever la native à coups de pied.

 

Je m’aperçus que le prisonnier tremblait. Je lui enlevais le plat de semoule qu’il allait renverser mais lui, les yeux brûlants, me retint imperceptiblement. « TU VEUX UNE CIGARETTE ». Par le ton, c’était évidemment un ordre. Au moins une supplique. Sans y penser plus, je consentis d’un hochement de tête accablé. Il me la mit en bouche. Ses mains tremblaient et mon cœur résonnait comme un tambour, sans que je sache le pourquoi de la chose. Le garde lui beugla de l’aider avec la maudite vache au lieu de courtiser la femelle.

 

Tout en me donnant du feu, le prisonnier marmonna de la fumer seulement jusuq’à la moitié et ensuite se dépêcha d’obéir au garde. Entre les deux, ils ne purent bouger l’inconsciente et s’en furent chercher d’autres bras. Le prisonnier, emmenant notre seau, me regarda fugacement et cependant, trop. D’un coup, le garde s’arrêta à ma hauteur et m’observa, comme étonné. Je fumais la cigarette, avec distance et parcimonie. Je voyais le prisonnier, de dos, arrêté, déposant lentement le seau sur le sol. Le garde se mit à rire, un rire qui s’assimilait à des cris d’animaux. Les poings du prisonnier se serrèrent. Je me suis forcée à rire, à accompagner le garde. Il s’arrêta aussitôt et, irrité, me regarda au fond des yeux. Je lui lançai un jet de fumée sans le voir. Sans savoir où planter le croc, il choisit de partir, tout en giflant le prisonnier. Ils revinrent à plusieurs et traînèrent l’inconsciente au travers du patio.

 

Je surveillais la disparition du corps, tout en dissimulant mon soulagement, la demi-cigarette éteinte au creux de ma main. Une fois disparus les uniformes, une petite voix aigre et pointue me piqua par-derrière. « Donne-le-moi ». Pour la première fois, la terreur m’inonda en une marée asphyxiante. J’ignorais tout du contenu de la cigarette que je n’avais fumé que jusqu’à la moitié. Avec grand effort, je lui fis face. La sorcière pécheresse avait des pupilles dilatées qui lui mangeaient le visage et un sourire barbouillé. Je pouvais à peine respirer. Les gardes pouvaient revenir à la moindre alerte. “Donne-le-moi” répéta la sorcière, plus haut cette fois, engageant une main d’ongles râpeux et de doigts crochus. Je murmurais que ce n’était qu’une cigarette que je me réservais pour le soir. Elle ouvrit mon poing avec férocité, y trouva le mégot, qu’elle déchira, en criaillant des obscénités. Elle découvrit, au-delà du filtre coupé, un papier très plié, taché de nicotine. La sueur m’inonda. Je n’avais toujours pas la moindre idée de ce que ce pouvait être… La sorcière déplia le papier avec tant de précautions que cela paraissait une supplique… mais, non, il ne contenait rien. Je respirai.

 

Anéantie, la femme secoua le papier, elle le lécha, le regarda de près. Et à la fin, elle le lut. « C’est une lettre… d’amour ! » explosa-t-elle, tout aussi surprise que dépitée. « Il t’a envoyé une lettre…en anglais !… vraiment je ne comprends pas… Malakas[2] ! » Dédaigneuse, elle laissa tomber le papier sur le sol. Je le ramassai et le lut. C’était une écriture de bâtons irréguliers.

MISTRESS I NEVER SEA BIG BEAUTY LIKE YOU. I WANT NOT TO FORGET NEVER THE TIME WITH YOU BODY IN THE POLICE CAR. PLEASE EVER SAY GOOD BYE TO MY REMEMBERING. IF YOU WANT TO TOUCH MI STUPID LOST ME, SEND A STONE ABOVE THE WALL WITH YOU WORDS OF FRIENDSHIP, AT SIX BANGS AT THE BELL TOMORROW. I WILL LOVE YOU FOREVER. STAVROS.[3]

 

C’était l’homme singe qui m’avait écrit, il n’y avait pas de doute. Je me suis recroquevillée sur le sol, abrutie. L’homme singe qui avait ce regard d’animal sauvage m’avait écrit une lettre d’amour.

 

La sorcière rebondit à mes côtés. « Qu’est-ce qu’il t’a écrit exactement ? Il se l’est joué, et beaucoup, afin de t’écrire, tu t’en doutes. Et en plus en anglais, alors que,  probablement, il ne sait même pas épeler son propre nom en grec. Un autre l’aura aidé. Avec celui qui te l’a amené, ça fait beaucoup de risques pour rien. Une lettre d’amour… » J’avais envie de vomir et j’ai fermé les yeux. La sorcière s’est rapprochée et m’a caressé les cheveux “ Ne fais pas la dure, ma reine, cette mauvaise vie l’est déjà assez comme ça… C’est possible que tu n’aimes pas Stavros comme il t’aime, mais c’est égal. Imagine-toi que s’ils les avaient attrapés, ils les auraient châtiés. Ici, on châtie en t’accrochant la tête en bas durant une demi-journée, puis ils te fouettent et te raccrochent jusqu’à la tombée de la nuit… Bien sûr, ils ne t’auraient rien fait à toi, l’étrangère, mais à lui, si. Pour cette raison, tu dois lui répondre… C’est certainement l’homme qui t’a le plus aimé de ta vie. Tu lui dois quelque chose, au moins une réponse… » La nuit se déroula entre nausées et perversions. Le jour suivant, elle m’aida à rédiger la lettre en grec, un mensonge éhonté mais en grec. Je ne pouvais pas faire l’insulte à Stavros d’une tromperie dans une langue étrangère. Depuis la fenêtre de la cellule, j’ai lancé une pierre, enrobée de ma lettre, par-dessus le mur à six heures précises. Le remords me consumait, ainsi c’était certainement l’homme qui m’avait le plus aimée dans la vie.

 

Le tribunal était ensoleillé, avec des murs blancs et des tribunes de bois brillantes. Une imperceptible volute d’encens d’église flottait encore, pendant à l’augure tangible de la rigueur du bras séculaire. Juché par-dessus la statue aux yeux bandés, le juge dormait, son austère semblant se répandant sur l’habit noir. Ils nous firent rentrer et nous asseoir sur le banc des accusés. Durant l’intervalle, d’autres prisonniers entrèrent. J’écoutai les conseils de mon avocat : baisser le regard en répondant au juge, me faire la plus humble possible et prétendre que je consommais le hashich que je transportais.

 

On annonça le premier cas et on fit se lever l’accusé. Soudain, je reconnus ces mains épaisses qui se posèrent sur la barre. Stavros, l’homme singe, s’était levé à mes côtés, sans un mot. Je ne pouvais pas le regarder en face. Dans le même temps, une rumeur de ronchonnades indignées secoua l’audience. Une femme, en robe noire et tablier fleuri se leva et cria : Porc. Le juge se réveilla, convenablement irrité. Le lamentable spectacle commença alors : incertitude des acteurs, convention théâtrale de l’acte, mené avec une monotone prestance vers sa fin attendue. Dura lex, sed lex. Le juge souligna l’inhumanité de l’accusé présent avant de lire la sentence. Mort par pendaison. La décision fut saluée par le public d’un brouhaha vengeur. Une femme se martelait la poitrine, un homme se leva et cracha sur le sol. Des poings fermés jaillirent. Tel un chœur antique, la haine de la foule se propageait, comme pour prolonger le verbe parfait des Dieux.

 

Mon avocat m’expliqua que le monstre que l’on jugeait avait égorgé une famille entière dans un village éloigné, violant les cadavres et, à ce qu’il paraissait, mangeant leur chair. De surcroît on craignait qu’il soit syndicaliste et probablement maçon. Le cas avait provoqué beaucoup d’intérêt dans les quartiers populaires, desquels provenait la majeure partie de l’audience. Les gardes emmenèrent l’ignoble criminel.

 

Stavros, le monstre, l’homme qui m’avait aimé le plus dans la vie, me regarda pour la dernière fois, alors qu’ils l’entraînaient au-dehors, vers son sinistre destin. En remarquant que je lui rendais son regard, son visage s’éclaira d’une apparence de sourire et en disparaissant, ses lèvres murmurèrent : FOREVER.

 

 

Fred Romano 1997



[1] Capitale de la Crète

 

[2] Insulte grecque intraduisible, l’équivalent de Merde!

[3] Madame je n’ai jamais vu une beauté comme la tienne. Je n’oublierai jamais ces moments avec ton corps dans la voiture de police. S’il te plait, jamais m’oublier toi non plus. Si toi vouloir toucher mon être perdu lancer une pierre par-dessus le mur à six heures demain avec des mots d’amitié et je t’aimerai pour toujours. Stavros.

 

Envoyez Envoyez