Auteur: Dimitri Dimitrievich

Dimitri Dimitrievich, né derrière le rideau de fer du puritanisme, français de hasard, amoureux de la liberté et des femmes, écrit des oeuvres d'imagination pure.

4G

« La forme c’est le fond amené à la surface », V. Hugo.

C’était un jour presque comme les autres, enfin pas tout à fait. J’étais assis dans un fauteuil, mon ordinateur sur les genoux, essayant de faire avancer l’intrigue de mon prochain roman. Non que le succès des précédents justifiât mes efforts. Un premier roman dans mes tiroirs, le second autoédité, apprécié de ceux qui l’ont lu mais qui ne furent ni assez nombreux ni assez motivés sans doute pour que le bouche à l’oreille se mette à fonctionner. Le troisième publié par un ami : il avait l’air d’y croire mais sa petite maison d’édition étant dépourvue de la sémillante attachée de presse qui aurait pu toucher les personnes idoines, à nouveau l’estime des happy few n’a pas suffi à le faire décoller. Le quatrième « en lecture », sachant que l’envoi d’un manuscrit ne garantit nullement qu’il sera examiné par le « lecteur » avec l’intérêt requis pour qu’il se fasse une opinion véritable : je suis abonné aux lettres de refus passe-partout. J’en étais donc là de mes moroses réflexions, hélas trop habituelles, lorsque mon téléphone a sonné. Agréable diversion, me dis-je, et je décrochais immédiatement, plus exactement j’appuyais sur un bouton de l’écran tactile et dis Allo, bientôt suivi, faute de toute réaction audible, de qui est à l’appareil ? C’est bizarre, me dis-je, quelqu’un m’appelle, ce serait donc à moi de répondre et non l’inverse. J’allais raccrocher, c’est-à-dire appuyer sur le bouton rouge (mais vous auriez compris sans cette précision), lorsqu’une voix que je jugeais caverneuse se fit entendre : Merci d’avoir attendu, la liaison est compliquée. Ah, je dis, et puis-je savoir à qui ai-je l’honneur ? Quand je ne connais pas, j’ai tendance à trop en faire. Et je rajoutais : Si c’est pour vendre quelque chose, passez votre chemin, je suis, pour l’heure, assez désargenté. Je sais, me répond la voix. Et moi : Ah ? Et que me vaut alors le plaisir ? C’est ta mère, Dimitri, qu’elle me répond, la voix. Alors moi, bête comme tout : T’es où ? Pas si bête, en fait, parce qu’ayant enterré ma chère mère quinze ans auparavant, je pouvais m’interroger légitimement sur le lieu d’où elle pouvait bien m’appeler. Canular pour canular, faisons semblant de marcher, me dis-je, on n’a pas tant d’occasions de rigoler. D’où veux-tu que je t’appelle ? qu’elle répond. Alors moi, narquois : De l’au-delà, bien sûr. C’est bien aimable à vous de faire signe après tout ce temps. Je suis repassé au vouvoiement d’instinct, comment j’aurais pu croire que j’avais maman au téléphone ? Je n’ai pas pu avant, Dimitri, sinon je l’aurais fait, crois-moi. Ah ! je fais, et maintenant c’est possible ? Cool ! Oui, ce sera encore plus facile avec la 5G, mais la 4G suffit. On est encore en phase d’essai. Tu es l’un des tous premiers à être joints ainsi. Si ça coupe, ne raccroche pas, s’il-te-plaît. Ben voyons, que je dis, sûr que je vais pas interrompre une communication qui m’arrive depuis le séjour des morts. Mais tu m’as pas répondu, maman, t’es où exactement ? Et t’es bien là-bas ? Tu as entendu parler des multivers ? qu’elle me répond. Tu parles que j’en ai entendu parler. C’est pas ce que je dis, un simple Oui. Et elle : Je suis dans un univers parallèle au tien, tout aussi vaste, qui contient les âmes de tous les morts de ton univers depuis son origine. Moi : Les âmes, hein, comme au catéchisme alors ? T’as rencontré la sainte Trinité ? Il est barbu le Père éternel ? Tant qu’à faire, autant entrer à fond dans la combine, le gars à l’autre bout devait se marrer autant que moi. Les religions sont des métaphores, elle me répond, la voix, j’en sais pas plus qu’avant sur le Créateur mais la vie après la mort, ça oui, je peux en témoigner. Et alors, c’est comment, que je fais, le paradis. Je ne suis pas au paradis mais le paradis existe. T’es pas au paradis, après tout ce que tu as fait pour ça, tous les dimanches à la messe, l’ACI, comment il s’appelait déjà votre aumônier ? Là je voulais tester le gars à l’autre bout, plus ça allait et plus j’étais persuadé que la voix était masculine. Et j’ai été bluffé parce que la voix me répond du tac au tac : L’abbé Blandinière. Oui, c’est ça, je fais, ça me revenait, comment tu le sais ? C’est vrai quoi, je voyais pas qui pouvait bien avoir un renseignement pareil, aujourd’hui, en dehors de maman et de ses copines bourgeoises de l’Action Catholique (des « milieux Indépendants », sic), enterrées comme elle, et pas le genre à monter un bobard comme celui-ci. Je n’ai rien oublié de ce que j’ai vécu sur la terre, elle répond. Ah ? Tu permets que je te pose une autre question, juste pour vérifier : comment elle s’appelait déjà la femme de ménage quand j’étais enfant ? Madame Lamarlère, bien sûr, Henriette, tu étais son « prince charmant », tu t’en souviens ? Si je m’en souviens ? C’est plutôt à toi qu’il faudrait poser la question ! J’avais quand même le droit de m’étonner, non ? Je me souviens de tout, je te l’ai dit, et je vois tout ce qui se passe sur la terre. Tout ? Oui, tout, si je veux. Tu entends tout aussi ? Non, rien, heureusement. Heureusement ? Oui, je ne voudrais pas entendre ce que vous racontez ici-bas. Je vois bien que la vulgarité, la promiscuité se sont installées partout. Je n’ai pas envie d’en savoir davantage. Je n’allais pas protester : la vulgarité, la promiscuité, c’était plutôt bien vu, ma foi. Comment ça se fait que tu ne sois pas au paradis, tu ne m’as pas répondu ? C’est vrai, je crois pas trop au paradis mais s’il existe il me semble que ma mère aurait dû y aller tout droit. C’est très difficile, elle me répond, ça ne sert à rien de communier tous les dimanches ou de faire sa prière cinq fois par jour comme les musulmans, seules les œuvres comptent. Tu n’en as pas fait assez ? Des bonnes, non. Tu es où alors, en enfer ? Parti comme j’étais parti, j’allais pas faire la fine bouche, autant entrer à fond dans le jeu de la personne mystérieuse. Pas quand même, je faisais les questions et les réponses, au purgatoire alors, c’est là où ils t’ont mise, maman ? Lorsque l’Eglise catholique a imaginé le purgatoire, elle n’était pas loin de la vérité, mon univers est divisé en trois, avec un domaine réservé aux méchants, un autre qui correspond à ce que nous imaginons être le paradis, et celui où je me trouve pour ceux qui n’ont pas fait suffisamment le bien et pas trop le mal, plus les âmes innocentes de tout ce qui a vécu dans ton univers, animaux, plantes de toutes les planètes habitées. Ah ! Ma foi pourquoi pas ? Et le paradis, c’est comment ? Je pose la question, histoire de voir si ça vaut le coup de se démener pour y entrer. Je l’ignore, elle me répond (la voix, ma mère ?), on ne sait rien des autres domaines, seulement qu’ils existent. OK ! Et papa, il va bien, il est au paradis, lui ? Vu qu’il était encore plus catho et plus charitable que maman, peut-être qu’il avait eu sa chance. Je l’ignore, là où je suis, on ne rencontre jamais les âmes de ceux qu’on a connus. Ou si on les rencontre, on ne les reconnaît pas. Nous sommes comme des ectoplasmes, incapables d’échanger sur notre vie d’avant, chacun occupé à observer la terre, je parle des humains, bien sûr, au moins tant qu’il y reste des personnes que nous avons aimées, comme toi, mon fils. C’est gentil, maman… Qu’est-ce que j’aurais pu dire d’autre ? N’empêche que je pouvais pas y croire : C’est bon, j’ai dit, on a bien rigolé, maintenant on arrête. Je voudrais juste savoir comment vous avez su pour l’abbé, pour Henriette. C’est vrai, ça me turlupinait, je voyais vraiment pas qui pouvait être au courant en dehors de moi de trucs aussi anciens, parmi les personnes encore vivantes, je veux dire. Je suis ta maman Dimitri, tu dois me croire. Il y a toujours eu des communications entre les vivants et les morts, maintenant avec la 4G et bientôt la 5G ça deviendra banal, tout le monde sera forcé d’y croire. Ah oui, et comment ça marche ? Je ne peux pas te l’expliquer en détail. Disons que nous sommes quelques-uns, là où je suis, à avoir senti que l’internet pourrait nous aider, nous avons formé une petite équipe, on a essayé de se brancher de toutes les manières possibles et quand la 4G est apparue, on a compris qu’on allait y arriver. Toi maman, je lui dis, tu t’es lancée dans des expériences scientifiques hyperpointues ? C’était vraiment trop gros ! Tu oublies que je suis une des premières françaises titulaires d’une licence. C’était pourtant vrai, même qu’elle appartenait à l’Association des Françaises Diplômées de l’Université, les « déplumées » qu’on disait avec mes sœurs pour nous moquer. Et c’est vrai qu’elles n’étaient pas nombreuses à l’époque, les étudiantes, et encore plus rares celles qui poussaient jusqu’à la licence : la plupart se mariaient avant. Au fait, mes sœurs, elles connaissaient aussi bien que moi l’abbé, la femme de ménage mais elles sont hélas disparues, et puis même, je les vois pas trop non plus monter un canular pareil. Une licence d’anglais, je finis par rétorquer, pas de quoi comprendre la propagation des ondes dans l’hyperespace ! Et toc. Tu oublies, mon fils, que les jeunes filles de ma génération étaient presque systématiquement exclues des études scientifiques, qu’elles en soient capables ou pas. Tu ignores peut-être que j’étais toujours la première en maths au lycée de jeunes filles. Bon là, je reconnais que la voix a marqué un point de plus : je me souviens très bien que ma mère avait décroché le prix d’excellence tout au long de sa scolarité. Décidément, la voix a réponse à tout ; ce n’est pas pour ça que je vais croire à ce canular, mais quand même, ce serait bête de pas demander pourquoi elle a appelé. Ce que je fais illico. Cela fait des années que je te regarde vivre, elle répond, depuis que je suis partie, en fait. Les vivants n’imaginent pas combien ils sont surveillés, scrutés par leurs chers disparus. Je ne t’ai jamais aussi bien connu avant mon grand voyage, j’avais ma vie, tu avais la tienne, elles se croisaient peu, finalement. Maintenant je n’ai rien d’autre à faire que de t’observer. Si je peux avoir l’impression d’être encore un tout petit peu vivante c’est à travers toi. Et ce que je vois ne me plaît pas. Ça, venant de ma mère, ça ne me surprend pas. Non qu’elle soit la seule à pouvoir s’exprimer ainsi… Elle ne s’en tient pas là, et cela aussi ça ne me surprend pas. Qu’as-tu fait de ta vie ? elle reprend. Ben quoi, j’hésite un peu, c’est vrai que je suis pas trop fier de moi. Des livres ?  Pas si fameux comme réponse mais quoi dire d’autre ? Mes livres ? Je m’attendais un peu à ce qui a suivi. Tes livres, parlons-en ! Tu ne sais pas combien j’ai été fière de toi quand j’ai su que tu voulais devenir écrivain. Moi qui aimais tellement la lecture ! Malheureusement il ne suffit pas de vouloir. Qui te connaît comme auteur, qui te lit ? Je n’ai jamais vu aucun de tes livres sur les tables des libraires. Et ce n’est pas faute d’avoir cherché. Mais tu m’as lu, au moins ? Hélas, non, je ne peux pas, de là où je suis le pouvoir de résolution n’est pas suffisant pour discerner quelque chose d’aussi petit que des caractères imprimés sur les pages d’un livre. Et au fond, je préfère, je ne voudrais pas découvrir que tu écris les cochonneries qui étaient à la mode quand je m’en suis allée. Enfin, pour moi tu n’existes pas comme écrivain. Alors, qu’as-tu fait d’autre qui mérite de t’être compté ? Mes enfants ? Je suis poussé dans mes derniers retranchements. Tes enfants ? Mais un homme ne fait pas ses enfants, on n’est même jamais sûr qu’il en soit le père. Là ça fait tilt. Tu veux dire… je ne serais pas le fils de papa ? Je n’ai pas dit cela, petit idiot. Bon… Je suis très inquiet pour toi, elle reprend, pourquoi crois-tu que je sois en train de te parler ? A vrai dire, j’en savais trop rien. Jusqu’ici notre conversation n’avait pas été si sympathique. L’enfer ! Il est plus que temps de t’amender si tu veux y échapper. Une mère ne cesse jamais d’aimer ses enfants, c’est pour cela que je m’adresse à toi et c’est pour cette même raison que j’ai participé à la mise au point de la communication interactive entre nos deux univers. Regarde les choses en face ! Tu n’as rien fait qu’on puisse inscrire à l’actif dans le grand livre. Moi : Le grand livre ? C’est une image. Le fait est, je le sais désormais, que l’enfer existe et qu’il est plus peuplé que nous l’imaginions lors de nos récollections. Le mal est toujours présent, chez chacun d’entre nous, une mesquinerie par-ci, un petit mensonge par-là. Pour accéder au purgatoire – gardons ce vocabulaire que tout le monde comprend, sauf que je ne saurais dire s’il est vraiment l’antichambre du paradis – il faut de quoi contrebalancer ce passif inévitable. Quel est ton actif, où sont tes œuvres, en dehors de tes livres que personne ne lit et deux enfants dont tu n’es même pas sûr d’être le père ? Tu as des informations précises à ce sujet ? Non, ils étaient déjà nés avant ma transsubstantiation, je n’ai pas pu me pencher sur votre lit conjugal. Et puis n’essaye pas de détourner la conversation, il s’agit de toi, de ta destinée post-mortem. Avec ton bilan, je ne vois pas comment tu pourrais être retenu pour le purgatoire. A ce moment j’ai une illumination : J’ai été enfant de chœur, que je lui dis. Oui, c’est vrai, et les sœurs du Cénacle te comparaient à un archange. Elle se souvenait aussi du Cénacle, un couvent depuis longtemps disparu ! A part ça, la comparaison me plaisait pas trop, elle me rappelait mes oreilles décollées, des ailes dont je me serais bien passé. Ceci dit, je croyais tenir enfin un bon point, mais non. Ta foi était touchante, j’ai cru que tu deviendrais prêtre, rien ne m’aurait davantage fait plaisir, mais tu as grandi, je ne te reconnaissais plus, tu ne croyais plus à rien, tu es devenu un autre, un mécréant. N’empêche que j’ai eu mon moment de grâce, ça doit compter, non ? J’essaye de plaider ma cause : peine perdue. Un enfant n’est pas libre, ta foi était d’emprunt, c’était celle de tes parents. Je trouve qu’elle exagère, on dirait qu’elle veut s’attribuer tout le mérite qui devrait me revenir. Mais je vois bien qu’il ne sert à rien de discuter, je la laisse dire. Du paradis il n’a jamais été question, évidemment, pour quelqu’un dans ton genre, c’est l’enfer qui t’attend si tu ne te ressaisis pas. Être condamné pour l’éternité à demeurer dans un monde d’ectoplasmes n’est déjà pas enviable, alors je te laisse imaginer la condition de ceux qui n’en sont même pas jugés dignes. Là, la voix commence à m’agacer sérieusement : qui aimerait qu’on lui fasse ainsi la leçon ? J’ai passé l’âge des sermons, je dis. En même temps je dois reconnaître que je ne suis pas tout à fait tranquille. En désespoir de cause, je tente un nouveau test : Vous qui prétendez être ma mère, voyons si vous savez répondre à celle-là : comment s’appelaient nos deux chevaux de labour quand j’étais enfant, avant qu’on passe au tracteur ? Elémentaire : Bayard et Gamin, deux braves percherons, tu les aimais bien, tu demandais qu’on te juche dessus, mais tu avais peur, il fallait te faire redescendre aussitôt. Tombée juste, encore une fois. Si je ne me souviens pas d’avoir eu la trouille, comme elle le raconte, je suis désormais enclin à lui faire confiance. Je me rends, je lui dis, il y a du surnaturel dans cette blague. Ce n’est pas une blague et cela n’a rien de surnaturel : notre échange prouve simplement l’existence de plusieurs univers et d’une forme de vie après la mort. Eh bien, vous me croirez ou pas : je suis persuadé avoir parlé avec une voix d’outre-tombe, très vraisemblablement celle de ma mère, laquelle m’a menacé des flammes de l’enfer. Des retrouvailles comme celle-là, on s’en passerait. Merci la 4G !

Lercoul, Case-Pilote, juillet-août 2019.

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